Hermès et son caducée

Hermès

En grec, le caducée s’appelait kêrukeion, désignant littéralement l’insigne qui permettait de reconnaître les hérauts (à ne pas confondre avec les héros). Qu’est-ce qu’un héraut ? Selon le dictionnaire, on remarque deux significations à ce terme :

  • « personnage ayant rang d’officier ou de prêtre, chargé de certaines annonces officielles, notamment des déclarations de guerre, des défis et parfois des pourparlers de paix […]
  • « annonciateur et défenseur d’une idée nouvelle » (1)

Mais le caducée en tant que tel n’est pas qu’affaire d’Antiquité grecque. En effet, il s’agit d’un très ancien motif visible, par exemple, sur le vase du roi Gudea de Lagash (Mésopotamie, – 2100 ans avant J.-C.). Nous sommes alors encore très loin d’Hermès. C’est un symbole que l’on rencontre aussi en Inde, sur des tablettes de pierre appelées nâgakals, où il figure « l’arbre sacré… Le caducée mésopotamien montre une baguette centrale. Elle semble bien être le souvenir de l’arbre… On est donc en droit de regarder la baguette du caducée d’Hermès (et aussi, d’ailleurs, le bâton d’Esculape) comme le symbole de l’arbre, associé, demeure ou substitut de la divinité » (2).

caducee

Esculape, ou Asclépios chez les Grecs, fut formé à l’art de la médecine par le centaure Chiron. Il avait comme emblème un bâton autour duquel était enroulé un serpent. Rappelons que « la cause des guérisons, voire des résurrections, qu’il opérait procédait d’une seule source : le sang de la Gorgone, que lui avait donné Athéna. Le sang qui avait coulé des veines du côté gauche de la Gorgone était un poison violent, celui des veines de droite était bénéfique » (3). C’est toute la bivalence du serpent qui est ici exposée : par son venin, c’est l’empoisonneur, incarnant certaines forces du « mal », mais en tant que fils de Gaïa, il est aussi porteur d’une magie guérisseuse, ce qui rappelle le Phénicien Eshmun, autre divinité de la santé et de la guérison, dont on dit qu’il guérissait par les serpents. Peut-être alors que le bâton d’Asclépios illustre l’équilibre dynamique de forces contraires. Mais nous verrons que c’est davantage l’apanage du caducée d’Hermès. Cette divinité, on le sait, est en relation avec la communication, le transfert, la transaction, les échanges. C’est pour cela qu’on en a fait le dieu du commerce et, parallèlement, celui des voleurs. C’est aussi une divinité du voyage, lequel est une forme de communication par le déplacement qu’il implique. Ainsi honorait-on Hermès aux carrefours où se dressaient des statues du dieu afin d’apporter protection aux voyageurs face aux mauvaises rencontres et aux « fantômes ». Il serait cependant dommage de s’arrêter à de si triviales évidences. Pour mieux comprendre la valeur d’Hermès, il est incontournable de se pencher sur ce qui l’illustre le mieux : son caducée. Dans l’hymne homérique à Hermès (n° 4), on nous explique qu’Hermès inventa la lyre puis la cithare et qu’il les offrit au dieu Apollon. En guise de contre-don, Apollon lui accorda le caducée qui devait dès lors rester indéfectiblement associé à Hermès : « je te donnerai, déclame Apollon, une belle baguette en or, à trois feuilles, elle procure l’abondance et le bonheur ; elle protège et fait advenir, par les actes et par les paroles, tous les bonheurs que j’affirme connaître par la voix de Zeus » (vers 529-532). Il n’est pas encore question de serpents, le caducée d’Hermès est en voie d’élaboration, ici, les trois feuilles que porte cette baguette rappelle l’Arbre et le caractère agraire d’Hermès. La mythologie nous explique qu’un jour Hermès vint à séparer deux serpents qui s’affrontaient et les enroula l’un et l’autre autour de sa baguette. Ainsi formé, le caducée « perpétue le concept de spirale, de tourbillon de forces constructives et de mouvement éternel de la vie que les Égyptiens ont représenté par le hiéroglyphe figurant le Serpent » (4). En Inde, autour de l’axe du monde, « s’enroulent en sens inverse deux lignes hélicoïdales, qui rappellent l’enroulement des deux nâdi tantriques autour de l’axe vertébral » (5), et, à moi, une molécule d’ADN… Du combat chaotique primordial des serpents naît la vie… Mais notre caducée est encore incomplet. On y adjoindra une paire d’ailettes sommitale, après intégration de forces contraires : chaud/froid, sec/humide, diurne/nocturne, gauche/droite, fixe/volatil… ce qui me fait penser que l’on voit sur l’arcane XV – Le Diable – du tarot d’Oswald Wirth un caducée primitif accompagné des mots Solve et Coagula, soit dissoudre et rassembler, auxquels fixe et volatil font écho (6).

