L’aristoloche clématite (Aristolochia clematitis)

Synonymes : aristoloche des vignes, sarrasine, poison de terre, guillebaude, ratelaire, ratalie, pomerasse, brigbog, etc.

Lors de l’Antiquité, les aristoloches furent placées sous les meilleurs auspices, ceux des hommes et ceux des dieux. Pour s’en convaincre, citons Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline et Galien du côté des premiers, Artémis du côté des seconds. Voyez, cette faveur est même inscrite dans son nom : aristoloche, du grec aristos, « excellent ». Face à un tel pedigree, il ne peut y avoir de doute, l’on n’appelle pas ainsi une plante si ses propriétés sont médiocres, elle doit donc posséder une extrême puissance. Pour démontrer cela, basons-nous tout d’abord sur un extrait tiré d’un traité de botanique astrologique anonyme : « Son fruit, bu avec du miel et du vin repousse toutes les maladies corporelles. La racine, fumée et portée sur soi chasse tout démon et tout brouillard de la vue ; elle écarte toute calamité si on la consomme. Elle sert aussi de contrepoison pour tous les animaux venimeux ». Que de prodiges ! N’a-t-on pas là affaire à une panacée ? De leur côté, Hippocrate et Théophraste n’ont pas fait l’impasse sur l’aristoloche. Bien qu’on décèle sa présence dans les traités de la collection hippocratique, ses principaux panégyristes demeurent Pline et Dioscoride. Et lorsqu’on combine la lecture de tous ces auteurs, il faut se faire une raison, l’aristoloche est véritablement une plante à tout faire. C’est un remède cutané venant à bout des ulcères, des plaies, de la gale, des dartres, de la « lèpre », des abcès, des inflammations diverses et variées, etc. Active, elle l’est également sur la sphère urinaire (lithiase, oligurie, urines sédimenteuses et purulentes, goutte) et respiratoire (asthme, spasmes bronchiques). De plus, c’est un antidotaire face aux morsures de serpents, une propriété révélée par la déesse Artémis, que l’on élargira aux piqûres de scorpions, ainsi qu’à toutes autres formes d’empoisonnements mortels. Non seulement elle remédiait aux poisons et aux venins, mais elle avait la capacité d’écarter serpents, scorpions, jusqu’aux démons même ! Selon Pline, en plaçant l’aristoloche au-dessus du foyer, cela chasse les serpents des maisons. Chose curieuse, Aëtius, s’il préconise l’aristoloche comme purgative, avance, avec Pline, que cette plante constitue un remède oculaire, alors que, c’est bien connu, la plupart des aristoloches sont irritantes pour les muqueuses oculaires, « l’eau contenue dans les fleurs peut causer des ophtalmies très graves », précise Fournier (1). Cette énormité est néanmoins relayée par notre traité de botanique astrologique qui, en revanche, fait totalement l’impasse sur l’une des principales propriétés de l’aristoloche : si nous savons que c’est une plante excellente (aristos), c’est aussi une plante de la femme, un aspect que l’on distingue dans les deux syllabes qui achèvent le mot aristoloche : -loche, du grec lokia, « accouchement », une nature gynécologique abordée par tous : dysfonctionnement de l’utérus (Théophraste), activer les fonctions vitales de l’utérus (Hippocrate), affections de la matrice (Dioscoride, Pline), provoquer les menstruations (Dioscoride), faciliter l’accouchement et l’évacuation des lochies (Hippocrate, Dioscoride, Galien) ; Pline ajoute même que l’aristoloche dite « mâle » devait favoriser la naissance d’un garçon ! Et Dioscoride mentionne que, par voie de sympathie, l’aristoloche est fort utile pour extraire de la chair épines et esquilles en vertu de cette propriété évacuatrice active chez la femme enceinte. L’on comprend aussi la présence d’Artémis dans ces lignes car « la relation de la plante avec la déesse était également suggérée par le nom qui lui avait été donné : ne rappelle-t-il pas son pouvoir de faciliter les accouchements auxquels présidait Artémis, qui portait pour cette raison l’épiclèse de louchia ? » (2).

