La grenade, un cadeau des dieux

Dès l’origine, aux temps préhistoriques semblerait-il, la grenade, venue d’on ne sait trop où, aura égrainé (^^) tout autour de la vaste région qui borde la mer Méditerranée, et même au-delà. A son sujet, on trouve des traces écrites dans certains documents sanskrits, à travers des inscriptions hiéroglyphiques, dans la Bible même (Cantique des cantiques). C’est dire sa sphère d’influence dans le temps et l’espace !

Pièce_de_monnaie_grenade

Certains passages homériques nous la décrivent comme la fameuse « pomme de discorde » de la guerre de Troie (quand on sait véritablement ses pouvoirs, elle est bien plus pomme de concorde, bien que discordia et concordia se tiennent assez fréquemment la main…). Souvent, on présente les deux fruits, indistinctement. Il en va de même lorsque le fruit du jardin des Hespérides est évoqué, et pour lequel on se perd en conjectures à son sujet : certains voient Eve offrir une grenade à Adam, d’autre une pomme ou un coing. Si on trouve la grenade dans bon nombre de civilisations, il semblerait qu’elle ait tout particulièrement eu une incidence majeure en Grèce antique, car nombreuses sont les divinités – et pas des moindres – pour lesquelles la grenade demeure un attribut. Petit tout d’horizon ?
En raison de ses très nombreuses graines, de la rotondité de sa forme et de la couleur de sa pulpe, elle a été associée à Aphrodite. La grenade, en relation avec le sang, a valeur génésique. Incarnant l’amour et la fécondité, on dit de la grenade qu’elle aurait été plantée par la main d’Aphrodite sur l’île de Chypre.
Si la grenade engendre, elle dénombre également, à l’image de ses multiples graines symbolisant la richesse. En Asie mineure, « la jeune mariée jette à terre une grenade ; elle aura autant d’enfant que l’on verra de graines sortir de la grenade frappée au sol » (1). C’est là une pratique assez similaire à celle qui consiste à jeter une pomme dans la rue pour voir qui la ramasse (Sicile).
Cette grenade, qui a partie liée avec la séduction, la tentation et la génération, s’est illustrée à travers d’autres légendes mythologiques, comme le relate Angelo de Gubernatis dans sa Mythologie des plantes (2) : « Un homme ayant perdu sa première épouse, devint amoureux de sa fille Side (mot qui signifie grenade) ; pour échapper à la persécution, la jeune fille se tue ; les Dieux ont pitié d’elle et la transforment en grenadier. » C’est là un conte mythologique peu éloigné en substance de celui de Myrrha, la jeune fille changée en arbre à myrrhe.
On trouve aussi la grenade liée à Héra et à Dionysos, mais c’est en relation avec la fille de Déméter, Perséphone, que la grenade reste la plus connue. Perséphone, séduite par Hadès, qui lui fit manger un grain de grenade (parfois six, ou une grenade entière), fut donc condamnée à passer un tiers de l’année aux enfers, le reste du temps auprès des Immortels. Ici, le grain symbolise la tentation à laquelle l’homme doit résister ; ne pas céder face à l’insistance et faire donc preuve de force. Cependant, grâce à ses allers-retours entre les Enfers et les hautes sphères, le mythe de Perséphone semble vouloir dire bien plus que cela, « puisque sa remontée vers la surface de la terre signifie le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité » (3). Triste ironie que le sort réservé à Perséphone car la tentation lui vaudra de devenir stérile. Celle qui fut une « jeune fille » (Korê), ne saurait donc devenir «mère » (Déméter). Malgré tout, « la parcelle de feu chthonien que Perséphone vole pour le profit des hommes » fait d’elle une figure prométhéenne.

Assiette_grenade_stylisée

Aux environs du VI ème siècle av. J.C., le grenadier, déjà solidement implanté dans l’empire romain, y fait figure d’unité, d’amitié et de démocratie. L’aspect nuptial de cette plante n’est pas oublié, puisque les jeunes mariés portent des couronnes de branches de grenadier, ici patronné par Junon. Cela n’est pas sans évoquer des couronnes toutes similaires portées par les hiérophantes, les prêtres de Déméter ; alors, la grenade était interdite aux initiés, car « elle porte en elle la faculté de faire descendre les âmes dans la chair » (4).
Plus prosaïque, Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, fera cas du grenadier, en particulier des boutons floraux de ce petit arbre, comme remède ophtalmique. Écoutons ce qu’il dit à son sujet (même s’il y a de fortes chances pour qu’il ait piqué ça à Dioscoride ^^) : « Si, après avoir défait tous les liens de sa ceinture et de sa chaussure et même retiré son anneau, on cueille un bouton avec deux doigts de la main gauche, le pouce et le quatrième, si on le fait passer devant les yeux en les touchant légèrement et qu’on le jette dans la bouche et l’avale sans le toucher des dents, on éprouvera de l’année, dit-on, aucune faiblesse de la vue » (5). Les liens se devaient d’être dénoués, sous peine d’empêcher toute communication entre la personne qui cueille la fleur et la divinité attribuée à la plante.

