Le bouillon-blanc (Verbascum thapsus)

bouillon-blanc_fleurs

Synonymes : molène, cierge de Notre-Dame, fleur de grand chandelier, bonhomme, herbe à bonhomme, blanc de mai, oreille de loup, queue de loup, oreille de saint Cloud, herbe de saint Fiacre, bouillon ailé.

Au latin froid, mort et scientifique, s’oppose toute une kyrielle de noms vernaculaires, et cela quelle que soit la plante concernée. Le nom taxinomique latin d’une plante permet exactement de savoir de quoi l’on parle aux quatre coins du monde, même si la langue natale d’untel diffère de celle de tel autre. C’est, on va dire, un gage d’exactitude et de sécurité. Il n’en va de même des noms vernaculaires qui désignent une même plante de façons très diverses dans plusieurs localités parfois proches géographiquement. Les noms vernaculaires sont comme les patois, les anciens systèmes de poids et de mesures, les vieilles monnaies qui, d’un bord à l’autre d’un même royaume, n’avaient pas les mêmes valeurs. Il fallait alors transcrire, traduire, créer des équivalences afin de s’y mieux retrouver. Ainsi, les noms vernaculaires disent chacun toute l’importance accordée à un végétal en particulier. Chacun est une facette permettant de définir une plante dans son ensemble. A lire cette liste non-exhaustive des surnoms du bouillon-blanc, on peut mettre en évidence que certains d’entre eux font référence, par analogie, aux divers usages qu’a eu la plante à travers les âges. Attardons-nous sur quelques-uns de ces noms. Cierge de Notre-Dame et fleur de grand chandelier proviendraient du fait que les feuilles laineuses peuvent servir d’allume-feu. Du reste, la tige du bouillon-blanc, une fois sèche et trempée dans du suif, forme une torche durable, chose qui ne date pas d’hier puisque déjà Dioscoride relate ce fait. Herbe de saint Fiacre constitue une relation à l’une des propriétés médicinales du bouillon-blanc. Saint Fiacre (VI-VII ème siècle après J.-C.) est considéré comme le patron des jardiniers. « Parmi les plantes qu’il faisait pousser dans son jardin, il y en avait qui avaient la propriété de calmer les hémorroïdes et ceux qui en souffraient venaient boire des décoctions dans son hospice » (1). C’est pourquoi saint Fiacre est invoqué pour des problèmes hémorroïdaires, les hémorroïdes étant elles-mêmes appelées « mal de saint Fiacre ». Ceci dit, je verrais davantage la ficaire plutôt que le bouillon-blanc en guise d’herbe à Fiacre. Fiacre, ficaire, hum ? Évitons de tomber dans ce piège sémantique. Allez, poursuivons, je vous prie. Oreille de loup, queue de loup et bouillon ailé font chacun référence à une caractéristique botanique de la plante : le premier parce que les feuilles basales ressembleraient à des oreilles de loup, le deuxième parce que la hampe florale terminale évoquerait une queue de loup, enfin le dernier par le fait que les petites feuilles qui se situent juste au-dessous de la hampe florale ont été appelées « ailes », à moins qu’il n’y ait là quelque lien avec un certain dieu ailé dont nous reparlerons plus loin. Passons maintenant au mot molène qui arrive au coude-à-coude avec celui de bouillon-blanc pour vulgairement désigner la plante. Fournier y voit, par mol (mou), une allusion au duvet qui couvre la plante en grande partie, à moins qu’il ne s’agisse d’un trait ayant rapport aux qualités émollientes du bouillon-blanc. Quant au nom principal de bouillon-blanc, aucune idée ! De même que le nom latin qui lui est associé – Verbascum thapsus – dont on s’est perdu en conjectures. Ah, l’étymologie de Verbascum, c’est toute une histoire. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Les voici :
* De verbum, terme qui désignait la tisane de bouillon-blanc usitée comme spécifique de l’enrouement et de la toux rauque ;
* De virpa, « pénis », eu égard à la raideur de la tige ;
* De barbascum, à cause de ses fleurs dont trois étamines sur cinq sont barbues ;
* De quasi herbascum, sans doute en rapport avec l’épais duvet qui recouvre l’ensemble de la plante.
Quant à l’adjectif thapsus, c’est tout aussi peu glorieux. Selon Fournier, il proviendrait du nom grec d’une plante tinctoriale sicilienne : thapsos. « Il a été transféré, sans raison valable, au bouillon-blanc, par John Gerarde » en 1597 (2). Par ailleurs, thapsus est le terme par lequel Angelo de Gubernatis désigne une plante qui n’a strictement rien à voir avec le bouillon-blanc, puisqu’il s’agit de l’if (corruption entre thapsus et taxus ?)
Voilà. Les noms vernaculaires nous en disent davantage au sujet du bouillon-blanc que ses appellations latins qui pédalent dans la semoule. Et ne vous y fiez pas. Ce n’est pas parce qu’un nom latin affuble une plante qu’il dit forcément des choses plus intelligentes. Sous couvert de vernis « scientifique », il s’avère que bien des noms latins ne sont que la translittération d’un nom vernaculaire…

