L’absinthe

Synonymes : La Fée verte, Herbe sacrée, Herbe sainte, Herbe aux vers, Alvine, Aluyne, Aloïne, Armoise absinthe, Armoise amère, Armoisie amure, Absinthe romaine, Grande absinthe.

Degas, Musset, Rimbaud, Verlaine, Van Gogh, Artaud, Munch, Toulouse-Lautrec, Jarry… A l’évocation de ces personnages célèbres, on plonge forcément dans le 19 ème siècle. A des degrés divers, ils furent tous consommateurs d’absinthe. Tant et si bien que sa propagation entre 1830 et 1915 aboutira à l’interdiction de la production et de la consommation de l’absinthe sur l’ensemble du territoire français.

Il faut dire qu’un usage immodéré ainsi que des produits fréquemment frelatés auraient été pour beaucoup dans la mise au ban de l’absinthe comme poison du siècle.

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Ces années de débauche absinthéiques auront surtout fait oublier deux choses : l’absinthe ne se réduit pas à la liqueur du même nom. Secundo, elle ne peut être réductible aux quelques décennies évoquées plus haut. Pourquoi ? En premier lieu, l’absinthe regroupe un ensemble de propriétés médicinales et – ce qui rejoint le second point – ces propriétés étaient partiellement reconnues et mises en pratiques au temps d’Hippocrate, il y a de cela 2 500 ans.

Chez les Grecs, on s’en servait pour parfumer le vin, alors que l’Antiquité romaine fit de l’absinthe une boisson propre à désaltérer les athlètes.

Dioscoride lui-même recommande l’absinthe comme stomachique et vermifuge. Selon lui, elle entrait dans la composition d’une boisson très populaire en Thrace où l’on croyait qu’elle permettait de conserver une bonne santé.

Mais, bien avant ça, on note son utilisation chez les Assyriens et les Babyloniens, puisque des tablettes aux caractères cunéiformes indiquent qu’on avait alors déjà recours à l’absinthe pour ses propriétés digestives. L’Égypte ancienne mettra à l’honneur ses propriétés vermifuges, jamais démenties jusqu’à présent, ainsi que sa capacité à traiter nombre d’affections gastriques.

L’Antiquité gréco-romaine reconnut aussi en elle ce puissant vermifuge que l’absinthe n’a jamais cessé d’être dans les époques postérieures, au Moyen-Âge plus particulièrement, mais j’y reviendrai.

Les druides gaulois utilisaient en effet l’absinthe contre les vers. Les Gaulois s’en faisaient des ceintures sur les reins pour lutter contre les rhumatismes, les femmes faisaient de même mais pour bénéficier des propriétés emménagogues de l’absinthe.

Ses vertus abortives furent elles aussi reconnues à la même période. Abortive et emménagogue, voilà deux terme liés au nom scientifique de l’absinthe : artemisia absinthium. On reconnaît facilement la présence d’Artémis dans le premier mot. Cela en fait donc une plante typiquement féminine (la Verte n’aurait pas pu être allégoriquement représentée par autre chose qu’une femme/fée/déesse…)

Artémis, donc. Déesse grecque en opposition parfaite avec Aphrodite. Artémis, responsable des morts violentes. Voilà qui pose en une seule étymologie les prémisses du destin funeste de l’absinthe et que nous connaissons… Enfin, que nous connaissons plutôt mal que bien malgré la plus grande proximité temporelle de l’absinthe en tant qu’alcool.

L’adjectif absinthium est un mot latin tiré du grec apsinthion qui signifie : privé de douceur et/ou imbuvable (cela eu égard à l’amertume caractéristique dont la plante sait faire preuve).

Enfin, il s’agit là d’une interprétation que l’étymologie grecque ne saurait démentir. Voici plus de 2 000 ans que l’on parle de l’absinthe en des termes plus variés que dithyrambiques, sinon faussés par les circonstances.

