Le figuier

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Bien des végétaux portent en eux un symbolisme bien tranché, mais bien plus rares sont ceux dotés d’une ambivalence symbolique aussi marquée que le figuier. Il est objet d’adoration et de répulsion depuis des milliers d’années, dans une perspective qui dépasse largement ce que nous avons évoqué pour la fève.
Il est arbre de vie pour les anciens Égyptiens. C’est l’arbre de Nout portant des fruits d’immortalité, nourriture des défunts. Très nutritive, la figue entrait dans la composition des repas pour bien des Égyptiens. Arbre anthropogonique et générateur, il est encore considéré comme tel dans le nord de l’Afrique comme nous l’explique Jacques Brosse : « les figues sont en relation, non seulement avec le monde des ancêtres, d’où celle-ci remonte, portée en quelque sorte, à partir des racines plongeant dans la terre, par la sève des arbres et singulièrement du figuier priapique. Ainsi dépose-t-on des figues dans les premiers sillons lors des labours et en abandonne-t-on sur les tombeaux et dans les sanctuaires comme la part des Invisibles » (1).
On dit de la figue qu’elle est aux fruits ce que la rose est aux fleurs. Il est vrai que ces deux végétaux partagent bien des caractéristiques communes dans leurs attributions symboliques, entre autres la valeur érotique qui, selon le « bord » dont on se réclame, peut être plaisante ou malfaisante. Les attributs d’abondance et donc de subsistance associés à la figue sont à rapprocher de l’idée de re-production. La figue, en tant que réceptacle qui accueille de minuscules fleurs et dont les fruits véritables ne sont autres que ces graines que l’on sent craquer sous la dent, appelle, par sa rondeur et sa douceur qui s’ouvrent sur cette multitude de graines, un espoir de vies nouvelles, à l’image de l’ensemble des fruits contenant de nombreuses graines.

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Huit siècles av. J.-C., Homère rapporte à travers l’Odyssée que la culture du figuier avait déjà cours en Grèce, où il devait avoir fière allure à côté des pommiers, poiriers et autres grenadiers. De même que chez les Égyptiens, la figue est une ressource alimentaire incontestable et faisait partie des repas avec le pain d’orge et le fromage de chèvre. Chose intéressante, à l’état sec, elle était donc consommable toute l’année durant. Profitons-en pour signaler que le nom grec de la figue – sykon – fait référence à son caractère « succulent » (sykon, suc, sève ; en relation avec le latex blanc qui apparaît à la cassure du pédoncule). Les vertus médicinales du figuier n’ont pas échappées aux anciens Grecs. Par exemple, ses feuilles, une fois cuites, formaient des cataplasmes efficaces contre tumeurs et plaies enflammées (par ailleurs, en grec, le mot sukè désigne à la fois le figuier et un ulcère ou tumeur dont la forme évoque celle d’une figue : les fics).
Si l’on dit que Cronos a crée le figuier, c’est sans nul conteste à Dionysos qu’on associe la figue, de même qu’à Priape. On employait du bois de figuier pour sculpter des statues à l’effigie de ces divinités, quand ce n’était pas – de manière plus explicite – des phallus que l’on portait processionnellement lors des Dionysies. La portée sexuelle est donc clairement affichée, et on cherchait à la magnifier grâce à des offrandes de figues accordées à Dionysos. On a aussi observé des pratiques au caractère purificateur et expiatoire. « C’est ainsi qu’il existait à Athènes, comme dans d’autres cités grecques, un rite annuel qui avait pour but d’expulser périodiquement la souillure de la ville, en processionnant à travers la cité deux pharmakoi, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes [et portant l’un et l’autre un collier de figues sèches]. La cérémonie avait lieu le premier jour de la fête des Thargélies » durant laquelle on fouettait les profanes de branches de figuier (2).
Toujours chez les Grecs, la figue s’est illustrée à travers ce que l’on appelle le sycophante. C’est un mot qui n’a plus tout à fait un sens identique aujourd’hui, puisqu’il désigne une personne indigne de confiance, un rapporte-paquets. Ces « révélateurs de la figue », avant de devenir des délateurs publics, semblent trouver leur origine à travers des rites d’initiation aux mystères de la fécondité, puisque pour les Grecs la figue est à la fois femelle (ouverte, elle figure une vulve) et mâle (son suc blanc évoque le sperme). Bref, « les sycophantes révélaient […] en public des secrets qui auraient dû être tus » (3), raison pour laquelle on les a suspectés de délation et de sacrilège.

