La rue, herbe de grâce

Rue_fleurs

Synonymes : rue fétide, rue puante, rue des jardins, rue domestique, rue officinale, herbe à la roue, herbe de grâce

Les origines étymologiques de la rue semblent constituer un insondable mystère. Les tentatives d’explication vont bon train. Exposons quelles sont les principales. Cette plante aux nombreux synonymes vernaculaires se fait aussi appeler péganion en référence à la manière dont les Anciens (Théophraste, Dioscoride, Galien) la désignaient : pêganon. Plutarque en donne la raison : « on prétend que la rue a reçu son nom d’après la propriété qui la caractérise : elle coagule (pêgnusi) le sperme et le sèche par sa chaleur ». Mais, en grec, on la nomme aussi rutê, latinisé en ruta, une graphie que l’on rencontre presque intégralement dans le Capitulaire de Villis (Rutam), chez Hildegarde (Rutha), et tel quel chez Macer Floridus. C’est ce nom latin de Ruta qui aura été retenu par Linné en 1753. On la surnomme parfois « herbe à la roue », sans doute par mauvaise interprétation et confusion entre rota et ruta, un mot que le docteur Henri Leclerc explique par le verbe grec signifiant « couler », possiblement en relation avec ses vertus emménagogues.

Difficile d’affirmer qu’on n’a pas tari d’éloges au sujet de la rue. Durant l’Antiquité gréco-romaine, nul doute qu’il s’agit là d’une panacée largement cultivée (Théophraste, Dioscoride, Galien, Columelle, Plutarque, Pline).
Selon Pline, c’est Mithridate IV qui en aurait découvert les propriétés et répandu l’usage. En effet, il persiste cette légende selon laquelle la belette qui veut s’affranchir des effets du venin de la vipère mange neuf jours durant des feuilles de rue (quand elle ne se roule pas sur une touffe de plantain). De cette observation, Mithridate se serait inspiré pour élaborer sa célèbre thériaque (deux noix, deux figues sèches, vingt feuilles de rue, le tout broyé et additionné d’un grain de sel, à prendre chaque matin ; en réalité, la thériaque est une composition bien plus élaborée). De là seraient nées les vertus alexipharmaques de la rue.

Sa récolte, comme toute plante douée de pouvoir, donne court à un rituel bien précis. Tout d’abord, il fallait observer un délai d’un jour solaire entre la prise de possession de la rue et son extirpation. Puis, une fois passé ce délai, dessiner un cercle autour de la plante à l’aide d’un instrument d’or, d’argent ou d’ivoire. Enfin, les jeunes pousses étaient cueillies entre le pouce et l’auriculaire de la main droite. Tout en grâce donc ! Pline recommandait de ne pas user d’instrument en fer pour la couper.

D’un point de vue strictement médical, la rue possédait de multiples vertus pour les Anciens : antispasmodique, diaphorétique, antiseptique, vermifuge, emménagogue, spécifique des maux de tête, d’yeux et d’oreilles. Si ses propriétés abortives sont relatées (la rue était d’usage courant chez les Romains en cas de grossesse indésirable), celles anaphrodisiaques le sont beaucoup moins (sur ce point, autant le dire tout net, rien n’est véritablement clair ; nous en reparlerons ultérieurement). Mais c’est en qualité d’antidote que la rue sera particulièrement vantée. Un antidote, au sens propre, est un médicament auquel on attribue la propriété de prévenir (ce que, du reste, Mithridate recherchait) ou de combattre les effets des poisons, des venins et des maladies contagieuses. Ainsi la rue est-elle bonne « contre les piqûres des scorpions, des araignées, des abeilles, des frelons et des guêpes et contre les cantharides et les salamandres ou contre les morsures de chiens enragés… On dit que les personnes ointes de son suc ou même portant sur elle de la rue ne sont pas attaquées par ces animaux malfaisants et que les serpents fuient l’odeur de la rue que l’on brûle ». Ouf ! Pas plus, pas moins. Par ailleurs, elle était, dit-on, employée en direction d’affections plus bénignes. C’est ainsi que l’on pilait des feuilles de rue fraîche dans du vin, que l’on mélangeait le tout à de la farine de graines de lin pour en confectionner des emplâtres à appliquer sur les tumeurs enflammées, quand on n’en concoctait pas, en compagnie d’origan, de sarriette, de céleri et de menthe, des gargarismes contre l’angine.

