L’armoise (Artemisia vulgaris)

Synonymes : herbe de la Saint-Jean, herbe de feu, artémise, couronne de Saint Jean-Baptiste, tabac de Saint-Pierre, herbe aux cent goûts.

« L’armoise donne l’impression d’une puissance détrônée,
dédaignée qu’elle est devenue après avoir tenu
tant de place dans les préoccupations des hommes ».

Paul-Victor Fournier.

Armoise - 2

Bien que présentant davantage de lustre que certaines autres Artemisia (absinthe/Artemisia absinthium, estragon/Artemisia dracunculus, armoise annuelle/Artemisia annua), l’armoise vulgaire est dotée de propriétés médicinales bien moindres que celles que lui a prêté la superstition médiévale. Ainsi dit-on de l’armoise qu’elle est apéritive, digestive, tonique, stimulante, diurétique, fébrifuge, antispasmodique et emménagogue. On rencontre dans les textes anciens certaines de ces propriétés. Petit florilège :

=> École de Salerne :

« Elle excite l’urine, elle écarte la pierre ;
Par elle, promptement l’avortement s’opère,
En pessaire, en boisson, produit le même essor ;
Broyée, sur l’estomac elle s’applique encore ».

Décortiquons :

« Elle excite l’urine » : propriété diurétique.
« Elle écarte la pierre » : propriété antilithiasique.
« Par elle, promptement l’avortement s’opère » : propriété abortive.
« Broyée, sur l’estomac elle s’applique encore » : en relation avec sa capacité à faire survenir les règles (propriété emménagogue) ou à provoquer la fertilité féminine.
« En pessaire » : voie génitale
« En boisson » : voie orale.

On retrouve le terme de pessaire dans le serment d’Hippocrate : « je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif ».

=> Petit Albert (1668) :

« Se bander les jambes de lanières découpées dans la peau d’un jeune lièvre, dans lesquelles on aura cousu de l’armoise séchée à l’ombre, pour voyager à pied, plus vite et plus longtemps qu’à dos de cheval ». Le choix du lièvre, animal vigoureux, leste et rapide n’est pas innocent. Ici, il est intrinsèquement question des vertus toniques et stimulantes de l’armoise.

D’autres usages rendent compte de la réalité thérapeutique de l’armoise : « l’armoise était appelée herbe aux cents goûts, ou couronne de Saint-Jean, en souvenir d’une légende relatant que saint Jean-Baptiste aurait utilisé de l’armoise en guise de ceinture ou de couronne lorsqu’il était dans le désert, ce qui le protégea des diables cachés ». Cela est-il à l’origine de pratiques que certains médecins (Marcellus Empiricus, IV ème siècle) plébiscitèrent ? S’en ceinturer afin d’éviter les maux de reins ? On dit de l’armoise qu’elle peut éventuellement soulager certains rhumatismes. En revanche, ses propriétés fébrifuges sont réelles, Lémery dira d’elle qu’elle « abat les vapeurs ».

Son nom anglais de wormwood (littéralement bois à vers) fait directement référence à ses propriétés vermifuges. Mais l’armoise a un pouvoir anthelmintique assez faible, elle doit être additionnée de plantes plus vigoureuses pour cela (absinthe, tanaisie…).

Comme tant d’autres plantes, on aura fait de l’armoise un antidote contre les venins. Cependant, rien ne permet d’affirmer cette assertion.

