L’ambre

Ambre brut – crédit photo : gfdl (wikimedia commons)

Synonymes : succin1.

L’attraction pour l’ambre remonte à bien plus loin qu’on l’imagine généralement : il y a 30 000 ans, lors du Magdalénien, l’on fabriquait des bijoux et des amulettes dans ce matériau dont on s’était rendu compte de la facilité qu’il y avait de le tailler, outre l’intérêt de sa couleur et de son éclat. Le troc de l’ambre est, lui aussi, beaucoup plus ancien que cela : par exemple, on a découvert en Espagne (dans les grottes d’Isturitz et d’Altamira) des fragments d’ambre qui semblent attester des échanges longues distances puisqu’on ne trouve pas d’ambre natif en Espagne. Ce vif intérêt n’a pas été démenti par les périodes suivantes puisque durant une bonne partie de l’Âge du bronze (2200 à 750 av. J.-C.) et tout l’Âge du fer qui lui fait suite, les Germains troquèrent l’ambre contre des métaux, faisant même de colliers d’ambre de véritables « monnaies » d’échange. Les Scandinaves firent de même, ce qui explique que l’on ait retrouvé de l’ambre danois dans les Alpes, ainsi que les Celtes qui, dès le VIe siècle av. J.-C. commercèrent l’ambre, en particulier grâce à une route de l’ambre joignant la mer Baltique au nord, à la Méditerranée au sud. Ainsi, cela permettait aux régions pauvres en ambre d’en être plus ou moins abondamment fournies selon la richesse du commanditaire : si l’on sait que les bijoux d’ambre firent littéralement fureur en Grèce et chez les Assyro-babyloniens, la cherté de l’ambre – relative à l’éloignement des gisements – ne fit apparemment pas reculer la folle prodigalité d’un Néron qui en faisait parvenir de grandes quantités par l’une des principales routes de l’ambre, celle empruntant un itinéraire traversant l’Autriche et la Moravie. L’ambre peut rendre fou et attirer à lui les corps les plus faibles et fragiles, c’est parfaitement connu. En effet, très prisé et convoité, acquis souvent au prix d’un or (qu’on ne lui préfère pas toujours !), l’ambre demeure une substance particulièrement attractive : s’il se charge négativement au contact de la peau, une fois frotté vigoureusement avec une étoffe de laine, il perd des électrons et devient non seulement émetteur d’ions négatifs mais aussi électrostatique, propriété que découvrit Thalès de Milet au VIe siècle av. J.-C. Ainsi, en portant de l’ambre sous forme de pendentif ou de chapelet, le porteur se décharge de sa propre charge électro-magnétique. Cette propriété autorise encore l’ambre à attirer vers lui de légères et menues choses, comme des fragments de papier, des bouts de paille, etc. C’est ce qu’Aristote connaissait aussi, mais que l’on ne s’expliquait pas autrement que par une cause occulte qui fait sympathiser l’ambre avec la paille, plus qu’avec toute autre chose. Bien longtemps après nos deux savants grecs, Pierre Pomet affola l’aiguille d’une boussole avec un morceau d’ambre frotté, ce qui l’amena à se lancer dans une tentative d’explication parfaitement extravagante, mais qui eut au moins la valeur de chercher à comprendre un tel phénomène.

