Le cèdre, à l’image de la Force

Cedrus atlantica

Les relations qui unissent l’homme au cèdre sont multimillénaires et bien plus longues, en durée, que peut l’être la vie d’un cèdre (1 000 à 2 000 ans). Peut-être existe-t-il encore un très vieux cèdre, témoin d’une époque encore plus reculée, qui sait ? L’homme a très rapidement compris que plusieurs générations humaines naissaient, vivaient et mourraient, pendant qu’un seul cèdre faisait de même. Il semble si fort qu’il en est presque impérissable, et c’est d’autant plus vrai si l’on considère la seule vie d’un homme. En effet, la Nature a doté le cèdre de qualités qui ont été remarquées par l’homme, mais en aucun cas attribuées par lui. Dire du cèdre qu’il est fort, c’est simplement constater sa pérennité (essence semper virens) et sa longévité, par exemple. Ce sont des qualités intrinsèques mais néanmoins remarquables. Les anciens ont observé le cèdre et ont fait mention de sa capacité à perdurer dans le temps. C’est ce qu’on lit dans le Livre des Morts : « Je suis oint de l’essence du cèdre, je suis incorruptible. » C’est-à-dire que je ne peux être corrompu, rompu, voire vermoulu, image adéquate dès lors qu’on parle d’un arbre comme le cèdre. En effet, cet arbre est imputrescible et inaltérable, en raison de la présence de certaines molécules dans son bois ayant un effet répulsif sur la vermine (bactéries, parasites, moisissures). Sachant cela, on comprend fort bien pourquoi les Égyptiens antiques s’intéressèrent de près au cèdre, d’autant plus qu’il ne poussait pas en Égypte. Les Égyptiens étaient obsédés par l’idée d’éternité. On ne peut pas dire que la longévité du cèdre soit tombée dans l’oreille d’un sourd du côté des grandes pyramides. Toujours vert, le cèdre eut, de facto, une relation avec le monde des morts. C’est donc sans trop d’étonnement qu’on apprend que les anciens Égyptiens employaient l’essence de cèdre pour favoriser l’embaumement des cadavres. Non seulement c’est un excellent agent de conservation mais, de plus, comme nous l’avons souligné, le cèdre écarte la vermine (les vers nécrophages), ce dont ont horreur les anciens Égyptiens. Aussi n’y sont-ils pas allés de main morte. Ils fabriquèrent des cercueils dans du bois de cèdre – les fameux sarcophages à l’étymologie éloquente – pour des raisons similaires. La résine de cèdre étant symboliquement associée à l’or, cela ne pouvait que plaire aux Égyptiens, dont l’une des divinités de leur panthéon – Osiris – entretient des liens très étroits avec le cèdre. Après avoir été tué par Seth, le cadavre d’Osiris fut déposé dans un cercueil en bois de cèdre, parce qu’impérissable. « Il existe dans les textes des pyramides un vieux mot qui signifie  »gémir » et qui est manifestement dérivé du mot âsh,  »cèdre » et ce mot est toujours appliqué à Osiris » (1). Or, le cèdre « aurait été rapporté de Phénicie par les premiers voyageurs égyptiens qui entendirent dans le bruit du vent parcourant les forêts de cèdres une sorte de plainte, laquelle aurait été attribuée à Osiris enfermé, d’après la légende, dans le tronc d’un cèdre » (2). « Chaque arbre fabriquant un bois d’une structure et d’une densité particulières va posséder une voix unique, une identité sonore. Ainsi, le chêne dense et nerveux grince comme un vieillard grognon, alors que le cèdre du Liban, au bois tendre et au grain fin, se met plus facilement en résonance et produit des sons doux et mélodieux » (3). Est-ce cela, la plainte d’Osiris ? Lorsqu’on se penche sur les rituels funéraires de l’ancienne Égypte, on constate qu’on identifie un mort à une plante ou à un arbre, afin qu’il puisse bénéficier au mieux des forces régénérantes du végétal en question. Associer le cèdre à Osiris – une divinité qui incarne le renouveau de la vie végétative – n’a strictement rien du hasard. C’est de l’ordre de la perfection. Le cèdre oraculaire nous renseigne encore mieux sur l’unité cèdre/Osiris. Il était de coutume de couper et d’évider un arbre. Puis on plaçait dans le creux ainsi constitué une représentation du dieu, à l’image du corps au sein du sarcophage en bois de cèdre. On mettait ensuite le feu à l’ensemble, l’immolation unissant à la fois la divinité et l’instrument du sacrifice. Le cèdre, comme l’écrira Alphonse de Lamartine en 1833, est « un être divin sous la forme d’un arbre », il est chez lui question d’intégrité (ou d’entièreté). Cèdre, cedrus, kedron, cela en appelle à la force, une force bienveillante à l’épreuve du temps qui passe. Or, un cèdre, qui plus est de l’Atlas, possède et met en œuvre de manière exponentielle cette force. Atlas, celui qui porte sans faillir le monde sur ses épaules, est également le terme qui désigne le monde dans son intégralité.