La carrière de la rue au Moyen-Âge apparaît comme une réplique beaucoup plus intense encore de ses usages antiques. Cela s’explique par le fait que bon nombre de praticiens puisent à ces mêmes sources anciennes, provoquant une étrange sensation d’écho. C’est le cas lorsqu’on a l’impression de lire Pline dans le texte mille ans après sa mort, mais dans le texte d’un autre. Au IX ème siècle, on la rencontre dans le Capitulaire de Villis, c’est donc qu’elle a fait ses armes ! En effet, on n’aurait jamais inscrit une telle plante dans ce registre si elle n’avait fait la preuve de ses talents (réels ou supposés). Le moine poète Strabo la connaissait. Cette plante au parfum âpre « combat les poisons insidieux, chassant les troubles toxiques des fibres qu’ils ont pénétrées » (1). Où l’on voit l’antidote pointer de nouveau le bout de son nez. Selon le Grand Albert, la rue serait l’antidote de l’aconit et du coloquinte, mais aussi des venins de serpents et de scorpions, de la morsure des chiens enragés (bon, ça rappelle un « peu » Pline et consorts tout de même !), alors qu’Hildegarde de Bingen la recommande comme remède contre les empoisonnements (par exemple, elle serait un antidote à « l’odeur » de la bryone). Au XVII ème siècle, bien qu’on ne soit plus au Moyen-Âge, Nicolas Lémery ne fera pas mieux (« Les rues sont […] propres pour résister aux venins […], pour les morsures des chiens enragés et des serpents. »). Même Jean Valnet, au XX ème siècle, relate ce fait dans son tome Phytothérapie !
La propension de la rue à lutter contre les maladies contagieuses semble, elle aussi, usurpée. Si le Grand Albert en fait un répulsif contre les puces, l’on trouve, dans le Petit Albert, un baume contre la peste à base de rue. De la peste à la puce, il n’y a qu’un pas, et un transporteur, le rat (il est depuis lors attesté que l’odeur de la rue fait fuir cet animal). Déjà que la qualité de la rue comme antidote face à tous les poisons et venins est très surfaite, l’on s’est bien rendu compte, au XIX ème siècle, où la peste sévit toujours, des décevantes capacités de cette plante qu’on destinait à endiguer ce sinistre fléau. Si la rue ne guérit pas la peste, du moins peut-elle faire fuir les rats et les puces qu’ils véhiculent (on note sa présence dans le vinaigre des quatre voleurs…). Répulsive, elle joue le même rôle que la tanaisie, dont on peut placer des tiges fraîches dans la niche d’un chien pour éloigner les hôtes indélicats qui l’accablent.
Son rôle sur la sexualité n’est pas, lui non plus, dénué de toute contradiction. Là encore, on a affaire à des avis très différents d’un siècle à l’autre. On remarque une certaine affinité de la rue avec la femme de par ses propriétés emménagogues (à des doses thérapeutiques normales, elle favorise les fonctions menstruelles), dont la face plus sombre (ses vertus abortives) s’explique par des doses trop élevées (elles provoquent une congestion sanguine et une stimulation des fibres musculaires utérines). Selon Macer Floridus, elle serait à même de faciliter les accouchements. Autrefois, dans les campagnes, les femmes s’appliquaient une bouillie de feuilles de rue fraîche sous les aisselles, ce qui avait pour but, non pas de stopper la lactation, mais, par l’odeur, de sevrer les enfants. Afin de minimiser l’usage de ses pouvoirs abortifs, on a fait circuler une légende selon laquelle les prostituées et les femmes ayant leurs règles qui auraient le malheur d’approcher la plante de trop près la feraient dépérir. Une autre croyance voulait que toute femme enceinte qui la frôlerait, même simplement de ses vêtements, avorterait. Afin de pleinement profiter de ses propriétés abortives, la rue était cueillie en lune décroissante. C’est, du moins, ce que nous explique le Moyen-Âge. Plus tard, lors de l’installation du jardin botanique au cœur du jardin des plantes à Paris, « les jardiniers durent mettre dans une solide cage grillagée la rue, pour la soustraire à la convoitise des prostituées désespérées » (2). C’est une pratique qui se perpétuera dans les siècles suivants. Dans certaines régions, seuls les curés pouvaient délivrer cette plante (comme aujourd’hui son huile essentielle l’est par un pharmacien), ailleurs, elle était vendue sous le manteau, parce que « c’était une plante de la nuit, que l’on cachait » (3).
Si la rue est réellement abortive (une conséquence de l’intoxication à la rue, en fait), difficile d’établir avec certitude son caractère aphrodisiaque. Selon l’école de Salerne, elle ne serait profitable qu’à la femme, éteindrait les ardeurs érotiques de l’homme (Macer) et provoquerait des désordres de l’éjaculation (Hildegarde). C’est sans doute pour cela que Jérôme Bock (1551) notera sa présence au sein des monastères : « tous les moines et religieux qui veulent se garder chastes et conserver leur pureté doivent toujours utiliser la rue dans leurs aliments et leurs boissons ». Tout au contraire, le Tacuinum sanitatis affirme que la rue « augmente la quantité de sperme et favorise le coït ».
Une autre de ses particularités, c’est sa réputation d’être un remède oculaire depuis l’Antiquité. Au Moyen-Âge, une unanimité relate ce fait (Tacuinum sanitatis, école de Salerne, Macer Floridus, Hildegarde de Bingen…), ce qui, à première vue, peut surprendre, eu égard à la phototoxicité de cette plante ! Mais il doit bien y avoir une part de vrai dans tout cela, puisqu’elle fut même utilisée sous forme de collyre par Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui étaient loin d’être des imbéciles, afin de lutter contre la fatigue oculaire.
Outre cela, elle aiguise l’esprit et fortifie le cerveau, elle est bonne pour l’estomac et les intestins, abat les vapeurs (la fièvre) et s’oppose à de nombreuses douleurs (goutteuses, auriculaires, pulmonaires, hépatiques, rénales, musculaires, articulaires). Ensuite, n’omettons pas de mentionner une propriété que la rue partage avec l’absinthe et la tanaisie entre autres : elle chasse les vers, tant intestinaux que cutanés. Pour finir, elle était également employée dans les cas suivants : dysenterie, toux, maux de tête, saignement de nez, herpès, ulcère, feu sacré…

