La mystérieuse herbe dragon : l’estragon

Synonymes : dragon, dragonne, serpentine, armoise âcre, fargon, gardon, targon, tarcon, tarragon

Si l’estragon porte ces surnoms de dragon et de serpentine, c’est qu’au temps de Dioscoride, cette herbe était réputée pour venir à bout des morsures de serpents, ce qu’évoque également Avicenne au XI ème siècle. En Europe, il en va tout autrement. Le Capitulaire de Villis, cette fameuse ordonnance impériale de Charlemagne, mentionne une plante sous le nom de dragontea qui offre, par son nom, des similitudes avec l’herbe dragon. Le souci c’est que durant tout le Moyen-Âge, on ne trouve aucune trace de l’estragon en cuisine, encore moins chez les apothicaires. L’Europe occidentale médiévale n’a donc pas connu cette herbe même si certains auteurs prétendent qu’elle aurait été rapportée par les Croisés. Aujourd’hui encore, on ignore à quelle époque elle a posé ses valises par chez nous. Qu’on ne sache pas quand elle est arrivée, soit. Mais il semble tout autant difficile de déterminer son lieu d’origine. Proche-Orient, steppes de l’Asie centrale, vallées fluviales russes et sibériennes, etc. Si le passeport de l’estragon est vague, son certificat de naissance l’est tout autant.
Le dragontea du capitulaire carolingien ne peut donc être l’estragon, comme nous l’explique Alain Canu : « Ce dragontea qui, suivant Sprengel, serait l’estragon, Artemisia dracunculus de Linné, est désigné de bien des manières dans un manuscrit du IX ème siècle. Je trouve, dans un manuscrit du XIV ème, un moyen assuré de résoudre la question. L’article sur le dragontea est à la vérité dépourvu, comme presque tous ceux qui concernent les autres plantes, de la description des caractères botaniques ; mais il est accompagné d’une figure coloriée assez bonne pour le temps. Or, cette figure ne ressemble en rien à l’estragon, tandis qu’elle ressemble très bien à la serpentaire, Arum dracunculus, de Linné […] Le dragontea est donc, non pas l’estragon, mais la serpentaire ». Sachant que l’estragon est désigné sous le nom de serpentine, cela augmente les confusions. Quant à la serpentaire, elle n’a effectivement aucun rapport avec l’estragon comme l’attestent les deux clichés comparatifs ci-dessous :

Estragon
L’estragon

Serpentaire
La serpentaire

A la Renaissance, tout change. Au XVI ème siècle, Matthiole et Dodoens le mentionnent. Le botaniste et médecin Jean Ruel en donnera une remarquable description dans son De natura stirpium. Plus tard, le jardinier de Louis XIV, La Quintinie, en fait l’éloge. Selon lui, il s’agit de la plus parfumée des plantes aromatiques. C’est au XVII ème siècle que l’estragon entre dans les grimoires tant culinaires que médicinaux. Au siècle suivant, il se répend de plus en plus, plus particulièrement comme herbe condimentaire. L’estragon n’est donc pas une plante aromatique typiquement médiévale comme peuvent l’être l’hysope et la sauge. Qu’est-ce que cela aurait été si tel avait été le cas, les fragrances de l’estragon se mêlant aux effluves du gingembre et du clou de girofle de la cuisine médiévale…
Il est donc possible que l’estragon ne se soit pas trouvé sur la fameuse route des épices, de fait cette plante ne peut provenir du Proche-Orient. Sans doute est-elle issue d’une contrée plus au nord, croissant sur des terres bien écartées de la route des épices.

Vivace, l’estragon est une plante qui peut atteindre un mètre de hauteur si les conditions s’y prêtent. Très ramifié, il porte des feuilles longues et étroites qui propagent plus particulièrement leur parfum lorsqu’on les froisse. En effet, au revers des feuilles se trouvent les glandes aromatiques. Quant aux fleurs, elles sont anonymes. De petits pompons verdâtres qui donnent l’impression de capitules de camomille dépourvus de leurs ligules blanches. A fructification, ces fleurs donneront des graines stériles, comme c’est le cas de la menthe poivrée. C’est pourquoi, tout comme la marjolaine, l’estragon n’existe en France que dans les jardins. Aucune chance de le rencontrer dans la Nature. Elle assure sa propagation par racines souterraines. Artificiellement, on peut procéder par marcottage ou division de touffe.

1. Huile essentielle d’estragon : composition et description

De par sa composition biochimique, il est permis de dire qu’elle est très proche de celle de basilic (Ocimum basilicum) comme le dévoile le tableau ci-dessous :

tableau comparatif HE estragon et basilic

D’odeur herbeuse et poivrée, l’huile essentielle d’estragon recèle aussi une touche anisée sans ostentation. Liquide et mobile, cette huile essentielle est généralement de couleur jaune pâle. Les sommités fleuries, parties de la plante qui sont distillées, offrent un rendement très variable (de 0,5 % à 3 %). Enfin, on note la présence de coumarines à l’état de traces.

2. Propriétés thérapeutiques

  • Stomachique, apéritive, digestive, carminative
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antiparasitaire
  • Antispasmodique neuromusculaire puissante, anti-inflammatoire
  • Positivante, tonique physique et psychique
  • Relaxante et anxiolytique à faibles doses
  • Emménagogue
  • Anti-allergique, antihistaminique

3. Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente et/ou pénible, dyspepsie, fermentation intestinale, flatulence, aérophagie, gastrite, colite inflammatoire et/ou spasmodique, spasmes intestinaux, infection intestinale, constipation, diarrhée, parasites intestinaux
  • Troubles neuromusculaires : crampes, contractures, névrites (sciatique), spasmes musculaires, spasmophilie, tics nerveux
  • Troubles psycho-émotionnels : insomnie, sommeil difficile, stress, nervosité
  • Troubles gynécologiques : douleurs prémenstruelles, règles douloureuses ou tardives, dysménorrhée
  • Mal des transports (y compris avec nausées et vomissements)
  • Toux spasmodique, hoquet, rhinite allergique, asthme allergique

Sur la question du hoquet, un témoignage de Jean Valnet extrait de son tome Aromathérapie (p. 236) : « Je soignais une enfant de trois ans sujette à des crises épileptiformes. Lorsqu’un hoquet se manifestait, la petite malade en était affectée pendant plusieurs heures et, pendant une journée, restait sans vie véritable. Le hasard voulut qu’elle débute une crise de hoquet devant moi : deux gouttes (pas plus car l’essence d’estragon est d’une rare puissance) sur un morceau de sucre et la crise fut stoppée en quelques secondes. »

4. Contre-indications et autres usages

  • L’huile essentielle d’estragon est dermocaustique. Aussi devra-t-elle être diluée dans une huile végétale avant tout usage externe. On l’évitera durant les trois premiers mois de grossesse.
  • L’estragon fait partie de ce que l’on appelle les « fines gerbes » aux côtés du persil, de la ciboulette et du cerfeuil. On le range parfois parmi les herbes de Provence (sarriette, romarin, thym, origan, marjolaine). En cuisine, il est préférable de l’utiliser frais, la dessiccation ayant tendance à altérer ses arômes. Les feuilles d’estragon présentent un goût doux/amer légèrement poivré et anisé. Elles permettent de relever la fadeur de certains aliments tels que salades, crudités, viandes blanches, certains poissons. Elles entrent aussi dans la composition de mélanges condimentaires (vinaigre à l’estragon, sauces gribiche, ravigote et béarnaise, etc.).
  • Enfin, l’estragon est particulièrement recommandé aux personnes qui suivent un régime sans sel.

© Books of Dante – 2014

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