Le fer (Ferrum)

Fer natif.

« L’idée d’établir une relation entre le fer, symbole de la force, et le sang, symbole de la vie, doit être vieille comme le monde », confiait Henri Leclerc dans l’un de ses ouvrages1. En effet, le fer, par ses vertus roboratives, ne donne-t-il pas du corps au ventre ? N’acquiert-on pas la robustesse d’une santé de fer grâce à lui ? Par une poigne de fer et des nerfs d’acier, l’on dispose de deux images qui font aisément comprendre quelle inflexibilité il peut exister dans une vie qui se fera un chemin coûte que coûte dès lors qu’elle fait appel au fer comme symbole de fertilité, et cela tant que son opiniâtreté ne nous fait pas glisser vers les dangers d’une excessive rigueur. La haute valeur que l’on a pu accorder au fer dépend d’au moins deux facteurs : il est d’autant plus sacré qu’on le sait d’origine météorique (c’est-à-dire céleste, là où résident les divinités) et qu’il est pur, car à la manière dont on l’extrait de sa gangue indifférenciée, l’on forge l’idée qu’il représente « l’esprit se dégageant de la matière pour devenir visible »2. Malgré toutes ces précautions, l’on a vu, au cours de l’histoire, le fer être délaissé, réduit au rang d’un métal suscitant parfois le mépris et la répugnance, comme on peut en faire le constat en ce qui concerne l’Égypte antique, ce qui explique la rareté des objets en fer durant l’Antiquité égyptienne. Pourquoi ? Parce que, considéré aux côtés de l’aimant – substance sacrée liée à Horus –, le fer non magnétique, vu comme les os de Seth, devint fatalement maudit. Est-ce la même aversion qui amena à proscrire l’emploi d’instruments de fer durant l’élévation du temple de Salomon ? Peut-être, car ce qui est sacré n’est généralement pas touché par le fer, ou alors au prix d’une grande vengeance de la part de la divinité offensée : en Inde, couper ou même seulement toucher l’Açvattha sacré avec un outil en fer, c’est attirer sur soi le courroux de la divinité qui habite cet arbre. Pourtant, cela ne troubla pas le moins du monde Hildegarde de Bingen, puisque, pour elle, couper des rameaux avec une lame n’est pas rédhibitoire. Peut-être parce qu’elle évoque, pour ce cas précis, non pas le fer (ferrum) mais l’acier (calybs) : si le premier, de par sa nature chaude, est puissant et utile, l’acier l’est d’autant plus « qu’il est la forme la plus puissante du métal de fer. Il représente, en quelque sorte, la divinité de Dieu, et c’est pourquoi le diable le fuit et l’évite »3. Quand on sait à quel point les esprits malins s’écartent devant le fer, l’on comprend que Hildegarde ait vu dans ce métal un remède capable d’inhiber l’action des poisons présents dans les aliments et les boissons. En revanche, lorsque Hildegarde usait d’instruments en acier ou bien qu’elle faisait cuire le contenu d’une marmite à l’aide d’une barre d’acier chauffée à blanc, elle ne nous précise pas si cela participait à la bonification des remèdes.

Nous voilà, en tous les cas, rendus à une première évidence : le fer est protecteur de la vie face aux influences mauvaises qui pourraient peser sur elle. Mais, parce qu’il est l’outil par lequel toutes les tyrannies forgent dans l’ombre leurs armes, il est aussi l’instrument satanique de la guerre et de la mort. C’est là toute l’ambivalence du fer que nous allons maintenant étudier dans le détail.

Durant l’Antiquité gréco-romaine, l’on voyait la rouille naissante sur le fer comme un remède des énergies défaillantes, ainsi qu’un principe générateur, sans doute par analogie entre sa couleur et celle du sang séché. Ne vit-on pas, parmi les recommandations allant dans ce sens, celle consistant à ingérer la rouille recueillie sur un poignard longtemps resté fiché dans le tronc d’un chêne4 ? Mais la rouille, davantage que le fer bien sûr, c’est la corrosion, la destruction, l’accablement des forces que le fer est justement censé incarner. Par exemple, dans ce manuel bien connu qu’est le Petit Albert, l’on rencontre la manière d’élaborer un talisman (ou sceau) que l’on grave tout d’abord sur une plaque de fer et que l’on glisse une fois achevé dans une étoffe rouge. « Ce talisman, explique-t-on, aura la propriété de rendre invulnérable celui qui le portera avec révérence. Il lui donnera une force et une vigueur extraordinaire. Il sera vainqueur dans les combats auxquels il assistera »5. De plus, histoire de faire bonne figure, ce même talisman protégera les forteresses au point que leurs assaillants ne pourront qu’être mis en déroute. Enfin, au pire, il provoquera révoltes, dissensions et guerres intestines. En douterait-on ? L’auteur du Petit Albert insiste : « Pourquoi faites-vous difficulté de reconnaître que celui qui a donné à l’aimant la vertu secrète d’attirer à soi une masse pesante de fer d’un lieu à un autre, est assez puissant pour donner aux astres, qui sont des créatures infiniment plus parfaites que l’aimant et que tout ce qu’il y a de plus précieux sur la Terre, a des propriétés et des vertus secrètes qui surpassent la portée de nos esprits, d’autant plus que ces astres sont régis par des intelligences célestes qui règlent leurs mouvements »6. Étant question du fer et de la couleur rouge, il n’est pas bien difficile de distinguer de quel astre parle le Petit Albert : en l’occurrence de la planète Mars qui doit non seulement être renvoyée au dieu romain du même nom mais également à celui qu’on s’abuse trop souvent à désigner comme son homologue, le grec Arès. (Dans les lignes qui suivent, nous aurons l’occasion de montrer en quoi ces deux figures mythologiques doivent être rigoureusement distinguées.) Afin de mieux mettre en lumière les spécificités d’Arès, il nous faut porter un éclairage singulier sur l’un de ses frères, le forgeron des dieux Héphaïstos. Si on les considère tous les deux comme nés des amours d’Héra et de Zeus, la mythologie nous explique aussi qu’ils sont chacun rejetés par leurs parents, le premier pour sa brutalité, le second pour sa laideur. Hormis cela, qu’est-ce donc qui unit ces deux frères au point que je me sente dans l’obligation de faire ici appel à leur existence respective ? Eh bien, ces deux personnages ont tous les deux un rapport avec le fer, à la différence qu’il est d’émanation saturnienne pour Héphaïstos, martienne pour Arès, l’un façonnant l’arme que l’autre ne fait qu’utiliser. La principale fonction du dieu Héphaïstos est donc de forger les armes des dieux et des héros, de leur insuffler un caractère magique, tandis qu’Arès, qui n’est jamais plus qu’un symbole et ne possède pas réellement de substance propre, c’est le fauteur de troubles, fléau de l’humanité, bravache, passionné par la force brutale qu’il impose aux autres tout en étant bien incapable de supporter à son tour ce qu’il leur fait subir. Ce maudit des hommes souillé de sang n’est pas toujours très courageux, se comporte en lâche et poltron, geignant et pleurnichant quand il lui arrive d’être blessé. Cet être passionné n’a rien à voir avec Mars, redoutable et invincible, qu’à Rome l’on honorait bien plus qu’on appréciait seulement Arès en Grèce.


Héphaïstos par le sculpteur danois Bertel Thorvaldsen (1770-1844). Musée Thorvaldsen à Copenhague. En guise de clin d’œil, notons que dans son nom, on lit celui d’une autre grande divinité au marteau ;-)

Héphaïstos et Arès sont encore liés par un autre point commun, une sorte de discorde en somme, cette pomme dans laquelle chacun souhaite croquer : Aphrodite. Épouse légitime du premier, cette dernière est présentée comme l’amante du second. Malgré le pacte marial établi entre Héphaïstos et Aphrodite, la préférence amoureuse de la déesse s’accommode finalement fort bien du tempérament belliqueux et brutal d’Arès, aussi incroyable que cela puisse être. Souvenons-nous de l’implication de la déesse de la beauté dans l’émergence du conflit armé allant opposer Grecs et Troyens. Elle prit bien entendu le parti de Pâris après le jugement qu’il donna en sa faveur. Et Arès se joignit à elle au profit des Troyens, tandis qu’Achille, promu aux Grecs et armé par Héphaïstos, peut apparaître comme un pied-de-nez adressé à Aphrodite et son amant. Héphaïstos ne manquera d’ailleurs pas de se gausser du couple, en particulier en raison de cette union perverse : l’œuvre d’Aphrodite est d’amour, non de guerre et de haine. Que traîne-t-elle ses escarpins sur les champs de bataille ? Malgré les armes qu’il façonne, Héphaïstos n’en est pas moins un dieu affable amoureux de la paix : l’on comprend mieux ainsi son opposition symbolique par rapport à Arès. Malgré sa difformité, sa grande laideur et la trahison de la déesse de l’amour, Héphaïstos est un esthète, non seulement parce qu’il fabrique des bijoux de grande beauté, mais également parce qu’il a beaucoup de succès auprès de la gente féminine, bien des femmes – toutes du plus grand charme – recherchant activement sa compagnie, à l’exception, bien sûr, d’Aphrodite dont le glyphe bien connu (♀) s’associe plus volontiers à celui de Mars (♂) pour symboliser les polarités mâles et femelles, qu’à celui d’Héphaïstos – un demi disque posé sur son diamètre et surmonté d’une barre horizontale –, lequel est généralement ignoré.

Si l’on s’imagine discerner, à travers la figure de Mars, une « amélioration » symbolique d’Arès, il n’en est rien. Ce dernier n’en reste pas moins le dieu de la guerre et du fer acéré7, métal apparaissant intrinsèquement mêlé à une période de brutalités criminelles et sanguinaires : qu’y a-t-il donc dans l’expression même d’âge de fer ? Si l’on sait que de l’or au fer, tout en passant par l’argent puis le cuivre, la chute n’est que continuelle (elle est censée se perpétuer jusqu’à l’âge encore plus barbare du plomb saturnien, ce qui ouvre de charmantes perspectives…). Cet âge de fer est marqué par la dureté de la race de fer qui s’exprime à travers lui et l’anime : c’est toujours davantage de vulgarité, de solidification, de pétrification, de ce qui n’est point éthéré mais, tout au contraire, épais, lourd et pesant. Cette régression vers la force brutale, tyrannique, sombre, impure et diabolique, mène vers davantage de matérialisation et de mise au ban des sentiments élevés (les hauteurs célestes) au profit de cette bassesse terrestre tout à fait caractéristique de notre siècle et de ce monde occidental qui n’en finit pas d’agoniser, tel que cela est inscrit dans son nom. Il y a presque trois millénaires, Hésiode avertissait déjà face à ce danger : « Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesuré qu’ira leur respect ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus ». Nul besoin de remonter bien loin pour en croiser dans le fil de l’histoire, de ces hommes de fer. Observons cet ancien symbole des chevaliers médiévaux teutoniques qu’est la croix de fer : elle symbolise tout d’abord le courage dans la bataille, la bravoure prodiguée lors du combat. Sous le sinistre sceau des nazis, elle a fini par dire dans quel abîme l’homme est finalement tombé depuis les craintes d’Hésiode de l’y voir trébucher. Aujourd’hui, nul ne porte plus de croix de fer au ras du cou. Mais les hommes de fer n’ont hélas pas disparu : aiguisez de façon acérée vos regards et vous en démasquerez forcément dans votre entourage…


Fer-de-lance. Quelle que soit la matière dans laquelle il est élaboré, on conserve cette locution qui renseigne davantage sur la forme et l’allure que sur la constitution exacte. Ici : pointe de flèche en bronze. 1300 à 1050 avant J.-C.

Si l’on se place à une extrémité symbolique stricte, il peut découler de ce que nous venons d’écrire que parce que « d’origine chthonienne, voire infernale, le fer est un métal profane qui ne doit pas être mis en relation avec la vie »8. Mais cela n’est-il pas trop restrictif ? Il est vrai que de même que l’« on n’installe pas une cible pour que les tireurs la manquent »9, l’on peut s’interroger sur la césure symbolique applicable au fer selon que le forgeron le soumet en le transformant en objets de vie (outils agricoles) ou de mort (armes). Le cas le plus typique me semble être la hache, un des seuls outils à être aussi une arme et inversement. Au travers de cet unique objet, l’on peut se rendre compte qu’à lui seul il ne compte pas : qu’est-ce que la technologie sans l’intention préalable qui la met en action ? Mais l’on ne fabrique pas d’armes en fer pour ne pas avoir à s’en servir…

Il importe de prendre de la hauteur : la plupart des forgerons mythiques, à l’image du démiurge, s’ils sont capables de « forger le Cosmos, ils ne sont pas Dieu »10, mais fournissent aux grandes figures créatrices l’instrument qui sera leur emblème et avec lequel ils vont créer/dé-créer le monde : on le voit bien avec le foudre de Zeus, le vajra d’Indra, le marteau Mjöllnir de Thor ou encore les flèches et la hache de Perkunas (ce dieu letton occupe tout à la fois les fonctions de forgeron et de père céleste, union d’un Héphaïstos et d’un Zeus). Même dans la Bible l’on voit un forgeron maître du cuivre et du fer officier dans quelque passage de la Genèse (IV, 22) : Tubal-Caïn, dont on dit qu’il forge toutes sortes d’instruments.

Par la maîtrise qu’il imprime au feu et par son aisance à manipuler les énergies de la nature, l’on a pu dire du forgeron qu’il confinait à la sorcellerie, surtout lorsqu’il excelle dans l’art de la magie des métaux (il y a beaucoup de magie dans la métallurgie , l’une nourrissant l’autre et vice-versa). Par la forge même, l’on accentue la proximité du forgeron avec l’enfer : par exemple, chez les Yakoutes, K’daai Maqsin, chef-forgeron de l’enfer, réside dans une maison de fer, ce qui accroît d’autant le caractère démoniaque du forgeron que l’on craint pour cela aussi bien chez les Bouriates qu’à travers les traditions folkloriques européennes : « le forgeron est maintes fois assimilé à un être démoniaque et le Diable est connu comme jetant des flammes par sa bouche. Nous retrouvons dans cette image, valorisée négativement, la puissance magique du feu »11. On peut avoir pour le forgeron une attitude ambivalente : à l’image d’un paria, il peut être autant honni que méprisé et, tout à la fois, respectueusement craint, voire vénéré, en particulier quand, dans certaines sociétés, on l’assimile au chef politique et à l’homme-médecine, une donnée très intéressante qui nous permet de connecter le forgeron au personnage du chaman, car comme le professe un proverbe yakoute, « forgerons et chamans sont du même nid ».

L’on croise chez l’un comme chez l’autre une importance cruciale accordée au fer que le forgeron s’oblige à marteler sans cesse afin de se tenir hors de portée des mauvais esprits, maniant constamment son marteau et ses pinces, insufflant énergie au feu de sa forge de laquelle émane un perpétuel fracas dont le but est d’écarter ces esprits. Le chaman, qui cherche aussi à les éloigner, s’y prend d’une manière toute différente : son costume comprend généralement de nombreux objets ferriques dont le but avéré est d’effrayer les esprits et de se protéger face à leurs mauvais coups. On voit ainsi faire les chamans de l’Altaï, de Sibérie et de Bouriatie. Chez certains, on leur voit porter un casque de fer et un bâton auquel sont attachées les miniatures de divers objets (lance, épée, hache, marteau, pointe de harpon, étrier, bateau, rame). Le costume du chaman sibérien est quant à lui bardé de nombreux objets en fer (disques percés d’un trou, étoiles, lunes, silhouettes animales, flèches…) et dont le poids total est la plupart du temps compris entre 15 et 20 kg : cela ne l’empêche pourtant pas d’être précis dans son équilibre et de faire la démonstration en toutes circonstances de son pouvoir de contrôle. A cela s’ajoutent encore de nombreuses chaînes (qui symbolisent la puissance et la résistance du chaman), ainsi qu’un pectoral sur lequel la foudre, peut-être, viendra un jour frapper… Tout cet attirail rouille-t-il ? Non, parce que, croît-on, ces objets ont tous une âme… Figurant aussi les os du chaman, ils sont encore l’incarnation physique et visible de son pouvoir et de sa puissance.


Le martèlement de la rate (Gaston Vuillier, 1845-1915). Par la charge magique dont il est investit, le forgeron est aussi un guérisseur. Ce marteleur de la rate cherche à évacuer le mal du corps du malade par des coups de marteau répétés sur son enclume.

Il a été depuis longtemps renvoyé à ses forges, Héphaïstos. Et le Champ-de-Mars n’est plus qu’un parc pour Parisiens désœuvrés, mais qui abritait non loin une école militaire. Pourtant, le souvenir du dieu romain de la guerre persiste dans quelques locutions : on le devine dans le martinet (cet infâme objet dont on corrigeait autrefois les enfants), dans la loi martiale (dont bien des états font usage trop souvent et inconséquemment) ou encore chez les Martiens, qu’on a voulu grimer en petits hommes verts. Mais, parmi elles, il y en a bien une dont on ne parle plus tellement : les préparations martiales. Tenez, la prochaine fois que vous vous rendrez dans une pharmacie, demandez-y une teinture de mars safranée, vous ne devriez avoir comme réponse que deux yeux éberlués ^.^ Le mot mars s’est tant confondu avec le métal qui le représente qu’on préféra souvent utiliser l’expression « préparation martiale » plutôt que « préparation ferrugineuse ». D’Hippocrate à la Renaissance (tout en passant par le plus gros des médecins de l’Antiquité gréco-romaine et de la médecine arabe du Moyen âge), l’on vit poindre une multitude de remèdes formant là ce que l’on pourrait nommer l’archaïque médication martiale : rubigo ferri (la rouille), stercus ferri (le mâchefer), squama ferri (l’écaille de fer), aethiops martialis (l’oxyde noir de fer), etc. L’on vit bien certaines de ces préparations traverser les siècles et y survivre : la rouille (ou safran de mars) apparaissait encore dans l’œuvre de Pierre Pomet à la fin du XVIIe siècle et l’aethiops martialis surnageait dans celle de Simon Morelot en 1807. S’y ajoutaient beaucoup d’autres assemblages ayant de près ou de loin le fer comme élément fondamental : safran de mars astringent, teinture de mars, teinture de mars astringent, huile de mars, sirop de mars, cristaux de mars, tout cela avant que les sulfate de fer et autre tartrate ferreux ne renvoient au rang des vieilleries toutes ces « absconseries » martiales ! Du côté des eaux ferrugineuses, cela n’était guère mieux. En dehors du fait de s’en remettre aux stations thermales d’eaux ferrugineuses chaudes ou froides, l’on en obtenait par des moyens artificieux en jetant dans de l’eau (douce ou de mer) un fer rougi au feu ou bien en plaçant des clous dans une grande quantité d’eau. Quant à l’eau chalybée, elle s’obtenait en éteignant dans l’eau une barre faite non pas de fer mais d’acier.

A la fin du XVIIIe siècle, tout cela se stabilisa un peu, bien qu’on vantait encore les propriétés toniques, astringentes et emménagogues du fer. Il s’utilisait alors lorsque la suppression du flux menstruel était le résultat de l’inertie, de la froideur et/ou de la langueur des humeurs. On le disait aussi vermifuge et carminatif. Les modes d’emploi, pour effrayants qu’ils peuvent nous paraître aujourd’hui, n’eurent pas le don d’horrifier le moins du monde les utilisateurs de ce siècle : Desbois de Rochefort transmet un de ces modus operandi : placez de la limaille de fer dans un petit sachet de toile bien noué et faites trempougner le tout dans une tisane ou un bouillon comme l’on fait maintenant de n’importe quelle infusette ! Il fallut patienter jusqu’au début du XIXe siècle pour voir se multiplier les préparations martiales qui, bien que fort plus nombreuses, furent rapportées à des proportions plus justes, contrairement à ce que prônaient les Anciens qui voyaient le fer capable d’intervenir à tout propos. Ceci dit, afin de remettre quelque peu les choses en perspective, je vous propose, pour achever cette première partie, quelques suggestions de recettes qui avaient cours en France il y a moins de deux siècles :

  • Remède emménagogue de Haller : infusion de menthe pouliot et de limaille de fer rouillée dans du vin blanc ;
  • Vin martial : 30 g de limaille de fer dans un litre de vin blanc en macération pendant une semaine ;
  • Bière diurétique : semences de moutarde, cendres de genêt et limaille de fer en macération à froid dans de la bière ;
  • Électuaire fébrifuge : racine de grande gentiane jaune, fleurs de camomille et limaille de fer, le tout dans du miel ;
  • Médication tonique : cannelle combinée au quinquina et au fer.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : fer à 100 % (parfois naturellement associé à des inclusions de nickel).
  • Densité : 7,88.
  • Dureté : comprise entre 4 et 5.
  • Morphologie : cristaux (inconnus à l’état naturel), agrégat cristallin, grumeau, grain, imprégnation.
  • Couleur : gris acier.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque.
  • Clivage : parfait selon /001/ (cf. schéma ci-dessous).
  • Cassure : rugueuse.
  • Fusion : 1553° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique (HNO3) et l’acide chlorhydrique (HCl).
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher immédiatement.
  • Particularités : malléable, ductile, élastique, aimantable, oxydable par l’oxygène de l’air (ce qui forme la rouille).
  • Morphogenèse : magmatique pour le fer terrestre, météorique pour le fer cosmique. Quant au fer natif, c’est-à-dire dans un état de pureté dans lequel on peut trouver également l’or, l’argent ou le cuivre, l’on s’est longuement questionné, comme on le peut constater dans l’ouvrage de Simon Morelot daté de 1807 : « Le fer natif serait du fer à l’état métallique, si l’on pouvait croire qu’il en existât réellement »12. Parallèlement à cela, on avait bien pris en compte que certaines météorites n’étaient pas toutes pierreuses, d’autres étant ferropierreuses, ce qui est très rare, et d’autres encore intégralement ferriques (parfois avec du nickel, comme c’est le cas de la plus grosse de ces météorites, la météorite de Hoba, en Namibie : pesant soixante tonnes, elle est constituée de 84 % de fer et de 16 % de nickel). On a donné à ces météorites le nom de sidérites (sidèréos ouranos : le « ciel de fer », vieil héritage d’une dure croyance en l’existence d’une voûte céleste métallique). On était en effet convaincus qu’elles provenaient des étoiles, plus précisément de celles groupées en constellation, siderus, par opposition à stella, « étoile isolée ». Considérer* cela n’est-il pas sidérant* ? Bref, pendant longtemps, on a imaginé impossible l’existence de fer natif terrestre : tout cela a été révoqué en doute, voire carrément nié, même après la découverte de blocs de fer natif dont on crut qu’ils étaient « des produits de l’art qui ont été enfouis dans la terre par quelque circonstance »13 ou, pourquoi pas, les facéties d’un kobold… ^.^ On est depuis, revenu de cet état de sidération*, puisque l’on sait aujourd’hui que, bien que rare, le fer natif terrestre existe bel et bien, et cela sans le truchement d’un quelconque astéroïde qui nous expédierait un bloc de ferraille sur la tête selon son bon gré. Des gisements existent en Allemagne (près de Kassel), en Nouvelle-Zélande, au Groenland, en Irlande du Nord (comté d’Antrim). Si ce fer natif avait été plus fréquent, sans doute qu’il y a deux siècles l’opinion des minéralogistes aurait été aiguisée par davantage de sagacité, mais, face à leur incroyance, l’on invoquait le fait « que ce fer n’est pas assez abondant pour être compris dans le rang des mines propres à l’exploitation »14. Ce qui peut se comprendre dans un objectif sidérurgique15, l’industrie du même nom n’ayant pas attendu après le fer natif pour se développer, ayant principalement fait appel aux minerais de fer que compte la nature, à savoir : la sidérite (FeO : 62 %), la vivianite (FeO : 43 %), la goethite (Fe2O3 : 90 %), la magnétite (Fe2O3 : 69 % et FeO : 31 %), l’hématite (Fe : 70 % et O : 30 %) et la chalcopyrite (Fe : 30,50 %).
  • Paragenèse : olivine, pentlandite, pyrrhotite.