L’ambre attire à lui, de même que la divinité celte Ogmios qui possède elle aussi un pouvoir attractif puisque, magnétique, il électrise les foules : qu’on se souvienne des « chaînettes » d’or et d’ambre qui lient sa bouche aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Cela n’est donc pas surprenant d’avoir lié l’ambre – par le truchement d’un collier – au chakra de la gorge, si l’on s’en réfère aux croyances entretenues au sujet de ses bonnes actions sur cette sphère, tant physiquement que psychiquement/énergétiquement au reste. On dit d’un homme doué d’une grande pénétration qu’il est fin comme l’ambre : sans doute cette vertu incita-t-elle les Anciens à opter pour l’ambre lors de la fabrication d’objets à caractère talismanique et/ou religieux. De là découlent probablement l’ensemble des pouvoirs magiques attribués à l’ambre : « L’ambre représente le fil psychique reliant l’énergie individuelle à l’énergie cosmique, l’âme individuelle à l’âme universelle »2. Tu veux participer au Grand Tout pleinement mais tu ne sais pas comment faire ? Porte donc de l’ambre ! A la seule évocation d’Ogmios, cela est parfaitement limpide. Apollon, pleurant des larmes d’ambre lorsqu’il est banni de l’Olympe, rappelle la dimension de ce lien. L’ambre, c’est encore l’attraction solaire d’essence céleste, spirituelle et divine, réunissant autant les qualités de l’argent que celles de l’or. Au premier, l’on peut rattacher la blancheur et la brillance de la lumière céleste, au second l’inépuisable et indéfectible caractère de son incorruptible pureté : l’ambre a partie liée avec l’idée même de jeunesse perpétuelle, puisque la transparence de l’ambre ne soustrait pas à notre vision les corps morts parfaitement conservés que, parfois, il abrite. « Ce n’est pas d’aujourd’hui, écrivait en 1694 Pierre Pomet, que les curieux font cas de ces morceaux, où il y a des bestioles enfermées, et qu’ils les regardent comme de grandes raretés »3. Il dit d’ailleurs toute la surprise et l’embarras incrédules dans lesquels se trouvèrent les naturalistes de son époque, à la découverte de morceaux d’ambre contenant non seulement des insectes (mouches, fourmis, etc.), mais aussi des araignées, des fragments végétaux (feuilles, pétales, grains de pollen), des bulles d’air ainsi que, plus récemment, des portions entières de « dinosaures » (aile, queue, etc.). Ce mystère était déjà chanté par Martial dans ses Épigrammes :

« Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,

L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :

Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,

Devint, après sa mort, un objet de grand prix »4

La fourmi de Horace – crédit photo : Anders L. Damgaard (wikimedia commons)
Une guêpe dans la même posture – crédit photo : Université de l’état d’Oregon (wikimedia commons)

Il est connu que l’ambre, par son formidable pouvoir de condensateur (en chapelet et en amulette, c’est ce à quoi on le destine), fait acquérir à son porteur quelque chose de plus, à l’image de cette fourmi, un jour insignifiante, le lendemain chérie autant que la prunelle de ses yeux : mais à travers ce phénomène, ce n’est pas tant la fourmi que l’on considère à sa valeur juste, que le mécanisme incompréhensible – envisager qu’un jour l’ambre fut liquide ! – qui la fait accéder à ce statut apparemment inatteignable, c’est-à-dire à son enclosement au sein même de cette matière sacrée qu’est l’ambre. Du temps de Pomet, l’explication de Martial, c’était celle qui prévalait toujours. C’est probablement ce qu’il s’est passé il y a 50 millions d’années, mais Pomet, ainsi que Martial, ramènent ça à un temps autrement moins ancien, parce qu’insoupçonné à l’époque. Ce qui pose aussi la question de sa genèse. Aussi loin que l’homme s’est posé la question, de multiples hypothèses, échos de l’histoire, nous sont parvenues. Durant l’Antiquité gréco-romaine (avec Homère, Aristote, Ovide, Pline, etc.), l’ambre n’est pas autre chose que la résine de certains arbres (aulne, pin, peuplier) dont la naissance mythologique est assurée par le truchement des entités divines : remémorons-nous la métamorphose des Héliades en peupliers noirs, contée par Ovide dans le deuxième livre des Métamorphoses : « De cette écorce, leurs larmes coulent encore, elles se distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux, et durcissent au Soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure »5. La solidification des rayons du soleil au bord de l’océan donna naissance à l’ambre, pour d’autres, comme les Slaves qui virent dans l’ambre les larmes pétrifiées de leurs dieux. Expliquer le monde, d’une manière ou d’une autre. Parfois de façon farfelue. Ainsi ces croyances : l’ambre proviendrait des larmes d’oiseaux habitant certaines régions de l’Inde ou bien encore de l’urine de quelque lynx !… D’autres tentatives d’explication virent le jour, cherchant à insuffler beaucoup moins de fantastique que jusqu’à présent : l’on a soutenu, par exemple, que l’ambre naîtrait au fond des océans et qu’il serait arraché des abysses sous la force des ondes pour remonter ensuite à la surface, où on le trouverait sur les plages. Certaines hypothèses furent plus alambiquées pour tenter de percer le mystère de l’ambre de la Baltique : des arbres scandinaves se couvrent de résine, que le froid hivernal surprend et durcit dans l’instant. Il suffit à un vent assez impétueux qu’il remue leurs branchages pour que la résine s’en détache et atterrisse dans la mer toute proche. Elle y coule et poursuit son durcissement par l’entremise des esprits salins de la mer. Puis le vent et les flots de la Baltique font le reste : par leurs puissants mouvements, ils repoussent l’ambre ainsi formé sur les rivages de la Prusse orientale.