Peut-être davantage que pour les Grecs, le figuier revêt pour les Romains de l’Antiquité une importance capitale, puisque c’est, dit-on, un figuier qui arrêta le panier contenant Romulus et Remus, jetés au Tibre, près de la grotte Lupercal. Le figuier aurait donc une implication au cœur même de la création de la cité de Rome ! Ce qui n’est pas rien.
Associé à Mercure et à Junon, le figuier est avant tout un attribut de Mars, dieu de la nature en fleurs (avant qu’on en fasse un dieu guerrier) qui présidait au renouvellement printanier de la végétation. La vénération du figuier dans la Rome antique demeure relativement ambiguë. On sait qu’il poussa un figuier sur le toit d’un temple dédié à la déesse Dia : on détruisit ce temple de fond en comble. « De même que l’on ne tue pas un malade de peur qu’il puisse mourir, il faut qu’il y ait eu une raison plus sérieuse et plus grave pour amener la démolition de tout le temple sur le toit duquel le figuier avait poussé. Il faut donc voir dans l’apparition du figuier sur le temple que les Vestales desservaient, la présence d’un être impur au milieu de la pureté même » (4). Il faut dire qu’un arbre phallique au beau milieu des Vestales, ça fait un peu désordre tout de même… ^^
Peu clair, le rapport entre l’Homme et le figuier suscite bien des interrogations. Il est impureté lui-même mais également à même de purifier l’impur, parce que ses caractéristiques propres rappellent celles de ce qu’on cherche à détruire. C’est ainsi qu’on se servait de bois de figuier pour brûler les « monstres » et les « livres impies »…
Autre ambivalence : préservatif de la foudre, le figuier est par ailleurs tant redouté qu’on a vu dans chacune de ses feuilles un démon, et que se coucher sous l’ombre de cet arbre est dangereux car on risquerait alors de rencontrer les fauni ficarii. A l’évidence, les arbres phalliques deviennent souvent sinistres et diaboliques, chose que nous préciserons lorsque nous aborderons Adam et Judas un peu plus loin.
En attendant, attardons-nous sur quelques anecdotes prenant corps lors de l’Antiquité gréco-romaine. Les Anciens, friands d’analogies formelles, n’ont pas manqué de remarquer que la figue ressemblait au scrotum (c’est une raison pour laquelle, chez les Berbères, on n’emploie pas le mot usuel qui désigne la figue, trop semblable aux testicules, par pudeur, mais la saison à laquelle la figue est récoltée, c’est-à-dire l’automne, autrement dit : khrif), à la vulve, lorsque la figue est ouverte (en italien, le mot fica désigne à la fois vulve et figue ; on retrouve ce mot dans l’expression « fare la fica e la fava » qui se passe de commentaires). Le suc – ce latex laiteux – a évoqué, comme nous l’avons dit, le sperme. Quant aux minuscules et innombrables graines, peut-être les spermatozoïdes. Est-ce à dire que les Grecs antiques pensaient nécessairement au-dessous de la ceinture dès qu’il s’agissait de figue ? Non pas, puisqu’ils ont même découvert des analogies entre la figue et le foie. Accrochez-vous, c’est gratiné ! Les Grecs engraissaient leurs oies avec des figues, ce qui avait pour conséquence de faire grossir le foie de ces volatiles. « Sous l’influence du nom grec, les Romains appelèrent le foie gras ficatum, le mot passa dans l’usage pour désigner le foie humain […]. Sans doute ne serait-ce là qu’une anecdote linguistique si le foie n’avait été pour les Anciens d’une part le siège des passions, en particulier de la colère, de la violence [Mars guerrier en filigrane ?], et d’autre part un organe gorgé d’un suc amer, la bile, qui rappelle le lait âcre que contient la figue avant maturité » (5). Galien rapporte que les hommes chargés de garder les vignes ne se nourrissaient guère que de figues durant les deux mois qui précédaient les vendanges. Tout comme les oies, ils avaient une très nette tendance à l’embonpoint. Nous sont restées des expressions comme « se nourrir de figues », « être gras comme une figue »…

Pour les chrétiens, la figue, une fois de plus, présente un double visage. Si le Nouveau Testament nous la montre comme ayant été le remède qui sauva le roi Ézéchias, il demeure toujours un halo de mystère sur l’identité de l’arbre tentateur du paradis perdu. Serait-ce un figuier ? Les feuilles utilisées par Adam et Eve pour cacher leur nudité proviendraient-elles de cet arbre ?
Enfin, il n’est pas en odeur de sainteté pour Jésus, car cet arbre représente pour lui la vanité de l’intellectualisme, tandis que d’autres en auront fait l’arbre auquel Judas se serait pendu, une idée si marquée en Sicile qu’on croit que le figuier ne fleurit plus depuis ce sinistre événement…

Au Moyen-Âge, Hildegarde, qualifiant le figuier « à l’image de la crainte », indique qu’écorce et feuilles peuvent constituer de bons remèdes, « quant au fruit de cet arbre, il ne vaut rien à manger pour le bien-portant, parce qu’il lui donne le goût du plaisir et de l’orgueil : il en deviendra ambitieux, recherchera les honneurs et sera cupide et aura des mœurs capricieuses, si bien qu’il ne sera jamais dans les mêmes dispositions d’esprit » (6). La dureté de la bénédictine est-elle à mettre sur le compte de ce que nous avons dit à propos du lien potentiellement existant entre le figuier et Judas ? Si tel est le cas, nous constatons à quel point le prisme du dogme est en mesure de faire dire bien des âneries [comme quoi les plus grands esprits peuvent s’égarer en vertu d’une « croyance »…].

Plus tard, lors de la Renaissance, le figuier sera davantage estimé. Nombre de médecins en recommandaient le fruit comme aliment d’hygiène et de santé à destination des patraques et autres convalescents, ce à quoi nous ne pouvons qu’accorder raison à l’exposé des quelques informations qui vont maintenant suivre.

Riche d’oligo-éléments (fer, brome, manganèse, calcium) et de nombreuses vitamines (A, B1, B2, C), la figue, lorsqu’elle est sèche, contient la moitié de sa masse de sucre, beaucoup moins (3 à 4 %) lorsqu’elle est fraîche. Très nutritive et digeste, c’est un excellent tonifiant pour les enfants, les adolescents, les personnes âgées, les femmes enceintes, les sportifs et, donc, les convalescents. Par la même occasion, elle peut s’employer en cas d’asthénie physique et/ou verveuse par quiconque.
Laxative, adoucissante et émolliente, elle vient à bout des constipations rebelles et autres dyspepsies, mais calme aussi les inflammations gastro-intestinales (gastrite, colite), buccales (stomatite, gingivite), pulmonaires (7) (toux, irritation de la gorge, bronchite, bronchite chroniques, laryngite, trachéite, pneumonie, rhume opiniâtre, coqueluche…). En externe, elle fait mûrir les abcès dentaires et les furoncles, et peut s’appliquer sur les plaies atones.
Il est possible d’employer d’autres parties de cet arbre : les rameaux (laxatif doux pour les enfants), les feuilles (antitussives, toniques circulatoires, emménagogues) et le latex, en application locale sur cors et verrues.
Quelques précautions doivent cependant être observées : le suc laiteux qui sourd de la plante quand on en casse les feuilles est caustique et irritant pour les muqueuses. On observe parfois des dermites au contact de la peau avec les feuilles.
On a quelque fois utilisé ce latex comme présure pour faire cailler le lait lors de la préparation de certains fromages. Quant aux figues, une fois récoltées bien mûres, elles sont séchées au soleil ou au four, non sans avoir été passées à l’eau bouillante salée. On peut les consommer telles quelles ou bien les pulvériser et les torréfier afin d’en faire un café de figues !