Au Moyen-Âge, la réputation de l’aristoloche ne se dément pas. Macer Floridus, copiant Dioscoride et Pline entre autres, ne nous apprend rien de nouveau, et ajoute à la vertu de cette plante de mettre en fuite les esprits malins, celle d’égayer les enfants ! Paul d’Egine et Mésué la disent purgative, tandis qu’Hildegarde préconise celle qu’elle appelle Byuerwurtz contre l’indigestion et autres désordres gastro-intestinaux. Si elle note la propriété emménagogue de l’aristoloche, elle ne fait, en revanche, aucune référence à son rôle lors de l’accouchement, et évoque quelque chose qui rappelle la panacée des vieux textes antiques : une poudre composée d’aristoloche, de cannelle et de pyrèthre. Grâce à elle, « l’on n’aura jamais aucune infirmité importante ou prolongée, jusqu’à la mort » (3). Les siècles suivants virent peu à peu l’aristoloche être délaissée par les praticiens, bien qu’il demeure çà et là bien des informations relatives à son sujet. Porta la conseille contre la « lèpre », le Petit Albert pour la guérison des plaies. Aux XVII ème et XVIII ème siècles, c’est, si l’on peut dire, le remède antigoutteux à la mode, à travers la poudre du Prince de la Mirandole, préparation magistrale qui, loin de faire fuir la Parque, était plus connue pour faire passer de vie à trépas que de soulager les affections goutteuses. Qu’importe ! Gilibert perpétue le souvenir de l’aristoloche, remarquant ses propriétés diurétiques, détersives sur les ulcères sordides, fébrifuges et emménagogues, mais s’étonnera du discrédit croissant dans lequel l’aristoloche tombera en son temps. « Qu’une plante aussi énergique soit presque abandonnée » est, pour lui, incompréhensible. Et le siècle suivant, le XIX ème, hélas pour lui, ne lui donnera pas raison : l’aristoloche sera pratiquement négligée, avant de revenir hanter les écrits de Leclerc et de Valnet au XX ème siècle, ce qui ne la sauvera en rien : aujourd’hui, l’aristoloche n’appartient plus à la matière médicale en raison de sa trop grande dangerosité. En effet, l’une de ses molécules l’a fait interdire de toute pratique phytothérapeutique, seule l’homéopathie sait en tirer profit sans inconvénient. Pourtant, tout ceci demande que l’on s’interroge. Aux doses létales, l’aristoloche paralyse le système respiratoire alors qu’autrefois elle soignait l’asthme ; de même, elle provoque des convulsions et soulageait les spasmes. Étonnant, non ? Les vieux textes médicaux de l’Antiquité, assez souvent avares de précisions lorsqu’il s’agit des modus operandi, nous ont légué la preuve des nombreux bienfaits imputables à l’aristoloche. Or, 2000 ans plus tard, comment se fait-il que plus personne ou presque ne se soucie de cette plante ? Y a-t-il eu affabulation et invention fantaisiste de la part des Anciens ? N’observe-t-on pas une excessive prudence des modernes ? Pouvons-nous nous placer dans l’esprit de Dioscoride pour savoir comment il opérait afin de tirer le meilleur parti de cette plante ? Cela ne me semble, hélas, pas possible. Du XXI ème siècle duquel nous jetons un regard sur ces antiques prescriptions, l’écart est si vaste, les modes de vie, de penser, de concevoir la matière médicale aussi. Mais une question demeure : comment est-il possible qu’une même plante ait pu profiter aux Anciens et pas à nous ? Beaucoup de continuateurs, jusqu’à récemment encore, à l’échelle des siècles, ont consigné, par leurs expérimentations, la validité d’une grande partie de ce qu’avançaient les Anciens. Ces derniers étaient-ils plus proches des doses que préconise l’homéopathie, là où l’aristoloche réussit le mieux ?

Malgré son nom, l’aristoloche clématite n’a rien de l’herbe aux gueux, l’épithète clematitis ayant été adopté par Bauhin et conservé par Linné, concernait une plante grimpante à vrilles que l’on appelait ainsi durant l’Antiquité. Seule l’aristoloche siphon, grimpante, longue de cinq à dix mètres, peut se prévaloir de cet adjectif, mais il ne s’agit pas d’une aristoloche européenne, étant nord-américaine. Au contraire, l’aristoloche clématite est assez courte sur pattes : 30 à 50 cm, 80 au grand maximum. Des tiges assez grêles, semblant peu robustes, portent de grandes feuilles longuement pétiolées, en forme de cœur. A leur aisselle, se groupent, par faisceaux de deux à huit, des fleurs jaunes à pédoncule étroit, sorte de tubes terminés par une languette, tout d’abord dressés puis réfractés vers le bas. La floraison printanière de cette aristoloche fait intervenir un acteur ailé : garantissant le gîte et le couvert, les fleurs laissent pénétrer les insectes qui ne peuvent en ressortir en raison d’une barrière de poils jouant le rôle de herse à bascule. Tant que la fleur n’est pas fécondée, l’insecte reste captif, puis, une fois que cela est fait, poils et fleurs s’assèchent, libérant ainsi l’insecte. Puis la plante fructifie, donnant des capsules vertes dont les six valves sont emplies de graines.
Cette vivace thermophile possède une racine fusiforme d’une trentaine de centimètres de longueur, brunâtre et rugueuse à l’extérieur, jaunâtre à l’intérieur.
Comme beaucoup d’autres aristoloches européennes, elle se cantonne surtout aux régions méridionales (Espagne, Italie, Midi de la France). Partout ailleurs, sa présence locale témoigne de sa culture ancienne, demeurant cependant rare voire inexistante dans le Nord et le Nord-Est, en basse altitude surtout. Ses lieux de vie sont très variés : lisières des bois, haies, rocailles, champs, berges, vignes, terrains incultes, etc.