Au contraire de la myrrhe d’incestueuse nature (cf. le mythe de Cinyras et de sa fille Myrrha), l’ambre demeure l’apanage de la femme mariée et de celle qui désire un enfant : « C’est pour avoir des enfants beaux et intelligents que, par magie sympathique, les femmes […] recevaient en dot des colliers de perles d’ambre – d’autant plus grosses que leur position sociale était élevée »6. Ces mêmes colliers furent tout d’abord fort prisés en France, puisque la mode voulut que les gens de bien en portassent. Mais leur extrême communauté les fit presque abandonner, sauf par les servantes qui en portaient encore et aux antipodes desquelles il existe ce que l’on appelle la Bernsteinzimmer ou chambre d’ambre, soit une pièce de 55 m² entièrement recouverte d’ambre, pour un total de six tonnes. Conçue en 1701 et installée au palais Catherine de Pouchkine, ville située près de Saint-Pétersbourg, cette chambre est l’exceptionnel cadeau que fit Frédéric Ier de Prusse à Pierre le Grand.

On attribue à l’ambre bien des prodiges – faire retrouver le sourire aux affligés (surtout quand on le mêle au chocolat, aux dires de Brillat-Savarin !), décomposer le poison et en trahir la présence dans un breuvage versé dans une coupe lorsqu’elle est d’ambre (selon Serenus Sammonicus). Parmi eux, citons encore cette fabuleuse capacité que possède l’ambre, celle d’éviter les pertes dues aux incendies et aux inondations, et de retrouver les trésors égarés. Mais l’ambre perdu semble lui-même irrécupérable : volée par les Allemands en 1941 – le pouvoir attractif de l’ambre (encore !) – la chambre d’ambre a été égarée en 1945, et l’on ignore depuis où elle peut bien se trouver (au cas où elle n’aurait pas été détruite pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale). On peut néanmoins en voir une reconstitution à l’identique située dans la même ville et inaugurée en 2003. Les enfants conçus dans une telle chambre – si il y en a eu – naissent-t-ils plus beaux ? Le sait-on seulement ? Est-ce bien utile, au reste, de le savoir, sachant que l’ambre est pourvoyeur d’aussi méritoires et prodigieuses capacités, comme nous l’avons vu et comme il nous reste encore à le voir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : C12H20O (avec des inclusions fréquentes de H2S).
  • Densité : 1 à 1,1.
  • Dureté : 2 à 2,5 (fragile).
  • Morphologie : minéral amorphe ne formant pas de cristaux ; se présente en concrétions, galets, boules, billes, grains, nodules arrondis, etc.
  • Éclat : gras à cireux.
  • Couleur : en République dominicaine, l’on dit que l’ambre est présent sur la surface de la Terre en quatorze teintes différentes et que chacune d’elle se subdivise en quatorze nuances. Je n’en ai pas recensées autant, mais je puis néanmoins affirmer que les couleurs de l’ambre dépassent celles qui, dans notre imaginaire collectif, sont habituellement associées à ce minéral, à savoir le jaune miel, le jaune topaze brillant et le blanc laiteux jaunâtre, puisque en effet l’ambre se décline en orange, en rouge jacinthe, en brun, en bleu, en vert et même en noir. Ce dont Nicolas Lémery faisait déjà la remarque : « Cette matière est sujette à un plus grand nombre de variétés, lesquelles paraissent dépendre de divers accidents »7.
  • Luminescence : blanc bleuâtre en ondes longues, verte en ondes courtes.
  • Fusion : fond facilement dans la flamme d’une bougie (250 à 300° C).
  • Solubilité : dans 20 à 25 % d’alcool, 18 à 23 % d’éther, 9,8 % de benzol.
