Huile essentielle de lentisque pistachier

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Du temps de l’Antiquité, le lentisque est connu de tous tout autour du bassin méditerranéen, en particulier la résine qui s’écoule parfois naturellement de cet arbre, comme c’est le cas en Turquie ou en Grèce (sur l’île de Chios, par exemple, le lentisque sécrète du mastic en larmes). En Égypte, on en distingue de trois types : le blanc, le noir et le rouge. C’est d’ailleurs dans l’une des plus fameuses recettes égyptiennes de l’Antiquité que l’on retrouve le lentisque parmi une foule d’ingrédients : le kyphi. Cet « encens » sous forme solide était brûlé par fumigation en guise d’offrande. Mais le lentisque pouvait aussi se rencontrer sous forme de pastille, mêlé à d’autres végétaux, comme la lavande et l’oliban, ou bien simplement sous sa forme brute, c’est-à-dire de résine obtenue en incisant l’écorce du lentisque, dont le nom latin lentiscus semble provenir du mot lentus, « mou », eu égard à la texture de cette résine avant qu’elle ne sèche à l’air libre, comme c’est aussi le cas de la myrrhe, de l’oliban, etc. Déjà mentionnée par Théophraste (qui distinguait un lentisque mâle et l’autre femelle, ce qui n’est pas le cas puisque l’espèce est dioïque), Dioscoride, Pline, Columelle, Scribonius Largus, etc., cette résine est connue des Romains sous le nom de mastixchia (autrement dit, mastic de Chios, en référence à l’île grecque où cet arbre pousse en abondance), alors que lentiscus désignait par ce nom les feuilles du pistachier (pistacia pour les Latins, pistakia pour les Grecs). Beaucoup utilisé par Alexandre de Tralles (originaire de Lydie), le mastic fut largement mis à contribution par la médecine arabe (Avicenne, Ibn el Baithar, etc.). A cette époque, autour de l’an mille, on l’utilisait de multiples manières, pour des affections tant internes qu’externes : angine, maladies pulmonaires, palpitations, hydropisie, hématurie, colique hépatique, troubles stomacaux, plaies… Mais, plus communément, on mâche le mastic depuis l’Antiquité pour conserver à la bouche une hygiène irréprochable et pour corriger l’acidité gastrique. Ainsi procédait-on encore au XIX ème siècle sur l’île de Chios. C’est pourquoi le lentisque est symbole de pureté et de virginité. Il n’y a donc rien d’étonnant que de retrouver le lentisque parmi les attributs d’Artémis et, avant elle, chez une divinité crétoise du nom de Britomartis (autrement dit : « la bonne vierge »), qu’Artémis a rapidement supplantée, sans pour autant que la mythologie grecque l’ait oubliée, puisqu’elle deviendra nymphe d’Artémis, connue sous le nom de Dictynna. Cela explique aussi pourquoi les vierges helléniques se paraient de lentisque.

Le lentisque est, à l’état sauvage, un arbuste de 1 à 3 m de hauteur, et il peut atteindre le double quand il est cultivé comme ornemental au jardin. Dans les deux cas, il est une espèce typique des sols secs et rocailleux, tels le maquis par exemple, une espèce que l’on peut rencontrer dans les coteaux et les collines au sud de la France, en Corse, au Maroc, en Grèce, en Turquie, en Bulgarie, etc. Les feuilles du lentisque sont composées de quatre à dix paires de folioles vert foncé, luisantes, allongées, non dentées et qui se teintent légèrement de pourpre l’hiver venu. Les fleurs, d’abord verdâtres, virent, elles aussi, vers une teinte plus rougeâtre avec le temps. Les fruits, gros comme des pois, plus ou moins rouges, parfois presque noirâtres, apparaissent en octobre et en novembre.
Notons qu’en France, le lentisque n’est pas le seul spécimen de Pistacia, puisqu’on dénombre le pistachier vrai (Pistacia vera), c’est-à-dire celui qui produit les gourmandes pistaches et le térébinthe (Pistacia terebinthus) qui, contrairement au lentisque, perd ses feuilles à la morte saison.

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Le lentisque pistachier en aromathérapie

Lorsqu’on froisse une feuille de lentisque, celle-ci exhale un fort parfum : c’est elle qui contient l’essence aromatique. Ainsi distille-t-on à la vapeur d’eau les rameaux feuillés du lentisque pendant environ trois heures. Le rendement est très faible (0,15 à 0,25 %), ce qui explique la cherté de cette huile essentielle. De fluide à légèrement visqueuse, sa couleur passe du jaune pâle au brun verdâtre. Son parfum est, lui aussi, variable, évoquant une touche verte un peu amère et tannique, une odeur balsamique, poivrée, etc.
Dans tous les cas, ce sont les monoterpènes qui dominent la composition de cette huile essentielle. En effet, alpha-pinène, bêta-pinène, limonène, myrcène, camphène et sabinène représentent environ 75 % du totum. Pour compléter tout cela, quelques sesquiterpènes (6 %), monoterpénols (6 %) et esters (2 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Positivante, tonique, stimulante
  • Décongestionnante veineuse, décongestionnante lymphatique, lymphotonique, drainante lymphatique, phlébotonique
  • Anti-œdémateuse, désinfiltrante, anticellulitique, décongestionnante tissulaire
  • Anti-inflammatoire
  • Décongestionnante respiratoire, expectorante
  • Antiseptique atmosphérique
  • Décongestionnante prostatique
  • Cicatrisante, antiseptique cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles veineux et lymphatiques : insuffisance veineuse et lymphatique, mauvaise circulation veineuse et lymphatique, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, prévention des phlébites, phlébite superficielle, hémorroïdes, hématome
  • Troubles gynécologiques : règles douloureuses ou tardives, congestion du petit bassin, prévention des troubles liés à la ménopause
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite, sinusite, otite, bourdonnement d’oreilles
  • Œdème, rétention d’eau, cellulite, épanchement de synovie
  • Prostatite, hypertrophie bénigne de la prostate
  • Engelure, ecchymose

Modes d’emploi

  • Voie externe
  • Olfaction
  • Diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Aux doses physiologiques correctes, l’huile essentielle de lentisque ne présente aucun inconvénient. Certains auteurs recommandent cependant d’en éviter l’usage durant les trois premiers mois de grossesse. A diluer dans une huile végétale avant application cutanée.
  • En synergie, l’huile essentielle de lentisque s’associe particulièrement bien à d’autres huiles essentielles à visée circulatoire : myrte vert, cyprès toujours vert, patchouli, ciste ladanifère, cèdre de l’Atlas, hélichryse d’Italie, etc. Toutes ces huiles essentielles ont été traitées sur le blog.
  • La résine du lentisque pistachier, le mastic donc, fait elle aussi l’objet d’une distillation à la vapeur d’eau, à l’image de la myrrhe, de l’oliban, etc. Le rendement est un peu plus élevé (2 à 3 %), mais cela reste un produit rare.
  • L’huile essentielle de lentisque ne doit pas faire oublier que d’autres parties du lentisque furent employées en phytothérapie. C’est le cas du bois, de l’écorce, des racines, des fruits, des feuilles et des galles. Tous plus ou moins astringents, ils soignaient les diarrhées, la dysenterie et la blennorragie. La décoction du bois permettait d’obtenir ce que l’on appelait « l’or potable », recommandé en cas de calculs et de douleurs goutteuses. Quant au mastic en lui-même, il joua le rôle de résine masticatoire (d’où son nom) afin de raffermir les gencives, d’entretenir l’hygiène bucco-dentaire et de parfumer l’haleine. Mais le mastic est aussi stomachique, astringent, hémostatique, sudorifique et expectorant. On l’utilise autant pour des affections pulmonaires (hémoptysie, catarrhe chronique), que pour les flux intestinaux, vaginaux et utérins. On lui trouve aussi quelque utilité en cas de rhumatisme et de goutte, sans oublier, bien sûr, les maux dentaires. En Occident, on s’est même servi de la résine de lentisque comme de mastic dentaire.
  • Les feuilles du lentisque contiennent un colorant jaune qui fut autrefois employé en teinturerie, en particulier dans la région lyonnaise.
  • Les fruits, comestibles, recèlent une huile destinée à divers usages : huile de table, éclairage, savonnerie, etc.
  • En Grèce, il existe une boisson alcoolisée du nom de mastika de Chios, liqueur anisée parfois encore additionnée de mastic. Ailleurs, il s’agit d’une mastika proche de l’ouzo et du raki, mais dont le mastic est absent.

© Pour le texte : Books of Dante. Pour les images : Pescalune photography – 2016

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Le jujubier (Zizyphus vulgaris)

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Synonymes : gingeolier, dindolier.

Le nom arabe du jujubier – zizouf – a directement inspiré son actuel nom latin, duquel, pense-t-on, le mot jujubier serait issu.
La culture du jujubier tout autour de la Mer méditerranée et sa propension à apparaître de manière spontanée ne doivent pas nous faire oublier que cette espèce végétale est originaire de Chine où, dit-on, elle faisait l’objet d’une culture depuis plusieurs millénaires. D’ailleurs, la médecine traditionnelle chinoise utilisait les jujubes pour élever l’énergie vitale, tonifier le foie et abaisser la nervosité. Les taoïstes voyaient même en ce fruit une nourriture d’immortalité, une « nourriture pure, presque immatérielle » (1).
Comme beaucoup d’autres arbres fruitiers, le jujubier a suivi une route d’est en ouest : on le localise en Perse il y a 2500 à 3000 ans. De là, il s’échappe à l’actuelle Syrie, on le rencontre aussi en Libye. Bref, il conquiert tranquillement le pourtour méditerranéen. Du temps de l’empereur Auguste (- 63 avant J.-C à 14 après J.-C), Grecs et Romains connaissaient le jujubier, de même que durant le règne de son successeur Tibère (-42 avant J.-C à 37 après J.-C.), dont l’un des consuls, Sextus Papinius, le plantait dans les camps, sans doute comme barrière végétale, puisque, de la famille des Rhamnacées, et donc des nerpruns, le jujubier souligne son caractère quelque peu épineux. Mais c’est aussi une espèce qui enfonce profondément ses racines dans le sol à la recherche des nappes phréatiques, ce qui en fait un petit arbre quasiment inarrachable. D’ailleurs, jetez un petit coup d’œil sur le croquis suivant :

Croquis extrait du livre de Francis Hallé, Plaidoyer pour l'arbre (p. 18)

Croquis extrait du livre de Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre (p. 18)

