L’herbe-à-la-cuillère (Cochlearia officinalis)

Cochléaire officinal - Cochlearia officinalis

N’étant pas une plante méditerranéenne, le cochléaire est resté ignoré des anciens Grecs et Romains. Malgré tout, c’est une école de médecine italienne, la célèbre école de Salerne, qui sera, je pense, la première à être à l’origine de la plus ancienne source concernant le cochléaire, plante que les médecins salernitains médiévaux surnomment « herbe britannique ». Voici l’aphorisme que consacre l’école de Salerne à cette plante : « Elle vaut contre les maux et les pourritures de la bouche. En effet, mangée crue et comme de la laitue, elle les soigne merveilleusement. En cas de dents sur le point de tomber, cette herbe a grande vertu ». Nous verrons plus loin en quoi cette description des propriétés du cochléaire dénote un sens aigu de l’observation et de grandes connaissances en matière d’herboristerie. Malgré tout, cette plante ne va pas emporter l’adhésion, ce qui explique qu’on en parlera plus (ou presque) avant le XVI ème siècle. A l’époque, le médecin flamand Rembert Dodoens (1517-1585) avait déjà repéré les remarquables propriétés antiscorbutiques du cochléaire. Outre cette propriété majeure (contre cette affection qu’est le scorbut, il n’y a pas plus puissant que le cochléaire si ce n’est le raifort), cette herbe soignait aussi des troubles pulmonaires (asthme, catarrhe bronchique), désengorgeait le foie et la rate, apaisait la scrofule et autres maladies cutanées chroniques.
C’est au tout début de la Renaissance que le mot cochléaire sera attribué à cette plante par les botanistes. En latin, ce sera cochlearia, de cochlear qui veut dire cuillère (d’où le nom vernaculaire d’herbe-à-la-cuillère qu’on accorde parfois à cette plante). Le cochléaire porte son nom en raison de la ressemblance qui existe entre la forme de ses feuilles et celle d’une cuillère, tout simplement (l’enrobage savant du latin ne saurait toujours faire oublier un pragmatisme certain).
Pas très grand, il ne dépasse pas les 25 cm de hauteur. Les tiges, tout d’abord étalées, se redressent par la suite. A la base, des feuilles luisantes, charnues et cordiformes sont longuement pétiolées. Celles situées sur les parties hautes de la plante présentent cette caractéristique forme de cuillère. Mais, en réalité, ce que l’on croit être des feuilles en forme de cuillère n’en sont pas : il s’agit des fruits de la plante en formation.  Enfin, en haut des tiges, on trouve de petits bouquets de fleurs blanches et odorantes, formées de quatre pétales qui dessinent une croix (l’ancien nom de la famille botanique à laquelle le cochléaire appartient, les Crucifères, est aujourd’hui remplacé par celui de Brassicacées). Très résistant au froid, le cochléaire végète et fleurit même dans des conditions où d’autres plantes n’auraient même pas idée de mettre un pétale dehors.
Territorialement, le cochléaire se cantonne aux littoraux, ceux de la Manche et de l’Océan atlantique, c’est-à-dire des stations salines, le cochléaire appréciant les embruns, les marais saumâtres et les rives d’estuaires. Poussant sur les côtes, cela explique pourquoi les marins le connaissaient bien et l’utilisaient pour compenser les effets d’une carence en vitamine C que de longs mois passés en mer occasionnent. On remarquera avec bonheur que la solution se trouve à proximité du problème, ce qui est assez souvent le cas dans la Nature.
A l’intérieur des terres, il existe une sous-espèce de cochléaire, le Cochlearia pyrenaica. C’est une plante d’eau douce que l’on pourra rencontrer près des mares et des étangs, le long des petits ruisseaux, mais dans des zones très localisées : les Pyrénées ainsi que certains départements du Massif central (Puy-de-Dôme, Cantal).
Ces deux espèces de cochléaires possèdent des propriétés médicinales analogues.

Cochléaire officinal - Cochlearia officinalis

Le cochléaire en phytothérapie

De cette plante, on fera exclusivement un usage à l’état frais. En effet, tout comme le cresson, il perd la majeure partie de ses vertus à l’état sec. On emploie la totalité de la plante hormis ses racines. Comme principaux constituants, on trouve de la cochléarine, une substance à la saveur âcre, du tanin, un principe amer, une essence à l’odeur irritante, des oligo-éléments dont beaucoup d’iode, enfin une grande richesse en vitamine C. Tout cela fait que le cochléaire, à l’état frais, rappelle, par son piquant le cresson et la moutarde, un goût assurément relevé !

