Le tussilage (Tussilago farfara)

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Synonymes : pas d’âne, pas de cheval, pied de poulain, tâtonnet, taconnet, racine de peste, béchion, procheton, chou de vigne, herbe de saint Quentin, herbe de saint Quirin, herbe de saint Guérin, etc.

Drôle de plante que le tussilage qui fleurit dès les premiers mois de l’année, offrant un abondant nectar aux abeilles qui, sans lui, se trouveraient presque sans pitance. Drôle et remarquable, et cela depuis vingt-cinq siècles. Déjà, le grand Hippocrate avait mis en évidence deux des grandes attributions médicinales du tussilage : ce qui touche aux poumons et à la peau. C’est ainsi qu’il administrait un mélange de lait, de miel et de racine de tussilage pour les « ulcérations des poumons », et appliquait sur des plaies virant à l’ulcère une décoction vineuse de la plante. Bien après lui, Dioscoride, qui en utilise les feuilles et les racines, le nomme Bêchion, un mot qui a traversé les âges puisqu’il a donné béchique, un terme plus tellement employé aujourd’hui et qui trouve son synonyme dans antitussif, c’est-à-dire « contre la toux ». D’ailleurs, le terme même de tussilage, tussilago en latin, provient de la contraction de deux mots : tussim (la toux) et ago, agere (faire fuir). Mais c’est le latin qui l’a emporté, ainsi appelle-t-on aujourd’hui cette plante tussilage, accompagné de ce farfara, issu des antiques farfarus et farfarium romains dont on ignore l’étymologie et, par voie de conséquence, le sens. Bref, après cette ellipse pseudo-linguistique, revenons-en à nos moutons. Que dit Dioscoride à même d’apporter de l’eau à notre moulin ? Il reconnaît au tussilage des qualités externes sur érysipèle et autres inflammations cutanées, mais également par voie interne en cas de difficultés respiratoires, de toux sèche, de bronchite, de trachéite et autres irritations propres à la sphère pulmonaire. Si j’ai tout bien compris, cela était permis par fumigation de feuilles de tussilage que l’on déposait sur des charbons ardents. La fumée qui s’en dégageait était ensuite guidée par un cornet en forme d’entonnoir que le patient tenait entre ses lèvres. On peut dès lors parler de fumigation et d’inhalation sèches. Pline, puis Galien, reprennent sensiblement les mêmes choses ; le premier écrit que « le tussilage n’a ni tige, ni fleur, ni graine ; c’est du moins la preuve que de son temps [celui de Pline], la fleur du pas d’âne n’était pas appréciée », nous explique Fournier (1). Je me permettrai, plus loin, de nuancer l’avis de Fournier, là, il est trop tôt pour le faire ^^.

Durant la vaste période médiévale, je n’ai guère déniché d’informations au sujet du tussilage, hormis chez Hildegarde qui distingue un tussilage mineur et un autre majeur. Ce dernier, qui semble bien être le tussilage pas d’âne, est, selon l’abbesse, froid et humide ; il est parfait sur les ulcères et les abcès chauds, en cataplasme de feuilles appliqués localement avec du miel. Dans tous les cas, elle ne semble pas accorder d’importance à la vertu curative de la fumée de feuilles de tussilage, contrairement à Schroder qui reprendra cela à son compte au XVII ème siècle contre les maladies pulmonaires ; la décoction de tussilage lui permettait en outre de laver et de déterger les ulcères chauds et enflammés, de même que Simon Paulli qui, à la même époque, utilisait le tussilage sur les ulcères de jambe à tendance gangreneuse. Aux alentours de 1700, Lémery propose une recette de sirop de tussilage composé, mais je lui préfère celle de Pitton de Tournefort rappelée par Chomel : « On prend quatre poignées de feuilles [de tussilage] avec trois pincées de ses fleurs, deux poignées de sommités d’hysope, une once de raisins secs, trois cuillerées de miel de Narbonne ; on met le tout dans le fond d’un pot et on y verse quatre pintes d’eau bouillante ; on fait jeter seulement trois bouillons, on tire le pot du feu, on le couvre, et on passe la tisane lorsqu’elle est refroidie. » Destinée à un usage interne, cette recette s’intercale avec bien d’autres dirigées vers un usage externe, comme par exemple la poudre de feuilles sèches mêlée à du miel. Dans tous les cas, il ressort que le tussilage aura donné lieu à de nombreuses expérimentations en interne pour les problèmes pulmonaires et en externe pour les affections cutanées, jusqu’à ce qu’au début du XVIII ème siècle soit relaté le cas d’une patiente atteinte d’ulcères scrofuleux admise à l’hôpital de Pise : elle y fut soignée grâce au tussilage aussi bien par voie orale que cutanée, chose que Cazin retiendra pour en faire l’expérience non sans avoir rencontré quelques déboires : « J’avoue que les faits nombreux rapportés par des auteurs dignes de foi […] ont ébranlé mon incrédulité, malgré deux essais infructueux. J’ai de nouveau employé le tussilage, et je m’en suis bien trouvé. J’ai pu me convaincre de l’efficacité de cette plante dans plusieurs cas d’affections scrofuleuses, où les traitements généralement connus et employés avaient échoué » (2). Notons au passage que la « constitution scrofuleuse » prédispose à la tuberculose pulmonaire ; l’on voit, une fois de plus, l’interaction entre la sphère pulmonaire et l’interface cutanée.
Au début du XX ème siècle, on pourrait croire que le tussilage est relégué au rang d’ingrédient constituant la « tisane des quatre fleurs », mais il n’en est rien. « Schulz, ayant remarqué que les vieillards, atteints de la bronchite chronique avec ou sans accidents asthmatiques, fumaient un mélange de tabac et de feuilles de tussilage, expérimenta le procédé et constata qu’il lubrifie la muqueuse et facilite remarquablement l’expectoration » (3). Et oui, l’empirisme n’oublie pas les bonnes manières que la science officielle redécouvre de temps à autre…