L’aristoloche clématite en phytothérapie

De cette plante, l’on usait autrefois de la racine et des feuilles. Bien que son emploi remonte à fort longtemps, l’on en sait assez peu au sujet de sa composition, d’autant que son abandon récent par la thérapeutique moderne n’a pas engagé de nouvelles recherches. Tout au plus savons-nous que cette plante contient du tanin, de la résine, de la fécule, des principes amers, des acides (tannique, malique), un pigment dit « jaune d’aristoloche », mais elle se distingue surtout par le redoutable acide aristolochique dont nous reparlerons ultérieurement en raison de sa toxicité.

Propriétés thérapeutiques

  • Fortifiante, stimulante
  • Diurétique, antirhumatismale, antigoutteuse, sudorifique
  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante
  • Emménagogue, congestionnante utérine
  • Fébrifuge
  • Anti-inflammatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, accouchement, évacuation des lochies et du placenta, prévention des infections après accouchement, troubles de la ménopause
  • Troubles locomoteurs : goutte chronique, rhumatismes, douleurs musculaires
  • Affections cutanées : ulcère chronique, ulcère de jambe, dermatose purulente, prurit, eczéma, intertrigo, inflammation cutanée, plaie, blessure, morsure de serpent
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, hémoptysie
  • Hydropisie
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Poudre de racines.
  • Infusion de feuilles.
  • Décoction de racine.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine au printemps et à l’automne, les sommités fleuries en mai et en juin.
  • Toxicité : l’odeur pénétrante et fétide de l’aristoloche, sa saveur âcre, signalent que la plante n’est pas dénuée d’effets. Très énergique, trop diraient certains, l’aristoloche présente une intensité variable dans ses actions selon sa provenance. Les spécimens méridionaux semblent agités d’une énergie de loin supérieure à l’aristoloche qui croît au centre de la France. Ce qui expliquerait les observations antagoniques que l’on a faites à son sujet. Ajoutons à cela que de nombreux paramètres (saison de récolte, état de fraîcheur, conditionnement, etc.) font que, comme souvent, l’on puisse obtenir et, partant, utiliser des produits de valeur fort différentes. Mais avec l’aristoloche, il y a un hic. Un gros hic : l’acide aristolochique. « Cette molécule est métabolisée en substance cancérigène qui induit notamment le cancer des reins » (4). L’on se souviendra peut-être de l’erreur commise il y a une vingtaine d’années, où un laboratoire importa de Chine une aristoloche asiatique en lieu et place d’une autre plante, au motif que leurs noms chinois sont très proches, et qui se destina à un médicament amaigrissant, dont les prises répétées et continuées par de nombreux patients provoquèrent chez eux des néphropathies dont certaines exigèrent une greffe rénale. L’acide aristolochique, responsable de cet état de fait, provoque des désordres gastro-intestinaux (crampes, douleurs, vomissement, diarrhée, superpurgation, selles sanglantes, météorisme, gastro-entérite) et circulatoires (accélération du pouls, baisse de la tension artérielle, intoxication des vaisseaux capillaires). De plus, il est potentiellement abortif, toxique rénal, modificateur du patrimoine génétique. Puis viennent des convulsions, le coma et le décès par paralysie des voies respiratoires.
  • Autres espèces : en Europe, l’on croise d’autres aristoloches parmi lesquelles nous trouvons l’aristoloche ronde (A. rotunda), l’aristoloche longue (A. longa) et l’aristoloche pistoloche (A. pistolochia). Il en existe beaucoup d’autres dans bien des endroits du monde :
    A. indica (Inde ; contraceptif),
    A. klugii (Amazonie ; morsure de serpent),
    A. serpentaria (Amérique du Nord ; morsure de serpent, maux d’estomac, rage de dents, fièvre),
    A. bracteata (Soudan ; piqûre de scorpion),
    A. kaempferi et fangchi (Chine ; affections pulmonaires, rétention d’eau).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 97.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 467.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 84.
    4. Kurt Hosttetmann, Tout savoir sur les poisons naturels, p. 57.

© Books of Dante – 2018

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