Par exemple, un livre comme la Bible évoque, à l’instar de nombreuses autres plantes, l’absinthe. Voici ce qu’elle en dit : Et le troisième ange sonna de la trompette. Alors tomba du ciel un grand astre, comme un globe de feu. Il tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources ; l’astre se nomme Absinthe : le tiers des eaux se changea donc en absinthe, et bien des gens moururent de ces eaux devenues amères… (Apocalypse, 8, 10-12.).

En gros, le jour où cet astre Absinthe tombera des cieux sur la Terre, cela indiquera la fin de tout. Très étrangement, cette absinthe-là symbolise Satan.

Comme l’indiquent les auteurs du Dictionnaire des symboles, l’absinthe biblique peut être considérée comme une forme prophétique. Cela peut être une calamité céleste s’abattant sur la Terre, calamité comme peuvent l’être les conséquences d’une explosion nucléaire rendant les eaux mortellement radioactives, les pluies acides qui s’insinuent et qui rongent jusqu’au marbre petit à petit, les insecticides dont l’agriculture intensive est friande parvenant jusqu’aux nappes phréatiques ; cela pourrait être aussi, soyons fous, la liqueur d’absinthe s’infiltrant dans le cœur de l’homme, bien plus, au sein même de son esprit.

On peut donc voir à travers ces quelques applications plus ou moins alambiquées, l’expression d’une calamité qui corrompt les sources mêmes de la Vie. Comme le mentionne le Dictionnaire des symboles, « Absinthe symbolise une perversion de la pulsion génésique, une corruption des sources, les eaux devenues amères. » Peut-être faut-il voir là l’usage dévoyé de la plante, eu égard à sa consommation populaire sous forme de fée verte…

Enfin, une croyance aveugle en la Bible ne saurait me priver d’une petite verte de temps à autre. Et, surtout, l’on n’est même pas certain qu’il s’agisse réellement là de l’absinthe. De même que la fameuse hysope mentionnée dans le même livre a peu de chances d’être l’hyssopus officinalis, compagne de l’absinthe dans la composition de la liqueur du même nom.

Diaboliser l’absinthe ne mène donc à rien. Et ceux qui voient dans le passage biblique de l’Apocalypse un avertissement divin ne sont que de fieffés ignorants.

Tout ou partie d’une plante n’est jamais ni bon ni mauvais dans l’absolu. L’absinthe n’échappe pas à cette règle. Par exemple, l’on sait que Socrate fut forcé de boire la ciguë. En revanche, ce que l’on sait moins, c’est qu’il ingurgita une mixture de plantes parmi lesquelles l’opium (on a beau être stoïque, il fallait bien escamoter les effets violents de la ciguë par les effets analgésiques et antalgiques du pavot) et l’absinthe, c’est-à-dire, la même absinthe que l’on utilisait à la même époque comme antidote de la ciguë !

Atroce sorcière selon Verlaine, Fée verte pour d’autres, l’absinthe ne démérite pas sur son statut de plante trouble et mystérieuse, en fonction des circonstances, circonstances qui ne sont pas autre chose qu’humaines, faut-il le rappeler?

Plante de l’amer et du fiel. Étonnant pour une plante agissant sur l’excrétion de la bile hors de la vésicule biliaire…

Platearius, médecin italien du 12 ème siècle à la fameuse École de Salerne, la recommandait pour lutter contre l’ivresse, le pauvre, s’il avait su ! Il semble que cette piste médicinale ait été peu exploitée. A l’époque, on faisait de l’absinthe un tout autre usage : on luttait contre les vers de toutes espèces, la vermine étant, à l’époque médiévale, un problème de santé publique plus qu’important puisque les vers touchaient nombre de parties du corps humain, comme nous l’indique le passage suivant de Dom Alexandre :