  • Nettoyage : à l’eau savonneuse.
  • Morphogenèse : l’ambre résulte de la fossilisation de la résine de divers conifères piégée dans les sédiments du Paléogène, en particulier ses plus anciennes subdivisions, le Paléocène et l’Éocène. La plupart du temps, l’on considère que l’ambre le plus commun remonte entre 40 et 60 millions d’années, mais en réalité la fourchette temporelle est bien plus large, s’élargissant de – 300 à – 30 millions d’années. Signalons que l’ambre fait partie des gemmes organiques à l’instar du copal.
  • Gisements : localement abondant. On pourrait se résoudre à signaler les célèbres gisements de la Baltique, en particulier l’ambre que l’on ramasse sur le rivage ou celui qui surnage à la surface des eaux, comme c’est le cas près de Kaliningrad, plus précisément au sud-ouest de cette ville russe, à Iantarny. La Lituanie, toute proche, apporte elle aussi son tribu de beaux morceaux d’ambre. Par ailleurs en Europe, on trouve de l’ambre dans les très nombreux pays suivants : Suède, Danemark (Jutland), Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Pologne, Roumanie, Italie (Ombrie, Marches, Sicile), Ukraine. En France, l’on en trouve aussi un peu, en particulier dans les départements méridionaux, comme celui des Alpes de Haute Provence. – Amériques : Pérou, Caraïbes (île d’Hispaniola : la proximité de mines de cuivre confère à certains ambres dominicains une couleur vert clair à vert foncé, une autre bleue). – Asie : Inde, Chine (Himalaya), Birmanie. – Afrique : Égypte.
  • Distinction et confusion : à l’ambre brun sicilien l’on accorde le nom de simétite, au roumain celui de rümanite. Ces deux ambres, de même que l’ambre en général, doivent être distingués d’autres minéraux organiques, qui ne sont pas autre chose, eux aussi, que des résines fossilisées sans être pour autant de l’ambre. C’est le cas de la neurodorfite jaune pâle, de la muckite brune et de la valchovite (ou rétinasphalte) de République tchèque (Moravie).
  • Falsification : faire passer du copal pour de l’ambre est chose commune. Mais celui-ci diffère de l’ambre par son aspect, l’odeur qu’il répand lorsqu’il brûle, sa vertu non-électrostatique. Et quand on n’a pas de copal sous la main, on triche d’une autre manière, par exemple en faisant appel à celle des ouvriers prussiens qui « augmentent le volume du succin, en faisant chauffer les morceaux qu’ils se proposent de coller les uns contre les autres, et en les frottant avec de la potasse en liqueur »8. Plus récemment, les matières plastiques sont venues au secours des faussaires qui ont pu fabriquer des résines synthétiques du plus bel effet mais qui ne résistent heureusement pas à l’examen. Enfin, la dernière astuce que je peux confier à votre attention, consiste dans l’ambroïde, ambre obtenu à partir de déchets d’ambre pressés et/ou fondus ensemble dans le but de former de plus grands fragments, vendeurs davantage.
  • Pierre fine : l’ambre s’emploie « nature », mais peut aussi se travailler en cabochon (c’est-à-dire non facetté, se polissant très bien au tonnelet, à la silice ou à l’écume de mer), mais aussi en facettes et intailles. L’on en fait nombre de bijoux (bagues, colliers et bracelets), de bibelots, d’objets usuels (le fume-cigarette de Soljenitsyne) ou d’autres à vocation plus décorative et ornementale (vases, sculptures, etc.).
Un exemple de ce que l’on peut façonner dans l’ambre – crédit photo : S. Yu. Lomakin (wikimedia commons).