C’est pourquoi on a fait du jujubier un symbole de défense et de résistance contre l’agression. Par exemple, en Grèce et au Maroc, on plaçait dans la main du nouveau-né une feuille ou un rameau de jujubier, « pour qu’il soit plus tard aussi bien armé que l’est cet arbre bardé d’épines » (2), lesquelles furent aussi utilisées pour détourner les influences du mauvais œil. En guise de protection contre les esprits néfastes, on recouvrait les tombes de rameaux de jujubier (en général, les plantes épineuses sont assez souvent liées au monde chthonien). Cette double dimension défense/protection apparaît aussi de manière sibylline dans le mythe de Lotis, une naïade que le dieu ithyphallique Priape poursuit de ses assiduités. C’est, du moins, ce qu’évoque brièvement Ovide dans le livre IX des Métamorphoses : Lotis « avait été changée en cet arbre qui a conservé son nom » (3). Or, force est de constater qu’il n’est peu de rapport entre le jujubier et le lotôs des anciens Grecs, et il eut mieux valu qu’on fasse du lotôs le lotus, plante effectivement anaphrodisiaque, pour que résonnent d’autant les raisons qui poussèrent les dieux à opérer cette transformation. C’est peut-être sur la base de cette confusion que Valnet suggérera le caractère anaphrodisiaque du jujube, ce qui va contredire ce qui suit : « Les femmes peuvent renforcer leurs charmes naturels par des procédés magiques : si elles s’attachent à la main un chapelet de grains de jujubier et de coquilles […], elles se rendent agréables aux yeux des hommes » (4). Par « coquille », on peut éventuellement entendre la coquille Saint-Jacques qui portait le nom de peigne durant l’Antiquité. Pecten, son nom latin, faisait aussi référence, métaphoriquement, au sexe de la femme, tel qu’on l’apprend dans l’Apologie d’Apulée. Vénus sortant des eaux n’est pas bien loin… et le chapelet rappelle aussi la ceinture de la déesse. Ce caractère fécond se rencontre aussi en Chine où les mots « jujube » et « bientôt » sont homophones : « le fruit appelle donc la venue rapide d’un enfant à une jeune mariée » (5).
En Sicile, comme le relate Pierre Canavaggio, « lorsqu’on voit tomber une feuille de jujubier, il faut la retourner du côté face. On ne sait plus pourquoi il faut le faire, mais on continue […] de remettre les feuilles de jujubier à l’endroit » (6). Cette coutume s’explique peut-être par la cérémonie musulmane de la nuit du milieu de shaaban (ou cha’bân), c’est-à-dire le huitième mois du calendrier musulman, précédant le mois de ramadan. Cette cérémonie « se rattache à une tradition selon laquelle le jujubier du Paradis comporterait autant de feuilles qu’il existe d’êtres humains vivants au monde. On dit que ces feuilles portent inscrits les noms de tous ces êtres ; chaque feuille portant le nom d’une personne et ceux de ses pères et mères. On prétend que l’arbre est secoué, pendant la nuit qui précède le quinzième jour du mois, un peu après le coucher du soleil ; et lorsqu’une personne est destinée à mourir dans l’année qui vient, la feuille sur laquelle son nom est gravé tombe à cette occasion ; si elle doit mourir très prochainement, sa feuille est presque entièrement desséchée, seule une petite section demeure verte ; selon le temps qui lui reste à vivre, la partie verte est plus ou moins grande » (7). Ce jujubier jouerait donc le rôle d’arbre oraculaire et rappelle quelque peu la croyance qui veut que les feuilles des arbres se mettent à trembler pour qu’on se souvienne de la passion du Christ. Peut-être que ce que dit Canavaggio à propos de cette coutume sicilienne qu’il ne s’explique pas trouve son origine dans la domination musulmane de la Sicile qui s’est étalée de 827 à 1091…

Comme nous l’avons vu, le jujubier n’est pas très grand (environ 6 m au maximum). Son tronc à l’écorce crevassée porte des rameaux de deux types : grêles et effilés pour les uns, tortueux et en zigzag pour les autres. Les feuilles, ovales et dentées, sont marquées de trois fortes nervures parallèles. Aux mois de juin et de juillet, de petites fleurs jaune verdâtre apparaissent à l’aisselle des feuilles, avant de se métamorphoser en drupes pendantes, de forme ovale ou ronde. Rougeâtres à l’extérieur, les jujubes renferment une chair jaune clair, spongieuse et mucilagineuse, de saveur douce. On les récolte généralement aux mois de septembre et d’octobre. Aujourd’hui, le jujubier est cultivé pour ses fruits dans toutes les zones subtropicales allant de la Mer méditerranée au Japon.

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Le jujubier en phytothérapie

En France, le jujubier est une espèce périphérique n’ayant véritablement jamais emporté l’adhésion. Ainsi les sources le concernant sont-elles maigres. Parmi toutes celles que j’ai recueillies, voici néanmoins ce que je puis aligner sans risque d’erreur. L’écorce est riche en tanin, mais le bois qui la porte a surtout servi à l’ébénisterie sous le nom d’acajou d’Afrique. A propos des feuilles, nulle mention. Les fleurs, selon les auteurs du Petit Larousse des plantes médicinales, sont sans intérêt. C’est donc le fruit du jujubier, c’est-à-dire le jujube, qui a connu le plus de succès. Celui-ci contient une forte proportion de sucres (hexose, saccharose : 62 à 75 %), des protéines à hauteur de 3 à 7 %, du mucilage, de la pectine, une concentration intéressante de vitamine C, enfin un acide, dit acide zizyphique. Dans le jujube, on trouve un noyau dont l’huile grasse est composée d’acides oléique, linoléique et palmitique. Mais il semble qu’on en ait fait peu de cas.

Propriétés thérapeutiques (ne concernent que le fruit)

  • Nutritif, favorise la prise de poids
  • Adoucissant, émollient
  • Pectoral, anticatarrhal, antitussif
  • Antispasmodique
  • Diurétique
  • Laxatif
  • Immunostimulant (?)

Usages thérapeutiques

  • Convalescence, fatigue après infection (d’un point de vue alimentaire et nutritif, la jujube tient largement la comparaison avec la figue ou la datte)
  • Inflammations intestinales, constipation. A propos des jujubes, le docteur Leclerc comparait « leurs effets sur l’intestin à ceux de l’agar-agar et du psyllium. Elles conviennent donc aux personnes à l’intestin délicat, trop faibles pour supporter les laxatifs trop énergiques ou les drastiques, ce que favorisent le mucilage et la masse cellulosique fournis par la pulpe de ces fruits » (8)
  • Inflammations de la gorge et des voies respiratoires : rhume, asthme, bronchite, enrouement
  • Inflammations urinaires

Modes d’emploi

  • Décoction de fruits frais
  • Dans l’alimentation (dans la mesure du possible) : frais ou secs
  • Remède des quatre fruits pectoraux : peu usité de nos jours, il contenait des figues, des jujubes, des dattes et des raisins secs

Informations complémentaires

  • Autrefois, dans les pharmacies, à l’instar de la pâte de guimauve, on trouvait de la pâte de jujube. Il s’agit d’une ancienne préparation pharmaceutique qui ne contenait généralement pas de jujube…
  • Le jujubier est une espèce végétale appartenant à la famille des Rhamnacées. Il en est une autre, américaine, parfois surnommée jujubier, Karwinskia humboldtiana. Mais ses fruits sont toxiques. Cette espèce n’a donc aucun rapport avec le jujubier.
  • En France, on peut rencontrer le jujube frais sur les marchés provençaux. Ailleurs, il est parfois disponible à l’état sec dans certaines épiceries asiatiques sous l’appellation de « dattes chinoises ».
    _______________
    1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 546
    2. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 136
    3. Ovide, Métamorphoses, p. 335
    4. Jules Régnault, Sorcellerie et biologie, p. 74
    5. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 41
    6. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 136
    7. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 545
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 530

© Books of Dante – 2016

Le pourpier (Portulaca oleracea)

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Synonymes : pourpier potager, pourpier vert.

Le pourpier portait très anciennement les noms de portulaca, porsilaca, porcastrum, etc., et comme l’on est à peu près sûr d’en ignorer la signification, autant ne pas s’étendre sur ce sujet. En revanche, il est possible que le mot pourpier s’explique par la ressemblance des tiges de cette plante avec une patte de poulet. C’est ainsi qu’au XI ème siècle, on l’appelle polpied (pour « pied de poule »), porpier au XIII ème, même si subsistera jusqu’au XVI ème siècle une forme dérivée de polpied : piedpoul. En Anjou, il porte le nom de piépou, alors que l’Occitanie l’a doté de portolaga, bortolaiga, etc., que l’on retrouve encore aujourd’hui à travers sa dénomination latine. D’autres noms, tels que porcelin, porcellane, porchane, porchaille, lui furent également attribués.
Loin de ces histoires de gallinacées, chez les Grecs de l’Antiquité, cette plante se nomme andrachnê ou haima opheôs (id est : « sang de serpent ») selon son appellation magique, mais elle se trouve parfois être confondue avec la joubarbe (ou « acidule »), qui présente, avec le pourpier, la caractéristique d’appartenir à la même famille, les Crassulacées. Aussi, chez Dioscoride et Pline, on ne sait pas toujours à quelle plante l’on a véritablement affaire. Mais lorsqu’on prend connaissance des quelques propriétés que les Romains ont repérées dans le pourpier, il n’est pas de raison de douter de la présence de cette plante parmi la pharmacopée de la médecine gréco-romaine. (Il est alors dit que le pourpier est vermifuge, et qu’il est employé en cas de maux de tête et d’estomac.) Mais, bien avant ça, le pourpier, présent en Inde dont il est possible qu’il soit originaire, a été probablement naturalisé depuis la haute Antiquité en Asie occidentale ainsi qu’en Europe. C’est ainsi que les Égyptiens lui trouvèrent des vertus intestinales et qu’Hippocrate après eux le donnait comme efficace contre les hémorroïdes, les calculs et les inflammations oculaires.

Au Moyen-Âge, Macer Floridus, mentionnant la nature froide et humide du Portulaca, indique que cette plante « préserve des ardeurs du soleil ceux qui en mangent en été » (1), une propriété qui lui a été conservée, puisque, autrefois, « les cultivateurs en plaçaient une feuille sous la langue pour éviter d’avoir soif par temps de canicule » (2). Au-delà de l’argument de confort, il est vrai que le rafraîchissant pourpier gorgé d’eau est bon contre la fièvre, il arrête les flux sanguins et intestinaux, relâche le ventre, apaise les douleurs vésicales, dissipe l’engourdissement des dents et le gonflement des yeux. L’on constate donc que Macer Floridus lui accorde un large crédit, tandis qu’Hildegarde fait peser sur lui une sentence sans appel : « Il n’est pas bon pour l’homme d’en manger » (3). Qu’importe, c’est bien au siècle d’Hildegarde que la consommation alimentaire du pourpier s’instaure en Europe, laquelle durera jusqu’au début du XX ème siècle, avec plus ou moins d’attrait selon les régions européennes. Par exemple, Anglais et Hollandais en seront friands. De même, il fut cultivé par Jean-Baptiste de la Quintinie pour Louis XIV qui l’appréciait fort. Et lorsqu’il n’était pas régulièrement cultivé dans les jardins, on allait le glaner dans les vignes, les décombres, les chemins… ou bien l’on s’en remettait au crieur de pourpier que l’on pouvait entendre proférer sa harangue jusqu’au XVII ème siècle : « Ah ! Mon beau pourpier ! Ne trouverai-je point quelque sire pour en acheter, tout en lui est beau, jusqu’aux pieds ».
Le pourpier persiste et résiste, mais la désaffection se fait sentir durant le XVIII ème siècle, et au XIX ème siècle des auteurs en parlent à peine, bien qu’en ces temps de disette nombreux que rencontrèrent ces deux siècles, le pourpier offrit belle provende, tant par ses feuilles et tiges comestibles, que ses graines moulues en guise de « farine » ou bouillies comme on le fait aujourd’hui du quinoa.
Le temps de la bénédiction du prophète Mohammad semble bien loin pour le pourpier. En effet, Mohammad fut guéri d’une blessure qu’il s’était faite au pied en marchant sur une touffe de pourpier. « Béni sois-tu de Dieu, mon cher enfant, mon cher pourpier, partout où tu seras », se serait écrié le prophète (4). C’est pourquoi la médecine arabe considéra longtemps le pourpier comme le « condiment béni ».

Le pourpier est une plante annuelle qui peut se présenter sous deux aspects : au port étalé sur le sol en touffes rampantes ou bien au port élevé à une trentaine de centimètres au-dessus du sol. Le premier cas est typique du pourpier qui vit à l’état sauvage, la plante s’étale davantage. Ayant de la place, elle se propage alors rapidement. L’autre cas se présente dans l’exemple du pourpier que l’on cultive au jardin : si l’on sème les graines trop près les unes des autres et que l’on n’éclaircit pas les jeunes pousses, le pourpier devient plus dense, et prend à la verticale ce qu’il ne peut s’attribuer à l’horizontale. Dans tous les cas, le pourpier est constitué de tiges charnues dont la couleur oscille du vert au rose, mais il leur arrive de prendre des teintes rougeâtres particulièrement prononcées parfois. Ses feuilles, plates et spatulées, sont épaisses et aussi charnues que les tiges. La floraison reste discrète : de petites fleurs à cinq pétales jaune vif apparaissent au cœur de l’été. Elles produisent par la suite des capsules emplies de minuscules graines noires et brillantes.
Comme toute plante grasse, le pourpier résiste très bien à la sécheresse, mais craint le gel dès 0° C. On a toutes les chances de le rencontrer sur des sols légers et bien drainés, ensoleillés, tels que vignes, bords de chemins, mais aussi dans une anfractuosité du goudron d’un trottoir en ville ! En règle générale, c’est une plante qui aime l’azote. Aussi, quand il pousse en colonie quelque part, il signale par sa présence la richesse du sol en engrais organiques, mais aussi chimiques. Aussi, faites attention à ce dernier cas si vous souhaitez récolter le pourpier.

