Portrait d’une plante médicinale oubliée, l’aurone mâle

Aurone mâle fleurs

(Artemisia abrotanum)

C’est une « artémise » peu connue (au regard des armoises, estragon et autres absinthe) que nous abordons aujourd’hui. Pratiquement oubliée de la médecine, même l’herboristerie ne lui rend plus guère hommage à travers phytothérapie et aromathérapie entre autres. Pourtant, on la découvre encore dans certains « jardins de curé » parmi d’autres simples. C’est dans un de ces jardins que je l’ai récemment rencontrée. Bien que son nom me soit familier, l’aurone a longtemps été pour moi une de ces plantes un peu mystérieuses dont le fabuleux passé ne fait pas de doute. Cette plante, reléguée aux oubliettes, sent bon l’apothicairerie d’antan. Mais point de nostalgie. Tentons plutôt de dresser un portrait moderne de la belle.

Chez les anciens Grecs et Romains, on trouve une plante qui répond au nom d’abrotonon (ou habrotonon). Ce sont essentiellement Pline et Dioscoride qui évoquent cette plante du sud. Que l’on indique que le mot grec artemisia signifie « intégrité », et par extension « bonne santé », et l’on aura déjà une belle idée de ce dont l’aurone est capable. Quant à l’adjectif abrotanum, il provient d’un autre mot grec, abrotès (bonheur, prospérité, magnificence, délicatesse, raffinement), lui-même issu d’abrotos, lequel confine au divin et à l’immortalité qui le caractérise. Pas mal pour une plante tombée depuis en désuétude. De là, on peut donc tranquillement dérouler l’existence multimillénaire de l’aurone, à moins que… Oui, en effet, avant de poursuivre, il est incontournable de mentionner le fait suivant : dans les textes anciens, on ne trouve pas qu’une seule aurone, mais deux ! Celle à laquelle cet article est dédié est dite mâle, l’autre femelle. C’est un usage assez répandu chez les Anciens que d’appliquer une dichotomie sexuée à deux plantes, ce qui est d’autant plus délicat que nos deux aurones appartiennent à deux genres bien distincts. Chacune d’elle possède des propriétés bien spécifiques, et l’on se doit de les connaître bien pour ne pas employer l’aurone mâle en lieu et place de l’aurone femelle, et inversement. Malgré cette distinction apportée lors de l’Antiquité, bien des confusions eurent lieu par la suite, ce qui est dommageable eu égard au caractère relativement dangereux de l’aurone femelle. Un petit dépoussiérage s’impose pour mieux comprendre la suite de notre affaire :

– Aurone mâle = Artemisia abrotanum = Aurone
– Aurone femelle = Santolina chamaecyparrus = Santoline

La première est assez proche botaniquement de l’absinthe, alors que la seconde s’apparente à la tanaisie. Malgré tout, cela n’empêchera pas Pline de déployer pour l’une des deux (sans notifier laquelle !) un éventail de pouvoirs. Si pour les anciens Grecs l’ensemble des artémises sont des plantes femelles, l’aurone, qui est bel et bien une artémise, occupe une place à part, puisqu’elle a été dite mâle (on l’appelle old man en anglais et eberrkraut en allemand, deux termes qui renforcent le caractère masculin de cette aurone). Pour la santoline, en revanche, l’adjectif femelle renvoie à des propriétés communes avec les armoises femelles, à savoir qu’il s’agit là de plantes de la Femme. Au contraire, l’aurone, plante mâle, présuppose un pouvoir aphrodisiaque : « On dit qu’une branche d’habrotonum placée sous l’oreiller, était aphrodisiaque et que la plante était très efficace contre les maléfices qui causent l’impuissance » (Ducourthial citant Pline, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 213). Les Grecs, très portés sur la question du nouage et du dénouage d’aiguillette, ne me donnent pas véritablement l’impression d’avoir fait l’erreur d’employer l’une ou l’autre aurone de façon indifférenciée. Ainsi, l’aurone mâle, contrairement aux autres artémises, était tenue comme aphrodisiaque, alors que la santoline, qui n’est pas une artémise, est englobée dans le groupe des plantes femelles aux côtés de ces mêmes artémises que sont armoise et absinthe. Effectivement, symboliquement tout oppose l’aurone mâle de l’aurone femelle. Si l’une est aphrodisiaque et génère la vie, la seconde est susceptible de l’ôter ! Les données scientifiques modernes l’attestent : l’aurone femelle, c’est-à-dire la santoline, est neurotoxique et potentiellement abortive (son huile essentielle contient un important taux de cétones qui la place au coude-à-coude avec la sauge officinale, l’hysope officinale et l’absinthe). La confusion manifeste entre aurone mâle et aurone femelle provient du fait qu’elles permettaient selon les anciens Grecs d’extirper des corps étrangers fichés dans la peau, et que cela leur a valu, par analogie, la propriété de faciliter la délivrance des femmes. De là à faire des aurones, qu’elles soient mâle ou femelle, des plantes emménagogues, il n’y a qu’un pas. S’il s’agit de délivrance, en aucun cas elle ne concerne la phase terminale de la grossesse, il s’agit bien plus d’une délivrance avant terme. Si l’aurone mâle semble finalement peu aphrodisiaque, elle n’est pas abortive comme l’aurone femelle. De même, cette dernière n’est pas emménagogue. Pour comprendre les analogies dressées par les Anciens, il est indispensable de prendre connaissance du cadre conceptuel qui leur permettait d’attribuer telle ou telle propriété à ces deux plantes. Si on les a toutes les deux qualifiées d’abortives, c’est qu’elles permettent de chasser les vers hors du corps (intestin) et de la peau (parasites cutanés). Comme le souligne Jacques Brosse dans sa Magie des plantes, « en bien des traditions […], le fœtus est considéré comme un parasite qui vit au détriment de l’organisme maternel » (p. 174). Ayant apparenté le fœtus à un ver, les Anciens firent donc de nos deux aurones vermifuges des plantes abortives. Vermifuges, elles le sont toutes les deux à la manière de la grabkraut allemande – l’absinthe –, mais seule la santoline est abortive. Par voie de conséquence, ces deux plantes étaient aussi protectrices contre les vers du tombeau, c’est pourquoi on les trouve encore parfois plantées dans l’enceinte de certains cimetières.