Il n’y a pas que les Égyptiens qui firent du cèdre un symbole. A Babylone, on utilisait son bois pour la fabrication des navires et du mobilier, y compris mortuaire, alors que, plus largement en Mésopotamie, il était présent au cœur des rituels de purification. Chez les Assyriens, le cèdre représente un rempart contre démons et maladies, tandis que selon l’antique magie chaldéenne, le cèdre – arbre protecteur – éloigne les mauvais esprits. La vermine en est un…

Le cèdre est aussi particulièrement connu grâce au rôle qu’il a joué dans l’élévation du premier temple de Jérusalem en 976 av. J.-C. Pour cela, Salomon fit importer cèdres et cyprès. Hiram, roi du Liban, lui expédia mille troncs d’arbres. Il fallait bien cela pour donner grandeur et noblesse à ce temple. Pour appuyer les symboliques du cèdre (immortalité, pérennité, incorruptibilité…), on est même allé jusqu’à affirmer que les actuels cèdres libanais sont les mêmes que ceux du temps de Salomon.

Chez les populations gréco-romaines, on retrouve quelques mentions liant certaines divinités au cèdre. Un temple érigé à Utique (Tunisie) et dédié au dieu grec Apollon comportait des poutres en bois de cèdre, de même que le temple d’Artémis dans l’ancienne cité grecque d’Éphèse.
L’auteur anonyme des Argonautiques orphiques mentionne que le cèdre était souvent brûlé aux côtés d’autres plantes épineuses dans des fosses, en préambule à certains rituels liés à Hékate.
Quant au papyrus magique de Leyde, il fait référence à un kedros (Cèdre ? Genévrier ? Cade?) sous un nom magique, kedria glossa ou sang de Chronos.
La statuaire gréco-romaine employait elle aussi le bois de cèdre pour façonner des représentations des ancêtres et des divinités.

Il semble exister une filiation entre Osiris, Adam et Jésus à propos du cèdre. Pour mieux comprendre l’essence biblique qu’est cet arbre, il est bon de revenir un peu aux temps des anciens Égyptiens. C’est Seth, le meurtrier d’Osiris, qui remit à Adam trois graines célestes que ce dernier plaça dans sa bouche. Du corps d’Adam, trois arbres naquirent : un cyprès, un pin et un cèdre. S’entrelaçant, ils ne formèrent plus qu’un (cela rappelle l’unité réalisée en plaçant une image d’Osiris au creux d’un cèdre). C’est de cet arbre que Moise détacha la baguette qui lui permit de faire jaillir l’eau du rocher dans la vallée de l’Hébron. Concernant la croix christique, la version la plus répandue nous dit qu’elle était constituée de quatre bois différents : le cyprès (deuil), le cèdre (incorruptibilité), le pin (résurrection) et l’olivier (onction et consécration). « Le cèdre qui attire la foudre fournit le bois à la croix et allume le feu générateur et régénérateur ; le cèdre, l’arbre d’Adam, l’arbre phallique, l’arbre anthropogonique, sauve encore une fois le monde par la croix qui vient ranimer la vie parmi les hommes. L’arbre d’Adam et l’arbre phallique, Adam et le cèdre anthropogonique, ne font qu’un » (4). Ceci explique sans doute les représentations christiques au cœur du cèdre que l’on rencontre parfois, le Christ et Osiris ayant été sacrifiés, il me semble, pour des raisons assez similaires.

Cette idée d’incorruptibilité sera ensuite reprise par Pline dans son Histoire naturelle : le cèdre « conserve les cadavres et corrompt les corps vivants. C’est pourquoi, pendant longtemps, les apothicaires l’ont appelé  »la vie des morts et la mort des vifs » » (5).
Origène, chrétien d’Égypte né à Alexandrie dira : « le cèdre ne pourrit pas ; faire de cèdre les poutres de nos maisons, c’est préserver l’âme de la corruption ». Quant à Hildegarde de Bingen, qui utilise le cèdre dans des affections accompagnées de putréfaction (par analogie), elle rapporte des indications qui font curieusement songer à ce que dit Pline (peut-être l’a-t-elle lu ?) : il ne faut pas abuser du cèdre quand on est bien portant, sans quoi la force et la dureté de l’arbre s’imprime dans l’homme.

