Enquête : les herbes de la Saint-Jean

On dit des herbes qu’elles étaient très souvent sacrées, particulièrement grâce à leurs propriétés curatives qui auraient été découvertes par les dieux. Ainsi, rendre hommage aux plantes fut-il un bon moyen de reconnaître aux divinités leurs grandeurs. Si pour les Égyptiens antiques le blé poussait du corps d’Osiris, cela ne doit rien au hasard, ce dieu égyptien étant considéré comme l’inventeur de l’agriculture. Ainsi, les plantes, par leurs caractères sacrés purent-elles établir une liaison entre les dieux, les hommes et elles-mêmes.

QU’EST-CE QU’UNE HERBE ?

Que se cache-t-il sous le vocable d’herbe ? C’est un mot quelque peu fourre-tout qui, à lui seul, dit bien peu de chose, raison pour laquelle on l’a très souvent augmenté de divers supplétifs. Pour s’en convaincre, il suffit de s’en référer à l’index des noms français savants et populaires du monumental ouvrage de Paul-Victor Fournier (Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France). Aux pages 1018-1020, ce ne sont pas moins de 269 plantes qui sont listées. Y lira-t-on « herbe aux jointures » ou « herbe aux sept chemises » qu’on pourra sourciller un brin, alors que d’autres locutions (« herbe aux teigneux », « herbe aux verrues », etc.) sont encore bien connues de nos jours.
Ce qui rend difficile l’identification d’une plante à travers de telles dénominations, c’est qu’un même nom peut être attribué à plusieurs plantes différentes. C’est ainsi le cas de l’hysope, de la sauge et de la verveine (toutes trois officinales) qui répondent au substantif d’herbe sacrée ! Et il en va de même pour les herbes de la Saint-Jean dont on dit communément qu’elles sont au nombre de sept (millepertuis, armoise, sauge, joubarbe, achillée, marguerite et lierre – sans qu’on sache s’il s’agit du terrestre ou du grimpant). Si Paul-Victor Fournier s’accorde pour dire qu’achillée, armoise, marguerite, millepertuis et lierre portent bien le populaire nom d’herbe de la Saint-Jean, il ne dit rien de tel pour les deux autres. En revanche, il place dans le groupe des herbes de la Saint-Jean certaines plantes qui ne figurent pas dans le fameux groupe des sept. C’est le cas de la coronille bigarrée (Coronilla varia) et de l’orpin reprise (Sedum telephium). Il y aurait donc bien plus que sept herbes de la Saint-Jean. Tentons de savoir pourquoi.

Millepertuis

LINNÉ S’EN MÊLE

Si la liste d’herbes à mille maux/mots de Paul-Victor Fournier est conséquente, elle est loin d’être exhaustive, loin s’en faut. Aujourd’hui, ces appellations sont bien moins employées, on se réfère davantage au nom commun français, mieux, au nom botanique en latin, méthode initiée par Linné au XVIII ème siècle. Le latin scientifique aurait-il fait perdre son charme aux appellations vernaculaires qu’on ne les emploie plus guère aujourd’hui ? Le siècle des Lumières de Linné chercha-t-il par là un moyen de conjurer l’obscurantisme lié à des noms aussi étranges que saugrenus, noms vernaculaires qui changent d’un pays à l’autre, pis, d’une région à l’autre ?
Ainsi donc, la désignation « herbe de ceci » ou « herbe de cela » ne rend pas forcément simple la distinction des plantes dont on parle. Ainsi, les herbes de la Saint-Jean sont-elles légion. Tout comme il existe différentes armoises (parfois appelée artémise, ce qui entretient une confusion avec l’absinthe), on dénombre plusieurs espèces de millepertuis, les mots armoise et millepertuis devant être entendus comme génériques.
Bien plus, un auteur du XVI ème siècle, Jean II Bauhin, s’est employé à rédiger un petit opuscule qui regroupe l’ensemble des herbes dites de Saint-Jean de son époque. Il en compte pas moins de 60, parmi lesquelles on retrouve la sauge, le millepertuis et l’armoise, mais également d’autres telles que le chiendent, la bardane et la verveine officinale.
On ne peut donc restreindre cette liste à sept plantes, les sources diffèrent quant au nombre et à l’identité des dites plantes. Si mes comptes sont bons, plus d’une douzaine de plantes évoquées ici répondent au nom d’herbe de la Saint-Jean.