Pour finir, des propriétés anti-épileptiques et antihystériques ont été prêtées à l’armoise. Nombreux furent les praticiens, en particulier entre le XVI ème et le XVIII ème siècle, a vanter les bienfaits de l’armoise contre ce que l’on appelait le « haut mal » (l’épilepsie). De même, on procédait à des décoctions d’armoise dans du vin ou de la bière pour prévenir les crises d’hystérie.
Arrivé là, je puis dire que tout cela me pose un gros problème. Face à ce mystère, il va falloir démêler l’embrouillamini. La question est : comment une plante comme l’armoise peut-elle lutter contre l’épilepsie alors qu’elle contient une huile essentielle convulsivante qui, de plus, est placée sous stricte monopole pharmaceutique, sa vente en étant de fait réglementée (JO n° 182 du 8 août 2007). Même l’armoise (feuilles) n’est pas en vente libre en France selon le décret n° 2008-841 du 22 août 2008.
Son huile essentielle, dite neurotoxique, se trouve dans les feuilles à hauteur de 0,2 % (peu odorante, elle contient de l’eucalyptol ainsi qu’une cétone monoterpénique, la thuyone), mais également dans les racines dans de plus faibles proportions (0,1 %). En quoi d’aussi faibles concentrations de thuyone peuvent-elles être à l’origine d’une neurotoxicité ? Nous sommes loin du caractère violent des huiles essentielles de sauge officinale, d’hysope officinale ou bien encore d’absinthe, pour lesquelles la présence de cette cétone est massive, partant dangereuse, chacune d’elles présentant un fort potentiel épileptisant.
Ceci étant dit, certaines sources homéopathique donnent l’armoise bénéfique contre la danse de saint-Guy (actuelle maladie de Chorée), l’épilepsie et l’hystérie ! Or, selon le principe hahnemannien similia similibus curentur , « un remède est efficace sur un sujet malade s’il reproduit sur un sujet sain les mêmes symptômes dont souffre le sujet malade ».
Aussi, dans quelle mesure l’armoise est-elle anti-épileptisante, dans quelle mesure est-elle épileptisante ? A très faibles doses (homéopathie), elle est recommandée contre l’épilepsie, mais à très hautes doses, elle devient toxique, favorisant par là même un tel désordre nerveux comme peut l’être l’épilepsie. Ajoutons à cela l’étiologie de l’épilepsie, ce haut mal médiéval dont on disait alors qu’il n’avait pas cause médicale mais qu’il n’était que la conséquence d’une possession démoniaque ! Combien d’hommes et de femmes malades ont subi la question moyenâgeuse en raison d’une cause médicale non reconnue comme telle ? On se le demande… Or, employer l’armoise sur un sujet épileptique, c’est empirer le mal. D’autant qu’au Moyen-âge, l’armoise porte aussi le nom d’artémise, ce qui peut entretenir la confusion avec d’autres Artemisia bien plus virulentes comme l’absinthe par exemple, dangereusement neurotoxique. Un mal non identifié additionné aux violentes propriétés d’une plante inadéquate peut-il expliquer cela ?

L’ARMOISE ET LA FEMME

Hippocrate, Dioscoride et Pline l’Ancien la connaissaient bien ; ils en ont vanté les vertus emménagogues. Grand remède gynécologique (du grec gunê, gunaikos, la Femme), Walahfried Strabo l’appellera « mère des plantes » (pourquoi pas plante des mères ?) au IX ème siècle. Lémery dira d’elle qu’elle « aide à l’accouchement […]. Elle nettoie et fortifie la matrice ». Au XVII ème siècle, Diego de Torres l’appliquera sous forme de cataplasme sur le bas ventre pour déclencher les contractions au moment de l’accouchement. Plus précisément, l’armoise est régulatrice et modératrice du rythme et de l’abondance des règles, elle opère en cas de menstruations difficiles, douloureuses et peu abondantes. Du reste, ne porte-t-elle pas sur elle la signature du sang à l’image de ses tiges striées de rouge ? Elle permet de régler l’absence des règles liée à l’anémie et la chlorose, et lutte efficacement contre le syndrome prémenstruel et ses effets les plus communs (rétention d’eau, irritabilité, prise de poids, gonflement des seins, etc.).

Matrice. Mater. Mère. L’armoise est donc bien une plante de la Femme. Douce à l’image de la texture duveteuse de la face inférieure de ses feuilles profondément indentées. Mais qui peut être dure et tranchante au contraire, le vert franc des faces supérieures tranchent vivement et semblent nous rappeler cette dualité : l’armoise est vivement déconseillée pendant la grossesse. Avant, après, mais pas pendant ! Comme l’absinthe, l’armoise contient une petite quantité de thuyone, elle augmente le risque de fausse couche, étant, tout comme l’absinthe, potentiellement abortive, sans oublier qu’une intoxication à l’armoise est possible sinon mortelle dans certains cas (hépato-néphrites doublées de convulsions).

