La carline acaule (Carlina acaulis)

Synonymes : chardon argenté, chardon doré, chardonnette, chardousse, carline noire, caméléon blanc, artichaut sauvage, loque, baromètre, etc.

Au chapitre 8 du troisième livre de la Materia medica, Dioscoride expose l’étendue de ses connaissances au sujet de la carline, plante dont suinte des racines une sorte de glu, dont on se sert comme de mastic, dit-il. Ses feuilles sont comparées à celles du sylibon et de l’artichaut. Ce sylibon est-il bien « notre » chardon-marie (Sylibum marianum) ? C’est-à-dire l’image exacte qu’on en a et qui saute de notre mémoire quand nous nous disons : « chardon-marie » ? De même avec l’artichaut… Son seul nom est beaucoup plus vaste que n’était l’envergure de cette plante durant l’Antiquité : les artichauts actuels, produits transformés par la main de l’homme depuis au moins la Renaissance, n’ont rien de commun avec l’artichaut de Dioscoride, quel qu’il soit. Ensuite, ce dernier ne fait pas autre chose que de comparer telle ou telle partie de la plante qu’il décrit avec telle ou telle autre plante. C’est toujours la bonne vieille antienne que de comparer un objet qu’on a sous les yeux avec d’autres qui ne le sont pas : le problème, en lisant la monographie que Dioscoride consacre à cette « carline », c’est que nous autres, deux mille ans plus tard, nous n’avons aucune de ces plantes sous les yeux. Il faut donc fouiller chez Dioscoride et chez d’autres encore, parmi la masse d’informations (si elle existe) pour y dénicher les détails qui permettent d’attester que telle plante décrite est bien celle à laquelle on pense. Mais c’est un travail très fastidieux, de nombreuses erreurs sont commises et rendent la tâche particulièrement ardue, ce qui ne facilite pas l’élaboration d’un fond commun et pérenne des savoirs, pour reprendre une formulation de Pierre Lieutaghi.
Comment expliquer à quelqu’un qui n’a jamais vu une fleur ce que c’est ? Les superlatifs et autres comparatifs ne sont parfois d’aucun secours, le vocabulaire, incomplet et imparfait, vient à manquer… Ainsi, Dioscoride se sert-il de connaissances déjà acquises, bien installées, sur lesquelles il s’appuie, pour aborder l’inconnue, cette carline, donc. Il fait appel à la « chardonnette », au « hérisson marin » et à la « carchiophe » afin d’aiguiser l’imagination du lecteur en lui indiquant que les feuilles sont comme ceci, les fleurs comme cela, etc. Et, justement, comme il est question de fleurs, nous rencontrons un hic, puisque Dioscoride attribue à « sa » carline des fleurs « rouges et moussues ». Qui a déjà vu une carline acaule ou à feuilles d’acanthe sait pertinemment que le capitule floral de ces plantes n’est en aucun cas rougeoyant. Mais nous interprétons le monde en fonction de ce que nous savons de lui. Qui me dit, à moi, qui suis arrêté sur une certaine image de la carline (image exacte au demeurant), qu’il n’existe pas, quelque part, sur des terres foulées par Dioscoride il y a 2000 ans et sur lesquelles je n’ai jamais mis les pieds, une carline dont les inflorescences partageraient la teinte de celles du chardon-marie ?