Note : on n’évoquera pas ici la manière de séparer le fer de la gangue minérale qui l’emprisonne, nous contentant de nous arrêter au seuil du haut fourneau dans lequel, en faisant fondre du minerai de fer, cela ne permet guère d’obtenir que de la fonte, que l’on commue par la suite en fer le plus pur possible en supprimant la partie carbonée de cette fonte. Quant à l’acier, c’est un alliage composé d’une majorité de fer et d’une faible fraction de carbone (0,20 à 2 %). Sachons enfin qu’on protège le fer de la rouille par le zincage et qu’en recouvrant une tôle de fer d’une fine couche d’étain, l’on obtient ce que l’on appelle le fer-blanc.

Le fer en thérapie

Autrefois, nombreuses étaient les spécialités prétendument pourvoyeuses de fer, ce qui ne se reflète plus dans la ribambelle de compléments alimentaires modernes.

Bien que très abondant dans les tissus du corps humain (jusqu’à 5 g chez l’homme, un peu moins – 3 à 3,50 g – chez la femme), le fer n’en reste pas moins un oligo-élément (et non un macro-élément) dont les ¾ sont stockés dans l’organisme sous la forme de ferritine. De fait, comme tout oligo-élément, il n’est pas interchangeable. Dans l’ensemble, les oligo-éléments « s’avèrent indispensables à l’équilibre physiologique et toute carence, en un ou plusieurs oligo-éléments, se solde par des manifestations plus ou moins graves »16. Décelé pour la premier fois dans le sang par Vincenzo Menghini en 1747, le fer doit être apporté par l’alimentation à hauteur de 10 à 18 mg par jour.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif
  • Constitutif essentiel de l’hémoglobine et des globules rouges (ainsi que de leur production), régénérateur sanguin, coagulant, hémostatique
  • Tonique, participe au processus de création énergétique, anti-asthénique, anti-anémique, participe au bon développement du système immunitaire
  • Transporteur d’électrons et d’oxygène (via le sang)
  • Régulateur du fonctionnement du système nerveux, participe au bon développement des fonctions cognitives
  • Antispasmodique
  • Astringent

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile et diarrhée par faiblesse et atonie des voies digestives, dyspepsie anémique
  • Troubles de la sphère gynécologique : menstruations abondantes, flueurs blanches (leucorrhée), grossesse
  • Fatigue physique et/ou intellectuelle, fragilité et faiblesse, affaiblissement général, anémie du nerveux et du lymphatique, neurasthénie, convalescence, convalescence traînante, convalescence après épisode hémorragique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, ataxie locomotrice, pertes musculaires
  • Troubles du système nerveux, insomnie, difficulté de concentration
  • Pourvoir aux besoins des sportifs, des enfants et des adolescents en forte croissance, des personnes déficientes en fer (par exemple, les végétariens ou végétaliens)

Note : on évoque surtout la carence en fer à travers la très connue anémie, bien qu’elle ne se manifeste pas seulement par ce seul biais, puisqu’une carence en fer se traduit par une pâleur du teint, un essoufflement à l’effort. De plus, sa relative absence facilite les hémorragies (qui ne vont faire qu’accroître, cumulativement, cette carence), tout en ralentissant l’assimilation de la vitamine C, laquelle fonctionne en tandem parfait avec le fer. En revanche, l’on connaît beaucoup moins les perturbations que peut entraîner un excès de fer dans l’organisme, hormis le plus notable : la constipation. D’autres troubles gastro-intestinaux peuvent également survenir (troubles de la digestion, dyspepsie), ainsi que des éruptions cutanées de type acnéique. Signalons pour finir l’existence d’une maladie génétique, l’hémochromatose, se traduisant par un dérèglement de l’absorption intestinale du fer : l’organisme en accumule plus que nécessaire, entraînant une intoxication progressive des principaux organes (foie, cœur, etc.).

Modes d’emploi

L’administration « artificielle » du fer est très délicate. Tout d’abord, si l’on connaît les principaux préjudices convoyés par une carence ferrique, une trop forte complémentation n’est pas non plus sans danger, du fait de la très faible capacité de l’organisme à excréter le fer via les émonctoires : cela s’effectue à raison de 0,50 à 1 mg par jour ! De plus, supplémenter extérieurement l’organisme en fer peut ne pas servir à grand-chose si certains troubles en entravant la bonne assimilation persistent. Par ailleurs, certains troubles digestifs (comme le défaut d’absorption intestinale), un mauvais équilibre nutritionnel (c’est-à-dire défavorisé en d’autres oligo-éléments protagonistes), peuvent concourir à une carence en fer plus ou moins appuyée. On sait que l’inuline est promotrice d’absorption, de même que le cuivre, la vitamine C, la vitamine B9 ou encore B12.

Si j’ai connaissance qu’autrefois l’on donnait aux enfants des pommes après qu’on les ait préalablement piquées de clous en guise d’anti-anémique empirique des campagnes, l’on ne se contraindra plus à l’antique macération aqueuse de vieux clous rouillés, ni à je ne sais quelle eau « ferrugineuse » obtenue par la trempe d’une barre d’acier chauffée à blanc dans un baquet d’eau, ces méthodes barbares rappelant beaucoup trop le caractère martial du fer sur lequel nous avons eu l’occasion de nous attarder plus haut. En réalité, pour répondre à l’ensemble des besoins journaliers (en dehors d’une pathologie particulière), l’alimentation équilibrée, intégrant aussi bien des légumes que des fruits frais, est tout à fait capable d’y pourvoir. Voici un petit bréviaire des plantes que l’histoire médicale et diététique a retenues comme étant remarquablement riches en fer : abricot, ache, achillée millefeuille, amande, amarante, ananas, armoise annuelle, artichaut, asperge, aubergine, avocat, avoine, banane, bardane, bette, betterave, blé, bruyère, cacao, carotte, caroubier, céleri, centaurée chausse-trape, châtaigne, chénopode, chicorée, chiendent, chou, coing, coquelicot, cresson, datte, épinard, eupatoire, fenugrec, fève, figue, figue de Barbarie, fraise (fruit, feuille), framboise, frêne, fucus, garance, goji, groseille à maquereaux, guarana, gui, guimauve, hamamélis (feuille), haricot (grain), laitue, lamier blanc, lentille, liseron, luzerne, mâche, maïs, maté, melon, ményanthe, millepertuis, mouron des oiseaux, moutarde, navet (feuille), nigelle, noisette, noix, oignon, olivier (feuille), orange, orge, ortie, oseille, patience, pêche, peuplier (bourgeon), persil, petit pois, pignon de pin, pissenlit, poire, poireau, pois chiche, poivre d’eau, polypode, pomelo, pomme, pomme de terre, pourpier, prêle, prune, radis, raisin, reine-des-prés, scabieuse, seigle, thé, tomate, tussilage (feuille), violette.

Présent encore dans le vinaigre, le pollen et la spiruline, le fer se trouve aussi dans le jaune d’œuf, la viande rouge et les abats. Mais ce fer d’origine animale étant pro-inflammatoire et pro-oxydant (et la viande rouge l’est tout autant), on prendra soin de l’éviter sous cette forme et de le préférer en préparations pharmaceutiques microdosées faisant appel à des sels de fer biodisponibles (bisglycinate, pidolate, citrate, gluconate, lactate et pyrophosphate de fer).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Pour les raisons que nous avons évoquées un peu plus haut, le fer est contre-indiqué en cas de maladies inflammatoires aiguës.
  • Les évacuations sanguines menstruelles sont la seule occasion de perte organique normale et chronique en fer, ce qui explique l’irritabilité et les sautes d’humeur, sans oublier la fatigue, propres à cette période féminine, d’autant plus accentuées que les pertes sont importantes. En dehors de cet unique cas, l’on fera attention aux hémorragies qui privent d’autant de fer l’organisme qu’elles sont plus étendues : perdre un millilitre de sang équivaut à l’excrétion en fer journalière, en perdre 20 ml, c’est se priver du bénéfice des apports quotidiens nécessaires. A cet éclairage, l’on se rappellera avec effroi de cette lubie des maniaques de la lancette : la saignée !
  • Avec la limaille de fer, l’on peut faire réagir diverses substances d’origine végétale : en faisant macérer ce lichen qu’on appelle cladonie des rennes (Cladonia rangeferina) avec de la limaille de fer, l’on obtient une belle teinture jaune fauve. De même, une décoction de rhizomes d’iris des marais mêlée à de la limaille forme une teinte noire dont on se servait comme d’encre d’écriture, à la manière de ce que l’on utilisait en teinturerie et en chapellerie : de la limaille de fer et de l’écorce de rameaux d’aulne produisent une teinte pareillement noire.

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  1. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 167.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 628.
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 148.
  4. Poignard, chêne, fer, rouille, tout va dans le sens de la demande : on convoque des objets qui véhiculent une forte imagerie masculine et génésique.
  5. Petit Albert, p. 295.
  6. Ibidem, p. 303.
  7. Les mots acéré et acier ont une origine linguistique et étymologique commune : au sens premier, acérer une pointe, c’est la garnir d’acier pour lui faire gagner en robustesse.
  8. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 434.
  9. Épictète, Manuel, 27.
  10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 457.
  11. Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 369.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 569.
  13. Ibidem, p. 570.
  14. Ibidem.
  15. Dans les lignes qui précèdent ce mot, nous en avons signalés d’autres par un astérisque : considérer, sidérant, sidération. Avec sidérurgie, ils contiennent tous la racine grecque sídêros, « fer ».
  16. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 109.

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Le sel (ou chlorure de sodium, NaCl)

Synonymes :

  • Sel de terre : sel gemme, sel fossile, halite (mot forgé par Ernst Friedrich Glocker (1793-1858) en 1847 : du grec hals, « mer » et lithos, « pierre »).
  • Sel de mer : sel marin, sel commun, sel blanc, sel de cuisine, sel de cuisson, sel de table.

Derrière toutes ces appellations se dissimule celui qu’en l’absence de toute précision l’on appelle le sel, alias chlorure de sodium, anciennement muriate de soude (ou de sodium ; murias sodae en latin), et dont la formule chimique a été établie par le chimiste anglais Humphry Davy en 1810.

Salt (anglais, suédois), sals (letton), salz (allemand), sal (espagnol, portugais), sale (italien), sole (russe), sól (polonais), sare (roumain), etc. Tous ces mots sont « parmi d’autres, des témoignages manifestes de la présence du sel dans toutes les civilisations »1. Présent à toutes les mers et toutes les terres du globe, tentons aujourd’hui de tracer dans le détail le caractère universel du sel, puisque la propagation de l’être humain à travers tous les territoires viables que lui offrit son environnement, le plaça nécessairement face aux mers et aux océans, à ces mers intérieures et ces lacs qui le sont tout autant, reliquats de ce qui fut, autrefois, une mer ouverte, à toutes ces anciennes étendues d’eau salée dont on ne peut deviner la nature archaïque que par la quantité de sel qu’elles ont accumulée çà et là avant de disparaître : les mines de sel terrestre sont de celles-là. Cela explique que, presque partout dans le monde, l’être humain ait pu bénéficier des bons offices du sel, et cela qu’il stationne auprès des côtes ou qu’il se renfonce plus à l’intérieur des terres. Procédons maintenant à un petit aperçu historique des rapports liant l’homme au sel et à sa quête.

Cette attraction pour le sel remonte bien avant l’invention de l’écriture. Cela signifie qu’il faut savoir se tourner du côté des vestiges préhistoriques pour écrire plus précisément l’histoire conjointe du sel et de l’homme. En ces époques reculées, prit-on connaissance de l’importance du sel d’un point de vue physiologique ? Le nomadisme de l’homme ne fut-il pas conditionné par l’absorption d’apports continués de sel ? Si, de tout temps, l’être humain a eu, métaboliquement parlant, besoin de sel, gageons qu’il ait fait le nécessaire pour survivre, afin de pourvoir son économie de ce précieux minéral. Cela impose donc, au minimum, une exploitation régulière du sel en des points connus et reconnus comme sources d’approvisionnement et sans doute son transport et son troc subséquents en des régions où l’être humain, dépourvu de sel, compte sur ce trésor qu’un autre lui apporte de fort loin et qu’il échangera contre ce qui représente de la valeur pour son fournisseur saunier, c’est-à-dire les richesses locales qu’on ne déniche pas ailleurs.

L’homme exploita-t-il tout d’abord le sel marin ou bien son homologue terrestre ? Je ne possède pas la réponse à cette question (bien que mon intuition me fasse pencher en direction de la seconde solution), mais je sais néanmoins qu’il y 3500 ans, l’on extrayait le sel en Autriche (Salzkammergut) et qu’un peu plus tard, toujours en Autriche, près de Hallstatt, les hommes de l’Âge du fer (et probablement même du bronze) s’improvisèrent mineurs et descendirent dans les entrailles de la terre par le biais de galeries creusées que l’on a retrouvées en compagnie de matériel en parfait état de conservation (pelles, échelles, instruments miniers). Le corps d’un mineur (du premier millénaire avant J.-C.) y a également été retrouvé au XVIIIe siècle. On observe, ailleurs en Europe, comme à Wieliczka (Pologne), d’autres gisement anciens de sel gemme et de gypse, ainsi qu’en Espagne (Catalogne : Cardona) ou dans d’autres parties du monde (en Inde, à l’époque des campagnes d’Alexandre le Grand menées au IVe siècle avant J.-C.). En plus de cette extraction minière, on peut remarquer une autre méthode d’exploitation du sel, celle qui se pratique encore du côté de Guérande par exemple, c’est-à-dire l’obtention du sel par évaporation de l’eau de mer dans des marais salants, ce qu’entreprennent les paludiers depuis au moins l’époque de Pline qui décrivit la manière dont on procédait pour tirer hors de l’eau le sel marin. Cette évaporation solaire fut quelque peu concurrencée par celle de l’eau issue des fontaines salées par le feu d’une chaudière : ainsi fit-on à Lons-le-Saunier, par extraction du sel du bassin salifère comtois. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de récupérer le résidu sec, celui-là même qui est indiqué en milligrammes par litre sur la plupart des bouteilles d’eaux minérales, c’est-à-dire ce qui ne peut brûler et demeure au fond d’une casserole quand l’eau qu’on y a mise s’est entièrement évaporée : les sels minéraux dont, bien évidemment, le sodium. Parfois, il n’y a pas même besoin du feu nourri d’une chaudière pour obtenir le sel : au Tibet, les lacs salés de la région de Tang déposent naturellement sur leurs berges du sodium, du potassium et du bore. Ainsi, le sel de Byang-Thang est-il très apprécié des Népalais qui le transportent à travers les montagnes à dos de yacks (on voit ça très bien dans un film sorti en 1999, Himalaya, l’enfance d’un chef). Mais ce n’est pas là le plus gros de la production saline, celle-ci ayant été pendant longtemps assurée par les sauniers marins dont les méthodes restèrent identiques pendant de nombreux siècles (du Moyen âge jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle du XVIIIe siècle, on note guère d’innovations à ce sujet). Il y a environ deux siècles, le travail saisonnier qu’on effectuait dans les salines de la mer Méditerranée ou bien dans les marais salants océaniques se propagea à d’autres zones du globe (Afrique, Amérique du Sud), ce qui permit d’accroître la production de sel marin de manière substantielle. Cependant, depuis les années 1970, on note une forte régression de l’extraction du sel par évaporation de l’eau des marais salants au profit du sel extirpé des mines terrestres.

Devant les difficultés que l’on pouvait avoir à se ravitailler en sel marin, on procédait de tout autre manière, comme en Afrique centrale, par exemple : on entreprit la culture de plantes à sel dont les cendres possèdent une haute teneur en chlorure de potassium (KCl), succédané du sel. C’est notamment le cas de la laitue d’eau (Pistia stratoties) et de Hygrophyla spinosa. Ce mode de fabrication n’est pas circonscrit qu’au seul territoire africain, puisqu’on fit de même en Europe : en effet, faire appel aux plantes halophytes ne date pas d’hier, cela pour en obtenir un ersatz de sel ou bien quantité de cendres bonnes pour faire la lessive. Pour cela, on brûlait des plantes maritimes pour obtenir des sels de potassium et des plantes davantage terrestres pour faire de même avec le sodium. Par exemple, de la soude commune (Salsola soda ; soda comme sodium), l’on tirait surtout du sodium, et de la soude brûlée (Salsola kali), essentiellement du potassium, comme ne l’indique pas précisément le nom de cette plante : dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, le potassium est figuré – bizarrement – par un K, qui fait référence à l’autre nom du potassium : kalium, forgé sur l’arabe kali, duquel a découlé al-kali, puis alcalin, ce qui est bien dans la nature du potassium (et du sodium par la même occasion, tout deux étant des métaux alcalins).

Il aurait été curieux qu’une matière première qui fut, à une époque, aussi valeureuse que le sel, et dont l’usage s’étendit à bien des domaines de la vie quotidienne, n’ait pas donné lieu à tout un tas de pratiques, d’us et de coutumes plus variés les uns que les autres. C’est ce que nous allons aborder dans un nouveau paragraphe.

Il est marquant de constater à quel point le symbolisme du sel est double en plusieurs points. Si l’on a très tôt remarqué qu’il permettait d’assurer une conservation contre la corruption, il peut aussi devenir corrosif, et donc destructeur, lorsqu’il est présent en trop grande quantité. Mettre son grain de sel, certes, mais avec justesse et mesure. Quand l’emploi du sel a trop grand volume est sollicité, on parvient fatalement à une situation où rien ne peut plus être tenté face à l’indestructibilité et l’incorruptibilité du sel. Les Romains le savaient bien, eux qui « répandaient du sel sur la terre des villes qu’ils avaient rasées, pour rendre le sol à jamais stérile »2. Cette aridité peut aussi se transposer à la mer, dont la salinité, conférant à l’amer, en fait une eau d’amertume, ce qui ne peut en aucun cas lui donner valeur d’élixir de fertilité : les eaux marines qui s’aventurent trop avant dans les terres en amoindrissent généralement la puissance générative. Mais le sel n’est pas que cela : on considère aussi que lorsqu’il est débarrasser de son substrat humide et marin, il devient un feu délivré des eaux et, par conséquent, un symbole de nourriture spirituelle, puisque, émergeant de l’eau par son évaporation, il figure alors la transcendance matérialisée, agrégeant la matière jusqu’alors invisible et diluée, par cristallisation et solidification, ce qui n’était qu’indistinction se stabilisant à la manière des cristaux de sel, devenus de parfaits cubes à l’image de celui sur lequel s’appuie l’Empereur du Tarot de Marseille (arcane IV, le chiffre quatre renforçant davantage encore l’aplomb du personnage et les valeurs symboliques qui l’habitent). De cette assise solide et pérenne découle une certaine idée de la communion, l’expression d’un lien de fraternité à travers lequel partager le sel et le pain, le consommer en commun étant le plus assuré moyen de figurer l’amitié, l’hospitalité et la valeur accordée à la parole donnée. Par exemple, Plutarque voyait dans le sel un symbole d’amitié, tandis que dans les pays slaves, accueillir les hôtes avec le pain et le sel est une marque d’hospitalité. C’est pour cela que, pour ne pas se brouiller avec quelqu’un, on ne lui donne pas la salière lorsqu’il la demande : on la pose à côté de lui pour qu’il puisse s’en saisir lui-même. Ce qui veut dire que sur une table, la salière doit occuper un point équidistant à tous les convives, sans quoi la discorde risque de s’en mêler ! ^.^

Accueillir, c’est inviter à entrer chez soi : par le sel, on exerce un pouvoir attractif par lequel on retient aussi. Quoi d’étonnant, alors, à ce que le sel ait été intégré aux rites nuptiaux (comme on le peut voir dans les pays slaves) ? Dans les Abruzzes (Italie), on scelle ainsi un accord amoureux : chacun des membres du couple doit porter sur lui une amulette dans laquelle sont placés quelques miettes de pain, une plante nommée « concordia », un peu de sel et un bout de papier couvert de signes étranges. Cela est censé assurer la durabilité de l’union des deux tourtereaux. C’est donc attirer sur soi les bénéfices de cette union. D’ailleurs, dans d’autres domaines l’on peut constater que l’usage du sel a pour but premier de faire s’accroître la valeur des biens et du matériel : par exemple, en Chine, on jetait dans un brasier plusieurs poignées d’un mélange de riz et de sel pour obtenir une abondante récolte de riz dans l’année à venir. Bénir l’étable avec du sel, c’était nourrir l’espoir de voir augmenter la production laitière. En Allemagne, pour fortifier les chevaux, on leur faisait prendre, trois dimanches de suite, avant le lever du soleil, trois poignées de sel et soixante-douze baies de genévrier. Comme nous l’avons vu plus haut, éparpiller du sel sur la terre, c’est prononcer le vœu criminel d’en stopper définitivement la génération : après les Romains, ce fut à l’empereur Frédéric Barberousse (1122-1190) de faire de même : semant du sel sur Milan en ruines, il gageait ainsi de sa non-renaissance (sans cependant y parvenir). Cet épandage agressif confine aux mêmes objectifs que lorsque le sel est répandu par mégarde : l’on connaît tous cette « superstition » qui nous oblige à jeter immédiatement une pincée de sel au-dessus de son épaule gauche lorsqu’on renverse malencontreusement la salière sur la table. L’on fait ainsi pour conjurer le mauvais sort qui, sinon, ne manquerait pas de s’abattre sur le maladroit. Mais il n’y a peut-être là pas seulement le résultat d’une croyance irrationnelle : en effet, d’après Angelo de Gubernatis, le sel renversé sur la table véhiculerait une crainte d’origine phallique, car les grains de sel représentent la semence génératrice elle-même. L’homme salace (du latin salax) n’est-il pas celui-là même tout attaché à la lascivité qu’induisent les plaisirs sensuels et, par extension, sexuels ? La salière, qui s’effondre comme une tour aux fondations mal bâties, éjecterait alors ces quelques grains de sel, coup (d’épée dans l’eau) pour rien. La puissance génératrice ne saurait être gaspillée ! Car ajouter du sel, ce n’est pas adjoindre davantage de piquant, c’est aussi augmenter la valeur de quelque chose. D’où vient cette valeur ? De celles, symboliques, qu’on a reconnues au sel : conservant les denrées, il les soustrait à la putréfaction. Il est encore pureté et droiture, tendance pervertie à travers la pratique qui consiste, en l’arrondissant grassement, à saler une note : il s’agit de lui ajouter plus de valeur qu’elle n’en a, de la même manière qu’un plat gagne en sapidité et palatabilité quand on y verse quantité satisfaisante de sel. Ainsi, « l’aubergiste qui nous remet une note un peu lourde sacrifie donc à une très vieille et très pure tradition… A moins, bien sûr, qu’il ne veuille simplement se sucrer ! »3, augmentant ainsi son salaire de manière tout à fait artificielle4.