Le figuier est un arbre de taille moyenne (3 à 5 m), au tronc gris et tortueux, portant de larges feuilles lobées et épaisses, qui pousse dans des sols rocailleux qui ne sauraient être ni acides ni trop humides. Il évoque immanquablement le Sud, même s’il est vrai qu’on a découvert des traces fossiles de feuilles de figuier dans le Bassin parisien. S’il peut pousser sous des latitudes septentrionales, c’est tout autour de la Mer méditerranée qu’il fructifie le mieux. Son aire de répartition géographique, qui s’étend de l’Afrique du Nord aux pieds du Caucase, coïncide parfaitement avec celle de l’olivier. Dans ces zones ensoleillées, on peut opérer deux récoltes annuelles, la première au début de l’été, l’autre en automne. Plus au nord, le manque de chaleur et le défaut d’ensoleillement font que la maturation des fruits s’en trouve ralentie, parfois inhibée, un phénomène qui n’est en rien l’apanage du figuier, bien d’autres plantes y étant sujettes.
Verte ou violette selon les variétés, la figue est une drôle d’espèce végétale qui semble dénuée de fleurs. Pourtant, elles existent bel et bien, mais se cachent au sein de ce renflement que l’on appelle la figue. Elles tapissent l’intérieur de cet appendice en forme de poire. On peut constater la présence de ces fleurs lorsqu’on coupe en deux une figue non mûre (cf. illustration ci-dessous). Plus tard, ces fleurs donneront naissance aux véritables fruits : les petits grains croquants contenus à foison dans la figue qui n’est en définitive, qu’un gros sac rempli de petits fruits.

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  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 347
  2. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 103
  3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 340
  4. Angelo de Gubernatis, La Mythologie des plantes, tome 2, p. 142
  5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 338-339
  6. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, tome 2, p. 35-36
  7. La figue fait partie avec les dattes, les raisins secs et la jujube des quatre fruits pectoraux.

© Books of Dante – 2014

Le gingembre, le roi des épices

Gingembre

Originaire des Indes orientales où il est parfois appelé stringavera, le gingembre, estimé et prisé depuis au moins trois millénaires, est devenu un ingrédient incontournable pour deux médecines ancestrales, l’ayurvéda et la médecine traditionnelle chinoise. Cette dernière utilise le gingembre pour contrer le refroidissement du ch’i au niveau des voies digestives et pulmonaires, de la tête et des articulations. Lorsque nous aborderons plus loin les propriétés et les usages de l’huile essentielle de gingembre, nous constaterons à quel point ces observations sont pleines de bon sens. Au Tibet, il vient en aide aux convalescents, la médecine ayurvédique le préconise pour soulager les articulations et les muscles douloureux. C’est très certainement pour ces raisons qu’on a vu dans la main de gingembre, noueuse, jaune et aromatique, une panacée à l’instar du ginseng. C’est une plante de l’énergie vitale, aussi bien physique que psychique, elle a une place de choix à côté de la cannelle et du clou de girofle… [En lire davantage ?]

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Le figuier de Barbarie

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(Opuntia ficus indica)

Sans la présence de ce cactus tout autour de la Mer méditerranée, la Côte-d’Azur n’aurait certainement pas l’allure qu’on lui connaît. Car, comme beaucoup de plantes qui peuplent le pourtour méditerranéen, le figuier de Barbarie vient d’ailleurs, comme son nom ne le laisse pas supposer. Lui, un figuier ? Non, non. Il n’a aucun rapport avec le genre Ficus. Et s’il est dit « barbare », c’est parce que la Barbarie désignait autrefois l’Afrique du nord qui n’est en aucun cas sa patrie d’origine mais un de ses nombreux lieux d’accueil.
Les textes antiques (Théophraste, Pline) parlent bien d’une Herba opuntia, l’herbe d’Oponte, une ville grecque, mais à cette époque, le figuier de Barbarie est inconnu des anciens. Ce terme désignait alors le figuier commun (Ficus carica), c’est-à-dire l’arbre donnant des figues et non notre cactus. Pour tout dire, il provient des zones désertiques mexicaines et a été naturalisé à une époque relativement récente. Rapporté à l’époque de Christophe Colomb, le nopal (son nom mexicain) sera décrit pour la première fois en 1535. Puis, un médecin toscan du nom de Mattioli (Matthiole) le désignera sous son nom d’opuntia peu après afin de permettre sa distinction taxinomique d’avec le figuier commun.
Peu à peu, il s’est déplacé au gré des mouvements humains et aviaires. En effet, l’homme, redoutant encore le scorbut, emportait de ses fruits lors de ses déplacements maritimes, tandis que les oiseaux, en en mangeant les figues, ont dispersé ses graines. C’est pourquoi aujourd’hui on ne le trouve non seulement dans le bassin méditerranéen mais également dans d’autres zones du globe (Inde, Sri Lanka, Australie, Nouvelle-Calédonie, Afrique du sud, Réunion, Madagascar…).

