Le laurier-cerise (Prunus laurocerasus)

Synonymes : laurier de Trébizonde, laurier-amandier, laurier au lait, laurier aux crèmes, laurier-tarte, lauraine, etc.

Le laurier-cerise, c’est comme le lilas, on a tellement l’habitude de le côtoyer qu’on en oublie sa provenance et qu’il ne fut pas toujours présent dans les jardins pour les agrémenter. Avec le lilas, ils ont ceci en commun d’apparaître en Europe occidentale au XVI ème siècle après avoir transité à partir du Proche-Orient. De régions plus proches encore pour le laurier-cerise dont l’indigénat en quelques points de la péninsule balkanique a été démontré. Plus à l’Est, on le croise à l’état naturel dans ces pays qui formaient autrefois la Transcaucasie, soit la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Également présent au nord de l’Iran, le laurier-cerise s’épanouit aussi en bordure de mer Noire. C’est là que Pierre Belon le découvre en 1546, d’où son surnom de laurier de Trébizonde, du nom de cette ville turque portuaire faisant face à la mer Noire. De là, le laurier-cerise est porté jusqu’à Constantinople toute proche. Ensuite, l’histoire s’emmêle un peu les pinceaux. En 1553, l’on doit au même Pierre Belon une première description du laurier-cerise. Mais sur la question de l’introduction de cet arbuste en France, le doute demeurant, on a le choix entre deux versions (qui sont peut-être vraies toutes les deux). De Constantinople, le laurier-cerise parvient en Italie, puis débarque à Lyon par l’entremise de Jacques Daléchamps ou bien de Charles de l’Escluse (vers 1576), on ne sait pas très bien. Parfois, c’est la ville d’atterrissage qui change : Paris au début du XVII ème siècle, par le biais de Guy de la Brosse (1586-1641), premier surintendant du jardin royal de Paris, ancêtre de l’actuel jardin des plantes. Par la suite, les choses apparaissent plus clairement : il est, par exemple, établi qu’on ne fit du laurier-cerise qu’un usage ornemental et de protection (haies de cimetières, de parcs et de jardins) dans un premier temps. Puis au XVIII ème siècle, on croise les premiers cas répertoriés d’empoisonnement par l’emploi des feuilles mais non dans le cadre d’un usage thérapeutique, mais culinaire : en effet, les feuilles fraîches du laurier-cerise communiquent au lait et à la crème un délicieux arôme d’amande amère, chose qui s’expliqua à la fin du XVIII ème siècle grâce aux travaux de Carl Wilhelm Scheele, chimiste suédois (1742-1786) qui découvre en 1782 l’acide cyanhydrique et en décèle la présence dans les feuilles du laurier-cerise un an plus tard. Nous tenons dès lors le coupable : l’acide cyanhydrique, solution aqueuse de cyanure d’hydrogène, qui allait faire jouer au laurier-cerise une carrière insoupçonnée puisqu’elle fut médicinale à partir du XIX ème siècle seulement : les médecins italiens en firent un remède abolissant la stimulation avant qu’on établisse plus précisément sa propriété antispasmodique, active particulièrement sur les sphères cardiaques et pulmonaires. Mais c’est oublier un peu vite que le laurier-cerise était connu bien avant cela comme substance thérapeutique si l’on en juge par ce qu’écrit Nicandre de Colophon dans les Alexipharmaques, un « poème qui renferme, à l’égard des médicaments, des idées thérapeutiques en même temps que physiologiques qui sont loin d’être dépourvues d’intérêt. C’est à ce poème que l’on doit un aperçu des drogues manipulées par les pastophores (= prêtres) dans les temples » (1). Parmi ces drogues se trouve le laurier-cerise. Aux côtés des roses, de la sauge, de la mélisse, de l’origan, de la mauve et de la verveine, le laurier-cerise formait avec elles un groupe de végétaux « employés comme plantes pharmaceutiques [qui] apportaient à l’esprit une tranquillité capable d’engendrer la patience pour calmer les souffrances qu’en tant que médicaments elles étaient capables de guérir » (2). Ainsi faisait-on, durant l’Antiquité gréco-romaine du moins, d’après le peu que l’on sait de ces périodes reculées. Pour cela, il faut s’adresser à d’autres que botanistes et naturalistes. Virgile, par exemple, dont on tient une information fort éclairante au sujet du laurier-cerise. Nous savons qu’autour de la mer Méditerranée l’on parle fort souvent du laurier noble que l’on présente systématiquement comme un arbre lié à la Pythie de Delphes, dont l’action manducatrice est connue. Naturellement, on l’imagine mâcher des feuilles du laurier d’Apollon, ce qui, l’an dernier m’a fait écrire les lignes suivantes : « L’on dit que la Pythie et ses prêtresses se livraient à la manducation des feuilles de laurier afin de favoriser leurs visions. Or, quelques feuilles y suffisaient-elles ? L’on sait que le laurier est narcotique, mais il n’acquiert cette propriété qu’à hautes doses. Se peut-il que son pouvoir cathartique ait été rendu possible parce qu’il était consacré à Apollon ? Ou bien les graines de jusquiame, elles aussi employées, y étaient-elles pour quelque chose ? C’est bien probable, sans oublier les émanations « toxiques » de la terre, à même de placer la Pythie dans une position prophétique idéale. » Or, d’après Virgile, ce n’est pas sur ce laurier-là que l’oracle de Delphes jetait son dévolu mais sur le laurier-cerise qui, pris en infusion, assurait à la Pythie de rendre ses oracles et donc de prédire l’avenir. Ah ! mais c’est que ça change beaucoup de choses de prendre un laurier pour un autre ! Et il se pourrait bien que Virgile donne raison au laurier-cerise, en vertu d’un résultat expérimental rendu au XIX ème siècle par les docteurs Bourru et Burot, deux médecins français ayant travaillé sur « la suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses ». Il s’avère que « l’eau de laurier-cerise amenait des transes mystiques, une extase religieuse tournée plutôt vers la Sainte Vierge, et cela chez des personnes qui n’avaient aucune piété particulière » (3). Curieux, n’est-ce pas ?