Le pouvoir attractif du sel n’est pas le seul dont il dispose : son statut de protecteur et de purificateur l’a fait employé dans de nombreux rites tout autour du monde, et cela peu ou prou pour les mêmes raisons. Que l’on répande du sel sur le seuil d’une habitation après le départ d’une personne détestable ou bien que l’on asperge les murs d’une eau lustrale salée, l’objectif demeure le même : bannir les énergies négatives qui ont été abandonnées sur les lieux. Ainsi peut-on agir ponctuellement, de même qu’on passe un coup de serpillière sur les traces que laissent les chaussures toutes crottées de quelqu’un qui débarque chez vous tout-à-trac et peu respectueusement. Le sel absorbe donc les énergies néfastes quand on le dispose « en petits tas près de l’entrée des maisons, sur la margelle du puits […], ou sur le sol après les cérémonies funéraires ; le sel a le pouvoir de purifier les lieux et les objets qui, par inadvertance [ou malveillance] se trouveraient souillés »5. On procédait ainsi au Japon, aussi bien à travers les événements de la vie courante que lors des cérémonies shintoïstes. En disposant du sel aux quatre coins d’un pâturage le premier avril de chaque année en Poitou, on adresse une supplique assez semblable (la protection du bétail, empêcher au lait des vaches de tourner, etc.). Outre le fait de débarrasser les lieux d’énergies peu propices au développement harmonieux des individus, le sel est encore mis à contribution pour lutter contre celles qui s’attaquent directement aux personnes, intervenant très fréquemment lors des désenvoûtements : dans les pays d’Afrique du Nord, des pratiques médico-magiques consistent à asperger d’eau salée les personnes qu’on imagine en proie au démon (mais dont certaines sont en fait épileptiques, saisies par des accès de bouffée délirante, d’hystérie ou de colère). Et si jamais l’on n’est pas attaqué, mais que l’on nourrit quelques craintes à ce sujet, l’on aura bien raison de porter sur soi un petit sachet de sel et, au pire, d’envisager de mettre en œuvre une plus grosse artillerie : « Lorsque notre environnement semble se densifier et receler des entités négatives, faites brûler des feuilles de laurier. L’expérience nous apprend qu’il faut ajouter du sel et un peu de thym et d’encens ; les effets sont alors immédiats ; les lieux se dégagent. Cet usage régulier constitue une excellente protection »6.

Si, donc, le sel est capable de mettre en fuite toutes ces mauvaises ondes et de détruire le mal, sans doute que, transposant ses puissantes propriétés au domaine médical, il est tout autant capable de soigner et de guérir les maladies. C’est ce qu’il nous reste à aborder, en balayant rapidement 2000 ans d’histoire médicale, en commençant tout d’abord par le point de vue d’un praticien antique, j’ai nommé Dioscoride, lequel accorde, à plusieurs paragraphes de sa Materia medica, une place pour le sel sous diverses formes : fleur de sel, saumure et sel commun, dont il reconnaît l’utilité, puisque selon lui, « il restreint, il nettoie, il purifie, il abaisse, il subtilie et induit des escarres »7, tout en gardant de la pourriture. On usait alors du sel en onction avec, selon les cas, de l’huile, du vinaigre et/ou du miel, accompagné parfois de graines de lin, d’origan, d’hysope et d’autres plantes encore. Et tout cela pour être appliqué sur des affections principalement externes comme tout ce qui touche spécifiquement à la peau (démangeaisons, croûtes cutanées, excroissances de chair, piqûres et morsures, gale, ulcère), aux oreilles ou encore à la structure ostéomusculaire.

Tandis que les médecins arabes du Moyen âge « conseillent de manger une gousse d’ail crue chaque jour, pilée avec du sel et de l’huile d’olive pour rester en bonne santé »8, un enthousiasme similaire s’empare de l’école de Salerne qui, on le sait, a été profondément influencée par les apports de la médecine arabe de l’époque. Voici, versifié, le propos qu’on tenait à l’endroit du sel dans cette célèbre école campanienne :

« Sur la table, outre la saucière,

Ayez devant vous la salière :

Toute viande sans sel n’a ni goût, ni saveur.

Le sel chasse le venin, corrige la fadeur ».

En revanche, alerte-t-on, tout abus de sel affaiblirait la vue ! Que dit-on du côté de Hildegarde maintenant ? Eh bien, à la lecture de ses principaux ouvrages consacrés à l’art de guérir, l’on peut constater qu’elle tient le sel en haute estime, non seulement à travers l’alimentation, mais encore en médecine, strictement dit : « Manger avec du sel en quantité modérée donne force et santé »9, explique-t-elle tout en mettant en garde contre les carences et les excès ; l’organisme tiédit d’un manque de sel, se dessèche par une alimentation trop salée qui le rend aride et le blesse. Ainsi, du temps de Hildegarde, on ajoutait du sel aux aliments dont ou souhaitait augmenter la comestibilité ou en préparer la salaison, comme le hareng par exemple. De plus, l’on en ajoutait à plusieurs recettes médicinales, car additionner du sel aux médicaments les bonifie. Distinguant le sel blanc purifié du sel brut nature, Hildegarde en remarquait les bons effets contre la « putréfaction », les maux dentaires, etc.

Jetons-nous, maintenant et pour finir, en pleine période moderne : quels rapports entretenait-on avec le sel à la veille de la Révolution française ? Eh bien, l’on était coutumier des douches et bains salés, dont les cures soutenues permettaient de soulager les infiltrations articulaires et les vieux rhumatismes. Tandis qu’en interne, l’on faisait appel aux eaux minérales salines qu’on absorbait à raison de cinq à six pintes par matinée, après purgation au sel de Glauber (sulfate de sodium). Apéritives et purgatives, ces eaux étaient usitées dans les cas où la digestion est entravée, les viscères (foie, rate) et les voies urinaires engorgés. On les administrait encore en cas d’asthme humide, de maladies cutanées (dartre, érysipèle, « gale et teigne ») et de troubles locomoteurs (goutte tophacée, rhumatisme froid). Mais encore fallait-il privilégier les eaux salines naturelles parce que, prévenait Desbois de Rochefort, « les eaux minérales salines factices ne réussissent pas aussi bien. On les prépare en faisant dissoudre une demi once de sel sur une pinte d’eau, mais les effets ne sont pas les mêmes, et il paraît que la nature a une manière toute particulière dans la composition de ces eaux »10. La pratique thermale étoffa son offre surtout au XIXe siècle, où l’on vit cette vogue se propager à la moindre (re)découverte d’une source d’eau chlorurée sodique, qu’elle soit chaude ou froide : dans la première catégorie, l’on peut signaler les cités savoyardes de Moûtiers et de Salins-les Thermes, dans la seconde Salies-du-Salat (Haute-Garonne), Salies-du-Béarn (Pyrénées-Atlantiques), Salses (Pyrénées-Orientales), Lons-le-Saunier (Jura), toutes localités qui portent dans leur nom leur relation historique plus ou moins lointaine avec le sel11, dont la présence fut exploitée par le biais d’eau salée, dont la proportion en sel, si elle est variable (5 à 20 %), doit néanmoins être l’objet d’une température constante, souvent située entre 32 et 35° C. Dans l’histoire des cures thermales, on imagina encore une kyrielle de moyens : douche d’eau chaude salée, douche nasale, étuve, application locale et fomentation, inhalation d’air chargé de vapeurs salines, etc., de quoi satisfaire à tous les genres.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : sodium (Na : 39,34 %) et chlore (Cl : 60,66 %). Comporte des inclusions naturelles de chlorure de magnésium, de chlorure de calcium, de brome, d’iode, etc.
  • Densité : 2,1 à 2,2.
  • Dureté : 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux (cubiques, hexaédriques, plus rarement octaédriques), agrégat grenu ou fibreux, croûte, stalactite, macle.
  • Couleurs : blanc, gris, bleuâtre, violet, rosé, rougeâtre, orangé.
  • Éclat : gras, vitreux, terne.
  • Transparence : translucide.
  • Clivage : très bon, parfait (un coup de marteau abat un gros cristal cubique de halite en une multitude de petits cubes).
  • Cassure : conchoïdale.
  • Fusion : gicle au chalumeau avec un phénomène de décrépitation ; colore la flamme en jaune vif.
  • Solubilité : très rapide et aisée dans l’eau.
  • Nettoyage : pour la raison qui précède, on procédera grâce à l’alcool du fait du caractère hygroscopique de la halite.
  • Luminescence : rose, rouge.
  • Morphogenèse : « Les produits d’altération chimique des minéraux entraînés dans les lacs et les mers peuvent à la suite d’autres processus chimiques, précipiter et donner naissance à de nouveaux minéraux. C’est ainsi que naissent les gisement relativement étendus de halite »12. Plus précisément : « Ces gisements se sont formés, sous un climat chaud et sec, par l’évaporation de l’eau salée des golfes en voie de disparition. Le sel de l’eau s’est cristallisé graduellement, formant à l’origine des couches horizontales, qui ont souvent été plissées par la suite. Les couches de sel gemme, très plastiques, ont ainsi formé de puissants dômes de sel qui sont de nos jours le centre même de l’extraction »13.
  • Gisements : très répandus dans la nature. Outre celui qui est dissout dans l’eau de mer, l’on trouve du sel de terre ou sel gemme un peu partout dans le monde et parfois en amas considérables. Parmi les principaux pays producteurs de sel gemme, nous avons le Pakistan qui fournit le célèbre sel rose de l’Himalaya tiré de la mine de Khewra, la Russie (Sibérie), l’Allemagne (Heilbronn, Staßfurt, Berchtesgaden), l’Espagne (Catalogne), la Pologne (Wieliczka), la Grande-Bretagne, la Hongrie, l’Autriche (Hallstatt, Salzkammergut, autrement dit et littéralement : la « bonne mine de sel »). On trouve encore dans certains lieux des « fleurs de sel » : c’est le cas en bordure de la mer Morte (Proche-Orient) et du grand lac salé de l’Utah aux États-Unis.
  • Paragenèse : salmiac, nitronatrite, mirabilite, borax, trona, kainite, anhydrite, gypse, carnallite, sylvine.

Le chlorure de sodium en thérapie

Le plus souvent qualifié de blanc (sic), le sel NaCl est une substance sans odeur, de saveur particulière. Dans les propos qui vont suivre, il sera impérativement fait question du sel terrestre, le sel de mer devant être impérieusement rejeté. Tout d’abord parce qu’il est le plus souvent raffiné, purification obtenue par la séparation du caractère humide et coloré du sel marin, tout d’abord gris, et sa transformation en une substance immaculée, mais aussi morte que la mer du même nom. Le sel naturel n’étant pas intégralement du NaCl (on y trouve aussi un tout petit peu de bromure, d’iode, de nickel, de cobalt, d’argent, d’or…, qui sont tous des éléments catalyseurs d’importance pour la santé humaine), le raffinement permet donc d’obtenir un sel fin et blanc auquel, la plupart du temps, l’on rajoute de l’iode : c’est, ni plus ni moins, qu’un sel déséquilibré, à l’aura pervertie. Tout au contraire, le sel marin, gris et brut, bien que moins aisé à utiliser que le sel fin blanc, n’est certainement « pas nocif aux malades du cœur et ce n’est sûrement pas lui le responsable de l’obésité »14. Le raffinement semble s’expliquer par la volonté de débarrasser ce qui souille le sel brut : il y a un siècle, on avait fait le constat que ce sel était souvent sali par des impuretés et que certains échantillons étaient colonisés par de nombreuses bactéries et autres moisissures, contrairement au sel blanc qui en comportait moins (à moins que le sel ne soit tombé sous le même couperet que la farine, le sucre, etc. que l’on souhaitait intégralement blancs, gage de leur pureté illusoire). Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Le sel gris non raffiné est-il aussi « sale » qu’on l’imaginait autrefois ? Je ne sais. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cela ne semble plus avoir d’importance, tant le sel marin est, depuis plusieurs décennies, pollué par tout autre chose, et ce qu’il soit raffiné ou pas : des hydrocarbures, des métaux lourds et des microparticules de plastique toujours plus nombreuses et pas plus grosses que quelques micromètres de long, issues du barattement d’unités plus grosses par les eaux océaniques, qui les broient aussi sûrement que le mortier sous la pression du pilon : mais il s’agit d’une transformation d’état de la matière, non pas d’une disparition magique. Consommer du sel marin aujourd’hui, c’est, par le truchement perfide d’un retour à l’envoyeur qu’on ne soupçonnait pas encore il y a quelques dizaines d’années, s’encrasser soi-même par le biais d’une consommation régulière. Bien que l’absorption du NaCl par l’organisme soit très rapide, le corps se débarrasse de ce qui est inusité par le biais des urines, de la sueur, des larmes, du lait maternel, des excréments, mais il accumule, avec patience et longueur de temps, un stock de plastique qui doit nous faire préférer le sel de terre, comme, par exemple, le sel rose de l’Himalaya, ex sel marin préhistorique non pollué par l’homme qui n’existait pas encore à cette époque.

Le sodium compose pour partie (à hauteur de 40 %) le sel de mer et de terre. C’est l’un des douze piliers de la matière vivante qui ne peut se passer de lui. On en trouve environ 0,73 % dans le plasma sanguin.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, stimulant des sucs digestifs (salive, sucs pancréatique et gastrique), stimulant de la sécrétion biliaire, décongestionnant hépatique, laxatif, réveille la contractilité des muscles de l’estomac et de l’intestin, purgatif (à hautes doses : 20 à 60 g), anthelminthique
  • Fluidifiant sanguin, facilite l’oxygénation du sang, stimule la circulation périphérique, puis générale, mais abdominale surtout, lymphotonique, normalise la pression sanguine
  • Diurétique, régularise la répartition de l’eau dans le corps, stimulant osmotique (l’osmose est la faculté qu’ont les liquides de l’organisme de traverser les membranes, particulièrement celles des voies circulatoires. Ainsi, une augmentation du NaCl sanguin se traduit-elle par une attraction de l’eau des tissus voisins (l’eau suit le sel), ensuite éliminée par les reins), participe aux échanges entre les cellules et le milieu extracellulaire
  • Rééquilibrant du métabolisme, favorise la nutrition générale, alcalinisant du milieu humoral, reconstituant, tonique, indispensable à l’économie (dans un manuel scolaire maintes fois réédité au début du XXe siècle, on peut lire que « si nous en étions privés d’une manière absolue pendant quelques années, cette privation nous occasionnerait des maladies qui pourraient être très graves »15)
  • Action favorable sur la thyroïde (surtout par l’entremise de l’iode naturel que l’on trouve hélas en moins grande quantité dans le sel terrestre par rapport au sel de mer. Iode versus plastique. Au choix…)
  • Calmant, sédatif, apaisant nerveux (quand il contient du brome)
  • Cicatrisant, détersif, résolutif, décongestionnant des muqueuses
  • Antiseptique puissant
  • Détoxiquant : il « constitue un pôle d’attraction pour les substances morbides, de rayonnement négatif. En d’autres termes, il attire et absorbe le mal »16

Usages thérapeutiques

  • Affections bucco-dentaires : inflammation des muqueuses buccales, inflammation gingivale, arthrite dentaire, pyorrhée
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : maux de gorge, rhume à répétition, lavage des fosses nasales, sinusite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie avec hypochlorhydrie (le NaCl favorise la bonne acidité gastrique, normalement située entre pH 1 et pH 3. Consommer moins de sel, c’est s’exposer à la dilution du pH des sucs gastriques et ainsi favoriser l’hypochlorhydrie qui mène généralement à faire un abus d’IPP malfaisants), pyrosis, diarrhée avec déshydratation
  • Troubles de la circulation lymphatique : engorgement lymphatique, lymphatisme, scrofulose
  • Hyposurrénalisme
  • Affections cutanées : plaie (et lavage des plaies), ulcère (putride, malin), tumeurs, abcès, furoncle, panaris
  • Lavage des séreuses
  • Troubles de la sphère génitale : retard pubertaire, engorgement de la matrice
  • Anémie, fatigue générale, asthénie physique et psychique
  • Rhumatisme chronique du lymphatique
  • Réduction des œdèmes tissulaire

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne : les aliments d’origine végétale comme animale apportent trop peu de NaCl qui doit donc faire l’objet d’une adjonction quotidienne. On évoque, dans certaine littérature, des besoins fixés à deux grammes par jour et par personne. Pour faire réponse à cette indication, précisons qu’« il n’est pas possible d’établir une règle générale concernant l’emploi du sel dans l’alimentation, car c’est une question strictement individuelle à résoudre selon la pléthore ou les carences diverses »17. Selon les médecins Boris Dufournet et Victor Arnould (du site www.sequoiasante.com), les besoins quotidiens se fixent aux environs de 4 à 10 g par jour, en dehors de toute contre-indication liée à une affection rédhibitoire, et concernent avant tout les personnes en bonne santé pratiquant une activité physique régulière. De son côté, Desbois de Rochefort proposait de dissoudre 6 g de sel dans un litre d’eau, tout en ajoutant que « la boisson de la mer est encore meilleure » (18). N’en doutons pas, mais, depuis, deux-cents années de pollution industrielle s’y sont déversées…
  • Cure d’eau minérale chlorurée.
  • Plasma de René Quinton (1866-1925).
  • Bain d’eau salée : pour un adulte, on compte jusqu’à 5 kg de sel pour un bain, pour un enfant cinq à dix fois moins. Dans les deux cas, l’on peut envisager un bain de 15 à 20 mn par semaine.
  • Bain de pieds : deux à trois poignées de sel (125 g) dans une bassine d’eau chaude (40° C environ). A éviter en cas de varices.
  • Bain de bouche : une cuillère à soupe de sel dans un verre d’eau à température ambiante (peut être poursuivi en gargarisme si besoin).
  • Ablution d’eau fraîche légèrement salée.
  • Mélange de sel et d’argile verte : lorsqu’on prépare l’argile verte nécessaire à un cataplasme, on y ajoute une certaine quantité de sel.
  • Sels de Wilhelm Heinrich Schüßler (1821-1898) : on en compte douze dont l’un porte le nom de Natrum muriaticum (c’est-à-dire le chlorure de sodium) dont voici une présentation condensée de type physiologique et psychologique : il « a un fond mélancolique, voire dépressif. Lorsqu’on se plaint sur son sort, cela ne le console pas mais au contraire aggrave son état. Plutôt hypocondriaque, il peut avoir un sentiment de frustration, et souffrir d’insomnie. Sa musculature est faible. Il peut maigrir bien qu’il ait bon appétit. Son dos est souvent douloureux »19.
  • Voici, pour vous aiguiller un peu, une liste d’ingrédients d’origine végétale caractérisés par un plus ou moins fort taux de sodium (et non pas de NaCl, bien entendu) : abricot, ache, artichaut, aubergine, avoine, banane, bardane, betterave (feuilles), bouleau (sève), carotte, cassis, céleri, cerfeuil, châtaigne, chicorée, cresson, criste marine, églantier (cynorrhodon : 146 mg/100 g), épinard (510 mg/100 g), fraise des bois, fucus vésiculeux, garance, gratiole, guarana, gui, guimauve, laitue, lamier blanc, lentille, noisette, oignon, olivier (feuilles), orange, orme, ortie, pêche, persil, pervenche bleue, petit pois, pissenlit, plantain, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme de terre, prune, raifort, raisin, riz, scabieuse des prés, séneçon, soja, sureau, tamaris, tussilage. On trouve aussi du sodium dans le vinaigre, la spiruline, le pollen, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : une dose de sel de 15 à 25 g par jour et par personne serait préjudiciable, d’autant plus pour l’enfant. Comment expliquer cette soi-disant toxicité ? 8 à 15 g dans un verre d’eau (qui oserait ?) ne provoquent-ils pas le vomissement ? N’est-ce donc pas là une preuve que le sel est toxique ? On nous a tellement répété, durant des décennies, les méfaits du sel que cette diabolisation semble irréversible. Voici donc précisément ce qu’on lui reproche : « C’est un déshydratant qui déclenche les mécanismes de la soif et qui risque d’augmenter les affections cardiaques, le durcissement des artères, l’hypertension artérielle et surtout l’insuffisance rénale (rétention d’eau) ou hépatique »20. Au banc des accusés, l’on trouve majoritairement l’industrie agro-alimentaire qui pervertit les pauvres masses bêlantes à l’aide de tout ce sel : en tant qu’instrument de conservation des aliments, il est évident qu’on en retrouve beaucoup dans toutes les salaisons (saucisson : 1000 mg/100 g ; jambon fumé : 2100 mg/100 g ; sardine à l’huile : 760 mg/100 g ; thon : 360 mg/100 g, etc). L’industrie agro-alimentaire a effectivement la main lourde de sel, enrichissant de façon certes exagérée ses produits en chlorure de sodium (lequel ?) et autres sels étranges pour en allonger la durée de conservation, rehausser le goût d’ingrédients de base qui en manquent cruellement, stimuler sournoisement l’appétit, poussant ainsi à une consommation accrue de toutes ces bonnes choses bourrées de sel : les chips (à répudier de toute façon à cause non seulement du sel, mais des hydrates de carbone contenus dans les pommes de terre et les huiles végétales polyinsaturées et trans utilisées pour les faire frire : un combo d’horreur !), les cacahuètes, la plupart de ces infâmes plats tout prêts micro-ondables, j’en passe et des meilleurs ! Bien évidemment, il y a fort à parier qu’il s’agit là de ce sel à bannir, de ce blanc, raffiné, mort et pollué, le même qui en fait contre-indiqué l’emploi chez l’obèse et le cardiaque. A ces derniers, l’on a parfois conseillé le jeûne comme moyen de décharger l’organisme : en abaissant le taux de sel excédentaire, l’on réduit l’œdème tissulaire, lequel ne se peut que si il existe une atteinte rénale : « Si les tissus contiennent un excès de chlorure de sodium par suite d’une lésion empêchant son élimination, les vaisseaux laissent passer plus de liquide, d’où formation d’œdème »21. Dans ce cas, une forte absorption de NaCl provoque l’augmentation de la proportion d’eau dans le corps, tandis qu’une diminution de l’apport en NaCl provoque l’inverse.
  • Contre-indications : il importe de limiter la consommation de sel en cas de dyspepsie avec hyperchlorhydrie (cela augmenterait l’acidité gastrique), de prédisposition aux congestions et aux hémorragies, d’ataxie et d’atrophie musculaire progressive. N’oublions pas l’insuffisance cardiaque sévère (consommer du sel en ce cas mènerait à désamorcer la pompe cardiaque) et l’insuffisance rénale (le pouvoir osmotique du sel est précisément dangereux dans ces deux derniers cas).
  • Ceci étant dit, nous pouvons nous autoriser un bref paragraphe portant sur quelques idées reçues sur le sel : tout d’abord, le sel n’est pas cancérigène pour l’estomac comme on a bien voulu le (faire) croire. Ce n’est en tout cas pas l’apanage du chlorure de sodium (l’estomac a justement besoin du chlore contenu dans le sel pour fabriquer l’acide chlorhydrique qu’il contient), très probablement celui des sels nitrités. S’il existe – ce dont on peut douter –, le pouvoir cancérigène du sel n’est à ce jour absolument pas démontré. Ensuite, certaine propagande provenant des autorités de santé semble insinuer dans l’esprit des gens que manger moins sucré équivaut à manger moins salé, ce qui est, bien évidemment, parfaitement faux, le chlorure de sodium étant nécessaire et vital là où le sucre est toxique et dispensable. Pour finir, consommer du sel augmente la pression artérielle : c’est encore une croyance erronée. Si un excès de sel peut provoquer cet effet, il ne se pérennise en aucun cas sur une longue durée, tant la modification de la pression sanguine qu’il induit est fugace. En l’absence de toute pathologie qui en minimise l’emploi, le seul sel ne peut majorer la pression artérielle sur l’ensemble de la journée.
  • A ceux qui emploient le gros sel pour désherber leur jardin, disons leur que la surcharge du sol en sel peut mener à son infertilité durable. Rappelons-nous des Romains. La juste dose suffit en tout : j’ignore si cela se fait toujours, mais à une certaine époque, l’on répandait du sel dans les prairies, ce qui avait pour objectif d’augmenter la saveur du fourrage destiné aux bestiaux qui apprécient également la pierre à sel de l’étable, comme j’ai pu le voir fréquemment, les chèvres de mes grands-parents se livrant avec délectation à cet exercice.
  • De par son puissant pouvoir conservateur et purificateur, le sel (NaCl) accompagna parfois l’alun comme ingrédient des recettes de sels à tanner et à conserver les peaux fines ou épaisses, et celles destinées à la fourrure.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 25.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  3. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 213.
  4. A l’origine, le mot salaire, du latin salarium, correspondait au seul crédit nécessaire à l’achat de sel.
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  6. Sorcellerie.net, Encens et senteurs, Tome 1, p. 16.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 75.
  8. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 459.
  9. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 95.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 74.
  11. En effet, toutes ces localités portent une marque salée dans leur nom, bien que l’histoire de chacune diffère de celle des autres. C’est, par exemple, l’extraction du sel remontant probablement à 1500 ans avant J.-C. qui veut à Salies-du-Béarn d’avoir été ainsi baptisée. L’on y trouve, de même qu’à Salies-du-Salat, une fontaine salée exploitée comme telle par les Romains, qui y établirent des thermes toujours actifs, tandis qu’ailleurs ils signalèrent tout bonnement l’existence d’une source d’eau salée, comme cela a été le cas à Salses, commune située au pied du massif des Corbières. Parfois, malgré l’existence avérée de sel dans les eaux, l’heure de gloire des activités thermales a été plus tardive : c’est le cas à Salins-les-Thermes où le premier établissement ne fut fondé qu’en 1820, ou encore à Salies-du-Béarn : l’attrait suscité par les thermes fit que de riches curistes vinrent loger dans les hôtels de luxe que l’on mit à leur disposition, participant ainsi au développement touristique et économique de toute une région.
  12. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, p. 11.
  13. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 88.
  14. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 141.
  15. O. Pavette, Notions élémentaires de sciences, p. 125.
  16. Raymond Dextreit, L’argile qui guérit, p. 38.
  17. Ibidem, p. 37.
  18. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 157.
  19. Sylvie Chernet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 185.
  20. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 113.
  21. Larousse médical, p. 1127.