Le figuier de Barbarie est constitué d’un agencement de « raquettes », des cladodes en réalité, qui ne sont pas des feuilles mais des tiges aplaties qui assurent la photosynthèse. Elles sont couvertes d’une matière cireuse, la cutine, qui empêche l’évapotranspiration. A intervalles réguliers, ces cladodes portent des aréoles regroupant deux sortes d’épines : certaines sont longues et pointues, d’autres (appelées glochides) sont de minuscules aiguillons recourbés et sont, malgré leur taille, les plus dangereux, car ils peuvent s’enfoncer facilement dans la peau, dont ils sont ensuite très difficiles à extraire. Entre les mois de mai et de juillet, la floraison forme de grosses fleurs aux multiples pétales dont la couleur la plus commune est le jaune, plus rarement le blanc et le rouge. Elles donnent naissance à des fruits en forme de boule allongée, à la couleur variant du jaunâtre au violacé en passant par le rouge. Tout comme les cladodes, les figues de Barbarie sont dotées des mêmes aréoles présentant les deux types de piquants décrits ci-dessus. D’environ 8 cm de longueur, une figue pèse entre 120 et 150 g. Comestible, lorsqu’on l’ouvre en deux, on découvre une pulpe rougeâtre à laquelle se mêlent de nombreuses petites graines, ce qui en rend la dégustation difficile. Traditionnellement, au Mexique, on utilise ces fruits pour confectionner jus, confitures et boissons fermentées. En Afrique du nord, le figuier de Barbarie est cultivé pour approvisionner les marchés, ailleurs il permet de fabriquer des liqueurs, comme le ficodi sicilien. Il se destine à bien d’autres usages parmi lesquels : former des haies impénétrables autour des habitations, des barrières coupe-feu, l’extraction de colorants alimentaires (jaune, violet), etc. Mais, ce qui va maintenant nous intéresser, ce sont ses propriétés thérapeutiques et cosmétiques. Et nous verrons qu’elles sont très loin d’être négligeables.

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Le fruit contient beaucoup de sucres (glucose, lévulose), de la vitamine C, de la pectine ainsi que divers oligo-éléments (cuivre, fer). Très nutritif et astringent, il peut régler des cas de diarrhée et de dysenterie. Cependant, une consommation excessive peut engendrer un phénomène de constipation. Il semblerait que la figue de Barbarie ait une incidence sur les taux de glucose et de cholestérol sanguins qu’elle abaisse. Les fleurs, riches en tanin, mucilage et flavonoïdes, sont elles aussi astringentes et adoucissantes. Elles permettent de soigner diarrhée, irritations intestinales ainsi qu’hémorragies bénignes. Quant aux raquettes, émollientes, elles s’utilisent surtout en usage externe pour venir à bout de douleurs rhumatismales mais également pour faire mûrir les abcès.

Est-ce bien tout ? Pas tout à fait. Depuis quelques années, on voit apparaître en France des produits issus du figuier de Barbarie. L’un d’eux n’est ni plus ni moins que l’huile végétale extraite des graines que contient le fruit. C’est un produit rare et cher (30 € les 30 ml !) dont la puissance dépasse largement celle de l’huile végétale d’argan, c’est dire ! Cette huile végétale, de couleur jaune verdâtre, est essentiellement composée d’oméga 6 (60 %), d’oméga 9 (20 %) et d’acide palmitique (10 %). Elle contient aussi des phytostérols et des tocophérols. Elle est donc assez proche de l’huile végétale de grenadier.
Antiradicalaire, antioxydante, émolliente, régénératrice cutanée, assouplissante, adoucissante, hydratante, nourrissante, elle permet de redonner fermeté et tonicité à la peau. Elle se destine plus particulièrement aux peaux matures, sèches, desquamées, déshydratées… Elle peut donc tout naturellement intervenir en cas de rides et ridules, de crevasses, gerçures, cicatrices et vergetures.
Face à la cherté de ce produit, il est possible de confectionner soi-même un macérât de figue de Barbarie moins onéreux et dont les propriétés, moins puissantes, n’en sont pas moins intéressantes pour couvrir l’ensemble des domaines édictés ci-dessus. Pour cela, il suffit de couper en tranches des figues de Barbarie que l’on place ensuite dans un bocal en verre. Puis on couvre d’huile (de pépins de raisin, par exemple) et on laisse macérer le tout pendant deux à trois semaines avant emploi.

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La fève : entre génération et divination

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Inconnue à l’état sauvage, la fève est de culture fort ancienne. Certains sites néolithiques situés en Espagne, Italie, Suisse, Égypte, Grèce, etc. recèlent des traces d’une fève archaïque. Cette plante résistante au froid est capable de s’adapter à bien des sols, autant de qualités qui lui valurent d’être largement cultivée pour la consommation de sa graine, avant de bizarrement tomber en disgrâce durant l’Antiquité, bien qu’elle y ait été encore cultivée. Comment expliquer cet apparent paradoxe ? A quoi bon semer une plante si celle-ci suscite de la méfiance ? Quelle est, par exemple, cette curieuse croyance qui prête aux Égyptiens de l’Antiquité une animosité vis-à-vis de cette légumineuse ? Ils « ne plantent pas de fèves et s’il en pousse, ils ne les mangent pas. Les prêtres ne supportent même pas de les regarder, étant impures à leurs yeux » nous dit Hérodote au V ème siècle av. J.C. Apparemment, cet historien grec ne savait pas tout. Savait-il que pour les Égyptiens, « le champ de fèves » est l’endroit où les défunts attendent la réincarnation, ce que corrobore la lecture de Gubernatis qui indique que les Égyptiens vouaient un véritable culte à la fève ? Aussi, s’ils ne mangeaient pas de fèves, c’était pour une excellente raison : par peur de manger une âme.
Cette seule « croyance » peut-elle valoir le procès fait à la fève en ce cas ? Nous allons voir que bien des personnalités de l’Antiquité ont eu maille à partir avec elle, à travers, parfois, une apologie de la crainte qui peut aujourd’hui nous laisser pantois. Mais… expliquons.