L’ambre en thérapie

De l’ambre, la médecine a su tirer très tôt les moyens d’en appliquer les salvateurs effets à l’organisme aussi bien sous sa forme de gemme que par les diverses substances qu’on a tirées de lui, à savoir : sa poudre, son sel volatil, sa teinture et jusqu’à un verni d’esprit-de-vin dont il m’est bien difficile de déterminer avec exactitude de quoi il retourne exactement. Soyons donc plus circonspect : la distillation sèche, réalisée à haute température (environ 350° C) et sous vide de l’ambre, permet d’obtenir plusieurs produits bien distincts : une huile essentielle, une huile épaisse empyreumatique, ainsi qu’une matière solide, noire, luisante dont la redistillation ne permet plus d’obtenir quoi ce que soit. Cette matière résineuse et solide n’est autre que la colophane, sorte de vernis ambré que les musiciens connaissent bien, en particulier les violonistes puisqu’elle permet d’améliorer la qualité des cordes d’un violon. Antonio Stradivari (1644-1737) procédait déjà ainsi. A cela, n’oublions pas d’ajouter le fameux acide succinique, prédominant dans l’ambre (à hauteur de 3 à 8 %), tant et si bien qu’on a utilisé l’ancien nom de l’ambre, succin, pour lui forger un nom bien à lui. Mais ce sur quoi nous allons plus longuement nous attarder, c’est sur l’oleum succini, c’est-à-dire l’huile essentielle d’ambre qui véhicule un parfum chaud et doux, portrait qui serait bien incomplet si l’on se contentait que de cela. En effet, cette espèce de mélasse visqueuse de couleur rouge brun foncé qu’est l’huile essentielle d’ambre renvoie à bien d’autres qualificatifs à même de charmer les papilles olfactives les plus endurcies : boisé, fumé, un peu musqué, résineux et goudronneux, « animal », cuiré, aux nuances d’agrume floral et acidulé. Autant dire que cette substance fait les délices de tout parfumeur, son caractère coriace et tenace conjuguant un excellent fixateur à une parfaite note de fond. Comment cela se peut-il alors qu’elle est issue d’une « pierre » qui flotte sur l’eau ? :-)

Les prochaines informations concernant cette huile essentielle vont porter sur sa composition biochimique. Et c’est là que ça se complique, car selon la provenance de l’ambre et de sa « qualité » aussi (de quel ambre use-t-on aujourd’hui en vue de la distiller ? De cet ambre dit de « basse » qualité qu’autrefois les Hollandais distillaient en grand dans des cornues ?), la composition biochimique finale de telle ou telle huile essentielle sera forcément différente. Sur ce point, je ne vous apprends rien. Les données chiffrées suivantes s’appliquent à une huile essentielle extraite d’ambre d’origine himalayenne.

Sesquiterpènes : dont trans-calaménène (26,50 %), cadalène (17,20 %), 1.6 diméthyle-naphtalène (9,60 %), α-calacorène (6,30 %), cadina-1(10),6,8-triène (3 %), 7-hydroxycadalène (2,50 %), dihydrocurcumène (1,40 %), α-muurolène (0,70 %), α-copaène (0,70 %), α-cadinène (0,30 %), β-élémène (0,30 %). Cela nous fait approcher de 70 % de sesquiterpènes ! Avec cela, on y trouve des sesquiterpénols dont le cadin-1,3,5-trien-5-ol (3,80 %), et peut-être d’autres comme le thunbergol, le fenchol ou encore l’isolongifoliol, etc.

Dans d’autres lots, on voit apparaître des sesquiterpènes non mentionnés dans cette liste conséquente déjà, dont le paracymène, le cumène, le δ-3-carène, le longipinène, l’aromadendrène, le thuyospène, le caparratriène, etc. Mais l’absence de chiffres peut difficilement rendre compte de l’allure du profil biochimique. On prétend encore que des huiles essentielles d’ambre seraient apparemment riches en monoterpènes, en éthers, en cétones (camphre ?) ou encore en monoterpénols (bornéol). Sans précisions sûres et utiles, mieux vaut s’abstenir et ne pas trop s’avancer, car dans ce domaine également, les confusions et les falsifications semblent faire long feu.

Propriétés thérapeutiques

Il y a, dans la Materia medica de Dioscoride, en façon d’addenda, un Livre sixième qui n’est absolument pas de la main de cet auteur, mais qui a été ajouté plus tardivement, peut-être à l’époque de la traduction française de ce texte (1559) et dont j’ai tiré ces quelques informations au sujet de l’ambre, ici marqué du genre féminin : « Elle fortifie, quand on la hume, le cœur et le cerveau, et profite aux personnes âgées et froides de nature […]. Elle conforte les membres fragilisés et pareillement les nerfs. Elle accroît l’entendement, profite aux mélancoliques, conforte l’estomac et ouvre les opilations de la matrice, provoque le flux menstruel, incite aux actes vénériens, aide au mal caduc, aux paralysie et aux spasmes. L’ambre mise en infusion dans du vin fait excessivement enivrer »9. C’est un portait bien complet, mais en voici encore davantage (cela concerne uniquement l’huile essentielle d’ambre) :