© Books of Dante – 2021

Le cuivre (Cuprum)


Cuivre natif provenant de la mine de Cap d’or (Nouvelle-Écosse, Canada).

Historiquement, l’on a accordé à une période s’étalant de 1200 à 700 avant J.-C. le nom d’Âge de fer. Peut-on en dire pareillement du cuivre ? Pas à proprement parler, bien qu’il apparaisse en filigrane de l’expression Âge de bronze, ère historique précédant celle dévolue à la technique et à la maîtrise du fer. En effet, pour fabriquer du bronze, il faut du cuivre (mais comme il faut aussi de l’étain, il n’y a pas de raison pour que l’un de ces métaux l’emporte aux dépens de l’autre). En revanche, l’on parle bel et bien d’une civilisation chalcolithique qui, comme son nom l’indique, coïncide à une exploitation du cuivre conjointe à l’usage continué de la pierre polie néolithique. Le cuivre se fond tant et si bien dans l’image du bronze, que le mot grec qui désigne ce métal, chalkos, s’applique aussi au bronze (ou airain). Ce qui est remarquable, avant d’en arriver à l’Âge du bronze, c’est que le cuivre, à lui seul, s’avère être le premier métal usité par l’homme, cela en raison de sa découverte à l’état natif et de sa relative abondance (au contraire de l’argent et, à plus forte raison, de l’or). Ainsi fait-on depuis au moins 9000 ans en Anatolie, où, en premier lieu, on l’a utilisé tel quel, tout d’abord sans transformation thermique, l’homme s’étant contenter de le marteler, ce qui en soi n’est pas un très grand progrès technique, mais le cuivre est si malléable qu’on aurait eu tort de se priver de son bénéfique concours. 6500 ans avant J.-C. l’on fabriquait ainsi des armes et des outils en Égypte, ainsi que des bijoux. En Bulgarie, au cinquième millénaire avant J.-C., l’on faisait grand cas du cuivre, puisqu’on a retrouvé dans la nécropole de Varna la présence concomitante d’armes de cuivre et d’objets en or destinés à honorer les dépouilles des hommes de haut rang. Cette appétence pour le cuivre se lit même dans les récits légendaires relatifs à la reine de Saba qui échangea avec Salomon, contre de l’or, de l’encens et de la myrrhe, du cuivre en provenance du Sinaï. Parallèlement, l’usage du vert-de-gris médicamenteux se fit jour. L’Âge du bronze, quant à lui, se caractérise, dès 2700 ans avant J.-C., par la fonte du cuivre avec de l’étain, formant là un alliage aux intéressantes qualités mécaniques, déployées à de nombreux domaines de la vie quotidienne (armes, outillages, objets liturgiques et artistiques, etc.). C’est à peu près à cette même époque qu’on voit apparaître la technique de fonte et de moulage à la cire perdue dans l’ensemble du Proche-Orient. Les Celtes, se déplaçant vers l’ouest de l’Europe, y emmenèrent cette technologie, répandant le bronze sur le continent européen de 1800 à 600 ans avant J.-C., tandis que les Babyloniens perpétuèrent la fréquentation d’une île méditerranéenne dans laquelle abondait le cuivre : Kypros, ainsi nommée relativement au métal, cyprium, qu’on en tirait, mais aussi en rapport avec cette divinité chypriote, Kypris, alias Aphrodite, divinité dont le métal emblématique allait devenir le cuivre, le tout renforcé par l’accointance du cuivre avec l’eau et la couleur verte, mettant bien en avant la relation de la déesse au monde végétal, à tout ce qui vit, buissonne, végète, projette feuilles et fleurs, organes de pouvoir. Cette île, qui porte le nom de ce métal rouge qui peut virer au vert, couleur de la divinité, veut que se dessine en filigrane le nom de la déesse de l’amour dans les actuels noms du cuivre, que cela soit en langues espagnole (cobre), allemande (kupfer) ou roumaine (cupru). Ainsi, « le cuivre trouvait en Vénus sa planète associée, ce qui explique que longtemps les sels de cuivre ont été utilisés dans le traitement des maladies vénériennes, pratique que condamnait d’ailleurs l’éminent Nicolas Lémery au XVIIe siècle »1. D’autres encore imaginèrent qu’au cuivre « il paraît que c’est la raison pour laquelle on lui a donné le nom de Vénus, parce qu’il semble se prostituer comme cette divinité »2, c’est-à-dire posséder une grande appétence pour se combiner à une infinité de corps (sous cette optique, la soi-disant corrélation antivénérienne du cuivre s’explique d’elle-même…). Aphrodite n’est pas la seule divinité à laquelle le cuivre est rattaché : dans les monts Oural, où les mines de cuivre pourvurent à la richesse de toute une région, la mythologie a façonné le personnage qu’on appelle la Maîtresse de la Montagne de cuivre (on rencontre une figure assez similaire en Suède), portant une robe de malachite, un minéral qui « contient et montre toutes les beautés de la Terre »3. L’on dit qu’elle se laisse voir par l’humanité chaque année, parfois sous la forme d’un lézard vert, au cours de la nuit des serpents qui a lieu le 25 septembre, le cuivre étant lié au serpent mythique. Mais « la rencontre de cette femme aux yeux vert-de-gris est néfaste : celui qui tombe sous son regard est condamné à mourir de nostalgie »4. Pour ce malheureux, la vie réelle n’aurait plus aucune valeur, ni saveur…


Objets en bronze (Âge du bronze tardif) découverts à Pierrevillers (Moselle) en 2014.

Le cuivre, métal d’Aphrodite donc. Dioscoride explique que de son temps l’on fabriquait du vert-de-gris artificiellement à base de cuivre de Chypre que l’on faisait réagir face à quelque acide. La nature astringente et purifiante de ce remède permet d’ôter du corps tout ce qui peut effectivement déplaire à la déesse : le vert-de-gris est censé arrêter les ulcères sanieux et sales (ords, disait-on autrefois), ceux qui rongent les chairs, jusqu’à finir par les cicatriser. Il fait de même avec les cals, les fistules et autres enflures peu gracieuses. Bien plus tard, Hildegarde de Bingen fait elle aussi intervenir le cuivre, mais pour des raisons fort différentes de celles de Dioscoride. Elle accorde au cuprum un long chapitre dans le Livre des métaux. Mais pour en dire quoi ? Eh bien, que c’est un remède de l’arthrose, ce qui ne saurait nous surprendre, mais aussi de la goutte, ce qui est bien plus curieux, et des intoxications alimentaires, ce que je trouve fort audacieux de la part de l’abbesse, d’autant qu’elle explique à de multiples reprises employer une barre de cuivre qu’elle met en chauffe pour ensuite la tremper dans le vin où elle prépare ses remèdes. Ses textes mentionnent de plus la cuisson des aliments dans des récipients de cuivre, sans qu’on sache s’ils sont étamés ou non. Mais ce qui est le plus contraire au bon sens et n’argumente pas en faveur des soi-disant propriétés antitoxiques du cuivre, c’est la pratique consistant à faire macérer de la limaille de cuivre dans du vin afin que ce dernier, par contact, s’imprègne de toute la force du métal. Ce qui m’apparaît plus problématique, c’est de faire de même avec du vinaigre, ce qui n’est certes pas une bonne idée puisque la combinaison du cuivre à l’humidité, mais surtout à l’acidité, est la meilleure garantie de voir se former cette substance toxique qu’on appelle le vert-de-gris. Cette ignorance eut fait bondir Desbois de Rochefort qui savait parfaitement que le cuivre pris à l’intérieur est nocif par sa continuité, dangereux et infidèle, comme sût l’être l’oes ustum, c’est-à-dire le cuivre brûlé médicinal, substance émétique également vouée à la résolution des ulcères. De plus, « on a regardé le cuivre comme très bon contre la rage, parce que cette maladie ayant des symptômes violents, on a cru qu’il lui fallait des remèdes violents, et l’on a recommandé tous ceux des trois règnes »5, dont le cuivre. Quel aveu sur la dangerosité du cuivre, parfaitement connue au XVIIIe siècle, mais, semblerait-il, considéré comme suffisamment précieux pour être continué comme remède. Effectivement, à la fin de ce siècle, le seul vert-de-gris, desséchant et corrosif, bien qu’il s’appliquait presque exclusivement à l’interface cutanée, était encore « tartiné » sur les chancres et les vieux ulcères, pris à la manière d’un gargarisme pour s’amender des aphtes buccaux, des ulcères de la gorge et de la langue, enfin comme collyre dans le traitement des taies et des ulcères de la cornée ! Destinées à l’intérieur, on vit naître diverses pilules qu’on dut à des frondeurs. Leur prise n’entravait généralement pas la maladie, mais, tout au contraire, en augmentait le cours et menait ainsi plus sûrement à la mort. A l’énoncé de leur composition, l’on comprend mieux le supplice infligé par cette maîtresse dont on n’approche pas la montagne impunément : on les farcissait donc de cuivre dissout dans du vieux vinaigre, de limaille de fer et d’extrait de ciguë. Ce qui fit dire à Desbois de Rochefort qu’« il n’y a que fort peu de tempéraments qui puissent supporter l’usage du cuivre, et comme il est difficile de distinguer ces sujets privilégiés, il vaut mieux éloigner le cuivre et ses préparations, de l’usage intérieur »6, ce que même Anton von Storck, plutôt versé dans l’emploi parfois terrifique (vu de la France) de moult substances toxiques par voie interne, n’avait pas osé faire à l’endroit du cuivre. Toutes ces précautions ne firent pas abandonner le cuivre thérapeutique si l’on en juge par les données que j’ai tirées du Larousse médical de 1927. Voici donc quelles spécialités à base de cuivre avaient encore cours il y a environ un siècle : l’oxyde de cuivre colloïdal, que l’on employait contre le cancer et la tuberculose ; le sulfate ammoniacal de cuivre jouait le rôle d’antispasmodique, de même que le sulfate de cuivre (ou couperose bleue, vitriol bleu). Ce dernier était encore vu comme antiseptique, désinfectant et antibactérien (contre le streptocoque), astringent et caustique, enfin vomitif. On en signalait l’usage interne (potion, injection intraveineuse), mais c’était surtout l’usage externe qui l’emportait (collyre, lotion, pommade), au travers d’affections aussi variées que l’impétigo, l’ecthyma, la furonculose, les dermo-epidermites ou encore parfois la fièvre puerpérale. Achevons cette liste peu amène avec, une fois encore, le vert-de-gris et le verdet (carbonate et acétate de cuivre qui compose pour partie le vert-de-gris, lequel se forme au contact de l’humidité de l’air ou de certains acides). Insecticide et fongicide, on l’employait surtout pour ronger les cors et les végétations, pour soigner la tuberculose. Dieu merci, cette ère barbare est bel et bien révolue. Aujourd’hui, l’on fait du cuivre un usage tout à fait différent et surtout beaucoup plus anodin.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : en théorie, Cu à 100 % (mais inclusions possibles d’argent, de fer, d’arsenic et de bismuth).
  • Densité : 8,93.
  • Dureté : 2,5 à 3.
  • Morphologie : copeaux, fils, masses, agrégats dendritiques (c’est-à-dire arborescents), cristaux rares (hexaèdres, tétraèdres, dodécaèdres, plus rarement octaèdres).
  • Couleur : rouge clair, rouge cuivré, rouge roussâtre brun.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque (quand on lamine le cuivre suffisamment finement, il laisse transparaître une lumière… verte !)
  • Clivage : sans.
  • Cassure : dentelée, conchoïdale (= qui prend l’allure d’une coquille ; voyez le silex et l’obsidienne pour exemples).
  • Fusion : fond sous le chalumeau à une température de 1084,62° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique.
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher aussitôt.
  • Particularités : très conductible de l’électricité, coupant, élastique, malléable et ductile, sonore.
  • Morphogenèse : le cuivre «  se forme, dans la nature, par la cristallisation de solutions hydrothermales ou la décomposition de minerais sulfureux de cuivre dans les parties superficielles des veines de minerais (dites zones de cémentations ) »7.
  • Gisements : aux États-Unis, la péninsule de Keweenaw marque le lieu de la première ruée au cuivre états-unienne, en bordure du lac Supérieur (état du Michigan), où un monumental bloc de 420 tonnes a été retiré. On trouve encore du cuivre au Colorado, en Arizona (Bisbee). Allemagne : Saxe (Zwickau), Saxe-Anhalt (Mansfeld), Rhénanie (Herdorf), Thuringe (Reichenback). Mexique. Russie (chaîne de l’Oural : Krasnotourisk). Namibie. Chili. Australie. Grande-Bretagne (Cornouailles). Danemark. Anciennement : Suède, à Stora Kopparberg (la bien nommé, koppar signifiant cuivre en suédois). C’est un gisement aujourd’hui épuisé mais qui a fait toute la richesse du royaume de Suède dès le XVIIe siècle. France : les anciens gisements de Chessy et de Sain-Bel dans le Rhône sont restés célèbres. Pour habiter à proximité de l’une de ces deux petites villes, je dois faire une remarque : dans un article printanier, j’ai pu écrire que la renouée du Japon était une plante bio-indicatrice de la pollution au cuivre. Eh bien, les activités minières ont laissé sur place suffisamment de cuivre pour qu’on trouve de cette plante un peu partout dans la vallée, et jusqu’aux berges de la rivière, la Brévenne, où prenaient place les activités de cémentation du cuivre.
  • Paragenèse : la cuprite (88,82 % de cuivre, 11,18 % d’oxygène), la malachite (71,95 % d’oxyde de cuivre), l’azurite (69,24 % d’oxyde de cuivre). Ce dernier était le minerai de cuivre exploité à Chessy-les-Mines. On appelait localement cette pierre d’un nom dérivé de celui de cette petite ville, la chessylite. A la fin de l’exploitation qui intervint vers 1875 après épuisement du filon cuprifère, la ville redevint Chessy, tout simplement. Saint-Pierre-la-Palud est une autre de ces villes concernées par l’exploitation des minerais de cuivre, de même que Sourcieux-les-Mines toute proche.
Vert-de-gris typique. Fontaine de Neptune (Piazza della Signoria, Florence, Italie).

Le cuivre en thérapie

A l’analyse chimique du corps humain, il est permis de constater que 99,98 % de sa masse moléculaire est constituée de douze éléments plastiques dont l’azote, l’oxygène, le carbone, le calcium, le potassium, le sodium, etc. En complément de ce tableau, l’on trouve une minuscule fraction d’autres substances, métaux et métalloïdes, qui forment à peine un millième du poids du corps humain à eux tous, et au chapitre desquels on voit le fer, l’iode ou encore le cuivre. Ce dernier, présent à hauteur de 0,0004 % dans l’organisme, n’est donc pas un sel minéral majeur (ou macro-élément) comme le calcium, le potassium, le phosphore, le magnésium ou encore le sodium, mais un oligo-élément ou élément en trace (oligo-, du grec ancien oligos, « peu abondant ». Exemple : oligoménorrhée : se dit de règles peu profuses). Sels minéraux et oligo-éléments furent, durant un temps, considérés comme des impuretés, alors qu’ils « semblent n’agir que par leur seule présence et non point par leur masse »8. Non seulement ils sont retrouvés intacts après opération, mais la survenue d’un excédent est perturbant pour l’organisme. Ainsi, si dans le plasma humain on en trouve 0,70 à 1,40 mg par litre, dans le cours de certaines affections, on voit les concentrations de cuivre prendre de vertigineuses proportions. C’est ce que remarquait Jean Valnet : un oligo-élément, pour bien agir, exige une concentration optimale. « Cette concentration, bien qu’extrêmement faible puisqu’il s’agit de traces, doit toutefois être suffisante. Mais au-delà, apparaissent des effets défavorables »9. C’est ainsi qu’agissent les complexes catalytiques dont nous allons parler dans la suite de cet exposé.

Propriétés thérapeutiques

  • Nécessaire à la fixation du fer et concourt avec lui (en compagnie du cobalt et du manganèse) à la fabrication de l’hémoglobine, s’oppose à la coagulation excessive du sang, favorise la fabrication des globules rouges, protecteur des vaisseaux sanguins
  • Anti-infectieux (antibactérien, antiviral), renforce les vertus anti-infectieuses des autres médicaments, immunostimulant
  • Anti-inflammatoire
  • Antidégénérateur, ralentit l’expansion des radicaux libres
  • Indispensable à la formation des os, des tendons et des ligaments
  • Indispensable à la vie cellulaire
  • Équilibrant pancréatique (avec nickel et cobalt)

Note : chez les autres organismes vivants, le cuivre a toute son importance, puisqu’on le voit essentiel à la croissance des végétaux et des animaux. Par exemple, un lapin carencé en cuivre voit son poil tomber, un mouton sa laine de même. Il préside encore à leur prise de poids.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : infection ORL, grippe, affections fébriles aiguës, angine, tuberculose, états infectieux pulmonaires chroniques, fragilité de l’arbre respiratoire, asthme, coqueluche, rhino-pharyngite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérocolite
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme (articulaire aigu, chronique), polyarthrite chronique évolutive, état arthritique, poliomyélite, suppuration osseuse
  • Troubles de la sphère gynécologiques : troubles pubertaires, troubles des règles chez la jeune fille
  • Retard de développement, asthénie, fatigue chronique, anémie
  • Troubles du système nerveux : mélancolie, abandon du goût de la vie
  • Chute de l’immunité, déficit en globules blancs
  • Furonculose (staphylococcie)

