L’asaret (Asarum europaeum)

Synonymes : oreille d’homme, oreillette, rondelle, cabaret, nard sauvage, girard, roussin, panacée des fièvres quartes.

Plus timide que la violette, il y a l’asaret, plante mettant tout en œuvre pour qu’on ne remarque qu’avec peine sa présence. Mais sa discrétion ne l’a pas soustrait du regard des Anciens, puisqu’ils furent nombreux à en prodiguer les vertus au fil des siècles, et ce depuis au moins Dioscoride, dont l’extrait suivant, concernant la description de sa racine, ne laisse aucun doute : « Il produit sous lui des racines noueuses, subtiles, entortillées, semblables à celles de dent-de-chien, mais plus subtiles et plus odoriférantes, qui échauffent et mordent fortement la langue quand on les mâche » (1). Avec Galien, il remarquera la vertu vomitive de cette racine, lui accordant également des pouvoirs purgatifs, emménagogues, diurétiques et antinévralgiques. La thérapeutique vomitive n’étant plus à la mode, cela peut surprendre qu’on fasse appel à une plante pour provoquer un désordre que l’organisme met en œuvre afin de se délester d’une substance étrangère. La saveur nauséabonde de cette racine explique peut-être l’étymologie de l’asaret, terme issu, selon certains, d’une racine grecque, asê, signifiant « nausée, dégoût ». Mais d’autres y voient une origine fort différente : asaret se nommait asaron en grec, un mort formé par la construction du a privatif et de saïro, « qui reste fermé », en relation avec les fleurs de l’asaret qui ne donnent jamais l’impression d’être totalement épanouies, pudiques qu’elles sont. Enfin, d’aucuns n’imaginent qu’un développement d’arum, ayant formé asarum, mais sans plus d’explication quant à ce choix. L’âcreté commune à l’asaret et à l’arum y est-elle pour quelque chose ?