En toute fin de Moyen-Âge, la médecine est encore fortement imbibée de pratiques magiques. Aussi retrouve-t-on la rue dans l’attirail magique des médecins, et cela aussi bien pour soigner des maux physiques que ceux émanant d’une autre dimension. Dans le Montferrat, où on l’appelle erba alegra (l’herbe d’allégresse), elle permet de chasser l’hypocondrie (Hildegarde l’indiquait déjà contre tristesse, chagrin et mélancolie). En 1629, le médecin Piperno propose, dans son De magicis affectibus, un remède contre l’épilepsie et le vertige. Selon lui, il fallait suspendre à son cou de la rue tout en prononçant une formule magique de renonciation au diable, et en invoquant Jésus.
La rue avait vertu préservative : en Allemagne, on la plantait dans les jardins, près des habitations afin d’en éloigner les mauvais esprits et les sortilèges. Dans les Abruzzes, c’était un talisman contre les sorcières, en Toscane contre le mauvais œil, à Venise, installée dans la maison, un porte-bonheur.
Frotter les sols avec une décoction de rue ou en faire brûler les graines sur un charbon ardent permettait de purifier les lieux. Durant le 16 ème siècle, où elle est encore populaire et réputée, inquisiteurs et autres exorcistes se servaient de la rue comme d’un détecteur de « sorcières » ainsi que pour chasser les démons qui tourmentaient les possédés et la folie provoquée par des incantations magiques.
Tandis que Matthiole (1554) restera très bref à propos des propriétés de la rue, Tabernaemontanus (1588, 1613) en fera l’apologie. Puis, elle sera de plus en plus confinée à la pratique populaire (ici, c’est une panacée – Otrente : « la ruta ogni male stuta » –, là une plante de mauvaise réputation…). Enfin, aux XVIII ème et XIX ème siècles, un lent déclin s’amorce pour la rue, malgré la pugnacité de certains de ses ardents défenseurs (Kneipp…).

Plante à l’odeur désagréable, d’où son qualificatif de fétide (graveolens, « puant »), la rue est un petit sous-arbrisseau semper virens qui appartient à la même famille botanique que le citronnier et les autres agrumes, les Rutacées. Ses feuilles, très aromatiques, à la saveur âpre et amère, bleuâtres à glauques, profondément lobées, sont couvertes de glandes contenant une essence à l’odeur forte. Dans son état naturel, on la trouve en Italie méridionale et dans les Balkans. C’est cela qui explique qu’elle apprécie les terrains secs et arides, les rocailles et les rochers ensoleillés…

Rue_feuilles

La rue en phytothérapie

De cette plante, on utilise toutes les parties à l’exclusion des racines. La rue n’apprécie guère la dessiccation, mieux vaut alors opter pour de la rue fraîche. On remarque chez cette plante la présence d’une substance dont le sarrasin est riche, la rutine, ainsi qu’une essence aromatique dont on tire une huile essentielle assez particulière et dont nous reparlerons plus loin.

