La roquette (Eruca sativa)

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Synonymes : roquette vraie, roquette des jardins, roquette cultivée, chou roquette, rouquette (dans le Roussillon), riquette (à Nice), rucola (en Suisse), ruce, eruce.

Selon une étrange bizarrerie, on aurait attribué à la roquette le nom latin d’eruca, déjà accordé à la chenille, en raison du fait que la roquette possède des tiges couvertes de poils, à l’image des chenilles. Mais eruca provient aussi du latin erodere, qui signifie « ronger », en relation très certainement avec le goût âcre et piquant de la plante.

Connue d’Ovide, de Martial et de Columelle qui lui assignèrent des vertus aphrodisiaques prononcées, Dioscoride n’en pensait pas moins des feuilles et des graines d’une plante qu’il surnommait « semence d’Héraclès », un nom qu’il attribue aussi au safran et au myrte, tous deux lourdement chargés d’érotisme. Pline disait de la roquette qu’elle est diurétique et stimulante ; il considérait ses feuilles antiscorbutiques et ses graines vomitives. Bien sûr, il se range à l’avis de Dioscoride concernant ses vertus érotiques : « d’une nature opposée à celle de la laitue, elle est aphrodisiaque. C’est pourquoi elle est généralement associée à la laitue dans les plats, afin qu’un excès de chaleur soit compensé par un excès de froid. »
La semence d’Héraclès, c’est aussi le nom que porte la plante dans certains papyrus magiques. C’est, par exemple, le cas du Livre des Cyranides qui, nous allons le voir, est en désaccord complet avec Pline et Dioscoride : « une erreur existe chez beaucoup de personnes qui ne connaissent pas la nature de chaque plante. Or les prêtres mangent la roquette, la rue, le gattilier pour être chastes. Car la roquette verte éteint les désirs sexuels, ne permet pas les fréquents rapprochements intimes, ni les fréquentes érections, ni les pertes nocturnes. C’est pour cela que les prêtres qui sont dans les sanctuaires en mangent souvent et, grâce à elle, n’ont point d’idées impudiques. » Mais le problème c’est que le même Livre des Cyranides se contredit lorsqu’il propose la recette d’un talisman pour lequel la roquette entre dans la composition : « grave sur la pierre euanthos [minéral non identifié], toute dorée, Aphrodite sortant de l’onde avec ses cheveux mouillés : mets sous la pierre la racine de la roquette et la langue d’un rossignol, puis après l’avoir sertie, porte-la : tu seras aimé et connu de tous ». Si la roquette est anaphrodisiaque, on ne convoque pas Aphrodite, ou bien c’est qu’il y a un problème… C’est bien la seule mention faite du soi-disant caractère anaphrodisiaque de la roquette. Le Moyen-Âge ne fait pas exception à la règle édictée par les anciens de l’Antiquité. On lui fait, bien évidemment, une réputation sulfureuse. Mais, du soufre, n’en contient-elle pas ? La médecine arabe indique que la roquette est propre à « exciter la sécrétion spermatique et à provoquer l’érection ». Macer Floridus, qui la considère modérément chaude, précise qu’elle « porte à l’amour ». Si Hildegarde préconisait la douceur de la laitue qui calmait le « tempérament », elle bannissait la roquette, « soupçonnée de le réveiller ». On ne peut être plus clair sur la question. D’ailleurs, ne dit-on pas que l’on trouve « le diable dans les salades, Lucifer dans les légumes verts » ? Sa réputation aphrodisiaque était si solidement ancrée qu’un proverbe médiéval engageait les moines à s’en préserver et à l’éradiquer de leurs jardins : « non convent monachis ut in hortis erucam alant ». Bien plus tard, dans le Petit Albert, on trouve encore une recette pour l’amour composée de roquette, de céleri et de satirion (sans doute la sarriette). On en fit même de nombreux élixirs aphrodisiaques comme, par exemple, l’electuarium magnanimitalis (électuaire de magnanimité). La roquette usurpe-t-elle le statut de plante d’Aphrodite ? Rien n’est moins sûr. En revanche, le Moyen-Âge lui a reconnu des qualités pour le moins surprenantes. S’il est vrai qu’elle tonifie l’estomac, un emplâtre de roquette aurait pour vertu de résoudre les fractures et son suc d’effacer les taches cutanées. Mais c’est sans doute la propriété miraculeuse proposée par Macer Floridus qui est la plus étonnante : « On dit, chose merveilleuse ! Que, prise à haute dose dans du vin, elle rend le corps insensible aux coups » (1). On en fit même un remède de la jaunisse eu égard à la couleur de ses fleurs qui, par analogie, renvoie au foie. Mais comme les fleurs de roquette sont blanches, soit il s’agit d’une autre roquette, soit d’une plante toute différente… Mais alors, comme l’on ne s’embarrasse pas d’une taxinomie rigoureuse, peut-être s’agit-il d’une rucchetta qui est, en italien, le nom vulgaire d’un ensemble de plantes de la famille des Brassicacées, à feuilles fortement découpées, et à la forte saveur.
La roquette, à l’instar de nombreuses autres plantes, ne fut pas qu’une médicinale si l’on en juge son ancien nom grec d’euzômos, c’est-à-dire : « qui donne une bonne sauce ». Elle avait donc aussi vertu alimentaire et condimentaire durant l’Antiquité, mais aussi au Moyen-Âge.