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Le pourpier en phytothérapie

Toutes les parties aériennes du pourpier sont justiciables d’un emploi en phytothérapie : les graines, mais surtout les tiges et les feuilles. Comme toute plante grasse qui se respecte, le pourpier peut contenir jusqu’à 95 % d’eau, mais très peu de lipides contrairement à ce que l’adjectif « grasse » pourrait laisser penser. Ses tissus recèlent aussi de la pectine, du mucilage, des sels minéraux (fer, calcium, potassium, magnésium), des vitamines (A, B1, B2, C…) et, peut-être, de la noradrénaline et de la dopamine.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, hypnotique léger, apaisant, inducteur du sommeil
  • Dépuratif, diurétique
  • Adoucissant, émollient
  • Hémostatique, augmente la coagulabilité du sang
  • Laxatif doux, vermifuge
  • Rafraîchissant, fébrifuge (?)
  • Antiscorbutique
  • Actif au niveau de la sphère rénale

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : constipation, diarrhée, aigreur d’estomac, ballonnement, parasites intestinaux (ascarides, ténia), inflammation de l’appareil digestif, pyrosis
  • Troubles de la sphère respiratoire : difficulté respiratoire, inflammation respiratoire, toux persistante, hémoptysie
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : infections urinaires (cystite), hématurie, lithiase urinaire, oligurie
  • Affections cutanées : cor, brûlure légère
  • Affections bucco-dentaires : ulcération gingivale, renforcement des gencives
  • Affections oculaires : blépharite, conjonctivite
  • Hémorragies : hémophilie, métrorragie
  • Faiblesse cardiaque
  • Fièvre (?)
  • Maux de tête
  • Insomnie

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches
  • Décoction de graines concassées
  • Cataplasme de feuilles fraîches (autrefois, on les mêlait à de la farine d’orge) en externe. Mais c’est aussi, selon le docteur Leclerc, un cataplasme interne : on « éprouve autant de surprise que de charme à le sentir se liquéfier sous la dent en un suc d’une abondance et d’une douceur incomparable » (5)

Précautions d’emploi, autres usages

  • Récolte : feuilles et tiges peuvent être cueillies en présence des fleurs ou non. Le pourpier, rustique et coriace, offre durant de bons mois de nombreuses occasions de récolte. On pourra récolter le pourpier, à l’état sauvage, d’avril à octobre, voire plus tardivement selon les régions.
  • Cuisine : contrairement à Boileau qui moque allégrement le pourpier dans Le repas ridicule (1665), nous avons vu que, pour Leclerc, il fondait littéralement en bouche. Mais qu’importe ces « méchants » (Rabelais ne pouvait aussi souffrir le pourpier qui colle aux dents), tiges et feuilles sont amplement comestibles. Charnues, croquantes et acidulées, elles sont également légèrement salées (elles contiennent du potassium) et recèle je ne sais quoi d’un peu épicé. On peut consommer le pourpier cru comme cuit, mais, dans un cas comme dans l’autre, mieux vaut ne pas le marier avec d’autres espèces mucilagineuses (exemple : pourpier, plantain et mauve : crues, ces trois plantes ne vont pas très bien ensemble, ça l’est davantage quand on les cuit… ça sent le vécu, ça en est). Il faut donc équilibrer le pourpier en salade avec une roquette et un cœur de laitue, par exemple. Le mariage avec le pissenlit lui réussit bien également. Dans une soupe, un potage, le pourpier peut tout à fait en constituer la partie « verte ». Hormis cela, le pourpier s’harmonise bien avec la tomate et l’œuf, et se prête aussi à être « vinaigré » comme câpres et cornichons, ou bien « citronné », en le ciselant finement ; ainsi fait, on l’humecte de jus de citron, on sale, on poivre. C’est un condiment agréable avec un fromage de chèvre frais ou un bon tarama.
  • Étant légèrement hypnotique et apaisant, le pourpier se consommera surtout le soir (mais sans la roquette qui, elle, excite), puisqu’il prédispose au sommeil.
  • Autres espèces : on distingue le pourpier (celui qui fait l’objet de cette étude), du pourpier dit cultivé ou pourpier doré (Portulaca sativa), aux feuilles plus larges et aux graines plus grosses, même si notre pourpier peut aussi être semé au potager. Notons aussi l’existence du pourpier rouge (Portulaca sylvestris), particulièrement rampant, et du pourpier à grandes fleurs (Portulaca grandiflora), à destination ornementale.
  • Confusion possible : le pourpier d’eau ou faux pourpier (Lythrum portila) ressemble à s’y méprendre à notre pourpier.
  • En Chine, les propriétés antibiotiques du pourpier sont testées contre certaines parasitoses et la dysenterie amibienne.
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    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 108
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 462
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 55
    4. Cité par Jean-Luc Daneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 62
    5. Cité par Jean-Luc Daneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 63

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La roquette (Eruca sativa)

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Synonymes : roquette vraie, roquette des jardins, roquette cultivée, chou roquette, rouquette (dans le Roussillon), riquette (à Nice), rucola (en Suisse), ruce, eruce.

Selon une étrange bizarrerie, on aurait attribué à la roquette le nom latin d’eruca, déjà accordé à la chenille, en raison du fait que la roquette possède des tiges couvertes de poils, à l’image des chenilles. Mais eruca provient aussi du latin erodere, qui signifie « ronger », en relation très certainement avec le goût âcre et piquant de la plante.

Connue d’Ovide, de Martial et de Columelle qui lui assignèrent des vertus aphrodisiaques prononcées, Dioscoride n’en pensait pas moins des feuilles et des graines d’une plante qu’il surnommait « semence d’Héraclès », un nom qu’il attribue aussi au safran et au myrte, tous deux lourdement chargés d’érotisme. Pline disait de la roquette qu’elle est diurétique et stimulante ; il considérait ses feuilles antiscorbutiques et ses graines vomitives. Bien sûr, il se range à l’avis de Dioscoride concernant ses vertus érotiques : « d’une nature opposée à celle de la laitue, elle est aphrodisiaque. C’est pourquoi elle est généralement associée à la laitue dans les plats, afin qu’un excès de chaleur soit compensé par un excès de froid. »
La semence d’Héraclès, c’est aussi le nom que porte la plante dans certains papyrus magiques. C’est, par exemple, le cas du Livre des Cyranides qui, nous allons le voir, est en désaccord complet avec Pline et Dioscoride : « une erreur existe chez beaucoup de personnes qui ne connaissent pas la nature de chaque plante. Or les prêtres mangent la roquette, la rue, le gattilier pour être chastes. Car la roquette verte éteint les désirs sexuels, ne permet pas les fréquents rapprochements intimes, ni les fréquentes érections, ni les pertes nocturnes. C’est pour cela que les prêtres qui sont dans les sanctuaires en mangent souvent et, grâce à elle, n’ont point d’idées impudiques. » Mais le problème c’est que le même Livre des Cyranides se contredit lorsqu’il propose la recette d’un talisman pour lequel la roquette entre dans la composition : « grave sur la pierre euanthos [minéral non identifié], toute dorée, Aphrodite sortant de l’onde avec ses cheveux mouillés : mets sous la pierre la racine de la roquette et la langue d’un rossignol, puis après l’avoir sertie, porte-la : tu seras aimé et connu de tous ». Si la roquette est anaphrodisiaque, on ne convoque pas Aphrodite, ou bien c’est qu’il y a un problème… C’est bien la seule mention faite du soi-disant caractère anaphrodisiaque de la roquette. Le Moyen-Âge ne fait pas exception à la règle édictée par les anciens de l’Antiquité. On lui fait, bien évidemment, une réputation sulfureuse. Mais, du soufre, n’en contient-elle pas ? La médecine arabe indique que la roquette est propre à « exciter la sécrétion spermatique et à provoquer l’érection ». Macer Floridus, qui la considère modérément chaude, précise qu’elle « porte à l’amour ». Si Hildegarde préconisait la douceur de la laitue qui calmait le « tempérament », elle bannissait la roquette, « soupçonnée de le réveiller ». On ne peut être plus clair sur la question. D’ailleurs, ne dit-on pas que l’on trouve « le diable dans les salades, Lucifer dans les légumes verts » ? Sa réputation aphrodisiaque était si solidement ancrée qu’un proverbe médiéval engageait les moines à s’en préserver et à l’éradiquer de leurs jardins : « non convent monachis ut in hortis erucam alant ». Bien plus tard, dans le Petit Albert, on trouve encore une recette pour l’amour composée de roquette, de céleri et de satirion (sans doute la sarriette). On en fit même de nombreux élixirs aphrodisiaques comme, par exemple, l’electuarium magnanimitalis (électuaire de magnanimité). La roquette usurpe-t-elle le statut de plante d’Aphrodite ? Rien n’est moins sûr. En revanche, le Moyen-Âge lui a reconnu des qualités pour le moins surprenantes. S’il est vrai qu’elle tonifie l’estomac, un emplâtre de roquette aurait pour vertu de résoudre les fractures et son suc d’effacer les taches cutanées. Mais c’est sans doute la propriété miraculeuse proposée par Macer Floridus qui est la plus étonnante : « On dit, chose merveilleuse ! Que, prise à haute dose dans du vin, elle rend le corps insensible aux coups » (1). On en fit même un remède de la jaunisse eu égard à la couleur de ses fleurs qui, par analogie, renvoie au foie. Mais comme les fleurs de roquette sont blanches, soit il s’agit d’une autre roquette, soit d’une plante toute différente… Mais alors, comme l’on ne s’embarrasse pas d’une taxinomie rigoureuse, peut-être s’agit-il d’une rucchetta qui est, en italien, le nom vulgaire d’un ensemble de plantes de la famille des Brassicacées, à feuilles fortement découpées, et à la forte saveur.
La roquette, à l’instar de nombreuses autres plantes, ne fut pas qu’une médicinale si l’on en juge son ancien nom grec d’euzômos, c’est-à-dire : « qui donne une bonne sauce ». Elle avait donc aussi vertu alimentaire et condimentaire durant l’Antiquité, mais aussi au Moyen-Âge.

La roquette est une plante annuelle dont la taille maximale une fois fleurie n’excède pas 80 cm de hauteur. Velue et rameuse à la base, ses feuilles peuvent avoir diverses formes (oblongues, épaisses en lobes inégaux, le lobe terminal étant plus grand que les autres, etc.). Quoi qu’il en soit, elles sont aromatiques, piquantes et rafraîchissantes. Elle gagneront en amertume après floraison. Dès la fin du printemps, de petites fleurs de couleur crème, veinées de violet, parfois de pourpre ou de brun, à quatre pétales, comme c’est de coutume chez les ex Crucifères (un mot qui veut simplement dire : « qui fabrique des croix », puisque les pétales sont disposés ainsi), culminent à près d’un mètre du sol. Cette espèce mellifère, une fois les pétales fanés, forme des siliques dressées et glabres, achevées par un bec aplati, contenant deux rangées de minuscules graines.
On rencontre naturellement la roquette sur le pourtour méditerranéen. Elle ne dédaigne pas les terres en friche, les décombres, les carrières, ainsi que les bordures de chemins.

