La mauve, douceur des bords de chemin

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Sur les origines de la mauve, deux thèses majeures s’opposent dans la littérature. Si certains affirment qu’elle tire son nom de la couleur de ses fleurs, il est également dit que son nom latin, malva, proviendrait d’un mot grec désignant la plante, malakaï, de malakos qui veut dire « mou ». A première vue, on serait tenté d’accorder davantage de crédit à la première proposition. Mais nous verrons que ces deux suggestions, loin de se contredire, se complètent, à la condition d’expliquer en quoi la mauve est quelque chose de mou.
Durant l’Antiquité gréco-romaine, bien des personnalités évoquent la mauve, sans pour autant être tous médecins. Cela exprime le fait que cette plante débordait alors largement du strict cadre médicinal. C’est sans doute Hésiode, au VIII ème siècle avant J.-C. qui nous livre les premières informations concernant la mauve. Ce poète grec raillait « les sots qui ne savent pas quelle richesse se trouve dans la mauve et l’asphodèle », deux espèces végétales considérées comme plantes alimentaires des origines (1). Également abordées par Homère, ces plantes surent conserver une dimension mythique. Deux siècles plus tard, on rencontre la mauve comme plante symbolique chère à Pythagore. « Les Pythagoriciens en faisaient une plante symbolique et quasi sacrée, en raison, paraît-il, de l’orientation de ses fleurs vers le soleil » (2). Globalement, Grecs et Romains observèrent l’aptitude de la mauve à l’héliotropisme. Bien plus, les adeptes de Pythagore disaient cette plante « propre à modérer les passions et à procurer la liberté de l’esprit » (3), à élever l’âme, à s’affranchir des contingences terrestres, quand bien même les pythagoriciens constatèrent que la mauve apportait aussi la paix et la liberté du ventre ! Ce en quoi Hippocrate se fera le relais, puisque ce médecin recommandait cette plante en cas de digestions difficiles. Dès lors, nombreux seront les auteurs à s’attacher aux propriétés thérapeutiques de cette plante qui non seulement était un médicament mais aussi un légume que l’on cultivait en Grèce et en Italie. Appréciée des Romains en raison du fait qu’elle leur permettait de tempérer leurs orgies, il était d’usage de se purger copieusement à l’aide d’un ragoût de mauve et de bettes. C’est, du moins, à cela que se livrait Cicéron. Le poète Martial conseilla « un mélange de laitue et de mauve à l’un de ses contemporains, dont le visage attristé traduisait une irréductible constipation » (4). Il en usait lui-même, tout comme Cicéron, pour assurer les lendemains de bombance. Quant à Horace, autre poète latin, il prétendait se nourrir uniquement d’olives, de chicorée et de mauve.
Au III ème siècle avant J.-C., Diphilos de Siphnos considère la mauve comme « lubrifiant de la trachée-artère et dissipatrice des âcretés superficielles ». En plus d’être bonne pour le ventre, elle agit aussi sur les poumons, ainsi que sur la sphère rénale et urinaire. Nous verrons plus loin dans quelle mesure les paroles de Diphilos, un auteur qu’on connaît peu, sont pleines de justesse. Dioscoride, qui la nommait malachê, mélangeait de la mauve à de l’huile, afin de soulager les piqûres d’abeille et de guêpe. Bien plus, des feuilles de mauve pilées dans du vin et additionnées de graines de lin finement broyées formaient un cataplasme pour les tumeurs cutanées et les inflammations dans les parties voisines. C’est à cette occasion que l’on peut revenir enfin sur le caractère « mou » de la mauve. Malakôs, le mot grec qui signifie mou, provient du verbe malassô signifiant ramollir. Aujourd’hui, on ne parle pas de plante ramollissante, mais de plante émolliente, c’est-à-dire d’une plante ayant pour propriétés d’amollir et de détendre les tissus. Ces propriétés, que possède la mauve, proviennent de la présence de mucilage, une substance qui, au contact de l’eau, gonfle et prend un aspect visqueux. Ce qui est intéressant dans la recette relatée plus haut, c’est que les graines de lin contiennent aussi du mucilage. On a donc affaire à une recette qui recherche l’amollissement des tissus tumoraux, ce qui procure, indirectement, un effet anti-inflammatoire.
Pline vante la décoction de mauve dans du lait pour guérir la toux, mais avance qu’elle aurait le pouvoir de nuire à la chasteté ! Plus exactement, il affirme que la graine de mauve serait dotée d’une grande puissance aphrodisiaque. Qu’elle agisse sur les affections de la matrice ou des seins par sa racine qu’il fallait prendre soin de lier dans de la laine noire, ne dit pas nécessairement que la mauve est aphrodisiaque, bien que, il est vrai, il lui arrivait d’entrer dans la composition d’onguents d’amour. Pline, reprenant Xénocrate, ira même jusqu’à affirmer « que les mauves naissent tellement pour l’amour qu’un saupoudrage avec la graine pour le traitement des maladies des femmes accroît infiniment leurs désirs ». S’il est difficile de confirmer que la mauve est aphrodisiaque, il n’en reste pas moins vrai que « plusieurs plantes passaient pour agir sur les accouchements, comme les feuilles de mauve qui, placées sous les parturientes, facilitaient les accouchements » (5).