Par l’intermédiaire de certaines lectures, on apprend que le grand philosophe grec Pythagore préféra la mort plutôt que de traverser un champ de fèves, parce que, dit-on, elles le répugnaient. De plus, il aurait vu en elles quelque chose d’animal, lui qui était végétarien… Piètres excuses, à la vérité. Moins une peur qu’une injonction. Si Pythagore s’interdit de traverser ce champ, c’est parce que « les fèves en tant que symbole des morts et de leur prospérité, appartiennent au groupe des charmes protecteurs. Au sacrifice de printemps, elles représentent le premier don venu de dessous terre, la première offrande des morts aux vivants, le signe de leur fécondité, c’est-à-dire de leur incarnation. Ainsi, nous comprenons l’interdit […] au terme duquel manger des fèves était l’équivalent de manger la tête de ses parents » (1). Aussi, l’attitude de Pythagore n’est-elle pas dictée par la répulsion mais par le respect. Quand il refuse de traverser ce champ de fèves – ce qui lui coûta la mort car poursuivi par ses ennemis -, c’est simplement parce qu’il a peur d’écraser les « âmes des trépassés […] entrés provisoirement dans la vie végétale » (2). Huit siècles plus tard, Diogène Laërce – plus connu pour avoir relaté l’oeuvre des autres que la sienne propre – semble être assuré que Pythagore interdisait les fèves car elles ressemblaient fortement à certaines parties de l’anatomie masculine, les testicules. Cette similitude formelle et le fait que la fève se trouve être le lieu où s’incarne les âmes des ancêtres, à travers des symboliques phalliques et funéraires, auront attribué à la fève une puissance génératrice et oraculaire. De là, on glissera vers un présupposé pouvoir aphrodisiaque de la fève, ainsi que vers des interprétations oniriques douteuses. Cicéron indique que la fève est impure, qu’elle gâte le sang, qu’elle fait enfler le ventre et qu’en excitant la sensualité, elle cause de mauvais rêves. Ce qui a fait dire à d’autres auteurs qu’avoir en rêve la vision de fèves, de lentilles ou de pois était de mauvais augure… Bref, nous verrons que ces deux valeurs – génération et divination – transparaîtront pendant longtemps encore.

Très populaire au temps des Romains de l’Antiquité, la fève s’est incrustée profondément dans le paysage italien mais également au-delà, au Moyen-Âge, durant la Renaissance mais aussi à une époque plus moderne. Comme Pline nous l’explique, la fève, durant l’Antiquité romaine, est employée dans le culte des morts car elle contiendrait l’âme des défunts. Mais ne reprend-il pas là les anciennes croyances chères aux Grecs et, avant eux, aux Egyptiens ? Quoi qu’il en soit, dix-huit siècles après Pline, en Italie, on avait coutume de manger des fèves le jour des morts.
Cependant, avant de poursuivre, d’autres éléments antiques s’imposent. Pour élire les magistrats grecs, on faisait appel à des fèves noires et blanches. Ces dernières faisaient que tel ou tel magistrat était désigné par l’ancestrale sagesse. D’autant plus curieux que, beaucoup plus tard, la fève noire apparaît comme celle qui approuve, la blanche comme celle qui rejette, ce que contredit le dictionnaire de Pierre Canavaggio : « pour connaître la solution d’un problème dont la réponse se traduit par un oui ou par un non, on met en vrac dans un vase des fèves noires et des fèves blanches. Après avoir secoué le vase autant qu’il le faut pour bien les mélanger, on retire les fèves une à une, à l’aveuglette. Si la dernière est blanche, la réponse au problème est oui » (3). On retrouve cette dualité de la fève noire et de la fève blanche au XIX ème siècle en Italie ainsi qu’en Russie. En début d’année, un gâteau dans lequel on place une fève de chaque couleur est confectionné. La noire représente le roi, la blanche la reine. Si un homme tire la noire et une femme la blanche, c’est un signe qui les prédestine à s’unir. Symbolique conjugale qui rappelle assez la réputation aphrodisiaque de la fève, ce que corrobore cette autre coutume : une jeune mariée tirant la fève en début d’année serait assurée d’avoir un enfant mâle à venir. La fève est donc impliquée dans le mariage et la conception. Par ailleurs, n’y a-t-il pas une ressemblance frappante entre la forme d’une fève et celle d’un embryon, comme l’indiquait Eugène Canseliet et, avant lui, Jamblique au IV ème siècle ap. J.C. ?

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A travers l’ensemble de ces anecdotes, il faut voir un très ancien héritage venu de la Rome antique, les Saturnales. Il s’agissait de fêtes dédiées à Saturne durant le mois de décembre, à proximité de Sol Invectus. A ces occasions, un « roi » était désigné par tirage au sort grâce à une fève. Ce dernier pouvait agir en « roi » à sa guise pendant trente jours puis, à l’issue, « devait se couper la gorge sur l’autel du dieu qu’il venait d’incarner ». Ce que nous nommons épiphanie n’est qu’un très lointain souvenir de ces Saturnales romaines. Aujourd’hui, cela ne se clôture plus par une mise à mort, mais c’est l’occasion d’un moment de convivialité comme ça l’était déjà au Moyen-Âge, où le « roi » de cette journée était souvent tourné en dérision et brocardé. Bien que traditionnellement associée au début de l’année, cette pratique que l’on connaît à travers l’épiphanie, n’a pas toujours été cantonnée à un seul créneau temporel. Par exemple, au Moyen-Âge et même plus tard, on confectionnait de tels gâteaux lorsqu’on souhaitait donner aux repas une « gaieté bruyante ». De même, les femmes qui venaient juste d’accoucher offraient fréquemment ce type de gâteaux.
On voit à travers ces exemples que l’antique soit-disant répulsion a été dépassée. L’impact qu’aura eu la fève au Moyen-Âge y est sans doute pour beaucoup. Inscrite au Capitulaire de Villis sous le nom de faba major, la fève, ainsi que l’ensemble des légumes secs, était largement usitée, bouillie ou en farine que l’on mêlait à la pâte à pain. Pour des milliers de paysans médiévaux, la fève qui s’accommode de tout, a représenté un précieux aliment de base.
Elle est mentionnée par Hildegarde de Bingen au XII ème siècle puis dans le Mesnagier de Paris. Ce sont là deux preuves comme quoi la fève avait une fonction alimentaire mais aussi médicinale, laquelle dernière perdurera jusqu’à la Renaissance. Celle que Lémery appelait theca fabarum était employée contre les lithiases urinaires et biliaires, mais aussi contre les coliques néphrétiques. Malgré tout, les opinions anciennes à son sujet surent rester vivaces, puisque dans certains couvents de femmes, la fève était proscrite, comme cela fut le cas de la roquette, soupçonnée d’échauffer les sens. Les moines, bien que la consommant, accompagnaient la cuisson des fèves de prières dont le but était d’éliminer toute influence néfaste.