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La roquette en phytothérapie

De saveur âcre, amère et piquante, la roquette offre par là une évidente signature qui la fait être classée parmi la famille botanique des Brassicacées. C’est pourquoi la roquette entretient des liens très étroits avec d’autres membres de cette vaste famille : le cresson, le cochléaire, le raifort, la moutarde, le colza, etc. La roquette est d’ailleurs de composition assez proche, elle contient une foule de sels minéraux, des principes amers, une proportion intéressante de vitamine C, enfin une essence volatile (o,5 à 1,5 %) dont les composés sulfuro-azotés rappellent immanquablement les végétaux listés ci-dessus.
De la roquette, on emploie principalement les feuilles et, dans une moindre mesure, les graines dont on extrait une huile végétale semblable à celle de colza.

Propriétés thérapeutiques

  • Excitante, tonique générale
  • Diurétique
  • Stomachique, digestive
  • Tonique pulmonaire, antitussive
  • Antiscorbutique
  • Stimulante sexuelle
  • Rubéfiante (graines)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et intellectuelle, impuissance
  • Dyspepsie, estomac dérangé
  • Plaies, ulcères
  • Lotion capillaire : repousse des cheveux, soins des cuirs chevelus à tendance grasse

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches
  • Macération vineuse de graines
  • Décoction de semences pulvérisées

Contre-indications, remarques et autres usages

  • Récolte : les feuilles se récoltent avant floraison car, par la suite, elles se chargent davantage en amertume. Quant aux graines, la période idéale reste l’automne. Il est préférable d’utiliser les feuilles à l’état frais, sachant que la dessiccation leur fait perdre la totalité de leurs pouvoirs. Les graines, à haute dose, sont potentiellement vomitives.
  • Cuisine : la roquette y est utilisée de multiples manières. Les feuilles peuvent être consommées crues comme cuites : risotto, soupe, ragoût, salade seule ou mesclun. Les graines, moins usitées, peuvent aider à confectionner une « moutarde », elles sont un agréable condiment dans salades et marinades, tel que cela est pratiqué en Inde, un pays où l’huile extraite des semences est utilisée pour l’éclairage et le tourteau pour l’alimentation du bétail.
  • Autre espèce : la roquette vivace (Diplotaxis erucoides). Bien qu’au goût plus prononcé et aux actions davantage accrues, elle n’a jamais supplanté la roquette des jardins en phytothérapie.
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    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 120

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Le souci des jardins (Calendula officinalis)

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Synonymes : calendula, calendule, souci des jardiniers, souci officinal, fleur de tous les mois, etc.

Du temps des anciens Grecs Théophraste et Dioscoride, on parle d’une plante appelée Klymenos. Parallèlement, chez les Romains (Virgile, Pline, Columelle), on évoque le cas d’un Caltha. Certains auteurs peu avisés ont voulu voir dans ces deux appellations le souci. Si le premier de ces termes a été oublié depuis, une confusion a longtemps perduré à propos du second, tant et si bien qu’au XVI ème siècle, Jean Bauhin désignait le souci des jardins par le nom latin de Caltha vulgaris, alors qu’un autre caltha, Caltha palustris – qui n’est autre que le fréquent populage – était, lui, surnommé souci des marais… Hormis la couleur des fleurs, ces deux plantes n’ont pas grand chose en commun. Il semblerait que le souci ait été inconnu des Anciens gréco-romains, d’autant que, comme le rappelle Fournier, cette espèce végétale est inexistante en Italie comme en Grèce.

Dès la fin du VIII ème siècle, on rencontre le souci dans le Capitulaire de Villis sous le nom de solsequia, un terme proche du solsequium que nous avons abordé lorsque nous avons étudié la chicorée. Mais le Capitulaire attribue un autre nom à cette dernière : Intubas. Elle se distingue donc nettement du souci carolingien, bien que la communauté de ces deux appellations ait provoqué bien des confusions, puisque souci, chicorée et même pissenlit répondaient au titre de plantes « météorologiques », solsequia et solsequium faisant référence au fait que ces plantes suivent la trace du soleil dans le ciel, s’ouvrent à son apparition (entre 9 et 10h00) et se ferment à sa disparition (entre 16 et 17h00). Puis, la forme solsequia s’est transformée en soulcil, comme l’écrit Rabelais au XVI ème siècle, soulcie, soucie, enfin souci. Quant au nom scientifique du souci, calendula, il proviendrait du latin calandae, qui désigne les calendes, c’est-à-dire le premier jour de chaque mois, puisqu’il est vrai que sous climat clément, et en l’absence de gelées, le souci est capable de fleurir toute l’année, autrement dit tous les mois. C’est donc non seulement une plante météorologique mais également calendaire (dont est tiré le mot calendrier).

Le souci est une plante très prisée au Moyen-Âge, comme une panacée pour être davantage précis. Hildegarde ne s’embarrasse pas du latin pour le nommer, puisqu’elle l’appelle Ringula, forme proche de l’allemand actuel, Ringelblume. Elle exploite ses puissantes propriétés pour guérir ulcérations cutanées et démangeaisons occasionnées par la gale. Il est alors déjà un excellent topique. Hildegarde le prescrit également en cas de troubles intestinaux et, tout comme Albert le Grand, le considère comme antidote face au poison et aux morsures d’animaux venimeux. De plus, Albert conseille le souci en cas d’obstruction des viscères abdominaux (foie, rate). On en fait aussi un remède capable d’agir sur les émotions : « La seule vue du souci chasse les humeurs de la tête et fortifie la vue ».
En 1498, on rencontre dans l’Arbolayre (aka Le grant herbier en françois) la première mention concernant les qualités emménagogues du souci, lesquelles seront rappelées par Matthiole en 1554, puis par Matthias de l’Obel qui le considérait comme modérateur des flux menstruels exagérés et remède à leur insuffisance. Puis, très tôt, dès le XVII ème siècle, le souci tombe dans l’oubli, mais pas forcément pour tout le monde : « Le souci, dont la médecine moderne fait à peine usage, et auquel les gens de la campagne accordent par tradition mille propriétés plus merveilleuses les unes que les autres, a été considéré comme stimulant, antispasmodique, sudorifique, emménagogue » (1) par la médecine populaire. A ce titre, le souci a régulièrement été employé contre les diverses maladies de la peau, les maladies nerveuses, l’engorgement des viscères abdominaux, les fièvres intermittentes, la jaunisse, etc. On a beau dire et moquer les empiriques qui ne sont pas des scientifiques, il est cependant « bien curieux de constater que l’emploi du souci contre la jaunisse et les troubles hépatiques de la médecine empirique et populaire, que l’on avait cru simple effet de la ‘doctrine des signatures’ en raison de la couleur des fleurs, s’est trouvé confirmé par les recherches modernes » (2).
Au début du XIX ème siècle, l’oncologue français Bernard Peyrilhe attribue des qualités narcotiques au souci et dit de lui que c’est une « plante excellente, très usitée comme emménagogue », puisque c’est un régulateur des fonctions cataméniales. Un siècle plus tard, le docteur Bohn considère le souci comme un préventif du cancer. Aujourd’hui, cette dernière propriété, relayée par Jean Valnet dans les années 1970, n’est peut-être pas celle qu’on croit, mais force est de constater que la pommade de souci remplace efficacement la biafine dans le traitement des dermites provoquées par radiothérapie.

Le souci est une astéracée annuelle (parfois vivace à vie courte quand les conditions climatiques s’y prêtent) dont la taille est généralement comprise entre 30 et 50 cm de hauteur. Ses tiges et ses feuilles sont pubescentes, c’est-à-dire recouvertes de poils fins et courts. Les capitules, de couleur jaune d’or, orange vif, voire rouge brique, ne forment pas, à eux seuls, des fleurs uniques, car, chez les Astéracées, les capitules sont composés d’une multitude de fleurons. Chez le souci, on en dénombre de trois types : les centraux mâles et stériles, les périphériques femelles et fertiles, enfin les intermédiaires hermaphrodites et fertiles. Chacune de ces sortes de fleurons donne naissance à des graines diversement formées : en cupule pour les centraux, sous forme de crochet hérissé de piquants pour les périphériques, en forme de lune pour les intermédiaires.
Le souci des jardins est originaire des zones méditerranéennes, chaudes et ensoleillées. Il a une préférence pour les sols calcaires et les terres assez riches, mais ne dédaigne pas les bords de chemins, les talus, les champs labourés, ainsi que les friches.

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Le souci des jardins en phytothérapie

Dans l’ensemble, le souci dégage une odeur forte et assez désagréable ; les racines âcres et les fleurs un peu vireuses, voire cireuses d’aucuns disent, n’y sont pas étrangères.
Aujourd’hui, les deux seules parties végétales de la plante qui font l’objet d’un usage régulier sont les feuilles, mais surtout les fleurs qui, les une et les autres, s’emploient fraîches, bien qu’on puisse utiliser les fleurs une fois séchées.
Dans cette plante, on trouve des flavonoïdes, du mucilage, des phytostérols, un peu d’acide salicylique, des saponines, une essence aromatique, des caroténoïdes dont le lycopène, la calenduline et le carotène qui donnent aux pétales leur jolie couleur, enfin du faradiol, une molécule anti-inflammatoire et anti-oedémateuse.

Propriétés thérapeutiques

  • Digestif, stimulant hépatique, cholagogue, cholérétique
  • Dépuratif, diurétique, anti-œdémateux, sudorifique (3)
  • Antiseptique, anti-infectieux (antifongique, antibactérien)
  • Cicatrisant gastro-intestinal, anti-émétique
  • Cicatrisant, vulnéraire, adoucissant, émollient, anti-inflammatoire cutané, régénérateur tissulaire
  • Emménagogue (régulateur des menstruations, sédatif des douleurs menstruelles)
  • Hypotenseur par vasodilatation périphérique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : douleurs et spasmes gastriques, ulcères gastro-intestinaux, gastrite, entérite, vomissement, pyrosis, cancer gastrique (?)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion hépatique, ictère, affections de la vésicule biliaire
  • Affections bucco-dentaires : inflammations de la bouche et de la gorge, maux de dents
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, ulcère utérin, cancer utérin (?)
  • Affections oculaires : ophtalmie, palpébrite chronique, ulcération scrofuleuse des paupières
  • Rhumatismes
  • Grippe, fièvre éruptive, pneumonie
  • Douleurs hémorroïdaires
  • Oligurie
  • Œdème
  • Couperose

Voilà. Ce qui est déjà pas mal, mais comme « le souci est l’un des meilleurs vulnéraires de la flore d’Europe » (4), il est surtout attendu pour ses actions remarquables sur l’ensemble de l’interface cutanée :

  • Plaies de toute nature (y compris ulcérées et cancéreuses), ulcère (sordide, calleux, variqueux), foulure, contusion, meurtrissure, hématome, brûlure, engelure, gerçure, crevasse (des mamelons), éraflure, cor, durillon, chancre, psoriasis, eczéma squameux ou lichénoïde, ecthyma, dartre, impétigo, acné, furoncle, escarres, excoriation, abcès, verrue, coup de soleil, irritation, démangeaison, piqûre d’insecte, rougeur, érythème fessier du nourrisson, prurit, radiodermite, soin des peaux grasses…

Le souci en médecine traditionnelle chinoise

On usera du souci avec profit afin de tonifier l’énergie au sein de deux méridiens étroitement liés puisque associés au même élément, la Terre. Il s’agit du méridien de la Rate/pancréas (Yin) et de celui de l’Estomac (Yang). C’est ainsi que nous rencontrons une fois de plus le caractère tant solaire que lunaire du calendula.
Le premier de ces méridiens prend en charge l’ensemble des glandes situées sur le trajet de l’appareil digestif, mais également les glandes mammaires et les ovaires (rappelons que le souci est emménagogue, il a une action manifeste sur la sphère gynécologique). Le méridien de la Rate/pancréas, c’est aussi celui qui différencie ce qui est utile ou non au sein de l’organisme. Si ce méridien est perturbé, apparaissent alors troubles digestifs, aménorrhée et dysménorrhée. En terme de situations psycho-émotionnelles, ce dérèglement se traduit par de l’inquiétude, de l’angoisse, de l’insécurité, de la mélancolie, de la procrastination, en somme, par des soucis (ça ne s’invente pas ; elle était facile ^^). C’est pourquoi le souci avait autrefois la vertu de faire retrouver la paix quand on l’avait perdue, comme le suggère cet extrait du Petit Albert : « Si quelqu’un, ayant observé que le Soleil est entré au signe de la Vierge, a soin de cueillir la fleur de souci […] et si on l’enveloppe dedans des feuilles de laurier avec une dent de loup, personne ne pourra parler mal de celui qui les portera sur lui et vivra dans une profonde paix et tranquillité avec tout le monde » (5).
Le second méridien, celui de l’Estomac, est en relation avec la chaleur produite par le corps. La fleur solaire qu’est le souci est donc tout indiquée. Une perte énergétique au niveau de ce méridien peut se transposer par des difficultés digestives, voire pire, des ulcères gastriques. Mais il est aussi impliqué dans le bon fonctionnement des glandes génitales, tant féminines (Yin et lunaires) que masculines (Yang et solaires).