Achillée

TOUTES PLANTES DE SAINT-JEAN MAIS TOUTES DISSEMBLABLES

En effet. Ce qu’elles possèdent en commun, c’est d’avoir été attribuées à Saint-Jean Baptiste, dont la fête se situe le 24 juin, c’est-à-dire peu ou prou à proximité temporelle du solstice d’été. Chez nombre de plantes listées ici-même, l’apogée de la floraison se situe justement à cette période. Le solstice d’été est également nommé porte solsticiale descendante, puisque c’est à ce moment de l’année que s’amorce la descente vers l’obscurité ; le solstice marquant, quant à lui, l’apogée de la course du soleil qui est alors à son zénith. Ainsi donc a-t-on fait de cette date (liée à la Saint-Jean) la fête du soleil. Ces plantes représentent donc l’ « énergie solaire condensée et manifestée […]. Elles captent les forces ignées de la terre et reçoivent l’énergie solaire. Elles accumulent cette puissance. D’où leurs propriétés guérisseuses ou vénéneuses » (1). Et, ici, pas de dualisme entre bien et mal, seul l’emploi intentionnel ou pas fait qu’elles sont bénéfiques ou pas. Sans compter que certaines sont dédiées à des divinités (Artémis, Zeus, etc.) dont l’ambivalence ne fait pas de doute.
« Si les plantes ont des vertus médicinales, c’est qu’elles sont elles-mêmes des dons du ciel et les racines de la vie. On les invoque comme des divinités, comme si chacune d’entre-elles était l’émanation particulière d’une divinité » (2). Mais, n’y a-t-il pas un glissement de sens à travers l’attribution de toutes ces plantes à Jean le Baptiste qu’on invoque contre épidémies, épilepsie, spasmes et convulsions ? Qu’on rapporte, selon une légende, que Saint-Jean Baptiste utilisa couronne et ceinture faites d’armoise lorsqu’il était dans le désert, ne signifie en aucun cas qu’il ait employé également les autres plantes. Ne faut-il pas voir là une volonté de christianisation d’un rite païen plus ancien, qui s’illustre à travers une pratique qui a toujours cours aujourd’hui, les feux de la Saint-Jean ? Avant d’en arriver là, évoquons, pour quelques-unes des plantes de la Saint-Jean quelques traits anecdotiques.

TRIUMVIRAT SACRÉ

« Le millepertuis, que les Anciens considéraient comme une plante douée du pouvoir de chasser les démons, s’appelle aussi chasse-diable, herbe de la Saint-Jean [ndr : depuis au moins le XIV ème siècle], et la tradition veut d’ailleurs que la cueillette s’effectue le 24 juin à midi » (3).

De l’armoise, « on croyait que la plante avait toute sa vertu au solstice d’été […]. On attribuait surtout de grandes vertus antiépileptiques aux fragments de vielles racines noircis […] que l’on cherchait sous les souches d’armoise à la veille de la Saint-Jean » (4). Rappelons au passage que Jean le Baptiste était patron des épileptiques.

« La sauge était considérée comme une plante sacrée par les Grecs, et il était d’usage d’en offrir aux dieux afin de les disposer favorablement à l’égard des sollicitations » (5). Mais il est possible de penser que le rituel de la fête du soleil recherchait les mêmes effets en vertu des différentes autres plantes que l’on jetait dans le foyer. Cela s’illustre à travers l’emploi que l’on peut faire encore aujourd’hui de l’oliban et du tabac, entre autres pourvoyeurs de prières.