Modes d’emploi

  • En gélules : complexe cuivre et vitamine C par exemple.
  • En suspension buvable : cuivre/zinc, cuivre/or/argent, cuivre/manganèse. Nombreuses spécialités ionisées : pour la peau, le confort féminin, la sphère cardiovasculaire, la diurèse, les fonctions musculaires, le confort articulo-tendineux, la vision, etc.
  • Dans l’alimentation : l’organisme exige une fourniture de 2 à 3 mg de cuivre par jour (davantage pour le nourrisson : 5 mg). Voici quels fruits et légumes, quelles plantes médicinales, offrent une notable quantité de cuivre : abricot (12 mg/100 g), ail, amande, argousier, artichaut, asperge, aubergine (0,10 mg/100 g), avocat, banane, betterave, blé, café (1 à 3 mg/100 g), carotte, céleri, châtaigne, chicorée, chou, citron, coing, cresson, épinard (0,13 mg/100 g), fève, figue de Barbarie, framboise, frêne (feuilles), fucus vésiculeux, goji, gui (feuilles), haricot vert, laitue, lotus (rhizome), luzerne, mâche, navet, noisette, noix, oignon, olive, orange, ortie, pêche (0,05 mg/100 g), persil, petit pois, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme, pomme de terre, prune, radis, raisin, ronce (feuilles), sarrasin, tomate, etc. Dans les aliments d’origine non végétale, remarquons la richesse des abats et des fruits de mer en cuivre. On en trouve encore dans la levure de bière et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : autrefois plus étendue qu’aujourd’hui, elle était surtout mise sur le compte de diverses activités professionnelles (ébarbeurs, fondeurs, teinturiers, pelletiers, chapeliers, maréchaux, peintres…), les troubles apparaissant en raison directe de la finesse des particules de cuivre absorbées par voie respiratoire (pneumoconiose) et digestive surtout. Une exposition chronique au cuivre et à ses sels avait pour conséquence une coloration verte d’une grande partie de l’économie, comme le signalait Desbois de Rochefort à la fin du XVIIIe siècle à propos des maladies de ceux qui travaillent le cuivre : « Ils ont le teint d’un jaune vert, les yeux et la langue [ainsi que les dents] sont de la même couleur, les cheveux [et les poils] sont verdâtres, les excréments, les urines, les crachats sont empreints de la même couleur, qui se communique à leurs habits par la transpiration »10. Les petits hommes verts ne viennent pas de Mars, mais de Vénus ! L’intoxication peut aussi se dérouler par l’entremise d’un corps gras, chose d’autant plus aisée que la plupart d’entre eux sont dissolvants du cuivre. On pourra ici évoquer l’empoisonnement par la batterie de cuisine, à l’époque où bassines et casseroles étaient confectionnées dans ce métal, d’où les injonctions de Lavoisier : « On doit bannir le cuivre de tout ce qui a rapport aux aliments, à la pharmacie »11. L’étamage des ustensiles de cuisine est donc capital, puisque « le lait, les huiles et les corps gras qui séjournent dans le cuivre, le convertissent en un oxyde vert qui est un poison des plus actifs »12. L’étamage consiste en la couverture des surfaces en contact avec les préparations alimentaires ou pharmaceutiques d’une fine couche d’étain, ce métal pouvant s’utiliser en ce cas, bien que le zincage soit encore de mieux préférable. D’autres sources à la pollution au cuivre sont encore d’actualité tandis que la casserole en cuivre à l’ancienne a déserté la plupart des cuisines : l’eau provenant des conduites en cuivre, les pilules contraceptives, le stérilet (un dispositif anti-fécond façonné dans le métal d’Aphrodite, j’en reste pantois…), l’hémodialyse (risque d’intoxication intraveineuse au cuivre). L’empoisonnement cuprique se caractérise par de violents vomissements au goût métallique et qui « sont colorés : verdâtres, puis jaunâtres et grisâtres ; en y ajoutant de l’ammoniaque, ils prennent une couleur bleue décelant la présence de cuivre »13. On constate d’autres perturbations gastro-intestinales (douleurs gastriques, nausée, irritation du bas-ventre, diarrhée, selles douloureuses à caractéristique dysentérique), ainsi qu’une sécheresse buccale et un phénomène constrictif au niveau de la gorge. Même sous forme d’oligo-élément, l’excès de cuivre est bien évidemment dommageable et peut occasionner la détérioration de la muqueuse intestinale, des atteintes rénales irréversibles, une nécrose hépatique et un effondrement du taux de globules rouges. Face à tous ces désagréments, déjà, du temps des Anciens, l’on avait imaginé des parades pour endiguer les méfaits de l’intoxication au cuivre. Voici ce que la pratique des arts médicaux a retenu en manière d’antidotes : contre l’intoxication au vert-de-gris, des cataplasmes chauds de farine de moutarde ; contre l’intoxication au sulfate de cuivre, du lait à volonté (encore mieux s’il est crémeux), du blanc d’œuf battu avec deux à trois fois son poids d’eau (la décoction albumineuse réussit aussi très bien). A cela, on peut ajouter les boissons mucilagineuses (comme la tisane de graines de lin), la décoction d’orge, la décoction de gomme arabique, le café, le laudanum, etc.
  • Alliages cupriques : ils sont nombreux, nous allons en citer quelques-uns. – Le bronze : une majorité de cuivre mêlée à de l’étain où les proportions des deux évoluent en fonction des besoins (par exemple, on trouve moins d’étain dans le bronze qui compose une cloche d’église que dans celui destiné à la miroiterie). Des adjonctions (plomb, zinc, phosphore) sont possibles. – Le laiton (ou léton, cuivre jaune) : constitué pour la plus grande part de cuivre et de zinc (ce dernier peut varier de 5 à 30 % selon les nécessités). – Le tombac (ou tombak, cuivre blanc) : autre alliage de cuivre et de zinc, on lui ajoute parfois de l’arsenic, mais encore du plomb ou de l’étain. – Le similor ou chrysocale : autre alliage de cuivre et de zinc dont le but avoué est de lui donner l’éclat de l’or. – Le pinchbeck, du nom de son créateur Christophe Pinchbeck (1670-1732) qui élabora aux environs de 1720 cet autre alliage de cuivre (83 %) et de zinc (17 %), avant tout destiné à la bijouterie bon marché.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 32.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 329.
  4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 69.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 265.
  6. Ibidem, Tome 1, p. 267.
  7. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 41.
  8. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 106.
  9. Ibidem, p. 108.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 271.
  11. Antoine-Laurent Lavoisier, Cours élémentaire de chimie, Tome 2, p. 87.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  13. Larousse médical, p. 340.

© Books of Dante – 2021


Batterie de cuisine (Pologne, début XXe siècle). Au premier plan, la casserole non étamée est forcément criminelle.

Le soufre (Sulfur)

« La pièce sentait le soufre et la résine », peut-on lire dans le très célèbre et foudroyant roman de Mikhaïl Boulgakov, Le maître et Marguerite, précisément dans le chapitre où Marguerite, définitivement devenue sorcière, vient tout juste d’arriver auprès du prince des enfers. Que le soufre ardent ait partie liée à l’Enfer, voilà qui ne peut faire aucun doute, en particulier au travers du symbolisme qu’il entretient avec le feu, parce que « la flamme jaune enfumée du soufre est pour la Bible cette anti-lumière dévolue à l’orgueil de Lucifer »1. Le soufre satanique représente donc l’aspect néfaste du jaune solaire : à ce dernier, qui est fécondant, peut substituer le caractère par trop désinfectant du second, au point d’en devenir stérilisateur : « Prends donc garde que la Lumière qui est en toi ne soit que ténèbres », prévient Luc2. C’est par le soufre que l’on purifie les coupables et que l’on châtie les méchants : en répandant du soufre sur leur maison3 ou en « faisant pleuvoir des cieux […] du soufre et du feu »4, ce qu’illustre l’antique punition que fit subir l’Éternel aux habitants dépravés et débauchés de Sodome et Gomorrhe. La purification par le soufre apparaît bien ailleurs que dans la Bible : dans l’œuvre païenne du poète Ovide, l’on voit la magicienne Médée purifier Éson à trois reprises par le soufre tandis qu’elle procède au rituel de rajeunissement du père de Jason. Mais il faut savoir s’en méfier, tant le soufre est avide de déposséder quiconque dispose des ressources lui permettant d’accroître son pouvoir. User du soufre exige de faire preuve de la même retenue, de la même poigne solide et volontaire à laquelle fait appel le personnage de l’arcane du Chariot du Tarot de Marseille : il ne peut pas accorder trop de liberté à ses deux chevaux, ni privilégier l’un aux dépens de l’autre, sans quoi c’est son propre cheminement qui peut se trouver menacé. On fait de même lorsqu’on doit employer le soufre en guise d’encens : souvent adjuvant de la combustion de nombreuses autres substances, il est préférable d’en user en compagnie plutôt que seul, et toujours à doses modérées. Citons Hildegarde de Bingen pour mieux comprendre comment fonctionne le soufre dans ce cas-là : « Quand il brûle, il attire à lui les humeurs mauvaises ; il ne vaut rien pour faire des médicaments, sauf dans le cas où on est victime de sorcellerie, d’enchantements ou d’apparitions fantomatiques : si, dans ce cas, on brûle du soufre, sa fumée est si forte qu’elle affaiblit tout cela et qu’ainsi on en reçoit moins de blessure »5. Et cette précaution prévaut encore aujourd’hui : celles et ceux qui souhaiteraient faire appel aux pouvoirs curatifs du soufre à travers la pratique de la lithothérapie, auront tout soin de se méfier, du moins de se prémunir, face au caractère extrêmement changeant de ce minéral, car « son action n’est pas très sélective, et si l’on n’y prend pas garde, il peut tout aussi bien s’attaquer sans discernement et détruire ce qu’il y a de bon en soi ou dans son environnement »6.

Bien qu’ils n’en eurent pas conscience à l’époque, le soufre fut l’un des rares corps purs dont les Anciens pouvaient disposer. Remarquant sa couleur et sa provenance volcanique, ce minéral apte à la combustion basse devint pour l’homme l’émanation d’un pouvoir surnaturel. Sa proximité avec le monde souterrain, infernal et magmatique, fait de gouffres béants qui s’ouvrent – profonds et insondables abîmes – dans le sol, le mêle, sur ces terrains inhumains, à ces fumerolles qu’expectorent en miasmes les mofettes et autres solfatares fantastiques qui poudrent l’air d’importantes quantités de soufre. N’imaginons pas un instant que l’homme ait pu négliger un spectacle se déroulant dans un lieu duquel il fallait d’abord pouvoir s’approcher sans crainte. Car bien évidemment qu’il vit là l’œuvre maligne et inquiétante de quelques divinités du dessous. Malgré ce décor faustien, sachez tout de même que les Romains ne manquèrent pas d’exploiter le soufre qui se trouvait en Sicile dès l’Antiquité et que la peur s’étant bien amendée déjà au premier siècle de notre ère, cela permit au naturaliste romain Pline l’ancien de s’approcher suffisamment près du Vésuve, tant et si bien qu’il mourut de cette audace en 79, après que ce volcan fut entré en éruption, cataclysme donnant lieu aux vestiges – cendres pétrifiées pompéiennes bien connues. Donc, oui, pas de souci, il y a 2000 ans, on savait bien qu’il y avait quelques risques (chimiques, thermiques, mécaniques) à trop frayer auprès de ces lieux d’où sourd en masses terreuses ce minéral jaune issu des profondeurs de la Terre. En réalité, on l’avait jugé suffisamment peu dangereux pour en faire un ingrédient cosmétique et thérapeutique, comme par exemple en Égypte, où l’on en formait des pilules laxatives et purgatives. On bénéficiait encore de ses vertus détersives et purifiantes en le mêlant à du miel, le tout étant destiné à diverses maladies chroniques de la peau, les furoncles, les dartres et jusqu’à l’alopécie (on avait, semblerait-il, déjà entrevu la relation bénéfique du soufre aux phanères). On croise aussi le soufre dans le Kosmétikon attribué à Cléopâtre, précisément dans une recette constituée de soufre, d’encens et de céruse calcinée. On broyait tout cela finement, après quoi on le mélangeait à de l’huile pour en faire un baume dont les onctions répétées étaient censées chasser les dartres et autres disgraciosités du visage. Sur le rôle purificateur du soufre, il est utile d’insister. Il fut perpétué par les médecins grecs et romains durant l’Antiquité. En effet, le sulphur des Latins, qualifié d’échauffant, d’apaisant, de drainant, de cicatrisant et d’expectorant, quand l’on en faisait un onguent, s’emplâtrait en application sur les ulcères qu’il déterge et assainit, ainsi que sur les plaies, les démangeaisons qui s’en viennent par tout le corps, voire les piqûres et les morsures d’animaux. On entrevoit même cette qualité purificatrice du soufre dans une ligne de la Materia medica de Dioscoride : « La puanteur du soufre brûlé chasse le fruit hors du ventre [de la mère] »7. C’est bien connu que le soufre met en fuit les parasites, façon dont on considère le fœtus durant l’Antiquité. Apte à dissiper la toux et à remédier aux autres difficultés respiratoires comme le catarrhe pulmonaire, le soufre s’avère un tonique respiratoire efficace, aveu qui peut surprendre quand l’on sait que l’acide sulfurique qu’on tire de lui fait larmoyer et irrite généralement l’arrière-gorge et les muqueuses, et cela même à petites doses. Autre preuve de ses propriétés purifiantes de l’organisme : il favorise la digestion parce qu’on le considère comme cholagogue ; il dissipe la goutte ; enfin il met bon ordre aux flux sanguins anormaux (hémoptysie, hémorragie suspecte).

A chaque époque de l’histoire, l’on découvre l’une des grandes propriétés du soufre, par exemple, au Moyen âge, Sainte Hildegarde me semble être la première à faire la mention des vertus antipsoriques du soufre, c’est-à-dire de l’action de ce minéral contre la gale, qu’elle profite encore d’appliquer, en façon d’onguent, sur les « lèpres ». Bien plus tard, à la Renaissance, l’on en fit l’un des ingrédients d’une recette permettant d’obtenir la teinte capillaire qu’on nomme blond vénitien : il suffisait de distiller à l’eau claire deux livres d’alun, six onces de soufre et quatre autres de miel. Une fois la teinture prête, on l’appliquait sur les cheveux, puis l’on s’exposait en plein soleil, et l’on patientait. Longtemps. Parfois durant des heures entières. Pensez donc : qu’un minéral tout droit sorti des entrailles de la Terre, où l’on n’y voit pas grand-chose, puisse accrocher une lumière d’or sur les cheveux des belles de la Renaissance, mais c’est que cette pierre est résolument magique, non ? Apporter la couleur et la lumière, n’est-ce pas ce que l’on attend de la part d’une drogue d’immortalité ? Ne voit-on pas déjà le soufre agir en tant que tel dans les Védas, étant considéré par les brahmanes comme un élixir de longue vie ? Au rapport de Marco Polo, « ces gens utilisent un étrange breuvage car ils préparent une potion de soufre et argent-vif [c’est-à-dire du mercure], qu’ils boivent deux fois par mois. Ils prétendent que cette action permet de prolonger leur vie, et ils la prennent depuis l’enfance ». La puissance de la potion n’est pas qu’étymologique ! On surprend encore l’association du soufre au mercure dans une préparation de base élaborée par les médecins tibétains, le tsothel, surnommé le Roi des essences, qui, bien qu’il fasse appel à du mercure détoxifié (?), peut néanmoins poser question quant à sa biosécurité. Enfin, l’union du soufre et du mercure n’est pas sans rappeler un des fondements de l’alchimie occidentale : le principe mâle actif (yang et feu pourrait-on ajouter) incarné par le soufre, féconde le mercure, féminin et passif (yin et eau). Si le soufre brûle, quant il est à l’état d’acide, c’est moins par sa qualité d’acide qui ronge et attaque que pour sa grande avidité pour l’eau : en l’absorbant, il assèche les tissus. Or, il n’y a évidement pas d’eau dans le mercure, qu’on surnomme encore « magnésie ». On peut alors se demander ce que le soufre peut bien venir y assécher (si tant est que c’est bien là le but recherché). Il n’en reste pas moins que la magnésie vraie (c’est-à-dire l’oxyde de magnésium), mélangée à un peu d’eau tiède, s’avère être un bon antidote de l’acide sulfurique (au cas où ce liquide inodore, incolore, pesant et visqueux aurait été confondu avec de l’eau et avalé ; à mon avis, passé ce stade, il n’est plus question d’antidote…). Bref, n’ergotons pas à ce sujet situé en dehors de nos compétences. Apprécions simplement que l’alchimie et la chimie surent rendre davantage visibles et lisibles les mécanismes d’action du soufre comme élément de la nature, ce qui ne fut pas confirmé avant 1809 : c’est à cette date qu’il fut établi que le soufre est un élément en tant que tel, symbolisé par un S majuscule sur le tableau périodique des éléments que l’on doit au chimiste russe Dmitri Mendeleïev (1834-1907), puisque, jusqu’alors, on imaginait que le zolfo, l’azufar, le souphre, puis le soufre (forme stabilisée au Moyen âge) était composé de deux corps distincts, ce que Lavoisier déclara comme nul et non avenu en 1777. Cet engouement pour le soufre fit naître de nombreux néologismes comme sulfite, sulfate, sulfater, sulfateuse, qui, avant de curieusement devenir cet engin de mort à cadence de tir élevée, faisait tout d’abord référence à cet outil agricole imaginé par Victor Vermorel (1848-1927) en 1880 et initialement destiné à pulvériser les vignes pour les débarrasser de l’oïdium et du phylloxéra.

Bon, revenons-en à nos moutons, parce que j’ai comme l’impression qu’ils s’égaient un peu, là ! Les progrès de la chimie, disais-je, purent profiter au médecin. Mais il n’était pas question de faire du soufre un usage immédiat, pas avant de l’avoir rendu parfaitement bio-compatible. On fit donc subir au soufre issu de la terre de nécessaires étapes de purification. L’histoire médicale a retenu la fleur de soufre ou soufre sublimé, la sublimation ayant lieu dans un aludel et donnant lieu à de petits cristaux aiguillés formant des « fleurs ». Ce soufre sublimé est obtenu par le brusque refroidissement de la vapeur de soufre dans l’aludel. « La véritable fleur de soufre, écrira Pierre Pomet, est un baume naturel pour les poumons et est douée de tant de belles qualités que je n’aurais jamais fait si je voulais entreprendre de les écrire toutes »8. Ah, ah ! Mais c’est que le sieur Pomet nous met l’eau à la bouche ! Il va nous être impossible de surseoir ! Il y eut aussi la crème de soufre ou soufre lavé, obtenu par lavage de la fleur de soufre avec de l’eau distillée bouillante, afin d’en tirer un soufre encore plus pur. D’autres spécialités virent le jour : le sel de soufre, le lait de soufre, l’esprit de soufre rectifié (ou huile de soufre), le baume de soufre, le soufre précipité (par décomposition du sulfure de sodium par l’acide chlorhydrique) et jusqu’à l’acide sulfurique, dont la découverte est attribuée au médecin arabe Geber (721-815). Oui, oui, l’acide sulfurique ! Après cela, on peut entièrement accepter les réticences de certains à l’endroit du soufre, même administré sous sa forme la plus anodine : « Plusieurs praticiens hésitent à le donner à l’intérieur en substance, précisait Desbois de Rochefort, parce qu’ils disent qu’il ne se dissout pas dans les humeurs ; mais c’est à tort, car après son usage, les urines, la transpiration, l’haleine ont une odeur sulfureuse ; les chemises de ceux qui en font usage sont jaunâtres »9. S’il n’y a pas lieu de douter des vertus thérapeutiques indispensables du soufre, il est vrai qu’il est bien nécessaire de se méfier de l’acide sulfurique, une substance capable de réduire en une espèce de « charbon » les moindres substances d’origine tant végétale qu’animale. De toute façon, l’acide sulfurique comme médicament ne représente ici qu’une anecdote, certes piquante, suffisamment pour mériter d’être révélée à l’attention. Puissamment escarrotique, l’acide sulfurique détermine une brûlure de la peau et des muqueuses telle qu’il s’avérait préférable de le diluer préalablement avant d’en faire le moindre usage médicinal. Ceci fait, l’on pouvait bénéficier de ses vertus comme stimulant, résolutif et astringent. Une fois dilué dans l’eau (en le versant dans l’eau et non l’inverse), on procédait parfois à des injections vaginales pour lutter contre les hémorragies utérines, on en composait une sorte de pommade contre la gale chronique et autres affections cutanées, on a élabora même une « limonade minérale » : quelques gouttes d’acide sulfurique dans de l’eau sucrée, comme on le ferait aujourd’hui du jus de citron ! Tout cela, c’est bien beau, mais l’on constate parfaitement que l’acide sulfurique seul limite drastiquement l’emploi du soufre en thérapie. Qu’à cela ne tienne, rédigeons donc maintenant un bréviaire des usages thérapeutiques du soufre durant l’ancien temps : spécialiste des affections pulmonaires, on le conviait en cas de toux, d’asthme humide, de pleurésie et d’ulcère du poumon. Son efficacité sur la sphère gastro-intestinale l’a aussi fait employé dans l’inappétence, les flatulences et la colique. Per os ou en onction, il seconda l’homme face à de redoutables maladies, parce que, selon les cas, épidémiques, vénériennes, pestilentielles même. Ce qui, vu l’odeur peu appétissante des préparations sulfureuses, est un peu fort de café ! Mais ne tortillons pas et poursuivons donc l’œuvre sans faillir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition chimique : en théorie, S à 100 % (avec parfois des inclusions d’arsenic, de sélénium, de tellure ou encore de thallium).
  • Densité : 2 à 2,1.
  • Dureté : 1,5 à 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux souvent en druses, de forme bipyramidée, disphénoïde ou en tablette épaisse ; rognon ; agrégat grenu ; imprégnation et incrustation ; stalactite.
  • Couleur : citrin (= jaune citron), jaune, jaune miel, brun jaunâtre, jaune verdâtre.
  • Éclat : résineux à gras, adamantin.
  • Transparence : translucide à opaque.
  • Clivage : imparfait.
  • Cassure : inégale.
  • Fusion : selon divers degrés de température, on obtient une agrégation molle et jusqu’à une fluidité parfaite aux alentours de 115° C. Se volatilise à température plus élevée.
  • Combustion : brûle en formant une flamme bleu violacée, qui devient blanche quand le soufre en combustion se sature d’oxygène, tout en exhalant une odeur pénétrante et piquante pour les yeux et l’arrière-gorge, facilement identifiable.
  • Solubilité : insoluble dans l’eau, le soufre devient odorant à son contact : lorsqu’il est mouillé (ou du moins humidifié par l’humidité de l’air ambiant), il s’empare de l’oxygène de l’air. De plus, l’hydrogène de l’eau dissout une partie du soufre et propage l’odeur d’hydrogène sulfuré10. Insoluble dans l’alcool, il l’est cependant dans l’éther, l’acide nitrique, le benzol, la chaux, l’ammoniaque, de même que dans certains huiles végétales (lin, noix), graisses animales (axonge) ou encore huiles essentielles (anis vert, genévrier commun, térébenthine).
  • Nettoyage : à l’eau distillée.
  • Particularités : le soufre natif pâlit à la lumière. Il est donc souhaitable – en particulier pour les minéraux de collection – de les protéger des rayons directs du soleil. Si l’on plonge du soufre dans de l’eau, il en abaisse la température. Les cristaux de soufre sont extrêmement fragiles. Ils peuvent se désagréger à la seule chaleur de la main ! Incroyable pour une pierre volcanique issue des chaleurs infernales du sous-sol ! En serrant la main sur un échantillon de soufre suffisamment longtemps, on peut l’entendre pétiller si l’on tend l’oreille. Une chaleur plus soutenue l’amène à craquer davantage et à se fendiller.
  • Morphogenèse : le soufre peut avoir au moins deux origines. La première est volcanique. Par le biais d’émanations de gaz dans les fumerolles et les solfatares, le soufre se forme, de même qu’à proximité des sources d’eau chaude et des zones d’oxydation des gisements sulfurés. La seconde origine tient aux gisements sédimentaires : « des minéraux nouveaux se forment à partir des substances dissoutes dans l’eau grâce à l’action des organismes vivants et s’accumulent souvent en grandes quantités. Ainsi naissent par exemple les gisements de calcite, de diatomite, de phosphorite, de soufre, etc. »11. Cette seconde origine est donc de nature organique.
  • Gisements : en abondance dans plusieurs endroits du monde. Mentionnons pour mémoire le soufre sicilien formant entre l’Etna à l’est et Agrigente, une bande d’une cinquantaine de kilomètres de large. Au début du XXe siècle, ces gisements fournissaient le plus gros de la production mondiale, aujourd’hui dominée par le soufre des États-Unis (Texas, Louisiane). L’Italie pourvoie encore en soufre grâce aux gisements proches de Naples et de Pouzzoles. En Europe, on en trouve aussi dans le sud de l’Espagne, près de Cadix, en Islande, au sud-est de la Pologne. En Asie, il est présent en Turquie, au Turkménistan (désert du Kara-Koum), au Japon et en Indonésie. Il a été signalé au Mexique. Le soufre natif (donc presque pur) ne prend pas toujours la forme cristalline qu’on peut le voir arborer en Pologne, en Italie (Sicile) ou encore aux États-Unis, formant parfois de majestueux cristaux d’une quinzaine de centimètres de longueur (ce qui, dans son cas, est tout à fait exceptionnel). On exploite le soufre lorsqu’il est natif parce que cela est plus rentable (sauf en Italie, où l’on purifiait il y a fort longtemps le soufre par fusion dans des fours à soufre, les calcaroni, eux-mêmes alimentés par la combustion du soufre !). Quand l’on ne dispose pas de soufre natif, on privilégie les minerais qui en contiennent, comme la pyrite par exemple : par le grillage de ce bisulfure de fer (FeS2), on sépare le fer (46,60 %) du soufre (53,40 %), ce qui forme là une importante source de soufre industriel. Voici quelques autres minerais contenant du soufre : – l’orpiment : arsenic (61 %), soufre (39 %) ; – le réalgar : arsenic (70 %), soufre (30 %) ; – le cinabre : mercure (86 %), soufre (14 %) ; – la galène : plomb (87 %), soufre (13 %) ; – la blende : zinc (67 %), soufre (33 %) ; – la marcassite : fer (46 %), soufre (54 %) ; – la chalcopyrite : fer (30,50 %), cuivre (34,50 %), soufre (35 %).
Cratère du Halemaʻumaʻu (Hawaï).