« Le corps humain est sujet à des vers qui se logent ordinairement dans lœsophage, l’estomac et les intestins » ; ils dévorent les alimens, gâtent et corrompent le chyle, et sont un obstacle à la digestion ».
Il poursuit: « Dautres parties du corps servent aussi quelquefois de demeure et de nourriture aux vers; le sinus du nez, le conduit interne et externe de loreille, les dents cariées, contiennent quelquefois des vers ; on en a trouvé aussi dans le péricarde, dans la substance du foie et des reins. »

On faisait de l’absinthe ce dont on avait alors besoin. Qu’un regain de fièvre paludéenne frappe l’Europe, on utilisait l’absinthe, le quinquina n’étant pas encore connu au Moyen-Âge. On faisait appel à l’absinthe seule ou bien à d’autres plantes aux propriétés fébrifuges similaires : la gentiane, la centaurée, la benoîte ou le saule blanc.

C’est cette fâcheuse dichotomie entre le bien et le mal qui a été exploitée au début du 20 ème siècle afin de faire interdire l’absinthe en France. Elle fut l’apéritif le plus prisé de 1830 à 1915, date à laquelle elle fut légalement prohibée.

A cette époque, elle fait l’objet d’une production quasi industrielle. Issue de la distillation d’un mélange de plantes – absinthe, bien sûr, mais aussi hysope, fenouil, anis vert, mélisse, etc. – avec de l’alcool à 85°, elle titrait régulièrement autour de 68° (le Pastis, l’un des successeurs de l’absinthe ne tourne plus qu’à 45°).

Or, bien sûr, cette manne attira le faussaire. C’est pour cette raison qu’on trouva nombre d’absinthe frelatées sur le marché français sinon européen au 19 ème siècle. On la coupait avec de l’alcool de contrebande dont on se demande encore de quoi il était lui-même constitué. On la colorait artificiellement à l’aide de sels de cuivre ou de sulfates de zinc (quand on connaît l’incompatibilité thuyone versus zinc…). On la consommait allongée de laudanum. On y adjoignait des substances chimiques diverses et variées, etc.

Il est donc normal qu’avec une débauche de moyens aussi malhonnêtes les uns que les autres l’absinthe soit tombée en disgrâce.

Bien entendu, les propriétés convulsivantes de la thuyone sont bien connues et l’étaient déjà à l’époque. La thuyone, chimiquement proche du THC que l’on trouve dans le cannabis, peut causer de graves séquelles à condition d’en abuser chroniquement.

Aujourd’hui, la seule responsabilité de la thuyone dans la toxicité de l’absinthe est remise en question, l’usage modéré de la liqueur d’absinthe ne rendant pas plus fou que génial, ni les deux, du reste.

Cependant, on ne peut nier le pouvoir toxique de la thuyone. Mais il est de bon ton de noter que, liée à l’alcool, ce dernier, en grande quantité, aura déjà fait un travail considérable sur l’organisme et ce bien avant les effets réels de la thuyone elle-même.

Quoi qu’il en soit, l’absinthisme existe bel et bien. Il implique affections gastriques, affections hépatiques, affections rénales, convulsions, démences, hallucinations.

A hautes doses régulières, on voit apparaître troubles mentaux, tremblements, impuissance. De plus, l’absinthisme est un puissant favorisateur de la tuberculose (à ce titre, il serait peut-être intéressant d’observer la progression de la tuberculose en France au 19 ème siècle avec la consommation parallèle d’absinthe…)

Ces informations à propos de l’absinthisme sont le fait du docteur Valnet. Elles datent de plus de 25 ans et font sans doute référence à des observations vieilles de plus d’un siècle. On peut se demander quelle est la part de responsabilité réelle de l’absinthe dans l’absinthisme puisque l’on sait également que l’anis vert provoque lui aussi des maux similaires, anis vert que l’on ne sera pas étonné de retrouver dans la composition de la liqueur d’absinthe.

L’anis vert est un stupéfiant à hautes doses prolongées, il provoque un ralentissement de la circulation sanguine, ainsi que des congestions cérébrales.