La botanique est de rigueur en phytothérapie ; c’est une chose que je souligne assez régulièrement. Si les descriptions morphologiques faites par les auteurs anciens laissent le plus souvent à désirer, il est permis, souhaitable même, de s’adresser aux lignes concernant les aspects purement thérapeutiques afin d’y déceler, éventuellement, une porte d’entrée, pourquoi pas un sésame ? Or, si nous prenons connaissance des quelques informations apportées par Dioscoride à propos de la « carline », nous nous rendons compte que, bien qu’elles se concentrent uniquement sur la seule racine, elles correspondent à des emplois plus récents : vermifuge et diurétique sont deux propriétés données par Dioscoride, et qui s’appliquent encore à la carline actuelle. Par contre, la fin du paragraphe s’attarde sur des « vertus » qui ne s’appliquent pas (plus ?) à la carline acaule : « la racine bue avec du vin, est très bonne face au venin des serpents [!!!]. Mêlée avec du gruau sec, ou avec de l’eau, et avec de l’huile, elle tue les chiens, les porcs et les rats » (1). En plus de cela, la carline était un « antidote de la peste et des maladies contagieuses, elle conférait […] une force inouïe et produisait différents effets magiques » (2), comme semble le souligner le surnom de chardon angélique que lui donne Paracelse, reprenant par là une vieille légende selon laquelle Charlemagne (ou plus tardivement Charles Quint) reçut de la part d’un ange la carline comme remède contre la peste qui affligeait une bonne portion de son armée. Fort vantée autrefois, la racine de carline participait à l’élaboration de préparations magistrales aujourd’hui complètement oubliées, si ce ne sont leurs noms dont la force antique résonne encore jusqu’à nous : citons, pour l’exemple, l’orviétan et la thériaque, ainsi que l’essence de Stahl, toutes compositions qui cherchèrent à mettre en évidence les soi-disant propriétés alexipharmaques de la carline, dont le renom impérial brilla par le biais des deux Carolus dont nous avons parlés plus haut, ayant cru qu’il existait une filiation avec le nom latin de la carline : carlina. Chose que ne partage pas Césalpin qui vécut au même siècle que Charles Quint : « leur nom latin reproduit […] un nom vulgaire italien du XVI ème siècle qui semble une corruption de cardina, diminutif de l’italien cardo, ‘chardon’ » (3). Tout cela semble de suite moins prestigieux, mais ne doit pas nous faire oublier que la carline est une plante résolument magique, manifestant par rapport à l’humidité une sainte phobie qui s’exprime par la réaction de la plante par rapport à l’hygrométrie : les « bractées se redressent et se rapprochent en forme de toit conique, protégeant comme d’une tente les fleurs du capitule » (4). Ainsi fait la carline par temps pluvieux et lorsque l’obscurité l’y oblige. La carline joue donc le rôle de baromètre que l’on placarde sur les portes… en guise de décoration diront certains qui ne savent pas : « Puissent les montagnes du Sud héberger toujours la grande carline à feuilles d’acanthe, la plus menacée, ce soleil des herbes que les anciens paysans clouaient sur la porte des granges où, parfois encore, il darde son œil lumineux, terreur des créatures de l’ombre et des forces néfastes » (5).

Acaule. Littéralement : « sans queue ». « A quoi servirait l’aide insignifiante d’une tige quand on s’est agrandi à la dimension même de l’astre vénéré ? », interroge Pierre Lieutaghi ? (6). Et il est vrai que ce que la carline acaule n’a pas en hauteur, elle l’a en largeur, même si parfois elle adopte une allure ascendante, perchant ses gros capitules à plus de 50 cm du sol, où ses feuilles pennatilobées très découpées, peu poilues mais où les poils se sont transformés en épines durcies, forment alors des rosettes aériennes que, par ailleurs, l’on trouve étalées à même le sol en une structure de pas loin de 60 cm de diamètre. Les capitules sont quant à eux formés des bractées périphériques, longues, pointues et argentées, qui enserrent des fleurs tubuleuses blanchâtres ou brunâtres fleurissant de juin à septembre, produisant de nombreux akènes à aigrette jaune. Cet ensemble floral forme des soleils de 5 à 10 cm de diamètre, parfois jusqu’à 15 cm, un gigantisme qui a été pour beaucoup dans la récolte inconsidérée et massive de la carline acaule, plante vivace que l’on trouve jusqu’à 2500 m d’altitude sur les terrains secs et calcaires des Alpes, des Pyrénées, du Jura, de la Provence et du Languedoc.