Les grandes religions monothéistes se seront aussi accaparées la grenade. Dans l’iconographie chrétienne, elle représente l’amour divin. Son jus est associé au sang ayant jailli des blessures du Christ (c’est pourquoi le grenadier est parfois regardé comme funeste, à l’instar du cornouiller et du cerisier), tandis que ses graines serrées les unes contre les autres figurent la communauté des chrétiens réunis au sein d’un même ensemble. Pour l’Islam, ces graines représentent les larmes du Prophète ; leur multitude renvoie à la création dans toute son abondance.

Au Moyen-Âge, la grenade devient symbole de la Vierge. Comme tant d’autres plantes (lis, rose…), la grenade a été cooptée. Elle apparaît très souvent dans les ornements liturgiques, sur les tapisseries, dans les marges des manuscrits, etc.

Tacuinum sanitatis_récolte_grenades

En Chine, la grenade, comme l’ensemble des fruits comportant beaucoup de graines, est le signe d’une postérité nombreuse. Lorsqu’elle est éclatée, elle symbolise la vulve et l’expression des souhaits, idées que l’on retrouve en Inde, au Vietnam, au Gabon…

Le grenadier, dont nous venons de montrer l’aspect cultuel et sacré, est aussi une espèce ornementale et alimentaire, mais également médicinale. Déjà, les hippocratiques mentionnaient son emploi pour soigner les plaies. Comme nous le prouve une grenade découverte dans la tombe d’un dignitaire de l’époque de Ramsès IV, la grenade, déjà connue des Égyptiens, était matière médicale. En effet, ils se servaient de l’écorce des racines de grenadier comme vermifuge contre le ver solitaire ou ténia (ténifuge, donc !), ce qu’elle est toujours, du reste. Au XX ème siècle, le docteur Jean Valnet en faisait encore l’usage pour des raisons identiques. Mais eu égard à la toxicité de ce végétal, on prendra soin d’éviter l’auto-médication sauvage, d’autant plus malaisée que le grenadier n’est pas inscrit sur la liste des plantes en vente libre en France (et d’ici à déterrer un grenadier pour en écorcer les racines, on peut toujours courir…).
On a donc utilisé cette écorce, mais aussi celle des jeunes rameaux, les feuilles, les fleurs, la pulpe du fruit… pour des maux aussi divers que les ulcères, la diarrhée, la dysenterie, les affections des voies urinaires, les inflammations oculaires (tiens donc !), etc. Puis, on a peu à peu délaissé l’écorce des racines qui, comme celle du tronc et du fruit, contient du tanin et un certain nombre d’alcaloïdes dont la toxicité a été depuis établie. Par exemple, à hautes doses, on observe une paralysie semblable à celle provoquée par le curare ainsi qu’un effet cardiotonique rappelant une décharge d’adrénaline.
Bien mieux, il est préférable de présenter ici les dernières découvertes à son sujet, car la grenade est depuis quelques années sous les feux de la rampe. Ce qui nous occupe aujourd’hui, c’est le fruit, ses graines et sa peau. On a découvert qu’ils contiennent de puissantes substances antioxydantes : des anthocyanosides et de la punicalagine. Des tests effectués sur des pathologies cancéreuses d’origine hormonale ont montré que certains processus favorisant les métastases étaient inhibés (cf. David Khayat, Prévenir le cancer…).

Grenades

La méthode d’extraction dite au « Co2 supercritique » a permis de tirer profit d’une huile végétale contenue dans les graines du grenadier. Ce procédé a été préféré à celui de l’expression à froid qui n’autorise qu’un modeste rendement. Cette huile végétale contient des substances rares : de la vitamine E (antioxydante), des phytostérols (cicatrisants, régénérateurs cutanés, anti-inflammatoires), de l’acide alpha punicique ou oméga 5, un anti-inflammatoire très puissant employé dans des cas de cancers du pancréas

Ce petit arbre de 2 à 5 m de hauteur est cultivé sur le pourtour méditerranéen depuis des milliers d’années. Ses feuilles ovales et luisantes contrastent avec l’écarlate d’une fleur dénuée d’odeur et de nectar. A maturité, les fruits – dont on a tiré le célèbre sirop de grenadine – deviennent rougeâtres et gros comme une orange. Quant à l’écorce du grenadier, elle a servi autrefois dans la fabrication d’encre. Elle procure une matière tinctoriales noire qu’on a employé pour « mordre » la laine, c’est-à-dire la teinter (elle est mentionnée comme telle dans le papyrus W de Leyde).


  1. Angelo de Gubernatis, Mythologie des plantes, Tome 2, p. 168
  2. Ibid. p. 167
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 485
  4. Ibid. p. 485
  5. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 143

© Books of Dante – 2014

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