Quant à l’essence de fenouil, elle aussi présente dans la liqueur d’absinthe et dans le génépi, par exemple, elle est aussi convulsivante à hautes doses.

Pour finir, l’hysope contient également de la thuyone, son essence est épileptisante. Il est donc fort probable que la liqueur d’absinthe ait pâti de l’ensemble de ces facteurs aggravants, jusqu’à sa renaissance, puisque production et consommation d’absinthe en France sont à nouveau autorisées depuis 2003.

En fait, la campagne de dénigrement de la liqueur d’absinthe en France a été orchestrée par les vignerons français désireux d’abattre une dangereuse concurrente, pour leur porte-monnaie avant tout !

L’interdiction légale ayant été obtenue pendant le Grande Guerre, cela ne les aura pas empêché d’aller inonder les tranchées de Verdun et d’ailleurs avec des millions d’hectolitres de mauvais vins. C’est qu’on était alors soucieux de la santé des soldats !

A la suite de cette interdiction, on vit apparaître d’autres boissons alcoolisées telles que le pastis, boisson anisée, issue de la distillation de l’anis vert (encore lui !), lequel contient de l’anéthol, un principe actif dont les effets neurotoxiques sont également bien établis, bien que peu connus du grand public.

Dans le même temps, Vermouth, Génépi et autre Chartreuse verte qui tous contiennent de l’absinthe dans des proportions variables n’auront jamais été l’objet d’une prohibition…

L’absinthe est une plante qui présente un aspect argenté : tiges vert glauque, droites cannelées, ramifiées et très feuillées ; feuilles gris argent profondément indentées et couvertes de poils fins.

Floraison estivale (juillet/septembre) : petites sommités florales jaunes tubulaires en capitules. Cette plante vivace possède une croissance rapide et atteint facilement 1 m de hauteur. Elle est présente en Eurasie ainsi qu’en Afrique du Nord. En France, on la trouvera dans le Midi, dans les Pyrénées et sur le littoral Ouest. Elle affectionne particulièrement les bords des chemins, les friches, les coteaux rocheux et les lieux incultes, arides et pierreux.

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Petit florilège des noms usuels donnés à l’absinthe :

La verte : curieusement, l’on dit « la bleue » en Suisse!

La Fée verte : au XIX° siècle, l’absinthe est également surnommée parfois « la dame verte », « la muse verte », voire « la fée aux yeux glauques. »

L’ambroisie verte : l’ambroisie était le nectar bu par les dieux de l’Olympe.

Un train direct pour Charenton : demande généralement adressée à un garçon de café. Il s’agit d’une allusion transparente au fait que l’abus d’absinthe peut mener à l’asile de Charenton.

L’herbe sainte : pied de nez à la Bible qui juge la plante absinthe néfaste. Hommage aux vertus thérapeutiques de la plante. Appellation chérie d’Alfred Jarry qui consommait, comme parfois Ernest Hemingway, son absinthe non étendue d’eau.

L’herbe aux prouesses : la plante absinthe passe pour favoriser l’acte sexuel. On la désigne aussi sous le vocable de « gingembre vert »

Un perroquet : l’allusion à la couleur verte est trop évidente pour que l’on y insiste.

Une purée de pois : allusion à la métamorphose de l’absinthe lorsqu’on la brouille.

Un lait du Jura : n’oublions jamais que l’absinthe est historiquement originaire du Val-de-Travers suisse et de la Franche-Comté. L’on dit aussi en Suisse un « lait de chèvre » ou un « thé de Boveresse. ».

En France, une « Ovomaltine » désigne de nos jours une absinthe de contrebande. Sans doute veut-on souligner par là ses qualités toniques et suggérer implicitement qu’elle ne ferait pas de mal à un enfant. Assertion dangereuse et fausse, faut-il le rappeler ?

Notre-Dame de l’oubli : no comment…

© Gilles Gras, 2012.

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