La roquette est une plante annuelle dont la taille maximale une fois fleurie n’excède pas 80 cm de hauteur. Velue et rameuse à la base, ses feuilles peuvent avoir diverses formes (oblongues, épaisses en lobes inégaux, le lobe terminal étant plus grand que les autres, etc.). Quoi qu’il en soit, elles sont aromatiques, piquantes et rafraîchissantes. Elle gagneront en amertume après floraison. Dès la fin du printemps, de petites fleurs de couleur crème, veinées de violet, parfois de pourpre ou de brun, à quatre pétales, comme c’est de coutume chez les ex Crucifères (un mot qui veut simplement dire : « qui fabrique des croix », puisque les pétales sont disposés ainsi), culminent à près d’un mètre du sol. Cette espèce mellifère, une fois les pétales fanés, forme des siliques dressées et glabres, achevées par un bec aplati, contenant deux rangées de minuscules graines.
On rencontre naturellement la roquette sur le pourtour méditerranéen. Elle ne dédaigne pas les terres en friche, les décombres, les carrières, ainsi que les bordures de chemins.

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La roquette en phytothérapie

De saveur âcre, amère et piquante, la roquette offre par là une évidente signature qui la fait être classée parmi la famille botanique des Brassicacées. C’est pourquoi la roquette entretient des liens très étroits avec d’autres membres de cette vaste famille : le cresson, le cochléaire, le raifort, la moutarde, le colza, etc. La roquette est d’ailleurs de composition assez proche, elle contient une foule de sels minéraux, des principes amers, une proportion intéressante de vitamine C, enfin une essence volatile (o,5 à 1,5 %) dont les composés sulfuro-azotés rappellent immanquablement les végétaux listés ci-dessus.
De la roquette, on emploie principalement les feuilles et, dans une moindre mesure, les graines dont on extrait une huile végétale semblable à celle de colza.

Propriétés thérapeutiques

  • Excitante, tonique générale
  • Diurétique
  • Stomachique, digestive
  • Tonique pulmonaire, antitussive
  • Antiscorbutique
  • Stimulante sexuelle
  • Rubéfiante (graines)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et intellectuelle, impuissance
  • Dyspepsie, estomac dérangé
  • Plaies, ulcères
  • Lotion capillaire : repousse des cheveux, soins des cuirs chevelus à tendance grasse

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches
  • Macération vineuse de graines
  • Décoction de semences pulvérisées

Contre-indications, remarques et autres usages

  • Récolte : les feuilles se récoltent avant floraison car, par la suite, elles se chargent davantage en amertume. Quant aux graines, la période idéale reste l’automne. Il est préférable d’utiliser les feuilles à l’état frais, sachant que la dessiccation leur fait perdre la totalité de leurs pouvoirs. Les graines, à haute dose, sont potentiellement vomitives.
  • Cuisine : la roquette y est utilisée de multiples manières. Les feuilles peuvent être consommées crues comme cuites : risotto, soupe, ragoût, salade seule ou mesclun. Les graines, moins usitées, peuvent aider à confectionner une « moutarde », elles sont un agréable condiment dans salades et marinades, tel que cela est pratiqué en Inde, un pays où l’huile extraite des semences est utilisée pour l’éclairage et le tourteau pour l’alimentation du bétail.
  • Autre espèce : la roquette vivace (Diplotaxis erucoides). Bien qu’au goût plus prononcé et aux actions davantage accrues, elle n’a jamais supplanté la roquette des jardins en phytothérapie.
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 120

© Books of Dante – 2016

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4 réflexions sur “La roquette (Eruca sativa)

    • Il est vrai, Laurence, qu’en ce qui concerne nos banales « salades » potagères, l’on ne fait plus tellement attention au fait qu’auparavant c’était des sauvages douées non seulement de vertus alimentaires mais également médicinales. Aussi, le bac à légumes est-il aussi une armoire à pharmacie :)

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  1. Je suis tombée sur votre blog, au hasard de mes pérégrinations sur internet. Vos articles sont passionnants et merveilleusement écrits. Merci pour ces moments hors du temps :)

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