Au Moyen-Âge, on retrouve la mauve en bonne place au sein du Capitulaire de Villis, cette fameuse ordonnance carolingienne qui édicte un certain nombre de règles à observer en matière d’espèces végétales. La mauve y est présentée autant comme médicament que légume.
Fidèle aux paroles de l’Antiquité, Macer Floridus s’inspire largement de Dioscoride et de Sextus Niger, un médecin romain du Ier siècle avant J.-C. Macer met en garde contre l’emploi des feuilles crues, mauvaises pour l’estomac. Cependant, cuites, elles sont très efficaces contre les affections internes, telles que celles de la vessie. Mais, surtout, Macer indique une kyrielle d’indications externes : la mauve intervient sur les douleurs dentaires, comme cicatrisante sur les blessures et les brûlures, comme remède pour réparer les fractures. Il conseille aussi l’usage de la mauve pour des problèmes propres à son époque, le XI ème siècle. Des feuilles de mauve pilées et mélangées à du sel s’appliquaient sur les égilops, de petits ulcères cailleux se formant à l’angle interne des paupières. Une décoction de mauve dans de l’urine venait à bout de la teigne. Enfin, une décoction de mauve, dans l’huile cette fois, intervenait en cas de feu sacré (ou mal des ardents, feu de saint Antoine), une maladie enclavée aux X ème et XI ème siècles surtout, mais qui ressurgira beaucoup plus tard au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elle porte le nom d’ergotisme. Cette affection est provoquée par l’ergot de seigle, une moisissure contenant plusieurs alcaloïdes toxiques. Une fois le seigle récolté, la moisissure se retrouve dans la farine. On ingérait, par l’alimentation, un dangereux poison. Longtemps resté indétectable dans ses causes, le feu sacré provoque une compression des petits vaisseaux sanguins, ce qui entraîne une perturbation de la circulation et, par voie de fait, une gangrène terminale, accompagnée de démangeaisons, de sensation de brûlure et de nécrose. Il va de soi que la mauve ne guérit pas l’ergotisme, pour lequel il n’existe aucun antidote. Cependant, les propriétés émollientes, anti-inflammatoires et rafraîchissantes de la mauve permettaient-elles sans doute de soulager quelque peu les malades.
Au Moyen-Âge, il existe toujours cette controverse sur les prétendus pouvoirs de la mauve sur la sphère génitale féminine. Si elle est toujours employée dans les affections de la matrice, Macer indique que la racine de mauve broyée et mêlée à de la graisse d’oie constitue un redoutable pessaire abortif, tandis qu’Albert le Grand voit dans la mauve le plus sûr moyen de savoir si une jeune fille est encore vierge.
Hildegarde distingue deux mauves dans son Physica : elle appelle Babela la première et Ybischa la seconde, qui semble désigner non pas la mauve mais la guimauve, comme les anciens noms de cette plante en attestent : ybesche, ybischea, ywesche, etc.
La grande mauve d’Hildegarde, Babela donc, n’est pas recommandée à l’état cru, car selon l’abbesse, elle contiendrait des « humeurs épaisses ». Elle fait donc écho aux paroles de Macer Floridus et lui préfère la mauve cuite. De cette manière elle facilite la digestion. Si elle la dit modérément bonne pour le malade, elle serait à éviter chez le bien-portant car elle contiendrait « une sorte de poison ». Dans son exposé, Hildegarde privilégie davantage les usages externes : de la mauve et de la sauge broyées ensemble et mélangées à de l’huile d’olive en cataplasme pour les maux de tête et les fièvres ; la feuille de mauve additionnée de racines de plantain appliquée sur les fractures afin d’aider leur consolidation ; enfin, recueillir la rosée se trouvant sur des feuilles de mauve, au matin, lorsque le ciel est clair, pur et doux, avait le don d’éclaircir la vue.

