Le dompte-venin (Vincetoxum hirundinaria)

Cette plante, qui porte aussi les noms d’asclépias et d’asclépiade, « suffit à montrer l’excellence de ses vertus » (1). Cette sentence assertive, nous la devons à Anne Osmont. Ce qui s’érige comme vrai ne saurait être mis en doute, asclépias et asclépiade faisant bien évidemment référence au dieu grec de la médecine et « manifestent la confiance des anciens dans les propriétés attribuées » (2) à cette plante. Vincetoxum étant la traduction littérale de dompte-venin, ces quelques constatations liminaires dressent d’ores et déjà un portrait flatteur de cette plante dont l’unique inconvénient est qu’on n’en entend plus parler, du moins dans le domaine qui nous occupe, c’est-à-dire à travers la phytothérapie, histoire d’hommes et de plantes. Nous avons récemment vu que l’aristoloche fut placée sous le patronage d’Artémis. Ici, c’est tout différent, l’on a affaire au père d’Hygie (la Santé), de Panacée (le Remède infaillible), d’Acéso (le Processus de guérison) et d’Iaso (la Guérison), rien moins que le divin Asclépios qui guérissait à l’aide du sang de la Gorgone que lui avait offert Athéna. L’on comprend dès lors qu’on ait attribué à cette plante le nom de ce dieux. Nous devrions donc trouver dans la littérature une multitude d’informations au sujet du dompte-venin. Tenez, allons voir dans la Materia medica ce qu’en dit Dioscoride. Cela se passe au Livre III, chapitre 88 : « Les racines bues avec du vin ôtent les douleurs des tranchées et valent pareillement aux morsures des serpents. L’on emplâtre ses feuilles contre les ulcères malins de la nature des femmes et de leurs seins ». C’est un peu maigre pour une panacée d’Asclépios, non ? Le souci c’est qu’on n’a pas autre chose qui nous permette de nous rassasier un peu. Selon toute vraisemblance l’Antiquité n’en dira pas davantage, et le Moyen-Âge restera sourd, aveugle et muet au sujet du dompte-venin que l’on voit cependant, au XVI ème siècle, être utilisé de nouveau contre la peste, les empoisonnements, les morsures venimeuses, toutes choses qui sont dans les cordes d’Asclépios. Mais le sont-elles aussi dans celles du dompte-venin ? User d’une plante est une chose, la créditer d’un pouvoir de guérison en est une autre. Ce n’est pas parce que le dompte-venin est véritablement alexipharmaque qu’il a été prisé pour contrecarrer ces divers maux, mais parce qu’on le croyait. Or, croire et savoir ne tètent pas à la même mamelle. Et il s’avère que celui qui est censé vaincre le poison est lui-même toxique ! Par exemple, les chèvres n’en broutent seulement que les extrémités, les chevaux, quant à eux, patientent jusqu’aux premières gelées qui lui font perdre son âcreté pour, éventuellement, s’en repaître si jamais ils n’ont rien d’autre à se placer sous la dent. Cette défiance animale doit être prise en compte. De plus, l’on peut même ranger le dompte-venin auprès de l’aconit tue-loup, solide gaillard. Si ce dernier se destinait à l’empoisonnement des loups et des renards, l’autre fut usité pour des raisons similaires auprès des chiens. Tout cela ne semble pas décourager certains praticiens. Cazin, citant Gilibert : « Quelques auteurs condamnent l’usage de cette racine. Cependant la décoction que nous avons souvent ordonnée à haute dose, n’a jamais causé le moindre incident ; nous l’avons trouvée utile dans les dartres, les anasarques, les écrouelles, la chlorose, et la suppression des règles ; elle augmente sensiblement le cours des urines ; extérieurement, elle déterge les ulcères et arrête les progrès du vice scrofuleux » (3). Cependant, Leclerc appellera à la prudence quant à son emploi, conseillant même de s’en abstenir parce que « il faut reconnaître que l’étude pharmacologique des dompte-venin laisse encore beaucoup à désirer », ajoutera Fournier (4). Et aujourd’hui, force est de constater (et de regretter aussi) que le dompte-venin camoufle bien des secrets. Comme si l’incarnation d’un dieu, aussi puissant soit-il, dans une plante avait le pouvoir de l’immuniser contre toute tentative d’en apprendre plus à son sujet. Ces « impénétrables voies » ne sont, hélas, pas un gage de sûreté. Il est certaines plantes dans lesquelles transparaît en filigrane l’identité d’un dieu (la joubarbe), d’autres y apparaissant très nettement (le nombril-de-Vénus), pourtant elles ne sont rien moins que des plantes médicinales assez ordinaires. Où bien alors les dieux, à l’instar d’Aphrodite dissimulant Adonis enfant dans un coffre, ont cadenassé certains savoirs qu’il appartient aux hommes de découvrir sans avoir jamais à attendre une révélation divine à propos de telle ou telle plante.

Cette plante vivace à la racine dure et rampante est un joli végétal de 20 à 80 cm de hauteur. Ses tiges, sur lesquelles s’opposent des feuilles ovales, aiguës, sans dent, vertes et lisses, portent des fleurs blanchâtres, voire verdâtres ou jaunâtres, formées d’une corolle d’un seul tenant, garnie de cinq lobes ovales. Ses fruits en forme de poire auriculaire, contiennent des semences brunâtres surmontées d’une houppette de poils dont le but est de favoriser l’anémochorie, c’est-à-dire la dispersion des graines par le vent.
Assez commune en France, sauf dans l’Ouest et le Nord, le dompte-venin exige de préférence des sols secs et pierreux : coteaux arides, incultes et rocailleux, bois secs, rochers, etc., jusqu’à 1800 m d’altitude.

Le dompte-venin en phytothérapie

Les études pharmacologiques étant ce qu’elles sont, du dompte-venin il y a bien peu à dire. Que trouvons-nous donc dans cette plante ? De la fécule, une huile grasse, de l’acide pictique, des résines, une essence aromatique, des sels minéraux (calcium, potassium, etc.), toutes choses assez anodines. Au registre des substances peu ordinaires, citons une matière proche des saponines, l’acide asclépiique, un glucoside du nom de vincétoxine, enfin de l’asclépiadine (cardénolide). Du dompte-venin, l’on use surtout de la racine à l’odeur nauséabonde, à la saveur tout d’abord douceâtre et agréable (le piège  !), puis âcre et amère.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif énergique, sudorifique
  • Purgatif, vomitif (à hautes doses)
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Hydropisie, anasarque, épanchement, engorgement lymphatique et hépatique
  • Abcès froid, dartre
  • Ictère
  • Fièvre
  • Palpitations

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de racine.
  • Décoction vineuse de racine (pour usage externe : cataplasme, lotion, compresse).
  • Poudre de racine ou de feuilles.
  • Cataplasme de feuilles.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine de l’automne au printemps, les feuilles durant la belle saison. Notons que la dessiccation de la racine amoindrit sa valeur.
  • Autres espèces : l’asclépiade tubéreuse ou herbe à la pleurésie (Asclepias tuberosa), l’asclépiade noire (Vincetoxum nigrum), l’herbe aux perruches (Asclepias cornuti), etc.

  1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 30.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 120.
  3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 93.
  4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 120.

© Books of Dante – 2018