Bref. Malgré son caractère émétique, l’asaret restera, de l’Antiquité au XIX ème siècle, l’un des meilleurs remèdes purgatifs indigènes, bien qu’il ait été détrôné par l’ipécacuanha, racine sud-américaine, également vomitive. Dès lors, on négligera l’asaret, sauf dans les campagnes où l’on s’attache plus longtemps qu’ailleurs aux traditions populaires. « Si quelques praticiens ont rejeté l’emploi de l’asaret comme agissant avec violence, et n’ayant qu’une action irrégulière et inconstante, c’est parce qu’on l’a administré sans précaution ou à doses trop élevées, ou même dans des cas où une irritation préexistante en contre-indiquait l’usage, tempête Cazin. Si une prédilection marquée pour les médicaments exotiques n’existait pas chez la plupart des médecins, on tiendrait compte aussi de l’action irrégulière de l’ipécacuanha, si souvent observée dans la pratique » (2). Mais l’ipéca, bien que plus connu que l’asaret, n’aura pas réussi à lui enlever son rôle de vomitif dont la littérature abonde à son sujet sur un point bien particulier : on a qualifié l’asaret de « plante des ivrognes ». En effet, dans l’ensemble de mes lectures, il ressort que l’asaret était utilisé par d’infâmes pochards pour se faire vomir et, comme dit Fournier, pour « débarrasser l’estomac après des libations trop copieuses » (3), afin, disent de mauvaises langues, de se remettre à boire derechef ou, pour certains, d’échapper à la vindicte de leurs femmes une fois rentrés à la maison. Que l’asaret puisse évacuer l’estomac de l’alcool qui s’y trouve encore, soit. Mais quid de celui parcourant déjà le sang ? L’on passerait, avec l’asaret, d’une ébriété à une demi ivresse. Ceci dit, comme l’asaret ne souffre pas l’approximation, il eut fallu, de la part de ces ivrognes, une rude observation des quantités exactes pour atteindre leur objectif, un discernement rendu bien difficile sous l’empire de l’alcool. J’ignore si cela fut une généralité de la part des adorateurs de Bacchus ou bien une anecdote montée en épingle afin d’expliquer le surnom de cabaret que porte l’asaret, chose que réfute Fournier en raison des explications qu’il fournit (cabaret serait, selon lui, une altération de baccaret, du latin bacchar), mais que l’on trouve encore, éparpillée çà et là, dans différents ouvrages dont certains sont même très modernes. Ceci étant dit, il s’agit là d’un aspect de la plante que je n’ai rencontré ni chez les auteurs antiques ni chez les auteurs médiévaux. Par exemple, au XI ème siècle, Macer Floridus, de même que ses devanciers, relate les propriétés diurétiques, emménagogues et antihydropiques de cette plante, n’accordant aucune importance à son pouvoir émétique. Mais, sensible à l’idiosyncrasie, il nous donne le détail des conditions idéales pour lesquelles administrer l’asaret pour ses vertus purgatives, prenant compte de l’âge, de la condition physique et de la robustesse du sujet, de l’époque de l’année, du climat même ! Le malade type, selon Macer Floridus, est donc un adulte gras et fort, travailleur, vivant sous un climat plus froid que tempéré, c’est-à-dire, en transposant à une époque plus moderne, le profil du bûcheron sibérien, fervent amateur de boissons fortes et d’asaret censé conjurer les effets de l’ivresse. Mais la recette donnée par Macer n’eut pas convenu : une infusion à froid de feuilles d’asaret dans du vin pendant une nuit entière (laissant à l’ivresse tout le loisir de se dissiper d’elle-même) que, avant d’absorber, l’on précède d’une lampée de vin blanc fort, ce qui n’est pas la meilleure solution à la gueule de bois !
De même avec Hildegarde, qui va nous ennuyer un peu car elle fait apparaître deux asarets (Haselwurtz et Asarus) dans le Physica, il n’est nullement question de ses vertus vomitives et encore moins dissipatrices de l’ivresse. La première plante, l’Haselwurtz, est sans doute celle dont Fournier disait que l’abbesse lui déniait toute utilité en tant que plante médicinale. En effet, dit-elle, « il contient une force dangereuse et doit être redouté ; il est fort noir et de nature instable, et semblable à une tempête ; sa chaleur et son instabilité le rendent dangereux » (4). Nuisible au malade, empirant le mal, et à la femme enceinte parce que jugé abortif, ainsi pouvons-nous compléter le portrait de cette plante. Mais plus loin dans le Physica, dans le chapitre consacré au fenouil, Hildegarde prodigue le conseil suivant : placer un cataplasme chaud d’asaret et de fenouil sur le dos et le haut des cuisses d’un parturiente calme ses douleurs durant l’accouchement. Mais s’agit-il de l’Haselwurtz ou du second, l’Asarus ? Probablement de ce dernier, vu ce qu’elle dit à son sujet dans le chapitre qui lui est réservé : cette plante à la « verdeur douce et utile » est « d’une grande utilité, car son suc soigne l’intérieur de l’homme » (5). Comme Hildegarde donne cet Asarus comme remède auriculaire, on est tenté de penser qu’il s’agit bien d’Asarum europaeum, mais elle ne souffle mot de la toxicité de cette plante, laquelle transparaît très nettement chez l’Haselwurtz

Petite plante vivace d’un décimètre de hauteur, l’asaret vit en colonies nombreuses, tapissant le sol des sous-bois frais et autres lieux ombragés comme sait le faire le lierre en forêt. Un rhizome brun grisâtre à l’extérieur, jaune à l’intérieur, s’entortille et se tord, portant tubercules et fibres radicales blanchâtres. Les tiges, très courtes, supportent seulement deux feuilles longuement pétiolées, larges, vert foncé, luisantes, presque cireuses, succulentes, en forme de rein. Les fleurs, montées sur un très bref pédoncule, émergent à l’aisselle des feuilles dès le mois d’avril. Elles se composent d’une corolle en cloche trilobée penchée vers le sol, de couleur variant du rouge lie-de-vin au noirâtre en passant par le pourpre foncé.
L’asaret est une plante commune sur sol calcaire, à l’Est, au Nord et au Centre de la France, à une altitude comprise entre 400 et 1800 m, bien qu’il lui arrive d’être présent en bordure de mer.