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs fraîches (sèches, à défaut)
  • Décoction de feuilles et/ou de fleurs fraîches (pour usage interne ou externe à destination de bain, de compresse, etc.)
  • Suc frais des feuilles
  • Alcoolature, macération vineuse
  • Macérât huileux
  • Teinture-mère homéopathique
  • Pommade
  • Cataplasme de feuilles fraîches

Précautions d’emploi, autres usages

  • Contre-indications : aucune n’a été à ce jour notifié. Il faut se méfier de la contagion que les usages de l’arnica font peser sur le souci. Bien que de la même famille, le souci ne présente aucun des inconvénients de l’arnica dont la toxicité est bien établie.
  • Récolte : les capitules au fur et à mesure de leur épanouissement (il faut éviter les capitules passés, voire fanés) pour un usage immédiat (infusion, macération, alcoolature…) ou en vue d’une dessiccation ; les feuilles durant toute la belle saison.
  • Cuisine : le souci, par ses pétales, n’est pas à proprement parler une espèce alimentaire, ses pétales étant peu goûteux. Cependant, s’ils décorent joliment une salade, ils sont tout de même comestibles. Ces mêmes pétales ont aussi vertu tinctoriale : autrefois, on en colorait le lait et le beurre. Une fois secs, les pétales pulvérisés teintent le riz, le poisson, etc. à la manière du safran et du curcuma, mais sans donner le goût épicé de ces derniers aux aliments, c’est pourquoi le souci a souvent falsifié l’onéreux safran. Les boutons floraux, quant à eux, se préparent au vinaigre comme les câpres.
  • Autre espèce : le souci des champs (Calendula arvensis). Espèce sauvage et annuelle, elle est bien moins majestueuse que le souci des jardins. Plus modeste (10 à 30 cm), ses capitules de couleur jaune d’or ou orange sont surtout plus petits puisqu’ils n’excèdent pas 2 cm de diamètre. Ce souci est particulièrement endémique du Midi de la France, voire du Sud-Est. Ailleurs, il reste rare. Il s’emploie comme le souci des jardins.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 914
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 907
    3. Action semblable à celle de la bourrache que le souci peut remplacer ou compléter.
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 424
    5. Petit Albert, p. 328

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Le pêcher (Prunus persica)

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Que le pêcher porte le nom de persikon en grec, de persicum en latin, de pfirsich en allemand, de persico en italien et de peasch en anglais, ne doit pas nous faire douter un seul instant : le pêcher a bien un rapport avec la Perse. Cependant, toutes ces langues ne font pas référence à son aire d’origine, mais à l’une des grandes étapes qui l’a vu passer lors de son périple d’est en ouest. Mais, à l’époque où ces divers noms se sont inscrits dans le langage commun, on ignorait (ou on avait oublié) que le pêcher n’était pas originaire de Perse. Il est vrai que le pêcher, et subséquemment la pêche, font tant partie de notre paysage estival, que nous avons quelque peu effacé le souvenir de sa provenance originelle : le nord de la Chine. En effet, en Chine septentrionale, il existe divers pêchers à l’état sauvage. Et peut-être même que P. persica est issu de P. davidiana, espèce découverte par Arnaud David en 1866. Sa culture en Chine remonte à au moins 42 siècles. Ce n’est qu’au deuxième siècle avant J.-C. que le pêcher s’installe en Asie mineure et en Perse. Du Proche-Orient, il gagne l’Italie et le midi de la France, à l’époque de Pline qui en mentionne l’introduction et le tout début de la culture. Il porte alors le nom de mèlon persicon (pêcher de Perse ou pommier de Perse, le mot mèlon, qui désigne au départ la pomme, est attribué à tout type de fruits).

Au Moyen-Âge, on mentionne le pêcher dans deux documents d’importance, le Capitulaire de Villis (1) et le plan de Saint-Gall, ce qui démontre la culture du pêcher en Europe occidentale et centrale. Mais à cette époque médiévale, il n’est alors qu’une plante médicinale dont on utilise les feuilles, l’écorce, l’amande, mais la chair de la pêche surtout pas ! De même qu’au temps de Galien, on déconsidère encore la pêche en tant que fruit, que l’on dit « froid et humide au troisième degré ». « L’ordre en est établi, la raison nous le prêche ; il faut du vin avec la pêche », nous conseille l’école de Salerne. Même écho du côté d’Hildegarde de Bingen : « Le fruit de cet arbre n’est pas bon à manger, ni pour les malades ni pour les bien-portants, car il fait disparaître les humeurs bonnes qui sont en l’homme ». Ou, à la rigueur, quand on enlève peau et noyau, le tout cuit dans du vin, avec du sel et du poivre. « Ainsi préparé, il ne fait guère de mal, mais il n’a pas très bon goût » (2). Ce que, bien entendu, un personnage comme Cazin réfutera au XIX ème siècle : « La pêche est, quoi qu’en disent Galien et l’école de Salerne, un fruit très agréable, nourrissant, rafraîchissant et adoucissant » (3). Mais ce qu’oublie le grand médecin, c’est que les mots d’aujourd’hui ne sont pas les choses d’hier. Les Anciens n’ont pas tort de considérer la pêche, telle qu’elle était à leur époque respective, comme un fruit quasi immangeable, de même qu’on grimace en croquant dans une pomme sauvage. C’est pourquoi les pêches dégustées par Cazin n’ont aucune commune mesure avec ces pêches de l’Antiquité ou encore du Moyen-Âge, puisque toute espèce végétale ne peut ressembler en rien aux cultivars qui en sont tirés. Il faudra donc attendre avant de voir la pêche être classée au rang des fruits consommables. C’est seulement au XVII ème siècle que la pêche trouvera enfin une légitimité. Louis XIV l’appréciant fort, La Quintinie en créera plus de trente variétés. Et ce n’est qu’au XVIII ème siècle que la pêche, en tant que fruit comestible, ne semble devoir plus poser de problème. La pêche de Cazin est donc une variété horticole et améliorée, chose qui n’existait pas encore au Moyen-Âge. Oui, les mots d’une époque ne désignent pas forcément les choses propres à une époque antérieure. C’est pourquoi il est de bon ton de prendre avec de bonnes pincettes certaines informations et ne pas les rejeter simplement parce qu’elles nous éloignent de ce qui nous paraît commun et juste.

Bref. Donc, au Moyen-Âge, le pêcher vaut surtout pour les vertus de ses feuilles, de sa gomme, de sa sève et de l’amande contenue dans son noyau. Selon Hildegarde, le Persichbaum « est plus chaud que froid ». Ses feuilles sont vermifuges, sa sève trouve utilité pour effacer les taches cutanées, chasser la mauvaise haleine ainsi que « la pourriture de la poitrine et du corps ». La gomme qui s’écoule du tronc du pêcher soulage les douleurs pectorales, les maux de tête et les yeux qui coulent. Quant à l’amande, elle est surtout vue comme purgative, mais intervient aussi en cas de toux et de douleurs goutteuses.

Depuis lors, l’eau a coulé sous les ponts et l’on dénombre plusieurs centaines de variétés de pêchers cultivés sur tous les continents. Parmi ces variétés, on distingue, grâce à certaines caractéristiques des fruits, quatre groupes : peau veloutée, peau lisse, noyau adhérent, noyau non-adhérent. Et, dans chacun de ces groupes, on trouve des fruits à chair jaune d’or, blanche rosée ou encore rouge sang.
Le pêcher n’est pas un arbre très élevé. Selon les variétés, sa hauteur oscille entre 2 et 7 m. Cependant, sa croissance est rapide. Il porte de grandes et longues feuilles caractéristiques qui ressemblent un peu à celles de la verveine citronnée : 8 à 15 cm de longueur, 2 à 3 cm de largeur. Fines et lisses, elles sont délicatement dentées mais n’apparaissent qu’après les fleurs, comme c’est le cas d’autres Rosacées telles que le cerisier et le cognassier, par exemple.
Des fleurs rose vif s’épanouissent très tôt dans l’année (quasi-fin d’hiver – début de printemps). Solitaires au bout des rameaux, elles comptent cinq pétales. Ce sont donc elles qui donneront naissance aux pêches, de grosses drupes à la chair juteuse abritant un noyau au sein duquel se cache une amande dont on extrait une huile destinée à la cosmétologie et à l’aromathérapie, à l’instar de l’huile d’abricot, alors que cette même amande est utilisée en Chine afin de traiter certains problèmes d’ordre digestif…

Mais… revenons-y, en Chine. Un pêcher en fleurs y est vu comme symbole printanier, attaché à l’Est et à l’élément Bois, de régénération et de fécondité, de fait. Il est donc associé au mariage. Au Japon, on y ajoute une dimension de pureté et de fidélité. D’une symbolique mariale, il se double d’une symbolique virginale.
Il a également vertu protectrice, à travers, notamment le mythe d’Izanagi qui se protégea du tonnerre. En Chine, on lui attribue une action protectrice face aux influences néfastes et c’est justement dans du bois de pêcher que sont taillés les bâtons d’exorcisme. C’est aussi en raison de cela qu’au nouvel an des figurines en bois de pêcher sont placées au-dessus des portes d’entrée afin de protéger les maisonnées des influences mauvaises.
Mais, en Chine, en tant que Kien-mou, « Bois dressé », le pêcher figure le centre de l’Univers. Apportant mille printemps, cet arbre de vie assure la longévité. « Le dieu de la Longue Vie est souvent représenté sortant d’une pêche, ou tenant à la main une des pêches de la Swang-mou, la Royale Mère de l’Ouest, dont le pêcher produit tous les 3000 ans des fruits conférant l’immortalité » (4). En tout état de cause, la consommation de fleurs de pêcher était considérée comme un gage de longue vie, de même que la sève de cet arbre qui est censée rendre le corps lumineux. « Symbole prometteur de longévité en Chine et au Japon, la pêche a un sens différent chez les chrétiens : une pêche à laquelle est attachée une feuille signifie l’honnêteté. Cela provient d’un usage ancien de cette image en tant que langue rattachée au cœur » (5).