La carline acaule en phytothérapie

Ni les feuilles de la carline acaule, ni son capitule ne préoccupent le phytothérapeute puisque c’est essentiellement à sa racine épaisse, brun jaunâtre à l’intérieur, rousse à l’extérieur, au suc laiteux que revient l’honneur d’entrer dans les faveurs de l’herboriste : d’« odeur forte et désagréable, séchée elle devient aromatique, d’abord douce, puis amère et forte » (7). Ici, le mot « aromatique » concerne essentiellement une essence (1 à 2 %) qu’on dit « pesante », voire « narcotique », dans laquelle on a détecté la présence de sesquiterpènes. Cette racine contient également de cette inuline de réserve (18 à 22 %), du tanin, de la résine, un principe amer, enfin un ferment de type présure que nous avons abordé à l’époque où nous traitions du gaillet jaune.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique gastrique, cholagogue, stomachique, vermifuge légère
  • Diurétique, dépurative, diaphorétique, sudorifique
  • Fébrifuge
  • Cicatrisante, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse et atonie stomacales, inappétence, flatulences (le docteur Leclerc avait remarqué que chez les patients atteints de la grippe espagnole de 1918 l’on constatait le retour de l’appétit et le bon fonctionnement des voies digestives grâce à l’extrait fluide de carline)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, difficultés urinaires, hydropisie, rhumatismes
  • Affections cutanées : plaie, blessure, ulcère, escarre, urticaire, dartre, teigne, acné ; en général, toute autre éruption cutanée chronique
  • Grippe
  • Maux de gorge
  • Aménorrhée

Note : « Les phytothérapeutes allemands ajoutent à ces indications […] les vers intestinaux, le ténia, les points de côté, la paralysie de la langue, les états fébriles de l’appareil digestif, les typhoïdes, les maux de dents, etc. » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de racine (pour gargarisme, bain de bouche, lotion, compresse).
  • Teinture-mère.
  • Extrait fluide de racine.
  • Macération vineuse (vin blanc, vin rouge).
  • Macération acétique.
  • Cataplasme de racine broyée.
  • Poudre de racine sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est difficile vue l’extrême longueur de la racine de la carline qui, tout comme le pissenlit, abandonne une grande fraction de ses parties souterraines dans le sol si on lui tire un peu trop fort sur la tête. Avant que la carline ne se raréfie au point qu’on en a interdit la récolte dans certains départements, on avait coutume d’arracher la racine surtout à l’automne. La conservation de cette racine en vue de la sécher est hasardeuse : rappelons l’hydrophobie de cette plante dont la racine peut alors facilement moisir. Ainsi, mieux vaut s’abstenir de récolter une plante comme la carline si c’est pour voir sa partie vive terminer dans un état malheureux : ce serait alors un acte anti-écologique.
  • A hautes doses, la carline occasionne nausée et vomissement.
  • Alimentation : la carline alimentaire est tombée en désuétude. Compte tenu de sa rareté très relative, il est préférable de laisser cette plante tranquille. Précisons simplement que ce sont surtout les capitules de la carline à feuilles d’acanthe que l’on faisait bouillir à l’eau salée, en particulier à l’état immature. De même que l’on déguste encore le « cul » de l’artichaut, l’on consommait celui de la carline, comme cela se faisait dans les Cévennes où les paysans pauvres en faisaient un de leurs aliments. Ce met « savoureux et fondant » d’après Henri Leclerc, entrait dans la composition d’une confiture de carline, élaborée avec du sucre ou du miel, approchant peut-être de la cramaillotte. Rappelons enfin le rôle fromager que jouèrent les feuilles (sèches ou fraîches) de la carline afin de cailler le lait : c’est ainsi, aux dires de Matthiole, que les paysans toscans procédaient au XVI ème siècle.
  • Autres espèce : la carline commune (Carlina vulgaris), la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia), la carline à grosse tête (Carlina macrocephala), etc.
    ________________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 8.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.
    3. Ibidem, p. 216.
    4. Ibidem.
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 155.
    6. Ibidem, p. 153.
    7. Ute Kunkële & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 63.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.

© Books of Dante – 2018

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