Donnons maintenant la parole à l’école de Salerne, en Campanie italienne :

« La mauve, émollient fourni par la Nature,
Des intestins aide la fonction.
Moyennant sa décoction,
D’un pauvre constipé, la délivrance est sûre.
De ses racines la raclure
Au ventre rend la liberté,
Sert au beau sexe, et lui procure
Le retour de ses fleurs, d’où dépend sa santé. »

Émolliente, la mauve porte son action sur la sphère digestive par le biais de ses propriétés laxatives. Les deux derniers vers s’appliquent aux femmes pour lesquelles la mauve joue le rôle de tonique utérin et d’emménagogue, les « fleurs » désignant ici les règles.
Dans d’autres manuscrits médiévaux, comme les réceptuaires par exemple, on trouve d’autres indications concernant la mauve : somnolence, rétention d’urine, maladies rénales, œdème pulmonaire, hémorragies, anthrax, etc.

Au tout début de la Renaissance, Matthiole nous dit que bien que la mauve ne soit plus consommée comme légume en Italie, elle y est devenue une panacée médicinale. Voici ce qu’il écrit au sujet de cette plante : « La racine sèche macérée un jour dans l’eau, puis enveloppée tout humide de papier et cuite sous la cendre chaude, puis de nouveau desséchée, constitue un excellent dentifrice, qui détruit même le tartre dentaire. La décoction des feuilles et des racines en gargarisme calme les maux de gorge […] Les feuilles écrasées avec celles du saule fournissent un excellent emplâtre sur les blessures et toutes les inflammations […] Comme laxatif, on consomme les jeunes pousses pelées et cuites assaisonnées à l’huile et au vinaigre » (6).

Il est bien évident que la quasi totalité des pouvoirs de la mauve n’aura pas échappée à la médecine populaire des campagnes ni à celle des empiriques. L’infusion de mauve soignait les brûlures alors que sa décoction permettait d’apaiser les irritations cutanées et de laver les plaies et les ulcères. Bien connue pour ses vertus digestives, elle soignait diarrhée et constipation, aussi bien chez les êtres humaines que chez les jeunes animaux (veaux, porcelets, poulains). Indigestion, ballonnements, flatulences, tout cela était du ressort de la mauve. Les troubles respiratoires ne sont pas oubliés : cela n’est pas un hasard si la mauve fait partie de la « tisane des sept fleurs », infusion pectorale, en compagnie du bouillon-blanc, de la violette, du coquelicot, de la guimauve, du tussilage et du pied-de-chat. Adoucissante et émolliente, cette tisane était réservée pour la toux, les irritations bronchiques, etc.
Enfin, tout comme cela fut le cas lors de l’Antiquité et du Moyen-Âge, on retrouve la mauve dans les affections génitales, mais spécifiques aux animaux : de la décoction en lavement pour les infections après délivrance à la fumigation de mauve contre les mammites, il était courant de présenter, après la mise-bas des animaux, de la nourriture et des boissons réservées spécialement à leur intention. Ainsi, en Alsace, par exemple, une soupe de mauve et de graines de lin était-elle offerte aux génitrices (étonnant comme les pratiques traversent les siècles !)

Dans la nature, il est difficile de ne pas reconnaître la mauve, plante bisannuelle qui peut devenir pérenne. Selon si elle présente un port semi-rampant ou ascendant, elle mesure entre 40 et 120 cm de hauteur. Ses feuilles arrondies, lobées par cinq et crénelées, ressemblent assez à celles de la vigne. La floraison – ayant lieu de juin à août, mais pouvant s’étendre selon les régions jusqu’au mois de novembre – orne la plante de très grandes fleurs mauves à rose vif, aux cinq pétales profondément échancrés et finement veinés de violet, très recherchées par les abeilles. Chaque fleur donne naissance à un fruit semi-globuleux formé de capselles (que l’on rencontre aussi chez la guimauve, la rose trémière, etc.) qui se séparent à maturité. Cette plante affectionne tout particulièrement les sols secs et azotés, jusqu’à 1500 m d’altitude : lisières de forêts, décombres, bordures de chemins, haies, etc.