Le soufre en thérapie

Comme bon nombre de sels minéraux, oligo-éléments ou encore vitamines, le soufre est nécessaire à l’organisme afin que celui-ci assure parfaitement ses fonctions. Si l’alimentation n’est pas susceptible d’apporter la quantité satisfaisante de soufre quotidienne, des supplémentations demeurent toujours envisageables, comme à travers le méthyl-sulfonyl-méthane (MSM), soufre organique hautement assimilable, que l’on absorbe sous forme de poudre ou de gélules.

Les apports en soufre doivent être évalués à la hausse plus on vieillit, puisque l’expérience montre que les personnes âgées sont carencées en soufre, en particulier dans les zones du corps où il participe activement aux fonctions organiques, à savoir : le cartilage, les tendons, les os, les articulations, les phanères (poils, cheveux, ongles), les dents et la peau.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique général, antibactérien, désinfectant atmosphérique, antiparasitaire, antifongique
  • Apéritif, digestif, anti-infectieux intestinal, laxatif, purgatif
  • Stimulant respiratoire, expectorant, modificateur de la muqueuse pulmonaire
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Éliminateur des toxines (facilite l’élimination du plomb), dépuratif
  • Topique, sébo-régulateur, exfoliant cutané, éclaircissant du teint, antiseptique cutané
  • Tonique capillaire, antipelliculaire
  • Reconstituant tissulaire, impliqué dans la régénération cellulaire
  • Favorise la respiration cellulaire
  • Relaxant du système nerveux, améliore l’humeur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, coryza, laryngite, pharyngite, sinusite, asthme humide, emphysème, expectoration glaireuse, allergie pulmonaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection intestinale, colite, acidité gastrique, indigestion, constipation chronique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthritisme, dystrophie des tissus cartilagineux et tendineux, raideur, douleur et usure des articulations, douleur arthritique, ostéoarthrite, ostéoporose, arthrose, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, vaginite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : cholestérol en excès, diabète (sénile)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, hypertension, artérite, athérome artériel
  • Affections cutanées : acné, psoriasis, eczéma, séborrhée, érysipèle, dermatose, prurit, dartre, phtiriase (pédiculose inguinale), gale et teigne, lupus érythémateux, brûlure, inflammation de la peau
  • Sénescence, chlorose, convalescence
  • Empoisonnement saturnien (colique de plomb)
  • Désinfection des appartements, de la literie et des vêtements des malades contagieux
  • Troubles de la sphère psychologique : troubles de l’attention, hyperactivité mentale, troubles de l’humeur
  • Élimination de la plaque dentaire, régénération des gencives, déchaussement des dents

Modes d’emploi

  • Poudre de soufre organique : à absorber en gélules toutes prêtes ou en poudre que l’on mêle à du miel par exemple ou tout simplement à de l’eau (une cuillère à café rase deux fois par jour).
  • Savon et shampooing au soufre : pour peau et cuirs chevelus problématiques. Prendre garde à la teneur en soufre affichée. 2 % est un bon compromis.
  • Gel au méthyl-sulfonyl-méthane et aux huiles essentielles : par un usage externe, il permet d’apporter du confort aux muscles et aux articulations.
  • Pommade d’Helmerich : contre la gale (moins courante qu’autrefois, mais on ne sait jamais…).
  • Huile de Harleem : mélange de soufre, d’huile de lin et d’huile essentielle de térébenthine.
  • Soufre colloïdal.
  • Galet de soufre : en usage externe uniquement. S’applique localement en massant les zones douloureuses du rhumatisme et de l’arthrite entre autres.
  • Dans l’alimentation : en privilégiant les acides aminés soufrés comme la L-méthionine, la taurine, la L-cystéine, laquelle forme en partie le glutathion, dont on parle de plus en plus ces dernières années, en particulier en raison de ses vertus anti-oxydantes et du rôle majeur qu’il joue dans la détoxification de l’organisme des métaux lourds entre autres. Pour profiter au mieux des apports soufrés de l’alimentation, il est préférable d’user de produits frais (les boîtes de conserve longuement stockées ne sont pas ce qui se fait de mieux sur ce point). De même, l’alimentation industrielle, très transformée, est à bannir si vous manquez de soufre, car ce n’est pas dans ces produits, brutalement maltraités, qu’on trouverait de quoi satisfaire des besoins vitaux en soufre. Voici une liste non exhaustive de végétaux regroupant des fruits, des légumes, des plantes condimentaires et/ou médicinales remarquables et utiles pour le soufre qu’ils contiennent : abricot (6 mg/100 g), acore calame, ail (+++), amande, ananas, argousier, armoise annuelle, aubergine (15-16 mg/100 g), aunée, benoîte, betterave, blé, brocoli, camomille romaine, capucine, carotte, ciboulette, céleri, centaurée, cerise, chardon béni, châtaigne, chausse-trape, chou, cochléaire, coing, concombre, cresson, datte, échalote, épinard (29 mg/100 g), fenouil, fenugrec, garance, hépatique des fontaines, hysope, liseron, luzerne, mercuriale, moutarde, navet, noisette, noix, oignon (+++), olivier (dans les feuilles), ortie, pariétaire, patience, pêche (7 mg/100 g), persil, pissenlit, plantain, poire, poireau, pomelo (7 mg/100 g), pomme, pomme de terre, radis, raifort, reine-des-prés, riz, roquette, scabieuse des prés, soja, sureau (écorce, fleurs), tomate, tussilage (feuilles), etc. A cela ajoutons une algue (la padine queue-de-paon), le vinaigre et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : c’est essentiellement sous la forme d’acide sulfurique (H2SO4) que le soufre comporte un danger maximal. Cette combinaison d’oxygène et de soufre (69 kg de soufre absorbent 31 kg d’oxygène pour former 100 kg d’acide sulfurique) s’avère être d’un maniement plus que délicat et doit être écarté d’un usage autre qu’industriel. Les premiers signes de la toxicité de cet acide se manifestent avant même que d’être mis en contact direct avec lui, en particulier par l’irritation des muqueuses, des maux de tête, une ophtalmie, des tremblements et des mouvements spasmodiques du larynx et de la trachée-artère, un asthme sec et convulsif, une toux opiniâtre, parfois l’asphyxie. On put observer ces troubles chez les ouvriers de l’industrie de la bonneterie qui usaient largement du soufre. Quant à la dermocausticité de l’acide sulfurique, elle occasionne de graves lésions cutanées. Le savon au soufre peut parfois provoquer des rougeurs cutanées, ce qui est particulièrement le cas de ceux qui sont dosés trop fortement.
  • Dans le secteur industriel, le soufre s’est imposé depuis longtemps comme matière première incontournable impliquée dans nombre de processus. Tout d’abord capable de mettre le feu aux poudres (il est l’un des trois ingrédients constituant la poudre noire, les deux autres étant le nitrate de potassium ou salpêtre et le charbon de bois), il est également tout à fait apte à éteindre un corps en combustion, comme par exemple un feu de cheminée : pour cela, il suffit d’obturer le foyer avec un linge mouillé, puis d’ajouter du soufre dans l’âtre : en privant le feu de l’oxygène de l’air, le soufre finit par l’étouffer et l’éteindre. Il n’est donc pas toujours aussi yang qu’on voudrait bien l’imaginer. Vu son accointance avec le feu, on le retrouve encore dans certains autres explosifs, dans la fabrication d’allumettes. Il est impliqué dans l’industrie papetière (fabrication de la cellulose), dans celles du cuir, du textile (blanchissement des étoffes de soie et de laine) et du caoutchouc (vulcanisation du caoutchouc), dans l’agriculture. Dans ce dernier domaine, le soufre est utile aux viticulteurs lorsqu’il est nécessaire de procéder au soufrage des tonneaux, opération qui permet de les assainir et d’éviter au vin de se gâter. On procédait de même pour le cidre et la bière. Autrefois, quand le vin était falsifié à l’aide de divers oxydes de plomb, parce qu’ils présentaient l’avantage d’adoucir les vins un peu rêches, on usait du soufre qui joue le parfait rôle de révélateur du plomb. On appliquait une méthode identique à la bière, au cidre et au poirée que l’on frelatait de la même manière. En médecine vétérinaire, la fleur de soufre constitue l’un des éléments fondamentaux d’une poudre insecticide permettant de chasser les parasites des animaux (puces du chien, gale du cheval et de la poule). Voici une recette : 100 g de fleur de soufre non lavée, 70 g de poudre de pyrèthre, 20 g de poudre de Quassia amara, 10 g de poudre d’iris. On peut encore employer le soufre pour lutter contre les insectes dont les punaises (parce que le soufre est sans doute plus puant qu’elles ^.^), la vermine, les champignons, pour éloigner les animaux domestiques ou plus ou moins errants (comme les chiens) qui s’en viennent uriner partout. Le « sulfatage » des parties concernées devrait normalement les dissuader de revenir commettre leur malodorant méfait.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, pp. 901-902.
  2. L’évangile selon saint Luc, XI, 35.
  3. Job, XVIII, 15.
  4. Genèse, XIX, 24.
  5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 98.
  6. Reynald Boschiero, Le guide des pierres de soins, p. 220.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, 73.
  8. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 91.
  9. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 98.
  10. L’hydrogène sulfuré (H2S) disperse une odeur que les Bretons connaissent bien : s’il vous est arrivé de vous balader près de plages envahies par cette algue opportuniste qu’est la laitue de mer (Ulva lactuca), sans doute aurez-vous été assailli par une dérangeante odeur d’œuf pourri. L’algue, en fermentant, dégage de l’hydrogène sulfuré, gaz toxique dont les émanations plus ou moins concentrées peuvent s’avérer dangereuses.
  11. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, pp. 12-13.

© Books of Dante – 2021

L’ambre

Ambre brut – crédit photo : gfdl (wikimedia commons)

Synonymes : succin1.

L’attraction pour l’ambre remonte à bien plus loin qu’on l’imagine généralement : il y a 30 000 ans, lors du Magdalénien, l’on fabriquait des bijoux et des amulettes dans ce matériau dont on s’était rendu compte de la facilité qu’il y avait de le tailler, outre l’intérêt de sa couleur et de son éclat. Le troc de l’ambre est, lui aussi, beaucoup plus ancien que cela : par exemple, on a découvert en Espagne (dans les grottes d’Isturitz et d’Altamira) des fragments d’ambre qui semblent attester des échanges longues distances puisqu’on ne trouve pas d’ambre natif en Espagne. Ce vif intérêt n’a pas été démenti par les périodes suivantes puisque durant une bonne partie de l’Âge du bronze (2200 à 750 av. J.-C.) et tout l’Âge du fer qui lui fait suite, les Germains troquèrent l’ambre contre des métaux, faisant même de colliers d’ambre de véritables « monnaies » d’échange. Les Scandinaves firent de même, ce qui explique que l’on ait retrouvé de l’ambre danois dans les Alpes, ainsi que les Celtes qui, dès le VIe siècle av. J.-C. commercèrent l’ambre, en particulier grâce à une route de l’ambre joignant la mer Baltique au nord, à la Méditerranée au sud. Ainsi, cela permettait aux régions pauvres en ambre d’en être plus ou moins abondamment fournies selon la richesse du commanditaire : si l’on sait que les bijoux d’ambre firent littéralement fureur en Grèce et chez les Assyro-babyloniens, la cherté de l’ambre – relative à l’éloignement des gisements – ne fit apparemment pas reculer la folle prodigalité d’un Néron qui en faisait parvenir de grandes quantités par l’une des principales routes de l’ambre, celle empruntant un itinéraire traversant l’Autriche et la Moravie. L’ambre peut rendre fou et attirer à lui les corps les plus faibles et fragiles, c’est parfaitement connu. En effet, très prisé et convoité, acquis souvent au prix d’un or (qu’on ne lui préfère pas toujours !), l’ambre demeure une substance particulièrement attractive : s’il se charge négativement au contact de la peau, une fois frotté vigoureusement avec une étoffe de laine, il perd des électrons et devient non seulement émetteur d’ions négatifs mais aussi électrostatique, propriété que découvrit Thalès de Milet au VIe siècle av. J.-C. Ainsi, en portant de l’ambre sous forme de pendentif ou de chapelet, le porteur se décharge de sa propre charge électro-magnétique. Cette propriété autorise encore l’ambre à attirer vers lui de légères et menues choses, comme des fragments de papier, des bouts de paille, etc. C’est ce qu’Aristote connaissait aussi, mais que l’on ne s’expliquait pas autrement que par une cause occulte qui fait sympathiser l’ambre avec la paille, plus qu’avec toute autre chose. Bien longtemps après nos deux savants grecs, Pierre Pomet affola l’aiguille d’une boussole avec un morceau d’ambre frotté, ce qui l’amena à se lancer dans une tentative d’explication parfaitement extravagante, mais qui eut au moins la valeur de chercher à comprendre un tel phénomène.

L’ambre attire à lui, de même que la divinité celte Ogmios qui possède elle aussi un pouvoir attractif puisque, magnétique, il électrise les foules : qu’on se souvienne des « chaînettes » d’or et d’ambre qui lient sa bouche aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Cela n’est donc pas surprenant d’avoir lié l’ambre – par le truchement d’un collier – au chakra de la gorge, si l’on s’en réfère aux croyances entretenues au sujet de ses bonnes actions sur cette sphère, tant physiquement que psychiquement/énergétiquement au reste. On dit d’un homme doué d’une grande pénétration qu’il est fin comme l’ambre : sans doute cette vertu incita-t-elle les Anciens à opter pour l’ambre lors de la fabrication d’objets à caractère talismanique et/ou religieux. De là découlent probablement l’ensemble des pouvoirs magiques attribués à l’ambre : « L’ambre représente le fil psychique reliant l’énergie individuelle à l’énergie cosmique, l’âme individuelle à l’âme universelle »2. Tu veux participer au Grand Tout pleinement mais tu ne sais pas comment faire ? Porte donc de l’ambre ! A la seule évocation d’Ogmios, cela est parfaitement limpide. Apollon, pleurant des larmes d’ambre lorsqu’il est banni de l’Olympe, rappelle la dimension de ce lien. L’ambre, c’est encore l’attraction solaire d’essence céleste, spirituelle et divine, réunissant autant les qualités de l’argent que celles de l’or. Au premier, l’on peut rattacher la blancheur et la brillance de la lumière céleste, au second l’inépuisable et indéfectible caractère de son incorruptible pureté : l’ambre a partie liée avec l’idée même de jeunesse perpétuelle, puisque la transparence de l’ambre ne soustrait pas à notre vision les corps morts parfaitement conservés que, parfois, il abrite. « Ce n’est pas d’aujourd’hui, écrivait en 1694 Pierre Pomet, que les curieux font cas de ces morceaux, où il y a des bestioles enfermées, et qu’ils les regardent comme de grandes raretés »3. Il dit d’ailleurs toute la surprise et l’embarras incrédules dans lesquels se trouvèrent les naturalistes de son époque, à la découverte de morceaux d’ambre contenant non seulement des insectes (mouches, fourmis, etc.), mais aussi des araignées, des fragments végétaux (feuilles, pétales, grains de pollen), des bulles d’air ainsi que, plus récemment, des portions entières de « dinosaures » (aile, queue, etc.). Ce mystère était déjà chanté par Martial dans ses Épigrammes :

« Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,

L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :

Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,

Devint, après sa mort, un objet de grand prix »4

La fourmi de Horace – crédit photo : Anders L. Damgaard (wikimedia commons)
Une guêpe dans la même posture – crédit photo : Université de l’état d’Oregon (wikimedia commons)

Il est connu que l’ambre, par son formidable pouvoir de condensateur (en chapelet et en amulette, c’est ce à quoi on le destine), fait acquérir à son porteur quelque chose de plus, à l’image de cette fourmi, un jour insignifiante, le lendemain chérie autant que la prunelle de ses yeux : mais à travers ce phénomène, ce n’est pas tant la fourmi que l’on considère à sa valeur juste, que le mécanisme incompréhensible – envisager qu’un jour l’ambre fut liquide ! – qui la fait accéder à ce statut apparemment inatteignable, c’est-à-dire à son enclosement au sein même de cette matière sacrée qu’est l’ambre. Du temps de Pomet, l’explication de Martial, c’était celle qui prévalait toujours. C’est probablement ce qu’il s’est passé il y a 50 millions d’années, mais Pomet, ainsi que Martial, ramènent ça à un temps autrement moins ancien, parce qu’insoupçonné à l’époque. Ce qui pose aussi la question de sa genèse. Aussi loin que l’homme s’est posé la question, de multiples hypothèses, échos de l’histoire, nous sont parvenues. Durant l’Antiquité gréco-romaine (avec Homère, Aristote, Ovide, Pline, etc.), l’ambre n’est pas autre chose que la résine de certains arbres (aulne, pin, peuplier) dont la naissance mythologique est assurée par le truchement des entités divines : remémorons-nous la métamorphose des Héliades en peupliers noirs, contée par Ovide dans le deuxième livre des Métamorphoses : « De cette écorce, leurs larmes coulent encore, elles se distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux, et durcissent au Soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure »5. La solidification des rayons du soleil au bord de l’océan donna naissance à l’ambre, pour d’autres, comme les Slaves qui virent dans l’ambre les larmes pétrifiées de leurs dieux. Expliquer le monde, d’une manière ou d’une autre. Parfois de façon farfelue. Ainsi ces croyances : l’ambre proviendrait des larmes d’oiseaux habitant certaines régions de l’Inde ou bien encore de l’urine de quelque lynx !… D’autres tentatives d’explication virent le jour, cherchant à insuffler beaucoup moins de fantastique que jusqu’à présent : l’on a soutenu, par exemple, que l’ambre naîtrait au fond des océans et qu’il serait arraché des abysses sous la force des ondes pour remonter ensuite à la surface, où on le trouverait sur les plages. Certaines hypothèses furent plus alambiquées pour tenter de percer le mystère de l’ambre de la Baltique : des arbres scandinaves se couvrent de résine, que le froid hivernal surprend et durcit dans l’instant. Il suffit à un vent assez impétueux qu’il remue leurs branchages pour que la résine s’en détache et atterrisse dans la mer toute proche. Elle y coule et poursuit son durcissement par l’entremise des esprits salins de la mer. Puis le vent et les flots de la Baltique font le reste : par leurs puissants mouvements, ils repoussent l’ambre ainsi formé sur les rivages de la Prusse orientale.

Au contraire de la myrrhe d’incestueuse nature (cf. le mythe de Cinyras et de sa fille Myrrha), l’ambre demeure l’apanage de la femme mariée et de celle qui désire un enfant : « C’est pour avoir des enfants beaux et intelligents que, par magie sympathique, les femmes […] recevaient en dot des colliers de perles d’ambre – d’autant plus grosses que leur position sociale était élevée »6. Ces mêmes colliers furent tout d’abord fort prisés en France, puisque la mode voulut que les gens de bien en portassent. Mais leur extrême communauté les fit presque abandonner, sauf par les servantes qui en portaient encore et aux antipodes desquelles il existe ce que l’on appelle la Bernsteinzimmer ou chambre d’ambre, soit une pièce de 55 m² entièrement recouverte d’ambre, pour un total de six tonnes. Conçue en 1701 et installée au palais Catherine de Pouchkine, ville située près de Saint-Pétersbourg, cette chambre est l’exceptionnel cadeau que fit Frédéric Ier de Prusse à Pierre le Grand.

On attribue à l’ambre bien des prodiges – faire retrouver le sourire aux affligés (surtout quand on le mêle au chocolat, aux dires de Brillat-Savarin !), décomposer le poison et en trahir la présence dans un breuvage versé dans une coupe lorsqu’elle est d’ambre (selon Serenus Sammonicus). Parmi eux, citons encore cette fabuleuse capacité que possède l’ambre, celle d’éviter les pertes dues aux incendies et aux inondations, et de retrouver les trésors égarés. Mais l’ambre perdu semble lui-même irrécupérable : volée par les Allemands en 1941 – le pouvoir attractif de l’ambre (encore !) – la chambre d’ambre a été égarée en 1945, et l’on ignore depuis où elle peut bien se trouver (au cas où elle n’aurait pas été détruite pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale). On peut néanmoins en voir une reconstitution à l’identique située dans la même ville et inaugurée en 2003. Les enfants conçus dans une telle chambre – si il y en a eu – naissent-t-ils plus beaux ? Le sait-on seulement ? Est-ce bien utile, au reste, de le savoir, sachant que l’ambre est pourvoyeur d’aussi méritoires et prodigieuses capacités, comme nous l’avons vu et comme il nous reste encore à le voir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : C12H20O (avec des inclusions fréquentes de H2S).
  • Densité : 1 à 1,1.
  • Dureté : 2 à 2,5 (fragile).
  • Morphologie : minéral amorphe ne formant pas de cristaux ; se présente en concrétions, galets, boules, billes, grains, nodules arrondis, etc.
  • Éclat : gras à cireux.
  • Couleur : en République dominicaine, l’on dit que l’ambre est présent sur la surface de la Terre en quatorze teintes différentes et que chacune d’elle se subdivise en quatorze nuances. Je n’en ai pas recensées autant, mais je puis néanmoins affirmer que les couleurs de l’ambre dépassent celles qui, dans notre imaginaire collectif, sont habituellement associées à ce minéral, à savoir le jaune miel, le jaune topaze brillant et le blanc laiteux jaunâtre, puisque en effet l’ambre se décline en orange, en rouge jacinthe, en brun, en bleu, en vert et même en noir. Ce dont Nicolas Lémery faisait déjà la remarque : « Cette matière est sujette à un plus grand nombre de variétés, lesquelles paraissent dépendre de divers accidents »7.
  • Luminescence : blanc bleuâtre en ondes longues, verte en ondes courtes.
  • Fusion : fond facilement dans la flamme d’une bougie (250 à 300° C).
  • Solubilité : dans 20 à 25 % d’alcool, 18 à 23 % d’éther, 9,8 % de benzol.
  • Nettoyage : à l’eau savonneuse.
  • Morphogenèse : l’ambre résulte de la fossilisation de la résine de divers conifères piégée dans les sédiments du Paléogène, en particulier ses plus anciennes subdivisions, le Paléocène et l’Éocène. La plupart du temps, l’on considère que l’ambre le plus commun remonte entre 40 et 60 millions d’années, mais en réalité la fourchette temporelle est bien plus large, s’élargissant de – 300 à – 30 millions d’années. Signalons que l’ambre fait partie des gemmes organiques à l’instar du copal.
  • Gisements : localement abondant. On pourrait se résoudre à signaler les célèbres gisements de la Baltique, en particulier l’ambre que l’on ramasse sur le rivage ou celui qui surnage à la surface des eaux, comme c’est le cas près de Kaliningrad, plus précisément au sud-ouest de cette ville russe, à Iantarny. La Lituanie, toute proche, apporte elle aussi son tribu de beaux morceaux d’ambre. Par ailleurs en Europe, on trouve de l’ambre dans les très nombreux pays suivants : Suède, Danemark (Jutland), Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Pologne, Roumanie, Italie (Ombrie, Marches, Sicile), Ukraine. En France, l’on en trouve aussi un peu, en particulier dans les départements méridionaux, comme celui des Alpes de Haute Provence. – Amériques : Pérou, Caraïbes (île d’Hispaniola : la proximité de mines de cuivre confère à certains ambres dominicains une couleur vert clair à vert foncé, une autre bleue). – Asie : Inde, Chine (Himalaya), Birmanie. – Afrique : Égypte.
  • Distinction et confusion : à l’ambre brun sicilien l’on accorde le nom de simétite, au roumain celui de rümanite. Ces deux ambres, de même que l’ambre en général, doivent être distingués d’autres minéraux organiques, qui ne sont pas autre chose, eux aussi, que des résines fossilisées sans être pour autant de l’ambre. C’est le cas de la neurodorfite jaune pâle, de la muckite brune et de la valchovite (ou rétinasphalte) de République tchèque (Moravie).
  • Falsification : faire passer du copal pour de l’ambre est chose commune. Mais celui-ci diffère de l’ambre par son aspect, l’odeur qu’il répand lorsqu’il brûle, sa vertu non-électrostatique. Et quand on n’a pas de copal sous la main, on triche d’une autre manière, par exemple en faisant appel à celle des ouvriers prussiens qui « augmentent le volume du succin, en faisant chauffer les morceaux qu’ils se proposent de coller les uns contre les autres, et en les frottant avec de la potasse en liqueur »8. Plus récemment, les matières plastiques sont venues au secours des faussaires qui ont pu fabriquer des résines synthétiques du plus bel effet mais qui ne résistent heureusement pas à l’examen. Enfin, la dernière astuce que je peux confier à votre attention, consiste dans l’ambroïde, ambre obtenu à partir de déchets d’ambre pressés et/ou fondus ensemble dans le but de former de plus grands fragments, vendeurs davantage.
  • Pierre fine : l’ambre s’emploie « nature », mais peut aussi se travailler en cabochon (c’est-à-dire non facetté, se polissant très bien au tonnelet, à la silice ou à l’écume de mer), mais aussi en facettes et intailles. L’on en fait nombre de bijoux (bagues, colliers et bracelets), de bibelots, d’objets usuels (le fume-cigarette de Soljenitsyne) ou d’autres à vocation plus décorative et ornementale (vases, sculptures, etc.).
Un exemple de ce que l’on peut façonner dans l’ambre – crédit photo : S. Yu. Lomakin (wikimedia commons).