Originaire de l’Atlas, une chaîne montagneuse qui s’étend du Maroc à la Tunisie, le cèdre de l’Atlas est très proche botaniquement de ses compères libanais (Cedrus libani) et himalayen (Cedrus deodora), mais doit être distingué du cèdre de Virginie qui est, en fait, un genévrier (Juniperus virginiana). Introduit en Europe au XIX ème siècle, il est connu sous nos latitudes comme essence ornementale.

Cèdre de l'Atlas

Le cèdre de l’Atlas en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

S’il est possible de distiller les aiguilles de cet arbre, l’huile essentielle dont on va maintenant parler est tirée du bois réduit à l’état de copeaux et de sciure. Comme c’est souvent le cas des parties dures, la distillation est plus longue. Elle est comprise entre cinq et sept heures dans le cas du cèdre. Légèrement visqueuse, de couleur jaune miel, elle développe des notes boisées, chaudes et suaves, sur un fond doux et légèrement fumé. Très souvent employée en parfumerie, on pourrait penser qu’elle se destine prioritairement aux parfums masculins, mais ce serait oublier un parfum féminin, Féminité du bois (Shiseido), constitué de violette, de rose, de fleur d’oranger… organisées autour du cèdre.
Principalement composée de sesquiterpènes (70 %), l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas affiche un petit taux de cétones (5 à 6 %) dites sesquiterpéniques. Elles ont l’avantage d’être beaucoup moins « agressives » que les cétones monoterpéniques (thuyone, fenchone…). En terme de toxicité, on peut placer le cèdre de l’Atlas au niveau de l’hélichryse d’Italie.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique, antiseptique des voies respiratoires et gynéco-urinaires, antiparasitaire
  • Phlébotonique, lymphotonique, tonique circulatoire artérielle (à la différence du cyprès qui est un tonique circulatoire veineux), régénératrice artérielle
  • Décongestionnante respiratoire, expectorante, mucolytique
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Antispasmodique
  • Régénératrice cutanée, cicatrisante, astringente
  • Lipolytique puissante
  • Tonique du cuir chevelu
  • Sédative, calmante, relaxante, réconfortante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, bronchite, tuberculose, rhume, toux
  • Troubles circulatoires : athérosclérose, insuffisance artérielle, fragilité capillaire, congestions et stases lymphatiques, varices, cellulite
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleurs articulaires, polyarthrite
  • Affections cutanées : mycoses, psoriasis, eczéma, engelures, plaies, hallux valgus, œil de perdrix, herpès labial, peau grasse
  • Affections du cuir chevelu : cheveux gras, pellicules, alopécie
  • Troubles génitaux : congestion prostatique, gonorrhée
  • Rétention hydrolipidique, œdème des membres inférieurs, surcharge pondérale
  • Stress, angoisse, indécision, déprime

Comme l’indiquait lucidement Hildegarde de Bingen au XII ème siècle, le cèdre apporte la joie et l’apaisement du cœur. Il efface la tristesse, la timidité, ainsi que la procrastination qu’elles impliquent. Celui que Hildegarde désignait comme « image de la fermeté », permet de lutter contre la dispersion, la labilité mentale. Sans doute que ses qualités relaxantes n’y sont pas étrangères. On peut, pour cela, employer cette huile essentielle en méditation, ce qui favorise la libération de la nervosité et de la susceptibilité entre autres.
En médecine traditionnelle chinoise, le cèdre a une action sur le ch’i des poumons et des reins. Odoul ajoute que l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas, associée à l’élément Bois, convient au méridien de la vésicule biliaire. Quand l’énergie de ce méridien est équilibrée, l’individu fait face et a toujours le courage et l’énergie pour résister, ce qui n’est pas sans rappeler certaines facettes symboliques propres au cèdre.

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique
  • Inhalation, olfaction

Contre-indications

  • Bien que contenant une faible proportion de cétones, l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas présente un potentiel pouvoir neurotoxique et abortif qui, comme l’on sait, est cumulatif dans le temps. On ne la prescrira donc pas dans les cas suivants : femme enceinte, femme allaitant, nourrisson, enfant de moins de six ans. Par ailleurs, elle n’est pas toxique aux doses physiologiques normales (sauf en cas de cancers hormono-dépendants).
  • Grâce aux nombreux sesquiterpènes qu’elle contient, cette huile essentielle n’est pas dermocaustique. On peut donc l’appliquer pure sur la peau (en cas de doute, procéder au test dit « du pli du coude »).

  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres des arbres, p. 205
  2. Ibid.
  3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p 148
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, tome 2, p. 85
  5. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 417

© Books of Dante – 2015

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