Propriétés thérapeutiques

  • Antiscorbutique puissant (d’égal à égal avec le raifort)
  • Dépuratif, diurétique
  • Diaphorétique, sudorifique
  • Tonique digestif et stomacal
  • Cholagogue, cholérétique
  • Rubéfiant et détersif léger (on est tout de même très loin de l’action du raifort ou de celle de la moutarde ; peut-être que le sinapisme rigollot rappellera des souvenirs cuisants à certains d’entre vous…)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, catarrhe bronchique, toux, œdème pulmonaire, asthme
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement du foie, maladies hépatiques
  • Troubles digestifs : atonie digestive, manque d’appétit
  • Avitaminose, carence, cachexie, maigreur, anémie, convalescence
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte
  • Troubles bucco-dentaires : ulcération buccale et gingivale, gingivite, gencives enflées, douloureuses, ramollies et/ou saignantes, parodontose, déchaussement dentaire, névralgie dentaire, prévention des caries
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, gonorrhée
  • Affections cutanées : scrofule, ulcère et ulcère atone
  • Contusion, fracture
  • Fièvre intermittente

On aura repéré dans cette liste certains symptômes typiques du scorbut. De graves cas de cette maladie ont été guéris grâce au cochléaire.

Modes d’emploi

Plusieurs raisons peuvent mener à minimiser l’emploi de cette plante : l’état frais (il n’est donc pas possible de faire, comme pour la sauge et d’autres herbes encore, des réserves au cas où), sa répartition géographique localisée aux côtes de l’Atlantique et de la Manche, le fait qu’elle ne supporte pas d’être bouillie, etc. Cependant, malgré ces inconvénients, voici comment l’on peut employer le cochléaire pour en tirer le meilleur bénéfice :

  • Dans l’alimentation, comme plante condimentaire (elle peut aisément remplacer la ciboulette et le persil). En salade, comme cure dépurative de printemps, en compagnie d’autres plantes telles que le pissenlit, par exemple.
  • Si la décoction n’est pas recommandée, on peut procéder à une infusion en utilisant une eau bouillie que l’on aura pris soin de faire refroidir quelque peu. La durée d’infusion ne devra pas excéder les dix minutes.
  • La teinture-mère est un bon compromis si l’on n’a pas de cochléaire sous la main. Ainsi, l’on n’est pas assujetti à un problème d’accessibilité.
  • La macération alcoolique à froid permet également de tirer partie des propriétés du cochléaire en compagnie d’autres plantes qu’on choisira en fonction de leurs diverses vertus. En ce qui concerne les troubles bucco-dentaires, le docteur Valnet propose la recette suivante : prévoir, à quantités équivalentes, 30 à 35 grammes de romarin frais, de feuilles de sauge officinale, de cochléaire frais, de tranches de citron, de bâtons de cannelle. Il est même possible d’y adjoindre du clou de girofle, antalgique dentaire bien connu. On place le tout dans 50 cl d’alcool (cognac, vodka) et l’on fait macérer pendant un mois. Durant ce temps, on agite le tout régulièrement. Enfin, à l’issue du terme, on filtre.

Contre-indications

  • L’emploi du cochléaire est contre-indiqué dans les cas suivants : irritations inflammatoires, hémoptysie, hémorroïdes, toux sèches et spasmodiques, palpitations, céphalée. Dans tous les autres cas, le docteur Cazin conseille de « mitiger l’action de la plante par l’addition des mucilagineux » (mauve, violette, plantain, graine de lin…).
  • Par ailleurs, cette plante est très utile pour les régimes carnés, comme le souligne cette anecdote rapportée par Pierre Lieutaghi : « Cazin cite un cas fort intéressant à la fois du point de vue médical et diététique : un garçon boucher, âgé de 25 ans, qui se nourrissait presque exclusivement de viandes, se fractura le tibia en tombant de cheval. Malgré le maintien du membre dans l’immobilité, aucune soudure ne s’était opérée quarante jours après. Cazin diagnostiqua un état scorbutique corroboré par l’aspect des gencives, saignantes et tuméfiées. Il ordonna l’abstention totale de viande, un régime composé de pommes de terre et de légumes, et l’absorption de suc de cochléaire […] Quarante jour après, la fracture était guérie et le malade en parfaite santé » (Le livre des bonnes herbes, pp. 202-203).

© Books of Dante – 2015

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