Depuis longtemps supplantée par la pomme de terre, à peine a-t-on, dans les siècles suivants, alloué à la fève le statut de plante fourragère. Cette plante annuelle de 80 cm de hauteur, aux fleurs blanches veinées de violet, forme à maturité de longues gousses vertes et épaisses, contenant de grosses graines plates en forme de rein.

Fève_fleurs

La fève contient de nombreuses vitamines (A, B, C), des oligo-éléments et sels minéraux (fer, cuivre, phosphore, magnésium, calcium, potassium…), des protides, des glucides, des acides aminés. D’un point de vue alimentaire, il est aujourd’hui prouvé que la consommation de légumineuses (lentilles, pois cassés, fèves, pois chiches, haricots secs) et d’une céréale permet d’apporter un très bon équilibre des acides aminés, non synthétisés par l’organisme. On retrouve ce « mariage » dans le couscous, par exemple. Sa cuisson, lorsqu’elle est sèche, nécessite de respecter un certain protocole afin d’en tirer le meilleur parti : on trempe d’abord les fèves sèches dans de l’eau tiède toute une nuit, puis on les décortique de leur tégument. On les place dans de l’eau froide non calcaire et non salée. On porte à ébullition puis on cuit à feu doux pendant 1h30 à 2h00. Lorsqu’elles sont fraîches, les fèves peuvent être dégustées crues. Cependant, attention, une trop grande consommation de fèves crues peut mener au favisme, une forme d’anémie.

Bien que peu employée en phytothérapie, la fève détient tout de même quelques propriétés selon qu’on utilise la graine ou les fleurs. La première est hypocholestérolémiante, antioxydante, régulatrice du système nerveux, adoucissante, résolutive, astringente légère et favorisante du transit. Quant à la seconde, elle est surtout diurétique et sédative des voies urinaires (colique néphrétique et hépatique, infection urinaire, goutte). En médecine populaire, on utilisait parfois de la farine de fève mêlée à du vinaigre pour faire cicatriser les ulcères, ainsi que de la cendre de gousse et de feuilles contre l’albuminurie.


  1. Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, p. 438
  2. La mythologie des plantes, Angelo de Gubernatis, Tome 2, p. 134
  3. Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, Pierre Canavaggio, p. 99

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La grenade, un cadeau des dieux

Dès l’origine, aux temps préhistoriques semblerait-il, la grenade, venue d’on ne sait trop où, aura égrainé (^^) tout autour de la vaste région qui borde la mer Méditerranée, et même au-delà. A son sujet, on trouve des traces écrites dans certains documents sanskrits, à travers des inscriptions hiéroglyphiques, dans la Bible même (Cantique des cantiques). C’est dire sa sphère d’influence dans le temps et l’espace !

Pièce_de_monnaie_grenade

Certains passages homériques nous la décrivent comme la fameuse « pomme de discorde » de la guerre de Troie (quand on sait véritablement ses pouvoirs, elle est bien plus pomme de concorde, bien que discordia et concordia se tiennent assez fréquemment la main…). Souvent, on présente les deux fruits, indistinctement. Il en va de même lorsque le fruit du jardin des Hespérides est évoqué, et pour lequel on se perd en conjectures à son sujet : certains voient Eve offrir une grenade à Adam, d’autre une pomme ou un coing. Si on trouve la grenade dans bon nombre de civilisations, il semblerait qu’elle ait tout particulièrement eu une incidence majeure en Grèce antique, car nombreuses sont les divinités – et pas des moindres – pour lesquelles la grenade demeure un attribut. Petit tout d’horizon ?
En raison de ses très nombreuses graines, de la rotondité de sa forme et de la couleur de sa pulpe, elle a été associée à Aphrodite. La grenade, en relation avec le sang, a valeur génésique. Incarnant l’amour et la fécondité, on dit de la grenade qu’elle aurait été plantée par la main d’Aphrodite sur l’île de Chypre.
Si la grenade engendre, elle dénombre également, à l’image de ses multiples graines symbolisant la richesse. En Asie mineure, « la jeune mariée jette à terre une grenade ; elle aura autant d’enfant que l’on verra de graines sortir de la grenade frappée au sol » (1). C’est là une pratique assez similaire à celle qui consiste à jeter une pomme dans la rue pour voir qui la ramasse (Sicile).
Cette grenade, qui a partie liée avec la séduction, la tentation et la génération, s’est illustrée à travers d’autres légendes mythologiques, comme le relate Angelo de Gubernatis dans sa Mythologie des plantes (2) : « Un homme ayant perdu sa première épouse, devint amoureux de sa fille Side (mot qui signifie grenade) ; pour échapper à la persécution, la jeune fille se tue ; les Dieux ont pitié d’elle et la transforment en grenadier. » C’est là un conte mythologique peu éloigné en substance de celui de Myrrha, la jeune fille changée en arbre à myrrhe.
On trouve aussi la grenade liée à Héra et à Dionysos, mais c’est en relation avec la fille de Déméter, Perséphone, que la grenade reste la plus connue. Perséphone, séduite par Hadès, qui lui fit manger un grain de grenade (parfois six, ou une grenade entière), fut donc condamnée à passer un tiers de l’année aux enfers, le reste du temps auprès des Immortels. Ici, le grain symbolise la tentation à laquelle l’homme doit résister ; ne pas céder face à l’insistance et faire donc preuve de force. Cependant, grâce à ses allers-retours entre les Enfers et les hautes sphères, le mythe de Perséphone semble vouloir dire bien plus que cela, « puisque sa remontée vers la surface de la terre signifie le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité » (3). Triste ironie que le sort réservé à Perséphone car la tentation lui vaudra de devenir stérile. Celle qui fut une « jeune fille » (Korê), ne saurait donc devenir «mère » (Déméter). Malgré tout, « la parcelle de feu chthonien que Perséphone vole pour le profit des hommes » fait d’elle une figure prométhéenne.