Un examen botanique comparatif et superficiel peut conclure à une parenté entre laurier-cerise et laurier noble : un port arbustif fait parfois de ces deux arbustes de petits arbres : les deux espèces portent des feuilles semper virens, coriaces, alternes, lisses et brillantes sur la face supérieure (davantage luisantes chez le laurier-cerise). Seules les dimensions de ces feuilles distinguent ces deux lauriers : 15 cm de longueur pour le cerise, généralement la moitié moins pour le laurier noble. Le tronc rameux, à l’écorce lisse et noirâtre, les très nombreux rameaux grisâtres dans les parties inférieures sont d’autres critères qui rapprochent les deux plantes. Même les fruits, baies presque sphériques, tissent des liens, vert pâle qu’elles sont au départ, rouges à mi maturation, enfin noires à complète maturité.
Mais, non de non, qu’est-ce qui sépare donc botaniquement ces deux arbustes ? En définitive, cela tient à bien peu de chose : les fleurs. Mais le diable aime bien, dit-on, se cacher dans les détails. Des épis allongés chez le laurier-cerise, groupées en paquets de quatre à cinq pour l’Apollon, ce qui est, pour un regard inattentif, tout à fait dérisoire. Il est vrai que peu lumineuses, d’une couleur blanche un peu sale, les fleurs de ces deux lauriers sont loin d’être très attractives. Mais si l’on est aiguillonné par une saine curiosité, on peut prendre connaissance DU caractère distinctif : la fleur du laurier-cerise compte cinq pétales, celle du laurier noble seulement quatre, et pas seulement parce que le poète l’a effleurée…