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Le pêcher en phytothérapie

Que peut-on attendre du pêcher sinon les qualités de son fruit ? Bien davantage, en réalité, puisque fleurs, feuilles, seconde écorce et amande contenue dans le noyau ont, un jour ou l’autre, fait partie de la pharmacopée. On note aussi des emplois sporadiques des bourgeons et de la gomme qui s’écoule du bois.
Toutes les parties du pêcher (ou presque) contiennent 2 à 3 % d’amygdaline donnant par émulsion de l’acide cyanhydrique ; dans les feuilles et le fruit, on rencontre divers sucres (saccharose, dextrose, lévulose). L’amande, logée au cœur du noyau, offre 25 à 35 % d’huile grasse de composition assez proche de celle d’amande douce. Comme elle, elle contient des vitamines du groupe B, de la vitamine C, de la vitamine E…
Quant à la pêche, riche en eau, elle est surtout connue pour sa haute teneur en vitamines (C, B1, B2, A…) et sels minéraux (soufre, phosphore, chlore, sodium, potassium, magnésium, calcium, fer, zinc, iode, manganèse…).
C’est une essence aromatique composée d’éthers, de monoterpénols et de sesquiterpènes qui confère à la pêche son parfum si particulier.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif, laxatif doux, augmente le péristaltisme intestinal (6), stomachique, vermifuge
  • Dépuratif, diurétique
  • Antispasmodique
  • Plus ou moins fébrifuge
  • Sédatif
  • Énergétique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : lithiase urinaire, cystite, spasmes vésicaux, catarrhe vésical chronique, hématurie, douleurs vésicales et néphrétiques, néphrite
  • Troubles intestinaux : parasites intestinaux, constipation (en particulier infantile), dyspepsie
  • Arthritisme, goutte
  • Toux coquelucheuse, coqueluche (7)
  • Affections cutanées : brûlure, contusion, dartre enflammée et douloureuse, douleurs et inflammations localisées, ulcère cancéreux, soins du visage
  • Fièvre

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs ou de feuilles (fraîches comme sèches)
  • Décoction de feuilles fraîches
  • Sirop de fleurs fraîches
  • Cataplasme de feuilles, de fleurs et/ou d’amandes fraîches

Contre-indications, précautions d’emploi et autres usages

  • Toxicité : elle est variable selon les variétés de pêchers. Elle concerne les feuilles, les fleurs et les amandes, qui peuvent parfois produire d’importantes quantités d’hétérosides cyanogénétiques. Les risques d’intoxication sont bien réels, c’est pourquoi il est impératif de respecter les dosages, puisque, en effet, à grande dose, apparaissent des phénomènes tels que convulsions, rougeur du visage, sueurs froides, gêne respiratoire, coliques, vomissement. De même, une trop grande consommation de pêche peut provoquer flatulences et diarrhées. « L’utilisation médicinale du pêcher n’est donc pas à bannir, mais à être pratiquée avec circonspection » (8), en particulier chez l’enfant.
  • Récolte : les fleurs au fur et à mesure de leur éclosion, les feuilles en plein été, la seconde écorce au début du printemps. Notons que les fleurs doivent être cueillies avec leur calice, regardé comme en étant la partie la plus énergique.
  • Alimentation : la pêche, diurétique et vitalisante, est un excellent fruit en qualité biologique. On en concocte une foule de préparations dont les plus communes sont les compotes, les marmelades et les confitures. Elle peut être aussi confite à l’eau-de-vie, entrer dans la composition d’un vin de pêche, etc.
  • Élixir floral aux fleurs de pêcher : permet la libération des tensions. Destiné à des personnes qui sont trop centrées sur leurs soucis et qui ne réussissent pas à s’ouvrir aux autres et au monde. Pour davantage d’altruisme.
    _______________
    1. Le pêcher fait partie des seize espèces d’arbres fruitiers dont le Capitulaire fixe la culture obligatoire dans le viridarium.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 163
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 733
    4. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107
    5. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 41
    6. C’est ce qu’indiquera le docteur Leclerc au début du XX ème siècle : la pêche «  facilite la digestion en stimulant la sécrétion des glandes et en réduisant au minimum le travail des parois musculaires. »
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 19 : « Je la recommande spécialement aux coquelucheux comme capable de répondre à cette triple indication : calmer l’élément spasmodique, assurer la liberté des entrailles et soustraire les petits malades aux débauches polypharmaceutiques dont ne les rend que trop souvent victimes la sollicitude de leur entourage ».
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 740

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La chicorée sauvage (Cichorium intybus)

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Les Égyptiens, nous dit Pline, connaissaient la chicorée, une information qu’on a parfois déniée au naturaliste romain. Il est vrai qu’il dit souvent des âneries, mais pas cette fois-ci. En effet, la chicorée figure au sein du papyrus Ebers (- 1534 avant J.-C.). De plus, en langue grecque, on a traduit par kikorê le nom copte de la chicorée. Or, les Coptes sont localisés en Égypte. Il ne faut donc pas douter de l’origine orientale de la chicorée. Son nom syrien a donné intubus en latin, et ses noms arabes, induba/hindabâ, endivia en latin « barbare » médiéval.
Durant l’Antiquité gréco-romaine, Dioscoride et Pline exposent un très large éventail de prescriptions propres à la chicorée (rafraîchissante et fortifiante de l’estomac, elle est, par exemple, préconisée dans les troubles oculaires et en cas d’empoisonnement), « si bien que Pline conclut en rappelant que ses extraordinaires propriétés salutaires la font nommer par certains chrêston (l’utile) et par d’autres pancration (la toute puissante) » (1). Pour Galien, c’est l’amie du foie, et Horace semblait y apporter beaucoup de crédit : « Pour me restaurer, il me faut des olives, des mauves légères et de la chicorée », dit-il.
Selon un traité astrologique grec, la chicorée est plante du Soleil, c’est pourquoi elle fut surnommée, tout comme l’héliotrope, sponsa solis, c’est-à-dire la « fiancée du soleil ». C’est vrai que les Grecs avaient repéré que leur kichorion ouvrait et fermait ses fleurs en fonction de la présence ou de l’absence du soleil, « comme si elle voulait manifester par ce spectaculaire phototropisme ses rapports privilégiés avec l’astre du jour » (2). Mêlée à de l’huile de rose, la chicorée permettait d’élaborer un onguent pour les cardiaques, les fiévreux, les personnes souffrant de maux de tête. « Quelques vertus sont inspirées par les qualités attribuées au soleil, le chaud et le sec, et elles justifient notamment les recommandations d’utiliser la plante pour soigner les fièvres et les maux de tête, provoqués par un coup de chaleur » (3). En outre, cet onguent permettait de rayonner comme un soleil et d’obtenir de tous l’admiration (4). Nous verrons plus loin en quoi l’association de la chicorée avec le soleil a pendant longtemps perduré.

Inscrite au Capitulaire de Villis, la chicorée était considérée par Hildegarde comme un excellent digestif, un anticatarrhal et un bon résolutif et cicatrisant pour panser les plaies. Elle était en outre désignée comme sédative des affections hépatiques, tonique, dépurative et, chose curieuse, anaphrodisiaque.
Au début de la Renaissance, alors qu’Anne de Bretagne fait illustrer ses Grandes heures d’une chicorée (entre autres), cette plante poursuit pour autant sa carrière médicale. En 1577, Jérôme Bock exploite les vertus vulnéraires et résolutives des feuilles de chicorée qu’il applique sur les abcès, les inflammations locales et enflées, la podagre (la goutte), enfin les irritation du cuir chevelu. En 1600, Olivier de Serres, qui n’est pas médecin mais agronome, relate la capacité que possèdent les semences de chicorée sur les vers intestinaux. Mais cette propriété, controversée, s’explique sans doute par la présence de rhubarbe dans la recette de sirop qu’Olivier de Serres évoque, rhubarbe qui, elle, est bien vermifuge. A la même époque, en France et en Italie, on commence à procéder à l’étiolement de la chicorée visant à en blanchir le cœur afin qu’elle soit presque dénuée de parties vertes particulièrement amères. Mais on ne s’arrête pas là, puisque, en Italie encore, on s’attache à torréfier les racines de chicorée (5). Mais ces préoccupations économiques ne doivent pas faire oublier que la chicorée est une médicinale encore très en vue au XVII ème siècle. Guy Patin, doyen de la faculté de médecine de Paris, l’érige au rang de véritable panacée ! Pierre Pomet (1658-1699) et Nicolas Lémery (1645-1715) ne sont pas en reste, pour eux le sirop de chicorée est un spécifique du foie très à la mode, la marquise de Sévigné s’en fera même l’égérie. Au siècle suivant, Jean-Baptiste Chomel indique que « plusieurs boivent l’eau de chicorée sauvage pour leur boisson ordinaire, en infusant quelques feuilles coupées menu dans l’eau commune, à froid ou à tiède ; ils prétendent qu’un remède si simple purifie le sang, et les préserve de maladie » (6). Ce sont les vertus d’une drogue simple que souligne Joseph Roques un siècle plus tard (1809) : « On voit tous les jours les maladies de la peau, telles que les dartres, les éruptions pustuleuses, les rougeurs, etc., résister à tout l’appareil pharmacologique pour s’amender par des méthodes plus douces, plus simples, empruntées à la famille des chicoracées. La chicorée sauvage, le pissenlit, la laitue, sont à la fois des remèdes et des aliments, mais c’est une médecine trop simple, et d’ailleurs, comment renoncer aux ragoûts, aux raffinements de la cuisine, surtout au bon vin, aux liqueurs suaves de nos distillateurs ? On aime bien mieux ces bonnes méthodes végétales imprégnées de mercure, célébrées par nos journaux ; elles ne vous astreignent à aucun régime, elles vous guérissent promptement et sûrement. Lecteur, n’en croyez rien, on vous trompe », conclut Roques non sans un humour grinçant (7). Au-delà de ces querelles de spécialistes, on cultive la chicorée en grand aux Pays-Bas et en Belgique. Dans ce dernier pays, le « café » de chicorée devient la boisson officielle du mineur belge, avant la bière. Réduite à l’état de poudre, la racine de chicorée torréfiée, porte même le nom de moka du Nord ! N’ayant rien perdu de son lustre, la chicorée est présente au sein des travaux de l’abbé Sébastien Kneipp, qui la recommande chaudement, par son suc et sa décoction, pour débarrasser les mucosités gastriques (l’amie du ventre, toujours !), chasser la bile excessive, nettoyer foie, reins et rate, etc. L’on peut dire que la chicorée a bien traversé le XIX ème siècle, en raison de ses soudains intérêts économiques visant à produire une boisson de confort (que d’aucuns ne trouvent pas forcément respectable) qui, si elle n’est pas une panacée, aura eu le mérite de placer la chicorée au premier plan, contrairement à d’autres plantes vertueuses que la chimie de synthèse aura complètement englouties au cours d’une partie du même siècle.