Sauge

Quant à l’oracle sentimental qu’est la margarita, la barbe de Jupiter censée écarter la foudre ou les sourcils de Vénus (c’est ainsi que l’on nomme l’achillée depuis le VI ème siècle au moins), quand bien même on les désigne toutes comme herbes de Saint-Jean, il est difficile de les lier au baptiste, cousin de Jésus. Ceci étant dit, cela ne veut pas dire qu’on ne les employa pas lors du rituel païen solsticial (puis christianisé) selon les mêmes raisons évoquées plus haut. Procéder à un rituel de la Saint-Jean, c’est faire preuve de dévotion et d’abandon. La magie s’entremêle aux vertus curatives de plantes qu’on connaît plus ou moins empiriquement, le tout sur fond d’appel aux divinités. Devant de telles manifestations, à grand renfort de brasiers, il n’est pas étonnant que ces pratiques aient été fustigées, car diabolisées, par l’Aigle de Meaux au XVII ème siècle, par exemple. Malgré toutes ces réprobations, la pratique consistant à « jeter des herbes par-dessus le feu, en cueillir le midi, ou à jeun, en porter sur soi » (6) ne cessa pas, bien au contraire, elle redoubla, ce qui amena l’évêque d’Amiens à ordonner en 1656 que ces feux soient désormais embrasés par des dignitaires ecclésiastiques. Cependant, malgré cet encadrement du rite par l’Église, ces pratiques liées au feu ne furent pas abandonnées ni même celles consistant à se rendre aux sources miraculeuses durant la nuit de la Saint-Jean.

feu

SURVIVANCE

Frappés d’anathème, inféodés aux pressions religieuses ou autres, ici comme ailleurs, les rites s’adaptent. C’est cela qui a permis la survivance de ce rite si particulier. Et c’est très bien. C’est ce qui rend ce type de manifestations si vivaces alors qu’ils seraient condamnées à la déshérence et à l’oubli si on souhaitait les reproduire à l’identique, à l’infini.
Aujourd’hui, pour peu qu’on se renseigne, de la Normandie à l’Alsace, de la Belgique au Roussillon en passant par la Bretagne, chaque année, les plantes de la Saint-Jean crépitent encore dans le feu des brasiers. Et, si l’on est attentif, peut-être surprendra-t-on l’esprit de Déméter…


PROLOGOMENON

En finalité, toute plante est (ou peut être) une herbe de la Saint-Jean. Si vous vous êtes renseignés sur ses multiples propriétés. Que vous la jetiez dans un feu, ou dans un ruisseau ou ailleurs.
Parce que, pour que cette pensée soit vivace, il ne faut simplement pas s’arrêter à ce que de grands chantres ont dit par le passé. Soit, il est bon de prendre connaissance de leurs paroles si désuètes qu’elles puissent par(être). Mais j’abhorre l’immobilisme de la pensée, je ne suis pas un natif des Verseaux pour rien !
C’est pour cela, très cher lecteur, que je t’invite à penser par toi-même, de la même façon que je pense par moi-même. S’il y a eu de grands pontes avant toi, moi et les autres, qui nous dit que nous ne contenons pas en nous-mêmes certaines parcelles de vérité ?

Mon livre sur les feux et les herbes de la saint-Jean ! :)


  1. Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, p. 764
  2. Ibid. p. 764
  3. La pharmacie du bon dieu, Fabrice Bardeau, p. 182-183
  4. Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Paul-Victor Fournier, p. 105
  5. La pharmacie du bon dieu, Fabrice Bardeau, p. 261
  6. Une histoire des médecines populaires, Herbes, magies, prières, Yvan Brohard & Jean-François Leblond, p. 24-25

© Books of Dante – 2013

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Les lianes européennes

Quand on dit « liane », on n’associe pas d’emblée le territoire européen à ce mot qui évoque davantage les luxuriantes canopées équatoriales telles que l’Amazonie par exemple.

Or, en Europe, nous avons bien nos lianes endémiques. Oh, soit, elles n’ont ni la taille, ni le charisme, ni les couleurs éclatantes de certaines de leurs consoeurs tropicales, sans doute que leur caractère discret sinon commun les rend banales à beaucoup.

Sans confiner à l’exhaustivité, seront ici présentées brièvement quatre de ces lianes européennes sauvages.