Aurone mâle

Au Moyen-Âge, l’aurone mâle a encore très belle réputation puisqu’elle est inscrite au Capitulaire de Villis, ce que souligne un peu plus tard Walafrid Strabo dans son Hortulus : « Le nombre de ses vertus est égal aux fibres de sa chevelure ». On recommande l’aurone mâle contre la toux, les maux d’estomac, les affections du cuir chevelu, les tumeurs et, enfin, contre tout ce qui peut représenter une présence inopportune dans le corps humain : le venin des insectes et des serpents, la teigne ainsi que toute la vermine, véritable plaie médiévale. Parmi ces recommandations, l’on ne sera pas surpris de découvrir qu’à cette époque encore, l’aurone mâle permettait d’extraire de l’épiderme des corps étrangers. De là à penser qu’il pouvait s’agir d’objets ensorcelés, le doute est autorisé. Cependant, il est vrai que l’aurone mâle fut employée dans des formes de délire furieux apparemment provoquées par possession ou envoûtement. Elle était, quoi qu’il en soit, suffisamment précieuse pour être ramassée agenouillé, en direction de l’est, tout en récitant des formules avant de la cueillir.

Après le Moyen-Âge, on retrouve l’aurone mâle chez bien des auteurs. La Renaissance, en la personne de Matthiole, indique l’aurone mâle comme vermifuge majeur, propre à nettoyer les plaies infectées et suppurantes, prévenir l’alopécie. Plus tard, Horst (1660) la dit fébrifuge. Lémery, fin XVII ème, qui relate son caractère amer, insiste sur ses propriétés vermifuges et antiparasitaires. Il la qualifie aussi de détersive, de vulnéraire et de résolutive, un ensemble de propriétés jouant un rôle d’importance dans des affections que soulignera Cazin au XIX ème siècle : gangrène, ulcère putride, ulcère vermineux. Lémery, comme plus tard Schulz, notera aussi une action de l’aurone mâle sur la sphère gastro-intestinale : apéritive, digestive et carminative, notre plante intervenait en cas d’entérite et de diarrhée.

Au XX ème siècle, la confusion règne encore entre les deux aurones. Dans les années 30, le docteur Leclerc évoque l’aurone femelle dans son Précis de phytothérapie, mais il lui attribue les surnoms vernaculaires de l’aurone mâle que sont citronnelle, garde-robe et arquebuse (des termes que l’on expliquera plus loin). De la santoline, il ne mentionne guère que ses propriétés anthelminthiques et passablement aphrodisiaques (ce qui est une erreur comme l’indique Antoine Mézauld cité par Leclerc dans le passage qu’il accorde à la santoline). Plus proche de la tanaisie que de l’armoise, la santoline est effectivement antiparasitaire intestinale et cutanée, antifongique, mucolytique et, comme nous l’avons dit plus haut, neurotoxique et potentiellement abortive (huile essentielle interdite chez le nourrisson, chez la femme enceinte, chez la femme qui allaite). En revanche, Valnet, s’il n’aborde pas la santoline, fait de l’aurone mâle un portrait fidèle. Tonique, détergente, stomachique, cicatrisante et vermifuge, le docteur Valnet préconisait l’aurone mâle en cas de parasitoses intestinales (oxyures, ascarides…) et de difficultés digestives. Il souligne aussi les propriétés emménagogues de l’aurone en cas de règles difficiles (ce qui fait de l’aurone une proche cousine de l’estragon), enfin en cas de plaies infectées et d’ulcères cutanés.
Tout comme l’estragon, l’aurone mâle n’est pas une plante indigène en France, où elle aurait été introduite au XV ème siècle. Assez proche du génépi dans certains de ses usages populaires, elle prend parfois le nom d’arquebuse en Dauphiné, où on la cultive encore pour produire un apéritif du même nom. Il est vrai que la subtile et légère odeur de citron que dégage cette plante aura rendu favorable son usage médicinal par ce biais (même si bien des boissons médicinales sont devenues, au fil du temps, de simples boissons de confort…). C’est son parfum qui a donc valu à l’aurone le surnom si usité de citronnelle.
Sous-arbrisseau d’environ un mètre de hauteur, le feuillage « chevelu » de l’aurone est découpé en très fines lanières légèrement grisâtres. Ce sont ses feuilles, ainsi que les denses capitules formés de nombreuses fleurs jaunes, que l’on suspendait autrefois dans les armoires pour prémunir le linge des mouches et des mites, ce qui explique son autre nom vernaculaire de garde-robe.

Peu plébiscitée aujourd’hui en France, l’aurone mâle est cultivée en grand dans des pays comme l’Égypte. Distillée à la vapeur d’eau, l’aurone fournit une huile essentielle dont la cherté n’a d’égal que la pauvreté des sources françaises à son sujet. C’est pour cela que je ne l’aborderai pas sous le prisme de l’aromathérapie.

© Books of Dante – 2015

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