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Aux environs du VI ème siècle av. J.C., le grenadier, déjà solidement implanté dans l’empire romain, y fait figure d’unité, d’amitié et de démocratie. L’aspect nuptial de cette plante n’est pas oublié, puisque les jeunes mariés portent des couronnes de branches de grenadier, ici patronné par Junon. Cela n’est pas sans évoquer des couronnes toutes similaires portées par les hiérophantes, les prêtres de Déméter ; alors, la grenade était interdite aux initiés, car « elle porte en elle la faculté de faire descendre les âmes dans la chair » (4).
Plus prosaïque, Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, fera cas du grenadier, en particulier des boutons floraux de ce petit arbre, comme remède ophtalmique. Écoutons ce qu’il dit à son sujet (même s’il y a de fortes chances pour qu’il ait piqué ça à Dioscoride ^^) : « Si, après avoir défait tous les liens de sa ceinture et de sa chaussure et même retiré son anneau, on cueille un bouton avec deux doigts de la main gauche, le pouce et le quatrième, si on le fait passer devant les yeux en les touchant légèrement et qu’on le jette dans la bouche et l’avale sans le toucher des dents, on éprouvera de l’année, dit-on, aucune faiblesse de la vue » (5). Les liens se devaient d’être dénoués, sous peine d’empêcher toute communication entre la personne qui cueille la fleur et la divinité attribuée à la plante.

Les grandes religions monothéistes se seront aussi accaparées la grenade. Dans l’iconographie chrétienne, elle représente l’amour divin. Son jus est associé au sang ayant jailli des blessures du Christ (c’est pourquoi le grenadier est parfois regardé comme funeste, à l’instar du cornouiller et du cerisier), tandis que ses graines serrées les unes contre les autres figurent la communauté des chrétiens réunis au sein d’un même ensemble. Pour l’Islam, ces graines représentent les larmes du Prophète ; leur multitude renvoie à la création dans toute son abondance.

Au Moyen-Âge, la grenade devient symbole de la Vierge. Comme tant d’autres plantes (lis, rose…), la grenade a été cooptée. Elle apparaît très souvent dans les ornements liturgiques, sur les tapisseries, dans les marges des manuscrits, etc.

Tacuinum sanitatis_récolte_grenades

En Chine, la grenade, comme l’ensemble des fruits comportant beaucoup de graines, est le signe d’une postérité nombreuse. Lorsqu’elle est éclatée, elle symbolise la vulve et l’expression des souhaits, idées que l’on retrouve en Inde, au Vietnam, au Gabon…

Le grenadier, dont nous venons de montrer l’aspect cultuel et sacré, est aussi une espèce ornementale et alimentaire, mais également médicinale. Déjà, les hippocratiques mentionnaient son emploi pour soigner les plaies. Comme nous le prouve une grenade découverte dans la tombe d’un dignitaire de l’époque de Ramsès IV, la grenade, déjà connue des Égyptiens, était matière médicale. En effet, ils se servaient de l’écorce des racines de grenadier comme vermifuge contre le ver solitaire ou ténia (ténifuge, donc !), ce qu’elle est toujours, du reste. Au XX ème siècle, le docteur Jean Valnet en faisait encore l’usage pour des raisons identiques. Mais eu égard à la toxicité de ce végétal, on prendra soin d’éviter l’auto-médication sauvage, d’autant plus malaisée que le grenadier n’est pas inscrit sur la liste des plantes en vente libre en France (et d’ici à déterrer un grenadier pour en écorcer les racines, on peut toujours courir…).
On a donc utilisé cette écorce, mais aussi celle des jeunes rameaux, les feuilles, les fleurs, la pulpe du fruit… pour des maux aussi divers que les ulcères, la diarrhée, la dysenterie, les affections des voies urinaires, les inflammations oculaires (tiens donc !), etc. Puis, on a peu à peu délaissé l’écorce des racines qui, comme celle du tronc et du fruit, contient du tanin et un certain nombre d’alcaloïdes dont la toxicité a été depuis établie. Par exemple, à hautes doses, on observe une paralysie semblable à celle provoquée par le curare ainsi qu’un effet cardiotonique rappelant une décharge d’adrénaline.
Bien mieux, il est préférable de présenter ici les dernières découvertes à son sujet, car la grenade est depuis quelques années sous les feux de la rampe. Ce qui nous occupe aujourd’hui, c’est le fruit, ses graines et sa peau. On a découvert qu’ils contiennent de puissantes substances antioxydantes : des anthocyanosides et de la punicalagine. Des tests effectués sur des pathologies cancéreuses d’origine hormonale ont montré que certains processus favorisant les métastases étaient inhibés (cf. David Khayat, Prévenir le cancer…).