PLANTE D’ARTÉMIS, L’ARMOISE EST AUSSI UNE PLANTE MAGIQUE

Enfin, tout cela n’a rien du hasard si l’armoise est dédiée à Artémis, la déesse grecque protectrice des femmes et des vierges et qui préside aux accouchements. Opposée à Aphrodite sur le plan symbolique, Artémis – la Diane romaine – déesse chaste et sévère, pacifique et bienveillante, peut néanmoins faire preuve de cruauté envers celles et ceux qui lui manquent de respect.
On constate dès lors le parallèle troublant qui se dessine entre Artémis et l’armoise, plante qui, si l’on ne parvient pas à la dompter, si on ne la respecte pas, de douce devenant dure, peut alors se venger… Il en va de la nécessaire ambivalence de la Nature.

On a fait un large usage magique de l’armoise. Connue comme étant l’une des sept plantes de la Saint-Jean, l’armoise, cueillie au moment du solstice d’été puis jetée au feu prévenait ou guérissait l’épilepsie (tiens donc !) Comme nous l’indique Marcellus, « l’armoise doit être cueillie à l’aurore, à l’époque où le Soleil est dans la Vierge, et mieux encore, le jour de la Saint-Jean. La ceinture de l’herboriste doit être dénouée, et la cueillette se fait de la main gauche, en même temps que sont dites les prières. »
Il existe d’autres rituels mettant en œuvre l’emploi de l’armoise. Par exemple, très simplement, un bouquet d’armoise conservé chez soi repousse les esprits mauvais. On peut aussi confectionner des figurines à l’aide de brins d’armoise qu’on suspendra aux portes des habitations afin de purifier ces dernières (l’armoise contient une petite quantité de camphre, purifiant bien connu et dont l’odeur est très perceptible quand on froisse les feuilles). Elle a donc vertu purificatrice comme à travers cet autre usage : au premier jour de l’année, il faut tirer en direction du Ciel, de la Terre et des quatre points cardinaux des flèches (Artémis en filigrane ?) garnies d’armoise pour chasser les influences maléfiques durant l’année à venir.

Armoise - 4

PORTRAIT BOTANIQUE

Comme l’absinthe sa cousine, l’armoise est une plante vivace relativement commune que l’on trouve dans la plupart des zones tempérées de l’hémisphère Nord. Elle pousse en touffes drues (comme la menthe, par exemple) et atteint une hauteur de 1,30 m, parfois davantage. Les tiges brun-rouge portent des feuilles très découpées lesquelles présentent une face vert-foncé au-dessus et une face blanchâtre (voire grisâtre) et duveteuse au-dessous. Les fleurs s’organisent en capitules et présentent une couleur jaunâtre ou rougeâtre. Elles forment des inflorescences allongées au sommet des tiges. La floraison se déroule de juin à septembre.
Espèce rudérale s’il en est, elle affectionne particulièrement les lieux de vie incultes (décombres, bords de chemin, talus, terrains vagues, haies), ce qui ne la rend par forcément sympathique au prime abord, mais il me semble bon d’attirer l’attention sur le fait qu’on a tout à gagner que de mieux faire sa connaissance. Il est vrai que son pollen possède un fort pouvoir allergène mais qui est bien en deçà de celui de l’ambroisie. Les fleurs de l’armoise ne présentent pas que des inconvénients puisque leur parfum aromatisera crèmes, flancs et sirops. Quant aux pousses d’armoise, au goût d’artichaut, il est toujours possible d’en confectionner des beignets.

© Books of Dante – 2013

Articles connexes :

Les herbes de la Saint-Jean
L’absinthe (Artemisia absinthium)
La déesse Artémis

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7 réflexions sur “L’armoise (Artemisia vulgaris)

  1. Afin de mieux comprendre l’intrication entre utérus et hystérie, un petit extrait de Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 88

    « On croyait, depuis Hippocrate et encore longtemps après lui, que cet organe [l’utérus] se déplaçait à l’intérieur du corps et pouvait ainsi déclencher une suffocation [hystérique], lorsqu’il s’arrêtait dans un endroit où il n’aurait jamais dû se trouver ».

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  2. Extra ! Beau travail, j^y ai trouvé les informations que je cherchai sans me perdre dans les méandres théoriques qui vous font oublier à la fin de l’article ce que vous y avez lu :)
    Bonne Continuation !
    Réjane

    Aimé par 1 personne

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