Que ce soit médicinal ou alimentaire, une telle présence constante de la chicorée auprès des hommes force le respect. Comme plante du Soleil, elle a aussi enflammé les imaginations. C’est pourquoi on rencontre d’abondants détails sur ses rôles magiques et légendaires un peu partout en Europe.
Au XIV ème siècle, le botaniste allemand Conrad de Megenber l’appelle autant sponsa solis que solsequium, c’est dire si sa nature solaire l’a accompagnée jusque-là, alors que c’est plutôt la chicorée qui suit la course du soleil, comme nous le montre avec évidence le mot solsequium, qui fait aussi référence au solstice (d’été), comme le soulignent encore les mots allemands qui surnomment la plante : Sonnenwende et Sonnenwirbel. Ou bien Sonnekraut, « herbe du soleil » et Wegeleuchte, « lumière des chemins ». Mais aussi Verfluchte jungfer, c’est-à-dire « jeune fille maudite ». Mais laissez-moi vous conter l’histoire. En Allemagne, comme en Roumanie, il existe des histoires relatives à ce sujet. Un conte roumain nous explique que Domna Florilor, la Dame des fleurs, est courtisée par le Soleil, mais celle-ci le dédaigne. Par vengeance, il la transforme en chicorée. Ainsi est-elle condamnée à observer le soleil dès qu’il paraît et à s’enfermer dans le chagrin dès qu’il disparaît. Il paraît évident que la Dame des fleurs incarne l’aurore. Or, « comment pourrait-elle […] représenter l’aurore, si la fleur de chicorée a la couleur bleue ? », s’interroge Angelo de Gubernatis (8). A cela, il donne la réponse en évoquant un vieux conte populaire germanique : « On raconte qu’une jeune et belle princesse fut un jour abandonnée par son jeune époux, un prince d’une beauté incomparable. La douleur épuisa ses forces ; près de mourir, elle prononça ce vœu : ‘Je voudrai mourir et je ne le voudrai pas, pour revoir mon bien-aimé partout.’ Les demoiselles ajoutèrent : ‘Et nous aussi nous voudrions et nous ne voudrions pas mourir, pour peu qu’il puisse nous voir sur tous les chemins.’ Le bon Dieu entendit du ciel ces vœux, et les exauça : ‘Fort bien, dit-il, que votre désir se réalise, je vais vous changer en fleurs. Toi, princesse, tu resteras avec ton habit blanc sur tous les chemins où ton bien-aimé passera, vous, jeunes filles, vous resterez sur les chemins, habillées de bleu, de manière qu’il puisse vous voir partout » (9). Il arrive que les fleurs de chicorée soient blanches, même si c’est rare. On comprend alors mieux en quoi la princesse représente l’aurore et pourquoi la chicorée porte le surnom allemand de Wegewarte, « gardienne des chemins ». « Beaucoup de personnes attestent que la gardienne des chemins a été une jeune fille gentille, écrit le poète Hans Vintler en 1411, et qu’elle attend toujours avec douleur son amant. »
La chicorée, solaire à l’évidence, se récoltait pieds nus en Bohème, et du temps des anciens druides, ceux-ci devaient se présenter à jeun devant la plante avant de la cueillir, mais « on ne la déracine pas avec la main, mais avec une pièce en or ou une corne de cerf, qui symbolisent le disque et les rayons du soleil […] Mais elle garantit à celle qui la déracine l’amour du jeune homme qu’elle aime » (10). La chicorée est donc aussi étroitement liée au domaine amoureux, même dans ce qu’il peut avoir de plus douloureux. En Allemagne, ainsi qu’en Italie, on vendait les semences de chicorée sous divers noms (erraticum, ambubeia…), présentées comme une panacée, mais aussi comme un moyen de « fixer » l’amour, chose étonnante lorsqu’on sait – je vous le rappelle – que la chicorée fut considérée comme anaphrodisiaque et que ses graines firent partie des quatre semences froides mineures, ce que le caractère igné concédé à la plante contredit fortement : « Il est amusant de rappeler qu’autrefois les apothicaires se méfiaient de la chicorée réduite en poudre, eu égard à l’étrange facilité qu’elle présente de s’enflammer spontanément, dès qu’elle est stockée en quantité » (11). Alors, pas solaire la chicorée ? ;-)

La chicorée est une plante vivace formée d’une racine fusiforme, assez longue, de couleur brunâtre. Ses parties aériennes sont constituées de tiges raides, dressées et ligneuses. Les feuilles basales, lobées et velues en-dessous, se déploient en rosette, alors que les petites feuilles supérieures ressemblent à des fers de lance.
De juillet à septembre, voire octobre, des fleurs bleu ciel de 4 cm de diamètre maximum ornent les tiges de la chicorée sauvage. Elles ont la particularité de ne s’ouvrir qu’entre 6h00 et 11h00 du matin, et lorsque le temps, nuageux et brumeux, se couvre.
C’est une plante très commune, en plaine comme en montagne, où il lui arrive de grimper à une altitude de 1500 m. On la trouve sur des sols largement calcaires et azotés, en bordure de chemin, dans les prés rocailleux, les terrains vagues de presque toute l’Europe, de l’Asie occidentale et de l’Afrique du Nord.

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La chicorée sauvage en phytothérapie

De la chicorée, on retient les vertus thérapeutiques de la racine et des feuilles. Fleurs et semences ont quelquefois été employées, mais l’on n’a jamais fait d’elles un usage étendu susceptible de donner lieu à des informations pléthoriques à leurs sujets.
La chicorée contient surtout divers sucres – glucose, lévulose, saccharose – (10 à 20 %), de l’inuline (10 à 15 %), du mucilage, de la pectine, quelques traces d’essence aromatique, un principe amer nommé chicorine, enfin de nombreuses vitamines (B, C, C2, K) et sels minéraux (phosphore, sodium, magnésium, manganèse, fer, cuivre, calcium, potassium…).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, digestive, cholérétique, cholagogue, laxative légère, stomachique
  • Tonique amère, tonique hépatique, hypoglycémiante
  • Diurétique, dépurative (12)
  • Anti-anémique, reminéralisante
  • Fébrifuge légère

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, congestion hépatique, engorgement biliaire, ictère, colique hépatique, lithiase biliaire, diabète
  • Troubles de la sphère digestive : atonie gastrique et intestinale, constipation, inappétence, ballonnement
  • Troubles urinaires et rénaux : infections urinaires, hématurie, goutte, arthritisme, rhumatisme, lithiase rénale
  • Asthénie, anémie, scorbut
  • Affections cutanées : dermatoses, dartre, furoncle, anthrax, rafraîchissement du teint
  • Engorgement bronchique

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de racine
  • Décoction de feuilles ou de racine
  • Sirop
  • Suc frais
  • Vin fébrifuge
  • Teinture-mère
  • Dans l’alimentation (feuilles fraîches) en compagnie d’autres « salades »

Contre-indications, précautions d’emploi, autres usages

  • Récolte : pour un usage alimentaire, on peut ramasser de jeunes feuilles dès le mois de février, elles sont alors moins amères que celles cueillies en juin, à pleine maturité, et plus énergiques, se destinant alors à un usage phytothérapeutique. La racine peut, quant à elle, se déchausser dès le début de l’automne, ainsi qu’au printemps. Dans tous les cas, il est préférable d’éviter de ramasser cette plante en bordure de chemin et de route, ainsi qu’à proximité des lieux fréquentés par les chiens et les renards.
  • Conservation : la dessiccation, qui n’est pas des plus aisée, devra être suivie d’une conservation au sec. Espèce hygrométrique, la chicorée, une fois sèche, a tendance à absorber l’humidité de l’air.
  • Alimentation : on peut conserver les boutons floraux dans du vinaigre de la même façon que les câpres. Les feuilles se dégustent fraîches en salades composées. Mais il est vrai qu’en tant qu’aliment, la part belle est réservée aux différents cultivars améliorés de la chicorée, à savoir la barbe de capucin (ou barbe du père éternel), les chicorées rouges, enfin l’endive (ou chicon) qui, comme son nom ne l’indique pas, provient bien d’un cultivar de C. intybus et non de C. endivia dont le nom est trompeur.
  • En phytothérapie, les effets de la chicorée sont assez lents. Il est bon de redoubler de patience lorsqu’on a affaire à elle.
  • Il existe un élixir de Bach classé dans le groupe de l’altruisme. Chicory est destiné à développer un amour sans condition. Voici ce qu’écrit Edward Bach à son propos : « Pour ceux qui sont très attentifs aux besoins des autres. Ils ont tendance à prendre exagérément soin des enfants, parents, amis, trouvant toujours quelque chose à réformer. Ils sont continuellement à rectifier ce qui à leur avis ne va pas, et ils y prennent plaisir. Ils désirent avoir près d’eux ceux qu’ils aiment » (13).
  • Les racines, une fois séchées et torréfiées, forment alors un ersatz de café au sujet duquel les avis diffèrent grandement : Cazin ne trouve pas désagréable cette chicorée (bien qu’il lui préfère le café), Valnet la recommande aux hépatiques, les auteurs du Petit Larousse des plantes médicinales, quant à eux, la préfère largement au café, « excitant usuel » dont les effets stimulants plurent à Cazin. Lieutaghi semble s’étonner de ceux qui « se délectent curieusement » de chicorée, refusant « des infusions d’un goût délicat ». Bardeau ne la recommande pas non plus, « sauf pour ceux qui souhaitent simuler une jaunisse, puisque pris en grande quantité, ce mauvais succédané de café, confère au teint une coloration jaune paille du plus mauvais effet » (14). Quant à Leclerc, il n’est pas tendre non plus avec la chicorée qui « transforme le plus délicieux moka en un breuvage âcre et pharmaceutique qui fait se hérisser d’horreur les papilles gustatives des gourmets » (15). Autrement dit, la chicorée c’est pour les pauvres et les rustres ! Mais ça n’est là qu’affaire de goût personnel et d’habitude familiale. Et l’on constate encore une fois le grand écart qui existe entre la boisson de confort et la potion pharmaceutique, fussent-elles toutes deux issues de la même plante !…
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 287
    2. Ibid., p. 286
    3. Ibid., p. 287
    4. En 1878, Angelo de Gubernatis écrit ceci à propos de la chicorée : « elle fait encore un miracle plus éclatant si on la porte sur soi : elle donne à celui qui la porte la notion de toutes les bonnes qualités souhaitées en lui par la personne qu’il aime », La mythologie des plantes, Tome 2, p. 89
    5. C’est une entreprise qui ne deviendra vraiment industrielle que dans la seconde moitié du XVIII ème siècle en Allemagne et sera suivie d’un essor définitif du temps du blocus napoléonien.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 191
    7. Joseph Roques, Plantes usuelles, Tome 2, p. 292
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 89
    9. Ibid., Tome 2, p. 88
    10. Ibid., Tome 2, p. 89
    11. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 98
    12. Pour Jean Valnet, « chicorée sauvage = sang pur », Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 236
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 109
    14. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 98
    15. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 139
    16. Le café de chicorée avait bien quelques indications thérapeutiques, puisqu’il était prescrit aux nerveux, aux arthritiques ainsi qu’aux brightiques.

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Le cerfeuil (Anthriscus cerefolium)

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Le cerfeuil serait né aux confins de l’Europe du sud-est et de l’Asie occidentale. Si j’étais quelque peu arriéré, je dirais l’Asie mineure. Compte tenu des échanges entre les différentes populations bordant la Mer méditerranée, les Égyptiens puis les Grecs en firent la connaissance. Mais, comme le souligne Paul-Victor Fournier, « les Grecs qui n’ont jamais connu ni estimé le cerfeuil vrai nommaient Anthriskos, un cerfeuil sauvage indéterminé » (1). Cependant, le mot grec Anthriskos aura inspiré l’actuel nom latin du cerfeuil qui, auparavant, portait celui de Chaerophyllum cerefolium. Or, « le mot Chaerophyllon, donné comme grec par la plupart des auteurs et comme l’origine première du mot cerfeuil, n’a jamais existé en grec authentique et a été formé en Italie » (2). Quoi qu’il en soit, Dioscoride décrit un cerfeuil qu’il appelle Myrrhis, bien évidemment repris par Pline qui indique que cette plante est « très semblable à la ciguë, mais moins robuste et de saveur agréable ». Il s’agit là très probablement du cerfeuil musqué (Myrrhis odorata), désigné ainsi en raison de son arôme qui lui fit longtemps remplacer la myrrhe (Commiphora molmol). Ce cerfeuil vivace se distingue du cerfeuil commun par le parfum fortement anisé de ses feuilles froissées, ainsi que par ses longs fruits, « comme laqués noirs à maturité ». Propagé par les Romains, le cerfeuil est très rapidement devenu une panacée incontournable au Moyen-Âge, qui est un peu son âge d’or. Dès le VIII ème siècle, l’empire carolingien l’institue plante alimentaire et médicinale par son inscription au Capitulaire de Villis sous le nom de cerfolium. A peu près à la même époque, le cerfeuil figure dans le plan de Saint-Gall, et Walafrid Strabo ne manquera pas d’y faire allusion dans son Hortulus, en soulignant le soulagement que procure le cerfeuil en cas d’hémorroïdes et de douleurs gastriques aiguës. L’école de Salerne, quant à elle, indique que le Cherefolium « mondicatif [id est : purifiant], pour guérir un cancer, est un bon détersif. Broyez-le avec du miel, il faut que le mal cède à la vertu de ce remède. Infusé dans du vin, le cerfeuil est vanté contre les douleurs de côté. Autre usage : le cerfeuil aide et souvent rétabli l’estomac dévoyé, quand sur l’endroit malade on l’applique broyé ». Macer Floridus, outre qu’il reprend quelques prescriptions salernitaines, mentionne en quels autres cas utiliser le cerefolium : pituite, vertige, parasites intestinaux et obstruction des voies urinaires. De plus, il le dit diurétique et emménagogue. Enfin, adressons-nous maintenant à Hildegarde de Bingen. Pour l’abbesse, le cerfeuil porte le curieux nom de Kirbele, mais il n’est autre qu’une variation orthographique du mot Kerbel qui désigne aujourd’hui le cerfeuil en allemand. Elle lui concède la propriété de retrouver l’appétit, d’intervenir comme résolutif sur les plaies, les ulcères et les démangeaisons, mais elle fait aussi très fort en repérant ses qualités ophtalmiques et sédatives des douleurs dentaires et gingivales, parfaitement réelles. Le cerfeuil, de nature chaude et sèche, « on le classe parfois dans les plantes inutiles, car si on le mange, il provoque beaucoup de vapeurs dans la tête de l’homme » (3). Mais Hildegarde ne parle pas ici du cerfeuil domestique, mais d’un cerfeuil sauvage (Chaerophyllum temulum), que d’aucuns disent enivrant comme l’ivraie (Lolium temulentum), comme le soulignent les adjectifs temulum et temulentum, c’est-à-dire « qui provoque l’ivresse ».