L’asaret en phytothérapie

Les feuilles froissées de l’asaret dégagent un parfum poivré et pénétrant, bien plus soutenu au niveau de ses racines : un relent camphré accompagne une saveur âcre et nauséeuse. Cette plante doit cette particularité à une essence aromatique constituée de monoterpènes et d’asarone (ou camphre d’asaret), une molécule que l’on croise aussi dans l’huile essentielle d’acore calame. Cette cétone, potentiellement carcinogène, est ce qui distingue l’asaret en terme de composition biochimique, laquelle expose aussi des constituants bien connus : tanin, résine, gomme, fécule, albumine, acide citrique, allantoïne. Ajoutons-y une substance cristalline, l’asarite, et divers flavonoïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif, vomitif, vermifuge
  • Diurétique, antihydropique, sialagogue
  • Astringent, cicatrisant
  • Expectorant
  • Emménagogue
  • Anti-arthritique
  • Stimulant
  • Sternutatoire (6)
  • Remède auriculaire (7)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, catarrhe bronchique, spasmes bronchiques, bronchite chronique, coqueluche
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement et obstruction du foie, ictère
  • Troubles de la sphère urinaire : hydropisie, goutte
  • Fièvres intermittentes
  • Névralgies : céphalée, céphalée opiniâtre, sciatique
  • Diarrhée
  • Affections cutanées
  • Surdité

Modes d’emploi

  • Poudre de racines ou de feuilles.
  • Macération vineuse de racines.
  • Infusion de feuilles (mises en contact avec de l’eau froide pendant huit à dix heures).
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines au printemps et à l’automne, les feuilles durant tout l’été.
  • L’asarone est une substance altérable, et l’on ne peut bénéficier de ses vertus qu’à la condition d’employer la plante fraîche, parce que, au bout de six mois de dessiccation, les racines vétustes ne sont plus vomitives, simplement purgatives. Ainsi, si l’on récolte la racine d’asaret tous les six mois, on dispose d’un asaret frais et vomitif et d’un asaret sec et purgatif. Si l’on attend davantage, de l’ordre de deux ans, l’asaret n’est plus purgatif du tout, il devient diurétique. C’est ce qui fera dire à Jean Valnet, reprenant Gilibert, que cette plante est un « remède qui pousse par tous les couloirs » (8). Cela démontre que la thérapeutique de l’asaret est à géométrie variable, d’autant plus accentuée encore que la plante sèche diffère grandement de la fraîche en terme d’intensité d’action et de mode de préparation. Par exemple, il a été remarqué que la plante fraîche absorbée par voie aqueuse était beaucoup moins vomitive et purgative.
  • Toxicité : l’asarone est une cétone, et qui dit cétone, veut que l’on prenne garde à cette molécule neurotoxique à haute dose. Bien sûr, la plante fraîche, ne contenant qu’1 % d’essence aromatique, ne confronte pas aux mêmes inconvénients que l’asarone pure. La toxicité de l’asaret s’exprime par des sensations de brûlure dans la bouche, des nausées, des douleurs stomacales, des irritations rénales et utérines qui valurent à l’asaret d’être autrefois convié comme abortif. De plus, la plante fraîche en contact avec la peau y déploie une inflammation locale très vive. L’asaret a beau vivre à l’ombre, c’est avec raison que l’on peut affirmer qu’il est plein de feu.
  • Autre espèce : l’asaret du Canada (Asarum canadense).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 9.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 90.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 119.
    4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 42.
    5. Ibidem, p. 103.
    6. Autrefois, l’asaret entrait pour une bonne part dans la poudre capitale de Saint-Ange, remède faisant éternuer, en compagnie de bétoine, de verveine et, paraît-il, de crapaud séché…
    7. Les médecins sensibles à la théorie des signatures, ayant comparé la forme de ses feuilles à celle de l’oreille humaine, usaient de l’asaret contre certaines surdités, bien que cela ne soit pas là sa principale indication. En revanche, les feuilles réniformes de l’asaret entrent bien en écho avec ses propriétés diurétiques.
    8. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 153.

© Books of Dante – 2018

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