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La mauve en thérapie

Si dans le commerce de l’herboristerie on trouve plus souvent les fleurs de mauve à la vente, les usages des apothicaireries d’antan privilégiaient tant les fleurs que les feuilles de la mauve officinale. La mauve entretient avec la bourrache plus d’un rapport : tannin, saponine, vitamine C, sels minéraux sont là leurs points communs, auxquels il est bon d’y adjoindre les nombreux mucilages que la mauve contient à l’instar de la bourrache.
Enfin, vitamines B1 et B2, provitamine A, flavonoïdes et anthocyanosides (déjà abordés lors de l’étude de la myrtille) complètent le cortège des éléments actifs propres à la mauve.

Propriétés thérapeutiques

  • Émolliente, adoucissante, calmante, anti-inflammatoire, mucolytique, antitussive, pectorale, expectorante, antispasmodique, diurétique, laxative

En gros, on peut dire de la mauve qu’elle porte son action sur un ensemble de troubles inflammatoires externes comme internes qui affectent principalement les muqueuses (stomacales, intestinales, pulmonaires, buccales…). On peut dire qu’elle joue le rôle de « lubrifiant ».
Les anthocyanosides qu’on trouve plus particulièrement dans les fleurs sont anti-oxydants, protecteurs des membranes cellulaires et anti-agrégeants plaquettaires.

Usages thérapeutiques

  • Trouble du système digestif : irritations et inflammations des voies digestives ; gastro-entérite, entérocolite, constipation chronique, atonique, spasmodique (chez l’enfant et la personne âgée), colique
  • Troubles de la sphère pulmonaire et ORL : inflammation des voies respiratoires, bronchite, bronchite aiguë, toux, toux sèche, pharyngite, maux de gorge, enrouement, asthme, rhume, angine, amygdalite, crachement de sang
  • Inflammations et irritations des voies rénales et urinaires, goutte
  • Troubles cutanés : furoncle, abcès, tumeur et ulcère enflammés, plaie infectée et douloureuse, eczéma, piqûre d’insecte
  • Troubles bucco-dentaires : stomatite, glossite, aphte, gingivite
  • Troubles oculaires : inflammation des paupières, conjonctivite
  • Troubles circulatoires : couperose, hémorroïdes
  • Adjuvant dans les maladies infectieuses telles que rougeole, grippe, variole, scarlatine
  • Vaginite

Modes d’emploi

L’infusion de fleurs ainsi que sa décoction, sans compter la décoction concentrée de feuilles s’utilisent en lavement, lotion et collyre. Bain de bouche, gargarisme et cataplasme sont également possibles avec la mauve, sans oublier la classique teinture-mère.

Remarques

  • Récolte : les feuilles se ramassent avant floraison et les fleurs au mois de juin, voire début juillet.
  • Cuisine : depuis très longtemps utilisée (des graines découvertes dans certaines stations préhistoriques remontant à la dernière période glaciaire semblent en attester), la mauve propose feuilles et fleurs en cuisine. Toutes jeunes, les pousses se consomment crues en salade ou bien cuites en soupe avec d’autres plantes sauvages (plantain, chénopode, amarante, ortie…). Les fleurs et boutons floraux trouvent une place de choix sur une salade, un taboulé, etc. en compagnie, pourquoi pas, de quelques pétales de souci tout aussi comestibles.
  • Élixir floral : si on ne trouve pas la mauve parmi les 38 fleurs du docteur Bach, d’autres ont imité sa méthode pour concevoir un élixir à base de fleurs de mauve. Inspirons-nous de ce qu’en dit Guy Fuinel pour mieux comprendre les messages de cet élixir : « La mauve ne tolère pas la colère, elle calme les nerveux, les excités tous azimuts. Elle est tempérance aussi bien pour le corps que pour l’esprit (7). Plante au caractère féminin très marqué, « la mauve propose détente et ressourcement à la femme. Elle lui conseille l’amour sans élans excessifs, sans émotions destructrices » (8). Enfin, l’on peut dire de cet élixir qu’il est aussi destiné aux personnes pour lesquelles le fait de vieillir est vécu comme une véritable crainte qui, si elle n’est pas endiguée, accélère d’autant le vieillissement en suscitant d’importantes tensions internes.

  1.  « Selon Plutarque, on présentait au sanctuaire d’Apollon, à Délos, la mauve et l’asphodèle, comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive, parmi d’autres produits simples et naturels », Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 318
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 614
  3. Ibid.
  4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 15
  5. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 213
  6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 614
  7. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 29
  8. Ibid.

© Books of Dante – 2015

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