  • Tonique, stimulant de l’immunité, anti-infectieux (antibactérien), purifiant atmosphérique
  • Apaisant, déstressant, sédatif, relaxant, inducteur du sommeil, abaisse le niveau de cortisol, apporte équilibre et harmonie, augmente les capacités cognitives, la concentration et la mémoire
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Cardioprotecteur, tonique circulatoire (micro-circulation), hypocholestérolémiant
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Régénérateur cutané, rend son élasticité à la peau, assainissant du cuir chevelu
  • Antispasmodique
  • Expectorant
  • Aphrodisiaque (l’homme qui en conserve sur lui assure, dit-on, sa virilité)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, douleurs articulaires et musculaires, paralysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des palpitations cardiaques, de l’arythmie, de l’AVC et de l’angor, hypertension, inflammation des vaisseaux sanguins, hypercholestérolémie
  • Troubles de la sphère respiratoire : soulager l’asthme, infection et congestion respiratoires, bronchite, rhume, grippe
  • Affections cutanées : plaie, meurtrissure, contusion, blessure, enflure, acné, eczéma, psoriasis, cicatrice, peau sèche, rides et ridules, rougeur cutanée, troubles du cuir chevelu (alopécie, cheveux secs, abîmés et cassants, pellicules)
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, tension nerveuse, fatigue et asthénie intellectuelle, insomnie, troubles du sommeil, réduction des phénomènes épileptiques (spasmes)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, crachement de sang
  • Convalescence après une longue maladie

Propriétés et usages énergétiques et psycho-émotionnels

Parce qu’il est chaud et sec, l’ambre permet de lutter tout à la fois contre le froid et l’humidité, en particulier lorsqu’il se fait le gardien de la porte de Vishuddha, le chakra de la gorge : en protégeant ce centre énergétique, il préserve aussi les voies respiratoires et prévient donc tout ce qui est susceptible de les mettre à mal, c’est-à-dire un certain nombre d’affections que nous avons listées dans le paragraphe « usages thérapeutiques », à savoir : refroidissement, coup de froid, rhume, maux de gorge, grippe, épisode fébrile avec frisson, etc.

Bien que le chakra de la gorge place d’emblée l’ambre sous la houlette de la planète Mercure, c’est plutôt au Soleil auquel on convie bien plus volontiers le rôle d’incarner sa planète dominante, d’autant plus quand on accorde à cette substance le Lion comme signe astrologique. Mais comme on l’associe encore à la Vierge et au Gémeaux, deux signes mercuriens, on peut aisément faire de Mercure une planète avec laquelle faire correspondre l’ambre. Non seulement sous le rapport de ce que nous avons pu indiquer un peu plus haut, mais aussi pour rappeler le caractère magnétique de l’ambre, celui-là même qui capte et captive (Ogmios en filigrane, encore), qui méduse même, ce qui ne se peut sans une belle élocution et un organe de la voix à l’avenant, sans ce souffle qui caractérise tant celui qui veut persuader, celui encore qui souhaite communiquer l’indicible au-delà de la seule matière tangible. Eh bien, dans tous ces cas-là, l’ambre fait merveille et s’avère être un excellent compagnon. Mais s’il est Lion, il entre donc en résonance avec le chakra lié au Soleil, c’est-à-dire Manipura, alias chakra du plexus solaire. C’est bien ce que nous avons déjà abordé lorsque nous avons relevé les énergiques propriétés de l’ambre, lui permettant de lutter contre la fatigue, de réprimer l’angoisse, d’éteindre les tendances dépressives, tout simplement parce que l’ambre apporte joie et gaieté, de même qu’il attire à lui ces menus bouts de papier et autres fétus de paille. L’ambre est donc soleil auprès duquel on n’hésitera pas à se réchauffer et « à renouer notre lien énergétique avec la vie. […] L’ambre nous aide à incorporer et à intégrer les énergies spirituelles sur le plan physique et dans la réalité quotidienne »10. N’est-ce pas ce que font les suiveurs du dieu Ogmios ? Le Savoir n’est-il pas trop perturbant pour l’homme qu’il nécessite d’en passer par cet entremetteur qu’est l’ambre, le prémunissant d’un choc cognitif trop puissant ? De plus, par pure sympathie, l’ambre nous autorise à « contacter la force et la sagesse présentes en nous. Il nous permet de retrouver les trésors acquis et accumulés au fond de notre être depuis des millénaires »11, de même que cette primo-résine, sève de vie, qui a été figée par le Temps, ce qui a permis d’en augmenter prodigieusement la puissance durant les millions d’années qui se sont écoulés depuis lors. C’est pour cela que l’ambre doit être employé parcimonieusement, vu la puissance accumulée qu’il contient. On en peut faire un encens solaire par exemple, dans lequel il n’entrera pas pour la plus grande part, bien entendu. Voici une suggestion de recette :