Propriétés thérapeutiques

  • Emménagogue
  • Antispasmodique
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Stimulante
  • Antihémorragique
  • Rubéfiante, détersive
  • Vermifuge, antiparasitaire, insecticide, répulsive (animaux domestiques, serpents, rats…)

Usages thérapeutiques

  • Absence et insuffisance des règles, leucorrhée
  • Troubles gastro-intestinaux : constipation, colique, flatulences, inertie intestinale, crampe d’estomac
  • Hystérie, convulsion, épilepsie, chorée
  • Blessure, contusion, ulcère atone, ulcération gingivale, verrue
  • Poux, gale, teigne, ascarides
  • Hypertension, palpitations
  • Ozène, catarrhe pulmonaire bronchique
  • Sciatique
  • Polyurie

Modes d’emploi

  • A destination d’un usage interne, l’on peut procéder à l’infusion et à la décoction. La poudre de feuille est aussi envisageable, bien que moins active, ce que soulignait déjà Hildegarde de Bingen. Il existe une teinture homéopathique intervenant en traumatologie, en rhumatologie ainsi qu’en ophtalmie. Quant à la teinture-mère de rue, elle devrait être l’objet de précaution eu égard aux effets qu’elle produit (cf. infra).
  • Pour l’usage externe, il est possible de confectionner un macérât huileux de la même façon qu’avec le calendula, la pâquerette et le millepertuis, par exemple.

Contre-indications et remarques

  • L’huile essentielle de rue est obtenue en distillant les parties aérienne par distillation à la vapeur d’eau. Ce liquide incolore à jaunâtre possède une forte odeur aromatique (vineuse, fétide) et une saveur à l’âcreté prononcée. Elle contient principalement des cétones (90 %), dont la méthyl-nonyl cétone (ou 2-undécanone) et la méthyl-heptyl cétone (ou 2-nonanone). La première de ces molécules est recherchée comme agent répulsif pour animaux domestiques (elle provoque une vive irritation des voies respiratoires et une baisse de la fréquence cardiaque). Le caractère neurotoxique et potentiellement abortif de ces deux molécules font de cette huile essentielle un produit aussi virulent que les huiles essentielles d’absinthe, de thuya ou d’armoise. Elle est, de fait, placée sous strict monopole pharmaceutique et interdite à la vente libre en France (cf. JO n°182 du 8 août 2007). De plus, la rue, tout comme la grande berce et la plupart des agrumes, contient des coumarines. Cela fait de cette plante une espèce végétale phototoxique et susceptible de provoquer des dermatites après ingestion et exposition au soleil. A l’état frais, par simple contact avec cette plante irritante et vésicante, des dermatites peuvent survenir.
  • En interne, à doses un peu plus élevées que la moyenne, la rue fraîche provoque de violents désordres : inflammation gastro-intestinale, tuméfaction de la langue et du pharynx, excitation suivie d’abattement, vertiges, tremblements, convulsion, affaiblissement du pouls, refroidissement, douleurs articulaires, inflammation utérine, hémorragie utérine… de quoi dissuader quiconque souhaiterait lui voir jouer son rôle de « faiseuse d’ange »…
  • En interne toujours, la teinture-mère de rue fétide, à des doses moyennes, est susceptible de causer de nombreux désagréments : idées noires, rêves pénibles, cauchemars, sensation de froid, grelottement, migraine, vertige, affaiblissement de la vision, douleurs musculaires, étouffement, vomissement, diarrhée, polyurie, excitation génitale…

Note : en conclusion, l’on constate qu’à des doses inadaptées, la rue provoque en grande partie ce qu’elle élimine à doses justes et mesurées.

  • En cuisine, elle est encore présente dans quelques préparations. On la trouve dans la fameuse grappa, une eau-de-vie de marc, mais aussi comme herbe fine dans sauces et omelettes, bien que beaucoup plus rarement que durant l’Antiquité et le Moyen-Âge où elle était une fine herbe courante.

  1. Strabon, Hortulus, p. 22
  2. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 168
  3. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 123

© Books of Dante – 2016

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Planche extraite du Tacuinum sanitatis montrant la rue

Planche extraite du Tacuinum sanitatis montrant la rue

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