Arcane XX, Le Diable. Tarot d'Oswald Wirth.

Arcane XV, Le Diable. Tarot d’Oswald Wirth.

Les serpents, étant d’essence chthonienne, sont donc liés à la sphère ouranienne par ces ailes dont on retrouve des exemplaires sur les chaussures d’Hermès. Et c’est ce caducée ailé qui fait d’Hermès une divinité psychopompe et messagère des dieux, parce que non seulement il circule, à l’instar d’Iris, entre les divinités du dessous (Hadès, Perséphone…) et celles du dessus (Zeus, Héra…), ce en quoi l’aptitude aux rapides mouvements lui est profitable, mais il est également le guide des âmes, « capable de descendre aux Enfers et d’y envoyer ses victimes, aussi bien que d’en revenir à son gré et d’en ramener à la lumière certains prisonniers » (7). En cela, on peut dire d’Hermès qu’il est un dieu (ré)générateur, son caducée, dans lequel certains ont vu un phallus en érection, qui plus est cerné par deux serpents, évoque l’idée de fécondité. Ce phallus, baguette magique de puissance et de clairvoyance, « pénètre dans les lieux secrets […] en faisant sortir la vie lumineuse des ténèbres » (8), car, dans ces lieux, il est toujours possible d’obtenir « un message spirituel de délivrance et de guérison » (9) véhiculé par les mouvements hélicoïdaux, ascendants et descendants, des deux serpents qui flanquent la baguette, l’un dextrogyre, l’autre sinistrogyre, de même que le caducée éveille (parce que tonique et positivant ?) ou endort (parce que sédatif et négativant ?) Hermès est, nous dit-on, un dieu expert en liens et dénouements. Si l’on veut, il ouvre et il ferme. Et, dans le domaine de la santé, ça n’est pas anodin. Par exemple, à l’aide de certains moyens il est possible de fermer une plaie ou d’ouvrir un meilleur passage à quelque fluide corporel. Or, « la santé, c’est :  »la juste mesure, l’harmonisation des désirs […], la mise en ordre de l’affectivité [avoir de l’affection ; être le sujet d’une affection], l’exigence de spiritualisation-sublimation, (qui) président non seulement à la santé de l’âme, (mais) co-déterminent la santé du corps ». Cette interprétation ferait du caducée le symbole privilégié de l’équilibre psychosomatique » (10), une vision qui, dans nos contrées, n’est que peu observée par la médecine et la pharmacie officielles si l’on en croit leur emblème respectif : un serpent rouge sinistrogyre pour la première, un serpent vert dextrogyre escaladant une vasque pour la seconde. Si l’on associe les deux, on obtient bien un caducée, mais ces deux figurations semblent non plus évoquer l’équilibre de forces opposées et nécessaires l’une à l’autre. Pour cela, il n’est qu’à considérer le long et difficile chemin parcouru par les pharmaciens à travers l’histoire et les très nombreuses chausse-trappes que les médecins auront glissées sous leurs souliers comme vulgaire peau de banane. Par ailleurs, il est très étonnant de lire çà et là que le caducée d’Hermès est à l’origine de l’actuel insigne de l’ordre des médecins. Il y a un serpent de différence entre les deux, tout de même ! Celui des médecins est, à juste titre, appelé « bâton d’Esculape », un Esculape qui apparaît, avec une certaine Hygie, dans le très célèbre serment d’Hippocrate. On y évoque aussi Apollon, mais pas Hermès, parce que ce dernier n’est pas à proprement parler un dieu de la médecine et de la santé.

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

On a vu dans le caducée d’Hermès une forme de perfection, de même que les pythagoriciens considéraient le pentacle, c’est-à-dire l’étoile à cinq branches, comme une autre figure de perfection, car il incluait les quatre éléments (U/Hudor/Eau, G/Gaïa/Terre, EI/Heile/Feu et A/Aer/Air) et un cinquième, I/Idea/Objet divin. Et ces cinq lettres, placées dans l’ordre suivants, UGIEIA, ont ensuite dessiné le nom de la déesse de la santé, Hygeia/Hygie, représentant l’équilibre, la totalité, la grâce divine.

Pour finir, il est dit d’Hermès qu’il est le dieu de l’éloquence, mais aussi divinité « du mystère et de l’art de le déchiffrer » (11). C’est pourquoi, il n’est pas indubitablement certain que je n’ai pas dit une seule ânerie dans ces quelques lignes ^_^


  1. Logos, Bordas, p. 1503
  2. Jean Boulnois, Le caducée et la symbolique dravidienne indoméditerranéenne de l’arbre, de la pierre, du serpent et de la déesse-mère
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 621
  4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 145
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 111
  6. Le caducée apparaît aussi dans l’arcane X – La roue de fortune – du même tarot.
  7. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 155
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 63
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 154
  10. Ibidem, p. 155
  11. Ibidem, p. 500

© Books of Dante – 2017

Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

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