Grenades

La méthode d’extraction dite au « Co2 supercritique » a permis de tirer profit d’une huile végétale contenue dans les graines du grenadier. Ce procédé a été préféré à celui de l’expression à froid qui n’autorise qu’un modeste rendement. Cette huile végétale contient des substances rares : de la vitamine E (antioxydante), des phytostérols (cicatrisants, régénérateurs cutanés, anti-inflammatoires), de l’acide alpha punicique ou oméga 5, un anti-inflammatoire très puissant employé dans des cas de cancers du pancréas

Ce petit arbre de 2 à 5 m de hauteur est cultivé sur le pourtour méditerranéen depuis des milliers d’années. Ses feuilles ovales et luisantes contrastent avec l’écarlate d’une fleur dénuée d’odeur et de nectar. A maturité, les fruits – dont on a tiré le célèbre sirop de grenadine – deviennent rougeâtres et gros comme une orange. Quant à l’écorce du grenadier, elle a servi autrefois dans la fabrication d’encre. Elle procure une matière tinctoriales noire qu’on a employé pour « mordre » la laine, c’est-à-dire la teinter (elle est mentionnée comme telle dans le papyrus W de Leyde).


  1. Angelo de Gubernatis, Mythologie des plantes, Tome 2, p. 168
  2. Ibid. p. 167
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 485
  4. Ibid. p. 485
  5. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 143

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La maniguette ou graine de paradis

Maniguette

(Aframomum angustifolium)

Description et composition

Celle qu’on a durant longtemps surnommée graine de paradis ou poivre de Guinée se trouve être une grande plante africaine appartenant à la famille du gingembre et de la cardamome. Cela suffit-il pour désigner la maniguette comme une plante « explosive » de par le caractère piquant de ses deux cousins ? Pas vraiment, à proprement parler. Elle se distingue d’eux, elle est plus proche du poivre noir (Piper nigrum) dans bien des aspects. D’un point de vue moléculaire tout d’abord. Rares sont les huiles essentielles à contenir autant de béta-caryophyllène, une molécule à l’efficace propriété anti-inflammatoire. De l’ordre de 20 %, alors qu’on la trouve dans des proportions bien plus modestes dans quantité d’autres huiles essentielles. L’autre chose qui saute aux yeux lorsqu’on décortique, comme moi, les chromatographies en phase gazeuse, c’est l’extraordinaire prédominance d’une autre molécule, le béta-pinène. Cette dernière est encore plus courante que la précédente, et elle est très souvent associée à sa frangine, l’alpha-pinène, dans un très grand nombre d’huiles essentielles. Bref, dans le cas de la maniguette, on trouve le béta-pinène à hauteur de 45 %. Cela fait que seulement deux molécules représentent les 2/3 de la composition de cette huile essentielle, qui réussit le tour de force de combiner en elle-même ces deux molécules qui restent anecdotiques chez bien des huiles essentielles. Sauf quelques unes, le poivre pour le béta-caryophyllène, comme nous l’avons dit, et le sapin baumier (Abies balsamea) et le pin de Patagonie (Pinus ponderosa) pour le béta-pinène. On a longtemps cru que les monoterpènes, comme l’est le béta-pinène, n’étaient que des « substances de remplissage », mais ces molécules n’en sont pas moins dénuées de pouvoir.

Bon. Et alors ? Elle bat un record, et après ? Eh bien, nous pouvons clairement indiquer que l’huile essentielle de maniguette est une sorte de « mix » entre l’huile essentielle de poivre noir et celles de sapin baumier et de pin de Patagonie. Elle, africaine, condense une partie d’Asie et d’Amérique. Aussi, elle affiche des propriétés thérapeutiques propres à toutes ces huiles essentielles. Compte tenu du fait que la littérature portant sur la maniguette est plus que mince, cela va donc nous permettre d’émettre raisonnablement quelques informations à son sujet, bien plus substantielles que les maigres et prudents entrefilets disponibles et dispersés çà et là.

Liquide, fluide et mobile, cette huile essentielle est le plus souvent de couleur jaune pâle. Son odeur douce, légèrement fruitée et sucrée, est rehaussée par une touche poivrée. Ce sont ses feuilles que l’on distille à la vapeur d’eau.

Maniguette_fine_fleur

Propriétés thérapeutiques

  • Positivante
  • Tonique et stimulante générale
  • Anti-oxydante
  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne, antiseptique atmosphérique
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorante
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Stimulante digestive
  • Aphrodisiaque
  • Relaxante, calmante, apaisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles respiratoires + ORL : rhinite, bronchite, sinusite, « coup de froid »
  • Troubles veineux et lymphatiques : varices, jambes lourdes, hémorroïdes (?)
  • Troubles cutanés : irritations et éruptions cutanées, candidoses
  • Troubles du sommeil, endormissement difficile, terreur nocturne, cauchemar
  • Crampes musculaires
  • Asthénie, déprime, dépression, anxiété, angoisse, peur, agitation, stress, nervosité, blocage du plexus solaire

Huile essentielle de la détente, de la relaxation et de l’intériorisation, la maniguette s’adresse aux tempéraments bilieux. Associée à l’élément air (selon moi), elle se destine donc plus particulièrement aux signes de la Balance, des Gémeaux et du Verseau.

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Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée
  • Voie orale
  • Olfaction
  • Diffusion atmosphérique

Contre-indications

  • Je n’en vois pas pour le moment. Je me dois simplement de rapporter le consensus selon lequel les huiles essentielles sont contre-indiquées durant la grossesse, en particulier les trois premiers mois. L’huile essentielle de maniguette n’échappe pas à cette « règle » qui n’en est pas une, mais simplement un principe de précaution.
  • Il existe une autre huile essentielle de maniguette (Aframomum melegueta) dont on distille les graines. Il s’agit là d’un tout autre produit.

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