Passons aux choses sérieuses. En Grèce antique, on s’est bien penché sur les Verbascum, et à raison : il y existe une bonne quarantaine d’espèces. Mais nous ne sommes pas à Rome, il n’est donc pas question de Verbascum, mais de Phlomos, un terme fourre-tout qui désigne à peu près toutes ces plantes. On retrouve encore aujourd’hui le mot phlomos dans le nom latin du grand bouillon-blanc, V. phlomoides. Un phlomos était employé par Hippocrate. Selon lui, il était capable de soigner n’importe quelle blessure. D’après les hippocratiques à la suite du grand de Cos, ce(s) phlomos permettai(en)t d’épancher les écoulements d’humeurs (articulations, lombes, ischion) et, par cataplasme, de « soigner les tumeurs et les inflammations des parties voisines » d’une plaie. Avec Dioscoride, on y voit un peu plus clair : il distingue un phlomos blanc et mâle (bouillon-blanc ?), un phlomos noir et femelle (molène noire ?), enfin un phlomos sylvestre. Selon Pline, « les feuilles sont plus larges que celles du chou et poilues, la tige dressée dépasse d’une coudée. La graine est noire, sans usage, la racine simple a la grosseur d’un doigt ». A cela, Dioscoride ajoute que les fleurs des phlomos mâle et femelle sont jaunes, que la racine en est âcre. Par ailleurs, il apporte bien d’autres informations, médicinales entre autres (3), mais il demeure difficile de distinguer, parmi les différentes espèces qu’il nomme, celle qui pourrait être le bouillon-blanc. Dioscoride privilégie la décoction de racine de phlomos. Elle est, dit-il, astringente à l’extérieur, et émolliente et vulnéraire à l’intérieur. Pline, lui, préfère les feuilles. Pour l’un comme pour l’autre, le phlomos prévaut dans les affections pulmonaires. Pour Pline, il intervient aussi en externe : « la molène broyée avec sa racine, arrosée de vin, enroulée dans ses propres feuilles et chauffée ainsi dans la cendre [peut] être appliquée chaude ». Moxa ? Pline mentionne aussi une autre propriété qu’il aurait pu piocher chez Nicandre de Colophon. Ce dernier avançait que le phlomos était fort utile contre les blessures causées par des animaux venimeux. Ducourthial, citant Pline : « l’individu qui portait sur lui un brin de verbascum ne verrait jamais de choses effrayantes et ne serait pas attaqué par les animaux » (4). Galien, qui s’inspire peut-être de Dioscoride et des hippocratiques, indique le phlomos contre les écoulements d’humeurs, les douleurs dentaires, etc. A la suite de quoi pleuvent de la part d’Oribase, d’Aetius, d’Alexandre de Tralles et de Paul d’Egine des recommandations toutes semblables. Ils reprennent, tous, plus ou moins Dioscoride. Or, entre-temps, quelques informations concernant le phlomos surgissent à travers un opuscule astrologique anonyme, qui donne le phlomos comme plante d’Hermès. Ce texte aborde déjà des considérations médicinales : « On prépare avec son suc un remède fortifiant : lorsque l’on s’en enduit, on ne ressent pas la fatigue, que l’on marche à pied ou que l’on accomplisse n’importe quelle tâche pénible [nda : neurotrope et musculotrope, le bouillon-blanc ?]. Il rend souples et résistantes les articulations du corps, aussi bien de ceux qui courent que de ceux qui luttent. Si on en enduit les courbatures, on n’en ressent plus la douleur » (5). Difficile de reconnaître le bouillon-blanc dans ces attributions, encore moins le phlomos plante d’Hermès, Hermou rhabdos, rameau (ou baguette) d’Hermès, que, selon le pseudo-Dioscoride, on appelle aussi Kerukion, le « caducée ». Or, « si on absorbe de ce suc, à jeun, après avoir invoqué la divinité pour qu’elle donne une telle propriété à la planète d’Hermès, à laquelle la plante est associée, on sera le plus prompte à parler » (6). Ce qui est là chose fort intéressante, sachant que le dieu Hermès est une divinité du verbe (verbum, verbascum ?). Or, que nous apprend l’astrologie ? Que la planète Mercure gouverne deux signes zodiacaux, les Gémeaux et la Vierge. Les premiers sont assez souvent affublés de troubles respiratoires, les seconds de troubles gastro-intestinaux, et les deux, de cette petite toux agaçante et chronique indiquant assez bien des désaccords au sein du chakra de la gorge. A la lecture des informations que nous déploierons plus loin, il ressort d’ores et déjà que le bouillon-blanc est bel et bien une plante d’Hermès.
Comme toutes les époques, l’Antiquité, pleine de sagesse, n’est pas exempte de bêtise. Ainsi parle le pseudo-Apulée : « On dit que Mercure donna cette herbe [le phlomos] à Ulysse lorsqu’il alla voir Circé pour qu’il ne craigne pas ses maléfices ». Déjà, quand on emploie « on dit », cela signifie qu’on n’est pas sûr, moi-même utilise cette expression en pleine méconnaissance de cause. On reconnaîtra là l’épisode homérique durant lequel, en effet, Hermès s’en vient trouver Ulysse afin qu’il lui remette le môly (ou môlu), cette (soi-disant) fameuse plante qui lui permettra de déjouer les enchantements de la déesse. Là aussi, on s’est perdu, égaré même, en conjectures sur l’identité du môly, un peu à la manière de l’ambroisie olympienne ou du soma védique. S’agissait-il de philtres divins, de « plantes » que jamais la Terre n’a touchées ? C’est très difficile à dire, et je ne me prononcerai pas à ce sujet, car je n’en ai pas même l’ombre d’une preuve ou d’une idée. Ensuite, le même pseudo-Apulée poursuit : « Celui qui porte sur lui un brin de l’herba verbascum ne verra jamais de choses effrayantes. Aucune bête, aucune mauvaise rencontre ne lui causeront de désagréments ». Impression de déjà lu, pas vous ?