L’ambre en thérapie

De l’ambre, la médecine a su tirer très tôt les moyens d’en appliquer les salvateurs effets à l’organisme aussi bien sous sa forme de gemme que par les diverses substances qu’on a tirées de lui, à savoir : sa poudre, son sel volatil, sa teinture et jusqu’à un verni d’esprit-de-vin dont il m’est bien difficile de déterminer avec exactitude de quoi il retourne exactement. Soyons donc plus circonspect : la distillation sèche, réalisée à haute température (environ 350° C) et sous vide de l’ambre, permet d’obtenir plusieurs produits bien distincts : une huile essentielle, une huile épaisse empyreumatique, ainsi qu’une matière solide, noire, luisante dont la redistillation ne permet plus d’obtenir quoi ce que soit. Cette matière résineuse et solide n’est autre que la colophane, sorte de vernis ambré que les musiciens connaissent bien, en particulier les violonistes puisqu’elle permet d’améliorer la qualité des cordes d’un violon. Antonio Stradivari (1644-1737) procédait déjà ainsi. A cela, n’oublions pas d’ajouter le fameux acide succinique, prédominant dans l’ambre (à hauteur de 3 à 8 %), tant et si bien qu’on a utilisé l’ancien nom de l’ambre, succin, pour lui forger un nom bien à lui. Mais ce sur quoi nous allons plus longuement nous attarder, c’est sur l’oleum succini, c’est-à-dire l’huile essentielle d’ambre qui véhicule un parfum chaud et doux, portrait qui serait bien incomplet si l’on se contentait que de cela. En effet, cette espèce de mélasse visqueuse de couleur rouge brun foncé qu’est l’huile essentielle d’ambre renvoie à bien d’autres qualificatifs à même de charmer les papilles olfactives les plus endurcies : boisé, fumé, un peu musqué, résineux et goudronneux, « animal », cuiré, aux nuances d’agrume floral et acidulé. Autant dire que cette substance fait les délices de tout parfumeur, son caractère coriace et tenace conjuguant un excellent fixateur à une parfaite note de fond. Comment cela se peut-il alors qu’elle est issue d’une « pierre » qui flotte sur l’eau ? :-)

Les prochaines informations concernant cette huile essentielle vont porter sur sa composition biochimique. Et c’est là que ça se complique, car selon la provenance de l’ambre et de sa « qualité » aussi (de quel ambre use-t-on aujourd’hui en vue de la distiller ? De cet ambre dit de « basse » qualité qu’autrefois les Hollandais distillaient en grand dans des cornues ?), la composition biochimique finale de telle ou telle huile essentielle sera forcément différente. Sur ce point, je ne vous apprends rien. Les données chiffrées suivantes s’appliquent à une huile essentielle extraite d’ambre d’origine himalayenne.

Sesquiterpènes : dont trans-calaménène (26,50 %), cadalène (17,20 %), 1.6 diméthyle-naphtalène (9,60 %), α-calacorène (6,30 %), cadina-1(10),6,8-triène (3 %), 7-hydroxycadalène (2,50 %), dihydrocurcumène (1,40 %), α-muurolène (0,70 %), α-copaène (0,70 %), α-cadinène (0,30 %), β-élémène (0,30 %). Cela nous fait approcher de 70 % de sesquiterpènes ! Avec cela, on y trouve des sesquiterpénols dont le cadin-1,3,5-trien-5-ol (3,80 %), et peut-être d’autres comme le thunbergol, le fenchol ou encore l’isolongifoliol, etc.

Dans d’autres lots, on voit apparaître des sesquiterpènes non mentionnés dans cette liste conséquente déjà, dont le paracymène, le cumène, le δ-3-carène, le longipinène, l’aromadendrène, le thuyospène, le caparratriène, etc. Mais l’absence de chiffres peut difficilement rendre compte de l’allure du profil biochimique. On prétend encore que des huiles essentielles d’ambre seraient apparemment riches en monoterpènes, en éthers, en cétones (camphre ?) ou encore en monoterpénols (bornéol). Sans précisions sûres et utiles, mieux vaut s’abstenir et ne pas trop s’avancer, car dans ce domaine également, les confusions et les falsifications semblent faire long feu.

Propriétés thérapeutiques

Il y a, dans la Materia medica de Dioscoride, en façon d’addenda, un Livre sixième qui n’est absolument pas de la main de cet auteur, mais qui a été ajouté plus tardivement, peut-être à l’époque de la traduction française de ce texte (1559) et dont j’ai tiré ces quelques informations au sujet de l’ambre, ici marqué du genre féminin : « Elle fortifie, quand on la hume, le cœur et le cerveau, et profite aux personnes âgées et froides de nature […]. Elle conforte les membres fragilisés et pareillement les nerfs. Elle accroît l’entendement, profite aux mélancoliques, conforte l’estomac et ouvre les opilations de la matrice, provoque le flux menstruel, incite aux actes vénériens, aide au mal caduc, aux paralysie et aux spasmes. L’ambre mise en infusion dans du vin fait excessivement enivrer »9. C’est un portait bien complet, mais en voici encore davantage (cela concerne uniquement l’huile essentielle d’ambre) :

  • Tonique, stimulant de l’immunité, anti-infectieux (antibactérien), purifiant atmosphérique
  • Apaisant, déstressant, sédatif, relaxant, inducteur du sommeil, abaisse le niveau de cortisol, apporte équilibre et harmonie, augmente les capacités cognitives, la concentration et la mémoire
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Cardioprotecteur, tonique circulatoire (micro-circulation), hypocholestérolémiant
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Régénérateur cutané, rend son élasticité à la peau, assainissant du cuir chevelu
  • Antispasmodique
  • Expectorant
  • Aphrodisiaque (l’homme qui en conserve sur lui assure, dit-on, sa virilité)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, douleurs articulaires et musculaires, paralysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des palpitations cardiaques, de l’arythmie, de l’AVC et de l’angor, hypertension, inflammation des vaisseaux sanguins, hypercholestérolémie
  • Troubles de la sphère respiratoire : soulager l’asthme, infection et congestion respiratoires, bronchite, rhume, grippe
  • Affections cutanées : plaie, meurtrissure, contusion, blessure, enflure, acné, eczéma, psoriasis, cicatrice, peau sèche, rides et ridules, rougeur cutanée, troubles du cuir chevelu (alopécie, cheveux secs, abîmés et cassants, pellicules)
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, tension nerveuse, fatigue et asthénie intellectuelle, insomnie, troubles du sommeil, réduction des phénomènes épileptiques (spasmes)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, crachement de sang
  • Convalescence après une longue maladie

Propriétés et usages énergétiques et psycho-émotionnels

Parce qu’il est chaud et sec, l’ambre permet de lutter tout à la fois contre le froid et l’humidité, en particulier lorsqu’il se fait le gardien de la porte de Vishuddha, le chakra de la gorge : en protégeant ce centre énergétique, il préserve aussi les voies respiratoires et prévient donc tout ce qui est susceptible de les mettre à mal, c’est-à-dire un certain nombre d’affections que nous avons listées dans le paragraphe « usages thérapeutiques », à savoir : refroidissement, coup de froid, rhume, maux de gorge, grippe, épisode fébrile avec frisson, etc.

Bien que le chakra de la gorge place d’emblée l’ambre sous la houlette de la planète Mercure, c’est plutôt au Soleil auquel on convie bien plus volontiers le rôle d’incarner sa planète dominante, d’autant plus quand on accorde à cette substance le Lion comme signe astrologique. Mais comme on l’associe encore à la Vierge et au Gémeaux, deux signes mercuriens, on peut aisément faire de Mercure une planète avec laquelle faire correspondre l’ambre. Non seulement sous le rapport de ce que nous avons pu indiquer un peu plus haut, mais aussi pour rappeler le caractère magnétique de l’ambre, celui-là même qui capte et captive (Ogmios en filigrane, encore), qui méduse même, ce qui ne se peut sans une belle élocution et un organe de la voix à l’avenant, sans ce souffle qui caractérise tant celui qui veut persuader, celui encore qui souhaite communiquer l’indicible au-delà de la seule matière tangible. Eh bien, dans tous ces cas-là, l’ambre fait merveille et s’avère être un excellent compagnon. Mais s’il est Lion, il entre donc en résonance avec le chakra lié au Soleil, c’est-à-dire Manipura, alias chakra du plexus solaire. C’est bien ce que nous avons déjà abordé lorsque nous avons relevé les énergiques propriétés de l’ambre, lui permettant de lutter contre la fatigue, de réprimer l’angoisse, d’éteindre les tendances dépressives, tout simplement parce que l’ambre apporte joie et gaieté, de même qu’il attire à lui ces menus bouts de papier et autres fétus de paille. L’ambre est donc soleil auprès duquel on n’hésitera pas à se réchauffer et « à renouer notre lien énergétique avec la vie. […] L’ambre nous aide à incorporer et à intégrer les énergies spirituelles sur le plan physique et dans la réalité quotidienne »10. N’est-ce pas ce que font les suiveurs du dieu Ogmios ? Le Savoir n’est-il pas trop perturbant pour l’homme qu’il nécessite d’en passer par cet entremetteur qu’est l’ambre, le prémunissant d’un choc cognitif trop puissant ? De plus, par pure sympathie, l’ambre nous autorise à « contacter la force et la sagesse présentes en nous. Il nous permet de retrouver les trésors acquis et accumulés au fond de notre être depuis des millénaires »11, de même que cette primo-résine, sève de vie, qui a été figée par le Temps, ce qui a permis d’en augmenter prodigieusement la puissance durant les millions d’années qui se sont écoulés depuis lors. C’est pour cela que l’ambre doit être employé parcimonieusement, vu la puissance accumulée qu’il contient. On en peut faire un encens solaire par exemple, dans lequel il n’entrera pas pour la plus grande part, bien entendu. Voici une suggestion de recette :

  • Oliban : 50 %
  • Basilic : 40 %
  • Ambre : 10 %

On peut ajouter à ce mélange quelques stigmates de safran ou de la poudre de pétales de souci si l’on ne dispose pas des riches filaments d’or. Enfin, dernière recommandation avant de passer à la suite : sachez que « la fumée de l’ambre est très appréciée de toutes sortes d’entités. A brûler avec modération, si l’on ne veut pas voir son occultum envahi par des entités de toutes sortes, et non désirées »…12.

Modes d’emploi

La pharmacopée a abandonné derrière elle de nombreuses « spécialités succiniques » parmi lesquelles nous trouvons la teinture de carabé obtenue à partir d’ambre réduit en poudre et placé durant un certain temps dans l’alcool, le sirop de carabé (un scrupule d’acide succinique en dilution dans huit onces de sirop d’opium), les trochisques de succin (auxquels participent corail et oliban), l’électuaire balsamique (réputé contre la blennorragie), le diascordium antidiarrhéique (entre autres…) de Fracastor (1483-1553), l’eau de Luce mêlant essence d’ambre et ammoniaque liquide. On utilisait des boîtes fumigatoires dans lesquelles les fumées issues de la combustion de l’ambre étaient censées débarrasser le rhumatisant de ses douleurs. De toutes ces anciennes manières de mettre en valeur les qualités thérapeutiques de l’ambre, la seule qui ait été conservée durablement, c’est celle qui consiste à faire porter aux enfants des colliers d’ambre pour que cela les aide à « faire » leurs dents et à en soulager les douleurs. Mais, plus largement, aux XVIe et XVIIe siècles, de tels colliers étaient d’usage très courant en Lombardie et dans la plaine du Pô, et dans toute autre région éloignée de la mer (l’ambre a la réputation ainsi de guérir le scorbut et le goitre, et plus simplement les maux de gorge).

Enfin, d’un point de vue aromathérapeutique, on retiendra essentiellement les modes d’utilisation suivants à l’exclusion de la voie orale : inhalation, dispersion atmosphérique, bain, voie cutanée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Il y a sans doute dans le texte que vous venez déjà de lire certains passages qui mériteraient de trouver une juste place ici. Je pense, en l’occurrence, à la falsification et aux risques de confusion. Mais nous n’allons pas nous permettre une redite. Nous nous contenterons donc d’aligner un certain nombre de conseils relatifs à l’emploi de l’huile essentielle d’ambre :

  • A proscrire chez les femmes enceintes (huile essentielle utérotonique : risque de fausse couche), femmes allaitantes, jeunes enfants ;
  • A ne pas utiliser en cas de prise de médicaments pro-circulatoires ;
  • A diluer dans une huile végétale surtout lorsqu’on se connaît une sensibilité cutanée ; irritation et inflammation cutanées restent possibles ;
  • Enfin, à éviter par voie interne comme déjà signalé, car un certain nombre de dévoiements gastro-intestinaux peuvent éventuellement survenir (nausée, vomissement, douleur gastrique, diarrhée, etc.).

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  1. Nom archaïque de l’ambre. Ne survit plus qu’à travers l’acide succinique tiré de l’ambre et présent dans de nombreux végétaux. On l’appelle encore elektron/electrum, puisque l’ambre concentre les premières observations de phénomènes électriques, c’est-à-dire ceux concernant l’électricité statique. Enfin, il porte, bien que plus rarement, le nom de karabé (ou carabé) qui, en langue persane, signifie « tire-paille », en relation intrinsèque avec le terme qui précède. Quant à l’ambre lui-même, il provient du mot arabe anbar qui qualifie tout d’abord l’ambre gris partageant avec le jaune cette commune propriété, celle de flotter à la surface des ondes.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 29.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 5.
  4. Traduction de Lionel-Édouard Martin.
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
  6. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 102-103.
  7. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 2, p. 469.
  8. Ibidem, p. 470.
  9. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, p. 395.
  10. 123ambre.com
  11. Ibidem.
  12. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 2.

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Ambre, différentes nuances – crédit photo : PrinWest (wikimedia commons)

La couronne : ses fonctions, ses symboles

Vitrail de la cathédrale de Strasbourg, vers 1200. Musée de l’œuvre Notre-Dame.

Il y a quelques jours, l’Épiphanie nous a rappelé qu’il appartient au « hasard » de désigner une reine ou un roi de pacotille, qu’à l’occasion l’on coiffe d’une couronne de circonstance, colifichet de papier doré qui est bien loin d’incarner et de justement représenter les hautes valeurs spirituelles que les hommes accordèrent à la couronne en général, véhiculant de puissantes symboliques telles que l’élévation, l’illumination, le pouvoir, la lumière, l’honneur, la grandeur, la victoire ou encore la joie. Comme nous le verrons, le port de la couronne comme simple parure n’est pas, partout et de tout temps, accepté, son usage répondant à une codification rigoureuse. Mais, avant d’entrer dans le détail, tentons de répondre à cette première interrogation : quelles sont les principales fonctions de la couronne ?

Tout d’abord, considérons-en bien l’emplacement. Coiffant la cime du corps, elle place donc en exergue le caput, c’est-à-dire la tête, autrement dit le chef. Par cette position même, la signification sur-éminente de la couronne réside en ceci : c’est un instrument par lequel on capture les émanations provenant de la sphère céleste. Elle signale donc la spiritualité, le don et l’autorité acquise de droit divin. Certains auteurs antiques se sont posés la question de savoir depuis quand l’on considérait ainsi les choses. Répondons-leur grâce à ces quelques phrases d’Angelo de Gubernatis : « L’usage des couronnes est aussi ancien que le premier mythe solaire. Dès que le soleil apparut comme une tête de prince couronné, comme un dieu coiffé de l’auréole, la couronne devint l’attribut de tous les dieux » (1).

Le Printemps, Sandro Botticelli, 1482. A droite, nous voyons la déesse Flore, portant couronne et robe fleurie.

Le latin corona colle très près de son équivalent français, puisqu’il ne signifie pas moins que couronne et guirlande, dont la forme circulaire renvoie effectivement à l’astre diurne. Son infinie perfection est représentée figurativement à travers la forme qu’on a fait adopter à la couronne, ceinturant très adroitement la tête, et plus précisément ce chakra sommital, qu’à bon droit l’on désigne par l’expression « chakra de la couronne ». A ce titre, peut-on considérer la couronne comme un condensateur fluidique ? En tous les cas, « elle unit dans le couronné ce qui est au-dessous de lui et ce qui est au-dessus, mais en marquant les limites qui, en tout autres que lui, séparent le terrestre du céleste, l’humain du divin » (2). C’est pourquoi l’usurpation de couronne est aussi grave que celle d’identité. Étant un symbole de la lumière intérieure, témoin du degré d’élévation spirituelle le plus élevé, la couronne irradiante (comme celle des saints, par exemple), « qui éclaire l’âme de celui qui a triomphé dans un combat spirituel » (3), ne peut effectivement pas être substituée, sans quoi cela se verrait. Si l’on considère que la couronne de l’initié, de provenance céleste, est issue de l’Arbre de Vie du Paradis (selon certaines traditions), l’on peut comprendre en quoi cela ne collerait pas si jamais l’imméritant s’arrogeait par force ou par fourberie une couronne qui ne lui est pas destinée, coutume, hélas, de plus en plus répandue en ces dernières décennies où règne la médiocratie…

Quand la Ruse couronne la Sottise, le pire est à craindre… Le Roman de Renard, illustration de Simonne Baudoin, Casterman, 1957.

Enfin, venons-en maintenant à la troisième grande fonction de la couronne. Étymologiquement, le mot couronne s’adresse à des verbes comme tourner et courber, sans doute pour bien rappeler qu’il y a de la rondeur dans la couronne, et qu’elle désigne, dans un sens plus large, l’assemblée et la réunion. Ainsi, celui qui porte couronne réunit-il des adeptes et se positionne-t-il comme un symbole d’identification. Dans ce cadre, la couronne rapproche qui la porte de la divinité qu’elle consacre. Leur composition était fort variable selon les divinités dont il était question. Ces antiques couronnes, de facture fort simple, étaient confectionnées dans un ou plusieurs motifs végétaux (feuilles, fruits, fleurs) qui disent quelque chose de qui les portent et l’occasion de se prêter à un tel rite. Voici une petite liste de plantes (en relation avec une divinité et diverses fonctions) que l’on employait pour en confectionner des couronnes :

  • Le laurier d’Apollon, comme protection contre la foudre et le tonnerre.
  • Le dictame de Lucine : l’on place en relation cette déesse invoquée lors des accouchements avec une plante à réputation obstétricale durant l’Antiquité.
  • L’olivier d’Athéna et d’Eiréné pour figurer la paix.
  • Le figuier de Chronos : des couronnes de rameaux de figuier étaient accrochées aux mêmes arbres afin d’assurer le complet mûrissement de leurs fruits.

Certains végétaux s’expliquent aussi « selon l’épisode mythologique auquel ils font référence » (4) et qui ne sont pas forcément évoqués dès lors qu’apparaissent ces symboles végétaux dans les textes antiques et dont la matière « révèle en même temps quelles forces supra-terrestres ont été captées et utilisées pour réussir l’exploit récompensé » (5). Voici donc quelques autres de ces insignes végétaux dont on élaborait des couronnes :

  • La vigne (Dionysos, Bacchus, Silène, Rhéa)
  • Le myrte (Aphrodite, Vénus)
  • Le chêne (Zeus, Rhéa)
  • Le peuplier blanc (Héraclès)
  • Les épis de blé (Déméter, Cérès)
  • L’asphodèle (Perséphone, Artémis, Sémélé, Dionysos)
  • Le narcisse (Perséphone)
  • Le dattier du désert (Isis)

Note : il n’est pas rare qu’à une divinité donnée corresponde plus d’un végétal. Par exemple, dans le cas de Déméter, on lui associe également le pavot et le narcisse (parce que funéraires et chthoniens), à Héraclès, la jusquiame, plante qui rend fou et stupide, pour rappeler le meurtre de ses enfants que le héros commît sous l’emprise de la folie instillée dans son esprit par la déesse Héra, enfin, à Dionysos, la rose (lors des banquets, il était de coutume de se coiffer de couronnes de roses parce que cette fleur avait, pensait-on, le pouvoir d’effacer les effets de l’ivresse).

Parfois, l’on établissait un lien entre une plante et une fonction, sans l’expliquer par l’intercession d’une quelconque divinité. C’est, par exemple, le cas du lierre et du raifort, dont les couronnes permettaient d’identifier les sorcières par l’intermédiaire d’un don de double vue, véritable capacité divinatoire. Il n’est pas surprenant de placer, à proximité du siège de la pensée, une plante dont les émanations vont avoir des effets bénéfiques sur le cerveau. Dans cette perspective, l’on comprend mieux pourquoi la devineresse de Delphes, la célèbre Pythie, se ceignait le front d’une couronne de feuilles de laurier qui participait ainsi de l’oracle.

Reine ou sorcière ? Erlé Ferronnière, Halloween, éditions Avis de tempête, 1998.