Le laurier-cerise en phytothérapie

Au sujet de cet arbuste si commun aujourd’hui, l’on étale toujours davantage sa « terrible » toxicité au mépris de son efficacité thérapeutique, aussi réelle que peut être son caractère vénéneux. Mais, que voulez-vous, il faut s’y faire : bien des plantes sont d’excellents médicaments et, dans le même temps, des poisons. Le pavot, la digitale pourpre, la ciguë, la belladone, le colchique, la jusquiame, etc. ont ceci en commun. Ce ne sont là que quelques exemples, la liste est encore longue. Mais revenons au sujet qui nous occupe présentement. Quand j’étais plus jeune, j’entendais déjà l’énormité colportée par les ignorants, qui faisait du laurier-cerise le monstre des jardins et des haies urbaines. Las, les gens se tournèrent vers le thuya, encore plus toxique : la stupidité humaine n’a pas de limite. Mais tout cela ne tient pas du seul fantasme, bien entendu : la feuille, la fleur et l’amande du laurier-cerise dégagent une odeur caractéristique d’amande, dont la saveur – amère – est une signature qui doit, effectivement, nous alerter. Et ce ne sont pas le tanin, la chlorophylle, les sucres, les lipides, les principes amers, etc. contenus dans ces feuilles qui en sont responsables, bien plutôt un glucoside, la prulaurasine qui, par émulsion, donne du glucose, de l’aldéhyde benzoïque et, plus délicat, de l’acide cyanhydrique : c’est cela qui procure à la plante son odeur d’amande amère, perceptible également dans son huile essentielles qui possède plus ou moins les mêmes propriétés que l’huile essentielle d’amandier amer. A travers une pratique phytothérapeutique, l’on peut faire appel aux feuilles fraîches cueillies à l’état jeune (c’est-à-dire étant apparues dans l’année), à l’eau distillée des mêmes feuilles, un produit naturellement trouble devant sa lactescence à la présence d’huile essentielle mêlée au distillat : pour lui rendre son innocuité, il faut filtrer cet hydrolat pour en ôter la plus grande fraction d’huile essentielle que la plante présente en plus forte proportion selon les lieux et les saisons : si elle est élevée au printemps en Italie, il faut attendre l’été près de Paris pour obtenir des proportions similaires.

Propriétés thérapeutique

« C’est particulièrement dans les affections où l’irritabilité est accrue et où l’indication patente est de diminuer cette irritabilité et d’enrayer conséquemment l’action des organes, qu’on l’a employé avec succès », disait Cazin (4), à quoi l’on peut ajouter que les deux grands domaines d’intervention du laurier-cerise résident dans les spasmes et les douleurs.

  • Antispasmodique, sédatif nerveux (assez proche dans son action de la plupart des anesthésiques)
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Cicatrisant
  • Sternutatoire puissant
  • Modérateur de l’expectoration
  • Sédatif de la circulation sanguine, abaisse la fréquence du pouls
  • Favorise le sommeil

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux (quinteuse, nerveuse, laryngée), laryngite, trachéite, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, pleurésie chronique, pneumonie, coqueluche, hémoptysie, palliatif dans la tuberculose pulmonaire, dyspnée, spasmes bronchiques, asthme, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : crampe stomacale, gastralgie, entérite, spasmes douloureux de l’estomac et des intestins, vomissements incoercibles, vomissements de la grossesse
  • Affections cutanées : inflammation superficielle et traumatique de la peau, irritations et démangeaisons occasionnées par l’éruption cutanée de plusieurs maladies infectieuses, plaie douloureuse, prurit (anal, génital), eczéma, brûlure, contusion douloureuse, dartre, toutes autres affections cutanées chroniques avec prurit ou algie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : palpitations, spasmes cardiaques, insomnie subséquente
  • Autres spasmes et douleurs : spasmes hémorroïdaux, rhumatisme, névralgie faciale et sus-orbitaire, scapulalgie, sciatique, cancer ulcéré et/ou douloureux (sein, testicule, utérus)
  • Autres engorgements (laiteux, hépatique)