Le tussilage est une plante vivace à rhizomes traçants qui fleurit aux premiers mois de l’année (février-mars). A cette période, des tiges garnies d’écailles rougeâtres apparaissent et portent chacune un capitule de fleurs jaune vif, mâles et femelles, de un à trois centimètres de diamètre. Cette hampe florale peut poursuivre son ascension jusqu’à atteindre une hauteur de trois décimètres, tout en fructifiant parallèlement. Plus tard, bien après la floraison, des rosettes de grandes feuilles longuement pétiolées, en vague forme de cœur polygonal, émergent du sol, feuilles dans lesquelles certains ont vu l’empreinte d’un sabot d’âne, d’où son surnom de pas d’âne. La face supérieure est généralement vert vif, alors que le revers prend un aspect pelucheux par la présence de poils blancs dont on s’est servi comme amadou.
Si l’on circule sur un moteur de recherche d’images, on verra bien que des photographies de feuilles ne comportent jamais de fleurs et vice-versa, ce en quoi les anciennes planches botaniques sont parfois trompeuses, puisqu’elles offrent au regard une plante dessinée avec feuilles et fleurs. En réalité, lorsque les feuilles paraissent, les fleurs ont depuis longtemps disparu (ce qui rappelle le cycle végétatif du colchique), raison qui a mené le Moyen-Âge à surnommer le tussilage « filius ante patrem », c’est-à-dire « le fils avant le père ». C’est peut-être sous son seul aspect feuillu que Pline connaissait le tussilage, ce qui lui aurait fait dire que cette plante est démunie de fleurs, de tiges et de graines. Cela n’est donc peut-être pas une confusion de la part du naturaliste, comme le souligne Fournier, mais simplement l’expression d’une partie de la réalité.
Le tussilage est une plante relativement commune en Europe ainsi que dans le nord et l’ouest de l’Asie. On la trouve aussi bien en plaine qu’en montagne, parfois jusqu’à 2500 m d’altitude. Elle prend particulièrement pied sur des sols calcaires, argileux et marneux, et peuple les talus, les fossés, les bordures de routes et de chemins, les déblais, les limons fluviaux, les terres remuées, etc.

tussilage_fleurs_fructifiées

Le tussilage en phytothérapie

Autrefois, on se préoccupait avant tout des racines et des feuilles de cette plante. Si, aujourd’hui, on utilise encore ces dernières, les racines font l’objet de peu d’attention, ayant été remplacées depuis par les capitules floraux. Par ordre d’importance thérapeutique, nous avons donc : fleurs, feuilles, racine.
Aussi amères que la racine, les feuilles contiennent du mucilage en quantité importante, du tannin, des vitamines (C, entre autres) et de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium et soufre surtout, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, zinc). Quant aux capitules, on y trouve un peu de tannin, des traces d’essence aromatique, divers acides (malique, pectique, vinique, gallique, phosphorique…), du mucilage, du faradiol… En plus de tout cela, on décèle dans le tussilage la présence d’alcaloïdes que nous avons déjà rencontrés lorsque nous avons étudié la bourrache et, plus récemment, l’eupatoire chanvrine : les alcaloïdes pyrrolizidiniques (senkirkine, sénecionine…). Nous en dirons davantage à leur sujet dans la dernière partie de cet article.