Alors que la couronne de cinnamome apportait la paix, celle d’amarante protégeait son porteur des médisances dont il pouvait être l’objet, en particulier les poètes. Enfin, la civica corona (c’est-à-dire la couronne civique, en rameaux de chêne), était attribuée à toute personne ayant sauvé la vie d’un citoyen.

D’informations que l’on peut glaner çà et là, il ressort que bien des domaines étaient concernés par le port des couronnes. Recensons-en quelques-uns.

  • Les couronnes militaires : elles faisaient office de médaille (ou presque). On en distinguait de plusieurs espèces qui récompensaient différents actes de bravoure : la muralis corona (offerte au premier qui pénètre dans une ville assiégée), la castrensis corona (au premier qui pénètre dans le camp ennemi), la rostrata corona (à celui qui aborde le premier un navire ennemi), l’obsidionalis corona (décernée lors de la délivrance d’une ville assiégée), la triomphalis corona (qui consacrait les généraux victorieux), etc.
  • La victoire ne concerne pas que le domaine guerrier. Ainsi voit-on les couronnes être attribuées aux conquérants des jeux sportifs (une couronne d’olivier était remise aux vainqueurs des jeux d’Olympie, une autre en palmier aux Apollonies), mais également lors des concours de poésie. La couronne comme prix de la victoire pose cependant question, sachant que si le prix est ce que l’on reçoit, c’est également ce qui nous coûte…
  • Les funérailles et les repas funèbres : des couronnes – parfois de cyprès – ornaient le front des convives. L’on prenait soin de couronner aussi bien le défunt que ses parents.
  • Les rites nuptiaux et les mariages : lors du mariage d’Hélène avec Ménélas, celle-ci portait une couronne de lotus. Mais bien d’autres végétaux participaient à ces événements : l’oranger, la menthe, la marjolaine, le myrte ou encore le gattilier, dont les couronnes étaient offertes aux jeunes couples mariés, afin qu’elles leur assurent fidélité (le gattilier est placé sous la houlette de la déesse Héra, patronne du mariage et des liens fidèles entre époux).
  • Les cérémonies religieuses et les processions rituelles. Dans la première perspective, il n’était pas rare, en l’honneur de la divinité pour laquelle on ordonnait un sacrifice, que les sacrificateurs soient couronnés, de même que leurs victimes. Dans le second cas, l’on a vu, dans bien des pays (Inde, Grèce, Allemagne, pays slaves, etc.), en bien des époques, processionner des jeunes filles parées de couronnes ou de guirlandes, ce qui semble, dans la plupart des cas, procéder d’une volonté de rendre hommage à l’annuel retour de la fécondité, en particulier lorsque ces manifestations propitiatoires ont lieu aux premières amorces printanières. A l’humble niveau qu’occupe l’être humain, cela apparaît comme la réitération de l’apparition terrestre de ces couronnes tombées des cieux, semences divines qui n’ont pas d’autre but que d’accorder à l’Univers toute la vigueur nécessaire. L’on retrouve l’idée de nuptialité, consacrée par une couronne végétale adaptée, lorsque la jeune fille se lie à son futur mari. La couronne qu’on lui voit alors porter, possède à peu près le même sens que les anneaux, c’est-à-dire celui du lien librement consenti, qui est alors une acceptation, non pas une contrainte.

Bien au-delà de ces origines illustres, la couronne «  a figuré avec des matériaux divers [NdA : en or solaire et masculin, en argent lunaire et féminin, etc.] au front ou à la main […] des génies, des savants, des poètes, des allégories » (6) représentant bon nombre d’aspects que nous avons déjà abordés ci-dessus. Aujourd’hui, la couronne factice, posée de traviole sur la tête d’une quelconque miss rappelle à quel point l’humanité est tombée bien bas, bien éloignée des enseignements bibliques : « Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie » (7), c’est-à-dire l’immortalité. Quel dommage que beaucoup lui préfèrent le caractère éphémère de la petite gloriole sans foi ni loi.

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  1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 103.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 303.
  3. Ibidem, p. 304.
  4. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 53.
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 304.
  6. Ibidem, p. 306.
  7. Apocalypse, II, 10.

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Annonciation, Hans Süss von Kulmbach (1480-1522).

Les pierres de foudre

Bien avant qu’Antoine de Jussieu (1686-1758) et Nicolas Mahudel (1673-1747) ne vinssent y mettre bon ordre, une riche et très ancienne tradition s’est, en de nombreux endroits sur Terre, attachée à faire valoir les prestigieux pouvoirs des pierres de foudre qui, bien que moins connues que les bézoards, semblent, du point de vue de leurs propriétés, largement les dépasser.

Mais quelles sont-elles ces pierres qu’on dit de foudre ? Au contraire des pierres dressées (cairns, bétyles, mégalithes, etc.), les pierres de foudre sont des pierres tombées, sinon des régions divines, en tous les cas des inaccessibles hauteurs célestes. Bien qu’on les ait ramassées à même le sol et qu’il n’est même pas possible d’affirmer que d’aucuns aient pu témoigner de leur chute, les origines des pierres de foudre forcent l’imaginaire humain depuis bien longtemps. Soi-disant apportées par la foudre, le tonnerre et/ou la pluie, on les dit aussi charriées par le vent et engendrées par le choc des nuages (1). Si on les a parfois considérées comme spontanément nées du sol, il est plus spectaculaire d’affirmer qu’elles sont le résultat d’un mouvement d’humeur d’un dieu qui, tel Taranis ou Zeus, tient la foudre en main et qu’elles naissent précisément là où la foudre frappe le sol terrestre. D’ailleurs, ces pierres de foudre tirent leur autre nom, céraunie, du keraunos de Zeus, c’est-à-dire cette fourche d’éclair jouant aussi, avec ses deux bords tranchants, le rôle de la hache (cf. illustration ci-dessous). La relation de ces pierres aux divinités n’est pas anodine, ce qui tombe (ou est censé tomber) des régions célestes participe à la sacralité ouranienne. Ces pierres, bien moins que d’autres, « ne sont pas des masses inertes ; pierres vivantes tombées du ciel, elles demeurent animées après leur chute » (2).

Que déduire d’une pierre associée au tonnerre, à l’éclair et à la foudre ? Elle embrasse des symboliques puissantes qui font d’elle le canal de l’étincelle, de l’intuition et de la communication spirituelle soudaines, de la puissance illimitée de l’esprit. En tant que théophanie, la pierre de foudre témoigne de l’œuvre divine qui façonne et fertilise, symbole de l’action transformatrice du Ciel sur la Terre. Cet aérolithe, « c’est comme une étincelle du feu céleste, une graine de divinité, descendue sur la terre » (3), une « fiente d’étoile » ainsi que l’on considérait le quartz au Pays basque.

Qu’on les appelle encore brontées, glossopètres, ombries, etc., les pierres de foudre étaient pieusement conservées, adorées et vénérées. Elles se distinguaient par leurs formes (rondes, allongées, animalières…), leurs couleurs (noir, rouge, jaune d’or, bleu veiné de rouge…), leur morphogenèse : gemmes, météorites, fossiles, pierres préhistoriques taillées aux fonctions diverses : pointes de flèche, haches, marteaux, coins… Parmi ces derniers objets, le silex se distingue en tant que pierre du tonnerre, « bout d’éclair », de laquelle jaillit l’étincelle (le silex est bel et bien une pierre à fusil) possédant une valeur talismanique hors du commun, ce qui nous amène à aborder les nombreuses fonctions attribuées aux pierres de foudre au fil de leur histoire, pouvant se grouper en trois grands domaines : pierres magiques, fétichistes, thérapeutiques.

Symbole de lumière redoutée des ténèbres, la pierre de foudre valait comme protection face aux démons, aux mauvais esprits, aux actes de sorcellerie malveillante et, plus généralement, contre toute influence néfaste : « Au diable qui avait déclaré qu’il détruirait le monde en se servant du tonnerre, la sainte Vierge répliqua en créant l’éclair, annonciateur du tonnerre. Cet avertissement devait donner le temps aux hommes de se signer et de s’éloigner ainsi du maléfice du démon » (4). Et le démon peut prendre bien des formes : cauchemars, venins et morsures de serpents, armes des ennemis, etc. En sus de ce rôle défensif, la pierre de foudre, propitiatoire, intervenait en bien d’autres circonstances :

  • Pour rendre les forces et la santé (5) : protectrice et curative face aux maladies, la pierre de foudre était placée en contact avec la partie malade, immergée dans l’eau de boisson domestique, râpée et absorbée sous forme de poudre, etc. Elle permettait ainsi d’étancher la soif, de faciliter l’accouchement et l’expulsion de l’arrière-faix, de désobstruer les voies urinaires et intestinales, de procéder à des opérations chirurgicales, de clarifier la voix et d’endiguer l’enrouement, de procurer le sommeil et des songes agréables, etc.
  • Pierre d’émanation divine, la pierre de foudre est donc une pierre parlante et oraculaire dont on se servait pour pratiquer la sélénomancie entre autres.
  • Pierre de vie, la pierre de foudre accompagnait aussi les défunts, parfois présente au cours des cérémonies d’embaumement. On disait aussi qu’elle avait le pouvoir de faciliter l’agonie de celui parvenu à l’orée de sa mort.
  • Conviée dans bien des aspects de la vie sociale et économique, la pierre de foudre trouvait son utilité pour favoriser les mariages, les récoltes, pour obtenir la victoire dans les combats et les procès, en un mot d’apporter le bonheur.
  • Bien entendu, elle doit son nom de par sa qualité protectrice par rapport à la foudre (qu’elle écarte et attire également en réalité) des biens, des animaux et des personnes. Toute personne craignant la foudre pouvait invoquer sainte Barbe. Ainsi, en Bretagne, l’on disait :

« Sainte Barbe, sainte Fleur,
A la croix de mon sauveur (ou : à la couronne de notre seigneur)
Quand le tonnerre grondera (ou : tombera)
Sainte Barbe nous gardera.
Par la vertu de cette pierre
Que je sois gardé du tonnerre. »

La pierre de foudre et les hommes, c’est déjà une vieille histoire, bien qu’on ne la mentionne pas avant le IV ème siècle avant J.-C., et que l’on évoque plus en détails les pierres de foudre que tardivement, dans l’œuvre de Pline. Au Moyen-Âge, malgré la christianisation des mœurs et les interdits païens, la croyance dans les pouvoirs de ces artefacts intègre les lapidaires, dont l’un des plus célèbres, celui de l’évêque Marbode (XI ème siècle), avant d’apparaître figurées dans l’œuvre du médecin allemand Jean de Cuba, l’Hortus sanitatis (ou Jardin de santé) daté de 1485 (cf. illustration ci-dessus). Un siècle plus tard, loin d’être rejetée par les savants, la pierre de foudre perd néanmoins sa prétendue origine divine sinon céleste, et la croyance en ses pouvoirs sera longtemps véhiculée, tant par les ignorants que par les sociétés savantes, et ce jusqu’en toute fin du XVIII ème siècle, avant qu’on reconnaisse enfin à ces pierres une origine terrestre (façonnées par l’homme pour certaines d’entre elles), et non pas céleste et divine. Mais il ne suffit pas à l’homme de sagesse de jeter des traits de lumière sur des zones d’ombre pour que celles-ci disparaissent : au XIX ème siècle, çà et là, on avait encore foi en la magie de ces pierres. Et que dire de leur attrait encore aujourd’hui ?


  1. « En se heurtant les nuages provoquent la vitrification de certains de leurs éléments qui tombent sur la terre en même temps que la foudre et qu’on appelle des ‘pierres de foudre’ ».
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 751.
  3. Ibidem, p. 10.
  4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 188.
  5. La silice, qui compose le silex, constitue un remède homéopathique tonifiant.

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Hildegarde de Bingen et la lithothérapie

Hildegarde (1098-1179), surtout connue comme musicienne et poétesse, est également considérée comme la première phytothérapeute moderne. Nombre de ses travaux sur la question ont été aujourd’hui reconnus. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle avait parfois tendance à mêler aux plantes un certain nombre de pierres que la lithothérapie actuelle utilise toujours. Ce sont ces pierres ainsi que l’usage qu’en faisait Hildegarde de Bingen que je me propose de vous présenter aujourd’hui.

1. Agate : Hildegarde utilisait plus particulièrement la sardonyx qui, d’après elle, stimulerait l’ouïe : « Elle apporte toujours quelque chose aux cinq sens de l’homme. Pour chacun d’eux, elle est un remède ».

2. Aigue-marine : utilisée par Hildegarde pour ses effets protecteurs face aux empoissonnements du corps et de l’esprit, comme la colère, par exemple.

Pour les problèmes d’intoxications alimentaires et d’empoisonnement : faites tremper la pierre dans un peu d’eau de source et boire aussi sec. Répétez l’opération pendant au moins cinq jours.

3. Améthyste : pour lutter contre les cauchemars, elle favorise ainsi le sommeil. Hildegarde l’utilise en usage cutané afin d’adoucir la peau et gommer les taches.

Pour les problèmes de taches cutanées : mouillez une améthyste de salive et frottez-en la peau.

4. Calcédoine : anti-colère selon Hildegarde : « Si une personne porte sur elle une calcédoine, il faut qu’elle le fasse de sorte que la pierre soit en contact avec la peau, si possible sur une veine ».

Pour les problèmes d’élocution : tenez une calcédoine dans la main, réchauffez-la de votre haleine, léchez-la avant de parler.

5. Cristal de roche : Hildegarde dit de lui qu’il permet d’évacuer l’humidité néfaste qui noie les yeux, nuisant au sens de la vue. Elle soigne donc les affections oculaires, la baisse de la vision, mais pas seulement : elle viendrait à bout de certains soucis causés par la thyroïde, ainsi que des problèmes cardiaques. Hildegarde préconise de laisser le cristal de roche chauffer au soleil avant de l’appliquer sur la zone du corps concernée.

Pour les problèmes de thyroïdes : faites chauffer un cristal de roche dans un verre durant une matinée entière, au soleil. Vers midi, couvrez de vin blanc et laissez le tout macérer au soleil jusqu’en fin d’après-midi. En fin de journée, buvez le vin et placez la pierre sur le cou.

Pour des problèmes d’insuffisance cardiaques, maux d’estomac et/ou d’intestins : même recette que précédemment mais en remplaçant le vin par de l’eau.

6. Cuivre : Hildegarde faisait macérer de la limaille de cuivre dans du vin ou du vinaigre pour régler des problèmes de gouttes et d’arthrose, ainsi que pour des cas d’intoxications alimentaires.

7. Diamant : « Le diamant est d’une dureté qu’aucune dureté ne peut vaincre. Sa vertu et sa force sont telles qu’il étouffe le mal et la méchanceté ».

Pour les problèmes d’ictère : faites chauffer un diamant dans un verre durant une matinée entière, au soleil. Vers midi, couvrez de vin et laissez le tout macérer au soleil jusqu’en fin d’après-midi. En fin de journée, buvez le vin et gardez la pierre sur soi.

8. Émeraude : « Celui qui souffre du cœur, de l’estomac où du côté droit (le foie) conservera sur lui une émeraude ».

9. Fer : il est symbole de force et de protection pour Sainte Hildegarde : « Si quelqu’un a l’estomac froid au point d’en éprouver des douleurs, qu’il chauffe une plaque de fer et la pose sur son estomac ; qu’il l’enlève, la réchauffe et la remette ; qu’il renouvelle l’opération jusqu’à ce qu’il aille mieux ».

10. Hyacinthe : « Si quelqu’un a la vue qui s’obscurcit, les yeux qui se troublent ou s’ulcèrent, qu’il expose une hyacinthe au soleil puis l’humidifie de sa salive et la mette immédiatement sur ses yeux ».

Attention : l’hyacinthe est une pierre à utiliser avec prudence.

11. Jaspe : Très apprécie d’Hildegarde, elle l’utilise lors de problèmes de surdité, de rhume, affections cardiaques et rénales. Elle dit également de lui que le jaspe est capable d’éloigner les mauvais esprits lors d’un accouchement.

12. Onyx : Pour Hildegarde, il s’agit d’une pierre destinée à la vue qui se voile, aux problèmes de cœur, d’estomac, de poumons, à la fièvre et à la tristesse même. « L’onyx contient la chaleur de l’air : issu du soleil, il prend corps par les nuages. C’est pourquoi il est très puissant pour soigner toutes les maladies qui viennent de l’air ».

Pour les problèmes oculaires : Posez la pierre dans récipient de bronze ou de cuivre. Couvrez d’un quart de litre de vin rouge et couvrez. Laissez macérer pendant deux semaines. Au bout du compte, retirez la pierre. Humectez les yeux chaque soir à l’aide de cette lotion.

Pour les problèmes de fièvre : Pendant cinq jours, faites macérer l’onyx dans un grand verre de vinaigre de cidre et d’eau. Retirez la pierre. Buvez une cuillerée de ce vinaigre dilué dans un peu d’eau aux repas.

13. Or : Hildegarde l’utilise dans plusieurs recettes contre la goutte, les rhumatismes et certains problèmes gastriques.

14. Rubellite : Ses qualités pour lutter contre infections urinaires et cystites furent vantées par Hildegarde.

Pour les problèmes de douleurs gastriques : Faites macérer dans un verre de vin une rubellite au soleil. Buvez de cet élixir durant le repas pendant au moins cinq jours.

Pour les problèmes de prostatisme : Faites chauffer une rubellite au soleil. Puis plongez-la dans un verre de lait de vache. Laissez macérer le tout pendant une heure. Retirez la pierre et buvez le lait. Répétez l’opération pendant cinq jours.

15. Saphir : garder un saphir dans sa bouche éloignerait rhumatisme, colère et ignorance. Hildegarde l’appliquait aussi sur les yeux malades. « Le saphir est bouillonnant. Sa nature est de feu plus que d’air et d’eau. Et il représente la charité remplie de sagesse ».

16. Topaze impériale : Hildegarde la tenait en haute estime, capable, selon elle, de soigner de nombreuses affections dont lèpre, empoisonnement, fièvre, problèmes hépatiques, etc. « Grâce à sa chaleur, elle s’oppose aux poisons […]. La topaze est la plus puissante de toutes les pierres ».

© Books of Dante – 2010

La charoïte

Quelle drôle d’espèce minérale que la charoïte tout de même ! Elle est non seulement assez rare (des gisements n’existent qu’en Sibérie) mais, de plus, c’est une pierre qui a été découverte que très récemment au regard d’autres minéraux connus depuis des lustres. C’est seulement dans les années 1940 qu’elle a été mise à jour et décrite minéralogiquement parlant qu’en 1978.

Véritable sinécure que d’écrire un tel billet sur cette pierre tant les informations qui la concernent sont maigres sinon faméliques. Autant dire que dans la « littérature » spécialisée il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent à son sujet. Enfin, tentons tout de même l’exégèse…

Description sommaire de la bête : de couleur violet-pourpre, elle présente des inclusions blanches et noirâtres. Sa dureté oscille entre 5 et 6, sa densité est de 2,68. Bien. On n’est pas plus avancé avec ça.

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Que lis-je du côté de Jennie Harding ? « Amplification de l’énergie spirituelle », « accroît la conscience médiumnique ». Hum. Un peu léger tout ça. Et du côté de Boschiero ? « Intuition créative », « qualités extra-sensorielles ». Maigre et laconique, il n’est tout bonnement pas possible de se satisfaire de formules aussi lapidaires dont l’aspect « fourre-tout » n’échappe à personne.

Dictionnaire de la lithothérapie, p. 101 : « Bien que nous ne rencontrions cette pierre que depuis quelques années sur les marchés minéralogiques, nous avons trouvé des traces de traditions chamaniques qui nous font irrésistiblement penser aux cultes rendus à Dionysos par les Grecs et à Bacchus chez les Romains : exubérance, suppression des interdits, défoulement, fécondité, entendus sur un plan mystique ».

Quant à Jennie Harding (L’univers des cristaux, p. 174-175), il est indiqué que la charoïte « purifie et libère les anciens schémas, apportant une énergie nouvelle », qu’elle « dégage les anciens souvenirs, les traumatismes du passé et les éléments qui ne servent plus ». Plutôt que de dégagement et de libération, j’aurais tendance à penser en terme de transmutation. Pour aller vite, elle prend, elle transforme, elle donne. Et, afin d’illustrer mon propos, voici pour finir le récit d’une petite expérience menée par moi-même il y a quelques jours : j’ai placé une de ces pierres au creux de ma main gauche. Après plusieurs minutes, une abondante sueur y est apparue. Pas très agréable comme phénomène. Bref. J’en serai resté là si je ne m’étais aperçu à temps que ma main gauche posée sur mon bras droit n’y avait laissé une rougeur particulièrement cuisante. Mu par mon instinct (ça peut servir des fois ^^), j’ai doucement frotté la partie de peau rubéfiée à l’aide de cette même pierre. En quelques minutes, rougeur et sensation cuisante ont disparu… Je vous laisse en tirer les conclusions.

Voilà donc comment ne rien dire ou presque en 500 mots… ^^

© Books of Dante – 2013

Le lapis-lazuli

ImageSymbole cosmique de la nuit étoilée, le lapis-lazuli présente des tonalités qui vont du bleu indigo au bleu violacé soutenu. La nuit. Parfois passent des nuages de calcite, des incrustations de pyrite (du grec pyros, feu) figurent les étoiles. Pierre du firmament selon les Mésopotamiens.

Il porte donc les couleurs de l’amour désintéressé et de la compassion mais également celles de l’esprit transcendé. On le dit propice à la quête de la vérité et de la connaissance, ce à quoi la lame n°9 de l’Oracle de la Triade – La Sagesse – fait largement référence et sur laquelle on retrouve les trois couleurs du lapis-lazuli ainsi que des yeux scrutateurs tout là-haut…

ImageIl n’est donc pas étonnant que le lapis-lazuli soit associé au chakra du 3° œil. Déjà, en Chine, on lui reconnaissait une action sur le sens de la vue, sans doute la raison qui en fit un talisman contre le mauvais œil. S’il est vrai qu’il a une action sur les yeux, il est également capable de décupler l’intelligence, la finesse d’esprit et l’intuition. En un mot, il aide à se frayer un chemin au travers de la nuit noire de la mélancolie et des maléfices.

Il s’agit d’une pierre dotée d’une couleur tellement spirituelle que les anciens Égyptiens en firent la pierre des dieux, eux qui la taillèrent afin d’en façonner des bijoux, des mosaïques et d’autres scarabées.

Plus prosaïquement, elle intervient dans certaines maladies cutanées (dermites, eczéma), ainsi que sur les éruptions cutanées et les piqûres d’insecte : elle soulage donc toutes ces inflammations. Elle présente une efficacité sur les allergies, l’asthme, la toux mais également sur les fièvres, les maux de tête et les états dépressifs (nous l’avons dit, le lapis-lazuli est un chasseur de mélancolie qui devrait faire fureur couplé au millepertuis). C’est pour cette raison qu’il est recommandé aux personnes nerveuses, son action sédative ayant un effet bénéfique qui, de plus, prédispose à un sommeil réparateur.

On nettoiera le lapis-lazuli à l’eau distillée non salée et on l’exposera ensuite à la Lune quand bien même, comme l’indique Reynald Boschiero, il ne « déteste pas le soleil ».

© Books of Dante – 2012