Modes d’emploi

  • Infusion légère de feuilles fraîches dans l’eau ou le lait, opérée à vase clôt : compter une ou deux feuilles grand maximum, au-delà l’on peut avoir affaire à des incidents sérieux.
  • Sirop.
  • Teinture-mère.
  • Décoction concentrée de feuilles fraîches pour usage externe (lotion, compresse).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Eau distillée de laurier-cerise = hydrolat obtenu après distillation à la vapeur d’eau d’une partie de feuilles fraîches pour quatre parties d’eau. Cet hydrolat, qui compte encore 10 cg d’acide cyanhydrique aux 100 g, demeure d’un emploi délicat.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en juillet/août, les baies à parfaite maturité (quand elles sont presque noires).
  • Toxicité : à ce titre, nul besoin de crier haro sur le laurier-cerise, il existe tant d’espèces de Rosacées toxiques, qu’il n’est, à lui seul, en rien une exception. Mentionnons, par exemple, tous ces arbres fruitiers dont la trop grande consommation des amandes contenues dans les noyaux n’est pas sans poser problème, bien que cela ne soit pas là une habitude, puisque, en temps normal, l’on se contente de se délecter de la chair juteuse et pulpeuse qui enserre le noyau. Et, en tant que rosacée, le laurier-cerise est, bien évidemment, exposé à cela : une baie à la chair comestible et à l’amande toxique à forte dose. Mais, contrairement aux Rosacées parmi les plus communes, il se trouve que le laurier-cerise, à l’instar du cerisier tardif (Prunus serotina) et du pommier sauvage (Malus sylvestris), expose une toxicité par voie foliaire très nettement perceptible lorsqu’on en froisse les feuilles : se déploie alors ce parfum d’amande amère, décelable même dans les fleurs du laurier-cerise.
    De savants calculs permettent d’établir qu’un kilogramme de feuilles de laurier-cerise est capable de venir à bout d’une vache d’une demi tonne. Voilà qui donne une idée. Ceci étant dit, mentionnons que cette toxicité est très relative et qu’elle est fonction de la partie végétale et de la quantité absorbée. Il est bien évident que l’acide cyanhydrique pur opère plus rapidement dans l’organisme, entraînant le décès en quelques minutes à peine. Or, la plupart des empoisonnements mortels par le biais de végétaux à acide cyanhydrique requiert beaucoup plus de temps, pas une éternité non plus, 30 à 60 mn, juste assez, « quand la mort n’a pas lieu immédiatement après l’ingestion du poison », pour voir se manifester quelques-uns des effets suivants : picotements, fourmillements et douleurs ; atonie (« ivresse », mouvements musculaires difficiles) ; troubles digestifs (vomissements, colique), etc. Comme le soulignait Botan, le laurier-cerise « est un excitant du système nerveux, qui ne tarde pas à produire des effets tout contraires dès qu’on l’a ingéré à dose un peu trop forte » (5).
    Ces feuilles, ainsi que l’eau distillée qui en est extraite, ne sont effectivement pas sans poser souci : par exemple, on fixe la dose toxique de cet hydrolat à 50 g chez l’homme adulte. Mais il s’est trouvé des occasions où cet hydrolat était parfaitement inopérant dans ce sens. Citons le cas d’un homme de science ayant, lui aussi, payé de sa personne, le docteur Robert, pharmacien à Rouen au XIX ème siècle. Pour vérifier l’innocuité du laurier-cerise, il en a absorbé l’eau distillée, et a testé son huile essentielle sur un chien. Le tout sans conséquence fâcheuse. D’autres observations accréditèrent le peu d’effets de l’eau distillée de laurier-cerise sur l’organisme quand elle est administrée à doses idoines. Hormis quelques vomissements et autres embarras gastriques, il n’y a pas d’autres remarques à prendre en compte. Ce qui est tout de même curieux. Car la plupart des intoxications non mortelles dépassent quand même ces quelques désagréments : vertiges, perte de connaissance, dyspnée, difficultés respiratoires, etc. sont alors au rendez-vous. Mais dès lors qu’il est question de modification des propriétés d’une plante, il est bon d’aller voir du côté du profil biochimique. Ce dernier exprime plusieurs facteurs : quelle est la fraction végétale utilisée pour fabriquer l’hydrolat ? Quel est, de cet hydrolat, le mode de préparation ? Quelle est son ancienneté au moment de son emploi, ainsi que son mode de conservation ? Tout cela concourt à faire de l’eau distillée de laurier-cerise un produit plus ou moins actif et énergique. La localisation géographique a, elle aussi, son importance (comment en douter ?) Par exemple, l’huile essentielle de laurier-cerise provenant de Serbie contient jusqu’à 99,7 % de benzaldéhyde, alors qu’une huile essentielle de la même plante poussant en Turquie n’a rien de comparable.
  • Pour finir, donnons l’explication de certains surnoms du laurier-cerise : laurier au lait et laurier aux crèmes, entre autres, s’expliqueraient mal si l’on n’a pas connaissance du fait que cet arbuste fut, tout d’abord, destiné à un usage culinaire, comme l’explique Fournier : « l’emploi des feuilles de laurier-cerise pour aromatiser les crèmes, le lait et certaines liqueurs de table est de pratique courante. Mais il importe de n’utiliser que de faibles doses, une à deux feuilles seulement » (6), et encore de préférence lorsqu’elles sont âgées, elles sont alors bien moins virulentes que les petites jeunes de l’année que l’on réserve à l’art médical.
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    1. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 42.
    2. Ibidem, p. 47.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 139.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 523.
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 117.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 239.

© Books of Dante – 2018

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