Propriétés thérapeutiques

  • Fluidifiant des sécrétions bronchiques, expectorant, mucolytique, protecteur des muqueuses des voies respiratoires, antispasmodique respiratoire, anti-inflammatoire respiratoire, antitussif, sédatif et adoucissant pectoral
  • Tonique (propriétés immunostimulantes et antibiotiques ?)
  • Sudorifique léger
  • Maturatif, résolutif, détergent, astringent léger (capitules)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, encombrement bronchique, toux (sèche, grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, trachéite, laryngite, catarrhe pulmonaire aigu accompagné d’abondantes sécrétions, phtisie, rhume, oppression pulmonaire, pharyngite, extinction de voix
  • Troubles cutanés : plaie, plaie à tendance ulcéreuse, ulcère scrofuleux, abcès, dermatose, furoncle, dartre, teigne, piqûre d’insecte, hyperhidrose (sueur excessive), entorse
  • Convalescence après maladie infectieuse (grippe…)

Le constat est clair : le tussilage n’a pas démérité de sa réputation de plante pectorale (4). Mais ne nous arrêtons pas à la surface des choses. Nous voyons un grand nombre d’affections pulmonaires et d’autres cutanées. Or, l’interface cutanée fait partie du « système respiratoire », ce qui fait du tussilage une plante toute destinée au méridien du Poumon de la médecine traditionnelle chinoise. De fait, l’élément associé au tussilage est le Métal, et sa tendance est de nature Yin. Dès lors, il est tout à fait loisible de penser que le tussilage peut aussi avoir une incidence sur les grands domaines de nature psychologique et émotionnelle que gère le méridien du Poumon.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules (externe et interne)
  • Décoction de feuilles (externe)
  • Suc frais (interne)
  • Sirop
  • Feuilles macérées ou contrites en application locale
  • Feuilles sèches fumées en cigarette. C’est un mode d’administration peu fréquent que l’on a mis en application avec l’eucalyptus et la jusquiame pour des raisons médicinales. Comme cela est peu commun, quelques recettes indicatives pour ceux qui voudraient composer un « original » scaferlati.
    => « Tabac » de tussilage : on empile des feuilles fraîches séparées de leur pétiole, on les fait fermenter quelques temps, après quoi on les cisaille finement à la matière du tabac.
    => « Aux fumeurs qui ne peuvent se déshabituer de fumer et pour qui le tabac est nuisible, nous pourrons signaler la formule suivante qui peut le remplacer, sans en avoir les inconvénients : feuilles sèches de marronnier d’Inde, de tussilage et d’aspérule odorante à parties égales. Faites macérer dans de l’eau miellée assez concentrée. Faites sécher à l’air, comprimer et découper comme du tabac » (5).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : les fleurs, dès qu’elles sont en boutons (février-mars) ; si on les cueille une fois ouvertes, même coupées elles poursuivent leur maturation et peuvent fructifier ! Elles ne seraient alors plus d’aucune utilité et doivent donc être séchées le plus promptement possible. Les feuilles, qu’on choisira sans défaut, ni tache de rouille et exposées au soleil de préférence, se récoltent à l’été, parfois dès le mois de mai. On les monde de leur pétiole et on les fait sécher dans des claies ou des cagettes situées à proximité d’une source de chaleur douce.
  • Toxicité : elle concerne les alcaloïdes pyrrolizidiniques dont on a constaté l’action délétère sur les cellules hépatiques. Aussi, il est recommandé de ne pas dépasser plus de six semaines de cure par an et de ne jamais laisser la plante infuser plus de cinq minutes (dans le cas d’un usage par voie interne). Lieutaghi indique que les doses médicinales sont sans risques, mais c’est oublier un peu vite que ces alcaloïdes présentent l’inconvénient d’un effet cumulatif dans l’organisme avec le temps, à la manière des cétones composant les huiles essentielles de sauge officinale et de menthe pouliot, par exemple. C’est pourquoi, sans doute, on déconseille le tussilage aux femmes enceintes et à celles qui allaitent.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 942
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 962
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 943
    4. Le tussilage fait partie de la tisane des « quatre fleurs » avec le bouillon-blanc, la mauve et le coquelicot. Au fil du temps, on leur a adjoint la guimauve, le pied-de-chat et la violette, regroupés sous la dénomination des « sept plantes pectorales ».
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 194

© Books of Dante – 2017

tussilage_feuilles

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