Comment une fleur a été à l’origine du premier krach boursier de l’histoire…

Laissez-moi vous compter l’histoire d’une fleur qui tapisse les plates-bandes au printemps, qu’aucun fleuriste digne de ce nom ne ferait l’affront de ne pas exposer dans son échoppe, tant elle est devenue depuis un élément incontournable du panorama floral de nos sociétés occidentales.

Endémique de l’Asie, la tulipe fut tout d’abord domestiquée par les Turcs. Au XVI ème siècle, le Flamand Ghislain Busbecq se rend à la cour de l’empire ottoman en sa qualité de diplomate. Également grand amateur de plantes, c’est là qu’il fait la rencontre de la tulipe dont il adresse quelques bulbes à un autre Flamand de ses amis, Charles de l’Escluse à la fin du XVI ème siècle. Dès le début du siècle suivant, l’on peut dire que la Hollande s’embrase littéralement pour la plante au bulbe précieux, d’autant qu’elle est sujette à un polymorphisme floral : l’on est friand des tulipes « cassées », « marbrées » ou encore « flammées », perturbations dues à un virus.
Cette effervescence prend place au sein de l’âge d’or d’Amsterdam (1600-1750). En plus de la culture du lilas, du jasmin et de l’anémone, on se prend de passion pour cette nouvelle venue, un engouement tel qu’il donnera lieu au premier krach boursier de l’histoire – la tulipomania – en raison d’un marché non organisé laissant libre court aux abus les plus éhontés. C’est exactement en 1634 qu’explose le « délire d’Amsterdam » : de cette date à 1637, non seulement le volume des transactions prend des dimensions dantesques et vertigineuses, mais les prix progressent de près de 6000 % en l’espace de trois années. Mais comme c’est le cas de toute bulle, celle-ci finira par éclater et entraîner la ruine de beaucoup. Un siècle plus tard, oublieuse de ce drame financier et économique, la Hollande récidivera avec une autre fleur, la hyacinthe, jouant avec le feu en 1734 pour finir par s’y brûler en 1739.

Quand on dit que la tulipe peut présenter quelque danger, on ne s’attend pas forcément à ce qu’elle jette les hommes dans la fièvre et la folie. On pense plutôt, du fait de son appartenance à la famille des Liliacées, à un potentiel toxique : en effet, son bulbe contient plusieurs glucosides (tulipaline A, tulipaline B, etc.) et sa consommation entraîne désordres gastro-intestinaux, hypersalivation, convulsions, coma et, parfois, décès. La simple manipulation de bulbes ou de fleurs coupées peut provoquer, lorsqu’elle est chronique, des dermatites de contact se caractérisant par des érythèmes, des sensations de brûlure, des rougeurs, des cloques, le tout additionné de démangeaisons rappelant celles de l’eczéma ou de l’urticaire. Ces deux modes d’intoxication furent à l’origine de deux autres drames : durant la Seconde Guerre mondiale, la famine qui avait ravi à chacun son pain quotidien, poussa les plus pauvres aux dernières extrémités : à défaut de pommes de terre, ils consommèrent des bulbes de tulipe. Quant à la toxicité par voie cutanée dont est cause la tulipe – surnommée « gale de tulipe » –, elle est devenue maladie professionnelle ! Sachez que ces deux revers de l’histoire, qui font pendant à la démesure qui inonda la Hollande aux XVII ème et XVIII ème siècles, concernent bien évidemment les Pays-Bas…

Pourtant, cette fleur sans parfum mais portant belle robe, devrait nous interroger. Dans un vieux conte hindoustani intitulé La rose de Bakawali, la tulipe incarne la jalousie à la vue d’une jeune fille, « fée délicate, sans autre ornement que sa ravissante beauté » (1), que découvre, nuitamment, le héros Taj-ulmuluk, lequel en tombe amoureux éperdument. « Je quitte ce jardin, se dit-il, en emportant dans mon cœur, comme la tulipe, la blessure de l’amour malheureux. Je me retire, la tête couverte de poussière, le cœur saignant, la poitrine brûlée » (2). Dans le langage des fleurs, la tulipe rouge est une déclaration d’amour, la jaune le gage d’un amour impossible. Je vous laisse deviner de quelle couleur était la tulipe de ce conte.
Il y a trois siècles, la Hollande ignorait très certainement que la tulipe est le témoin du tourment. Toute extravagance se paie un jour, tôt ou tard…


  1. La rose de Bakawali, p. 55.
  2. Ibidem, p. 57.

© Books of Dante – 2017

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