La caractéristique première d’une liane est qu’elle a besoin d’un support, d’un tuteur afin de s’épanouir pleinement. Cela peut être autant un vieux grillage qu’un pan de mur, qu’un autre végétal comme un arbre, par exemple. Ces grimpeuses n’ont pas seulement besoin d’un support mais également des moyens leurs permettant de s’y agripper. Aussi, vrilles et crampons sont-ils des outils que ces plantes mettent en œuvre afin d’adhérer au mieux à leur support et, en cela, les moindres aspérités, les moindres anfractuosités sont exploitées, ce qui montre bien à l’évidence que ces plantes ont l’ « intelligence » de s’y adapter.

Ainsi la bryone (Bryonia dioïca), le houblon (Humulus lupulus) et la clématite (Clematis vitalba) développent-ils des vrilles spiralées qui s’enroulent et s’entortillent autour des tiges d’autres végétaux, formant ainsi de graciles linéaments. Le lierre (Hedera helix), quant à lui, s’arme de crampons qui jouent peu ou prou le rôle de pitons d’escalade.

Note : si ces deux dernières plantes sont très fréquentes en France, les deux autres sont plus localisées.

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1. « Plante toxique et dangereuse, la bryone n’est pas à conseiller dans la pratique domestique ». Ainsi s’exprimait Paul-Victor Fournier dans les années 1940. Même si avant lui, Cazin (XIX ème siècle) et Leclerc (XX ème siècle) nuancèrent davantage les propos en ce qui concerne cette plante dont les tiges souples de 2 à 4 m de longueur laissent difficilement imaginer que c’est une racine grosse comme le bras qui les produit, une racine si volumineuse à dire vrai que nombreux furent les faussaires à les tailler pour en faire de vraies fausses racines de mandragore.

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2. Tout comme la précédente, la clématite est vénéneuse et doit être employée avec de grandes précautions. Son nom latin (vitalba) signifie « vigne blanche », ce qui la rapproche encore davantage de la bryone qui porte elle aussi un tel surnom. La racine grec klêma présente dans son nom rend bien compte de son statut de liane puisque cela signifie « sarment », « bois flexible », d’autant que ses tiges peuvent atteindre la prodigieuse longueur de 20 m !Ses petites fleurs blanchâtres à quatre sépales sont inodores. Elles donnent naissance à des « boules » cotonneuses qui forment en réalité les fruits, des aigrettes plumeuses, que l’on désigne communément sous le nom de barbe de vieil homme ou cheveux de la vierge…Irritante, vésicante, rubéfiante et détersive, la clématite trouva, au Moyen-Âge, un bien curieux emploi : les mendiants s’en badigeonnaient les bras, « il en résultait des plaies semblables à des ulcères », nous indique le docteur Valnet, d’où le nom d’herbe aux gueux parfois donné à la clématite.

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3. Bien connu des amateurs de bières, le houblon n’en est pas moins une plante dont le bagage thérapeutique est intéressant même s’il est vrai qu’il est beaucoup moins présent dans les herboristeries familiales que peuvent l’être la menthe ou le thym.Ses tiges grimpantes atteignent communément 5 à 6 m mais parfois beaucoup plus. Elles ont la particularité de s’enrouler de façon sinistrogyre, c’est-à-dire de gauche à droite. Les fleurs femelles forment les fameux cônes de houblon dont on garnit parfois encore des oreillers afin d’aider à l’endormissement et au sommeil.

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4. Quatrième et dernière liane de notre quadrige, le lierre camoufle par la luxuriance de son feuillage une floraison discrète laquelle forme tardivement des baies noirâtres et pruineuses. Cette plante, si commune sous nos latitudes, partage, avec le trio qui le précède, une toxicité qui ne doit pas être ignorée. Peu utilisé en herboristerie, le lierre grimpant est une espèce végétale à visée thérapeutique dont l’usage doit s’entourer de précautions. Que les oiseaux picorent à peine ses baies fournit déjà un indice sur la nature indigeste qui leur est propre…

© Texte & images : Books of Dante – 2013