  • Oliban : 50 %
  • Basilic : 40 %
  • Ambre : 10 %

On peut ajouter à ce mélange quelques stigmates de safran ou de la poudre de pétales de souci si l’on ne dispose pas des riches filaments d’or. Enfin, dernière recommandation avant de passer à la suite : sachez que « la fumée de l’ambre est très appréciée de toutes sortes d’entités. A brûler avec modération, si l’on ne veut pas voir son occultum envahi par des entités de toutes sortes, et non désirées »…12.

Modes d’emploi

La pharmacopée a abandonné derrière elle de nombreuses « spécialités succiniques » parmi lesquelles nous trouvons la teinture de carabé obtenue à partir d’ambre réduit en poudre et placé durant un certain temps dans l’alcool, le sirop de carabé (un scrupule d’acide succinique en dilution dans huit onces de sirop d’opium), les trochisques de succin (auxquels participent corail et oliban), l’électuaire balsamique (réputé contre la blennorragie), le diascordium antidiarrhéique (entre autres…) de Fracastor (1483-1553), l’eau de Luce mêlant essence d’ambre et ammoniaque liquide. On utilisait des boîtes fumigatoires dans lesquelles les fumées issues de la combustion de l’ambre étaient censées débarrasser le rhumatisant de ses douleurs. De toutes ces anciennes manières de mettre en valeur les qualités thérapeutiques de l’ambre, la seule qui ait été conservée durablement, c’est celle qui consiste à faire porter aux enfants des colliers d’ambre pour que cela les aide à « faire » leurs dents et à en soulager les douleurs. Mais, plus largement, aux XVIe et XVIIe siècles, de tels colliers étaient d’usage très courant en Lombardie et dans la plaine du Pô, et dans toute autre région éloignée de la mer (l’ambre a la réputation ainsi de guérir le scorbut et le goitre, et plus simplement les maux de gorge).

Enfin, d’un point de vue aromathérapeutique, on retiendra essentiellement les modes d’utilisation suivants à l’exclusion de la voie orale : inhalation, dispersion atmosphérique, bain, voie cutanée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Il y a sans doute dans le texte que vous venez déjà de lire certains passages qui mériteraient de trouver une juste place ici. Je pense, en l’occurrence, à la falsification et aux risques de confusion. Mais nous n’allons pas nous permettre une redite. Nous nous contenterons donc d’aligner un certain nombre de conseils relatifs à l’emploi de l’huile essentielle d’ambre :

  • A proscrire chez les femmes enceintes (huile essentielle utérotonique : risque de fausse couche), femmes allaitantes, jeunes enfants ;
  • A ne pas utiliser en cas de prise de médicaments pro-circulatoires ;
  • A diluer dans une huile végétale surtout lorsqu’on se connaît une sensibilité cutanée ; irritation et inflammation cutanées restent possibles ;
  • Enfin, à éviter par voie interne comme déjà signalé, car un certain nombre de dévoiements gastro-intestinaux peuvent éventuellement survenir (nausée, vomissement, douleur gastrique, diarrhée, etc.).

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  1. Nom archaïque de l’ambre. Ne survit plus qu’à travers l’acide succinique tiré de l’ambre et présent dans de nombreux végétaux. On l’appelle encore elektron/electrum, puisque l’ambre concentre les premières observations de phénomènes électriques, c’est-à-dire ceux concernant l’électricité statique. Enfin, il porte, bien que plus rarement, le nom de karabé (ou carabé) qui, en langue persane, signifie « tire-paille », en relation intrinsèque avec le terme qui précède. Quant à l’ambre lui-même, il provient du mot arabe anbar qui qualifie tout d’abord l’ambre gris partageant avec le jaune cette commune propriété, celle de flotter à la surface des ondes.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 29.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 5.
  4. Traduction de Lionel-Édouard Martin.
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
  6. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 102-103.
  7. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 2, p. 469.
  8. Ibidem, p. 470.
  9. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, p. 395.
  10. 123ambre.com
  11. Ibidem.
  12. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 2.

© Books of Dante – 2021

Ambre, différentes nuances – crédit photo : PrinWest (wikimedia commons)

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