Le cerfeuil, contrairement à d’autres représentants de la vaste famille des Apiacées (fenouil, angélique, céleri, berce…) est une plante annuelle de taille assez modeste (30 à 70 cm) au regard des géantes que comporte ce groupe botanique. Sa tige rameuse, creuse et glabre porte des feuilles plusieurs fois subdivisées en fractales végétales. De couleur vert clair, elles sont légèrement luisantes. Les ombelles de petites fleurs blanches comptent généralement peu de rayons, trois à cinq tout au plus. Fleurissant durant de longs mois (mai-août), le cerfeuil produit par la suite des graines allongées de couleur noirâtre.

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Le cerfeuil en phytothérapie

La plante entière fraîche représente la matière médicale qu’offre le cerfeuil. Dans ses tissus, on trouve vitamines (provitamine A, vitamine C, toutes les vitamines du groupe B à l’exception de la vitamine B12) et sels minéraux (potassium, calcium, sodium, phosphore, magnésium, fer), ainsi qu’une essence aromatique (1 %) contenant des coumarines (comme c’est le cas de nombreuses autres Apiacées), un principe œstrogène, de l’estragole, enfin un flavonoïde, l’apioside, également présent dans le persil.
Les feuilles de cerfeuil, à la saveur légèrement piquante, développent un parfum assez proche de celui de l’anis lorsqu’on les froisse. Les semences, quoique dotées de quelques propriétés (elles sont carminatives et excitantes), sont relativement peu usitées en raison du fait que d’autres plantes de la famille des Apiacées (on pensera au fenouil, en l’occurrence) en fournissent des plus énergiques.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique
  • Apéritive, digestive, stomachique, laxative, cholagogue
  • Diurétique, dépurative
  • Antiseptique pulmonaire
  • Anti-ophtalmique
  • Antilaiteuse
  • Rafraîchissante
  • Résolutive, vulnéraire, assouplissante cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, asthme humide, laryngite, ulcération de la gorge, toux rebelle
  • Troubles hépatobiliaires : insuffisance hépatobiliaire, ictère
  • Troubles urinaires et rénaux : lithiase rénale, oligurie, goutte, rhumatisme
  • Affections cutanées : dermatose, prurit, contusion, plaie atone, engelure, ulcère, ulcère cancéreux, eczéma, démangeaison des parties génitales, piqûre d’insecte, soins du visage (peaux grasses et/ou ridées ; le cerfeuil retarde l’apparition des rides)
  • Affections oculaires : ophtalmie, inflammation des paupières
  • Constipation opiniâtre
  • Hémorroïdes
  • Engorgement lymphatique, œdème
  • Asthénie, avitaminose (scorbut…), état fébrile
  • Arrêt de la lactation, érythème fessier du nourrisson
  • Hypertension
  • Dents douloureuses, abcès dentaires
  • Cancers ? (4)

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation, comme herbe fine fraîchement ciselée, à l’instar de la ciboulette, du persil et de la coriandre
  • Suc frais
  • Cataplasme de feuilles fraîches, feuilles froissées en geste d’urgence (par exemple sur une piqûre d’insecte)
  • Bouillon d’herbes (en compagnie d’oseille, de laitue et de bette). Autrefois, dans les campagnes, ce bouillon était fort apprécié comme boisson dépurative prise au printemps
  • Jus d’herbes (avec bardane, chou, pissenlit, chicorée…)
  • Macération vineuse
  • Infusion à (très) douce chaleur

Contre-indications, précautions d’emploi, autres usages

  • Insectifuge : selon toute vraisemblance, le parfum du cerfeuil désoblige les fourmis et les met en fuite, tout comme les feuilles de tomate. A essayer, au cas où.
  • Cuisine : en tant qu’herbe fine, comme nous l’avons dit ci-dessus. A cru sur potages, salades, omelettes, etc. A ne surtout pas incorporer au début ou en cours d’une cuisson longue (comme bouillon ou potage), puisque l’ébullition détruit la totalité des arômes et des principes actifs de la plante. Se faire plaisir en cuisine, c’est aussi respecter les valeurs médicinales des plantes qu’on y emploie. Le cerfeuil est une herbe fine, autrement dit fragile, il est donc un condiment qu’on ajoutera qu’en toute fin de cuisson.
  • Risques de confusions : sachant que la famille des Apiacées est un véritable casse-tête pour le non-initié, mieux vaut redoubler de prudence avec ces plantes qui ressemblent à une autre… Le cerfeuil dont nous parlons dans cet article, c’est le cerfeuil vulgaire ou domestique. Il existe un cerfeuil dit « sauvage », Anthriscus sylvestris, assez peu connu dans ses effets, suspect en raison, peut-être, de la confusion faite entre lui et la petite ciguë (Aethusa cynapium), laquelle est toxique. Ensuite, nous avons à faire au cerfeuil bâtard, Chaerophyllum temulum, qui « a été regardé comme toxique et stupéfiant, sans que l’on puisse dire si c’est à bon droit » (5). Probablement si l’on en croit Hildegarde. Il existe aussi le cerfeuil doré, Chaerophyllum aureum, qui ne semble avoir jamais fait de mal à une mouche. Enfin, le cerfeuil musqué (Myrrhis odorata), dont nous avons déjà évoqué le cas plus haut. On le donne – quand on parle de lui – comme étant doté d’une activité supérieure à celle du cerfeuil commun.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 234
    2. Ibidem
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 54
    4. Ce point a été discuté au XIX ème siècle : « il ne faut ajouter aucune confiance, suivant Chaumeton, aux vertus antiphtisiques et anticancéreuses de cette plante, exaltées par J. H. Lange, et Paul Hermann. Toutefois, nous devons faire remarquer que tout récemment [aux environs de 1850] on a conseillé de faire entrer dans le régime alimentaire des cancéreux l’usage des ombellifères », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 247
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 236

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Watership Down, un roman plein d’aventure… et de lapins !

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L’entrée en matière de ce roman, bucolique à souhait, ne trompe pas son monde très longtemps. Tout débute par une crise. Qu’elle soit cardiaque ou économique, une crise est un événement soudain, violent et brutal, très souvent imprévisible.
Dans une garenne de la campagne anglaise, une menace sourde pèse sur une colonie de lapins. Or l’on sait bien que face à un stress potentiel les deux issues possibles sont la fuite, et éventuellement la vie à la clé, ou la tétanie, et la mort à coup sûr. Cette crise va contraindre un petit groupe d’entre eux à l’exil, sous l’égide d’Hazel et de son frère Fyveer. Fort du pressentiment d’un désastre imminent, ce dernier, un lapin timide et quelque peu « rêveur », est à l’origine du départ de son groupe. Mais le lapin étant grégaire et assez sédentaire, il n’est pas facile de forcer son caractère et ses aptitudes en lui faisant parcourir d’immenses distances, même au prix de sa vie. Pourtant, c’est bien ce qui va se produire, Fyveer ayant eu la vision du lieu où ses compagnons et lui-même doivent se rendre pour échapper au danger. Mais cela ne se fera pas sans péril ni écueil, un lapin en terrain inconnu devant nécessairement compter sur de mauvaises rencontres, incarnées tant par l’homme, que par le renard ou la belette, quand ce n’est pas le rat et le chat. Cependant, dans Watership Down, ces ennemis naturels ne s’opposent que rarement, et quand c’est le cas, la bande d’Hazel en réchappe toujours, non sans de grandes frayeurs et quelques blessures. Mais l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on croit. Ceux qui, par deux fois, leur posent le plus de problème, ne sont autres que des lapins ! Les premiers, de gros lapins semi-domestiques ne peuvent s’adapter au tempérament d’Hazel et de sa bande, véritables lapins de garenne, ni eux au leur. Ils savent que s’ils ne souhaitent pas finir en civet ou en gibelotte, il leur faut fuir ce lieu inhospitalier et dangereux car truffé de pièges posés par les hommes.
Embarquant un de ces gros lapins avec eux, Hazel, Fyveer et les autres finissent par parvenir au lieu tant espéré où élire domicile, vu par Fyveer dans ses visions qui tiennent véritablement de la transe chamanique. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines, même juchés sur un pog digne de Montségur. Sachant que ce sont les femelles qui creusent les terriers et qu’il n’y en a aucune dans le groupe, nos lapins vont devoir, une fois de plus, forcer leur nature afin de se mettre à l’abri, chose indispensable pour ces créatures anxieuses. Et l’on sait à quel point l’exil est anxiogène pour celui qui migre… [Lire la suite ou s’arrêter là pour ne pas connaître le mot de la fin, parce que ce roman vous paraît si génial que vous ne souhaitez pas que je le spoile ? Si vous voulez tout savoir, cliquez sur ce lien, sinon poursuivez ci-dessous ^_^]

On s’immerge rapidement dans ce roman, pour peu qu’on soit, comme moi, familier et sensible à la faune et, surtout, à la flore qui le peuplent. D’ailleurs, ces deux dimensions sont étroitement imbriquées : les noms que portent de très nombreux lapins disent toute l’importance que représente pour eux le monde végétal dont ils dépendent. Ainsi rencontrons-nous Hazel (le noisetier), Dandelion (le pissenlit), Fraga (la fraise), Rubus (le mûrier), Bugloss (la buglosse), Stachys (l’épiaire), Chervil (le cerfeuil), Campàna (la campanule), Vervin (la verveine), etc.
La truffe au vent, les oreilles aux aguets, on perçoit une multitude d’odeurs et de sons typiques de la campagne, cela aide, selon moi, à l’immersion dans ce monde fascinant qu’est celui des lapins, peuplé de figures héroïques et mythologiques, assurant une cosmogonie solide et offrant de multiples occasions de raconter des histoires dans la tiédeur bienheureuse d’un terrier où toutes les (grandes) oreilles sont attentives.

En lisant Watership Down, vous en apprendrez davantage sur cet animal qu’est le lapin, une créature banale et connue, et dont on sait finalement très peu de choses. Lisez, vous aurez l’occasion de découvrir certains termes propres à leur langue tels que sfar, vilou, speussou, farfaler et faire raka. Mais cet enrobage sémantique et mythologique ne doit pas faire oublier l’une des leçons du livre : afin d’être un lapin libre, il faut savoir et pouvoir s’affranchir du totalitarisme, pour lequel il n’y a pas d’autre but que le combat et, au final, la mort.

Watership Down de Richard Adams aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, 544 pages, 21,90 €

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