Nous avons, plus haut, évoqué Alexandre de Tralles et Paul d’Egine. Quoi qu’on en pense, à leur époque respective, nous avons déjà les deux pieds au sein du Moyen-Âge. Dans cette période un peu trouble, une fois de plus, Hildegarde vient à notre rescousse. Wullena, ainsi appelle-t-elle le bouillon-blanc. Chaud et sec, « il réconforte et réjouit le cœur » (7). Elle le recommande comme vermifuge et emménagogue (aménorrhée, douleurs menstruelles), mais, par-dessus tout contre les douleurs pectorales et l’enrouement, ce qui fera dire au Docteur Leclerc, bien des siècles plus tard, que « sans doute elle en avait expérimenté les effets sur les moniales qu’elle initiait aux splendeurs du chant grégorien » (8).

Bisannuelle ou vivace, le bouillon-blanc présente de larges feuilles cotonneuses, organisées en rosette à la base et qui se raccourcissent au fur et à mesure qu’elles gravissent une épaisse tige creuse et cannelée, couvertes de poils, elle aussi. Au sommet de cette tige, dont la hauteur peut atteindre deux mètres, on trouve un dense épi de fleurs jaune soufre d’environ 2 cm de diamètre dont la particularité est de s’ouvrir qu’elle que soit leur place sur la hampe. La floraison peut débuter timidement en avril et s’étendre jusqu’au mois de septembre.
Le bouillon-blanc est une plante très fréquente qu’on trouve en Europe ainsi qu’en Asie, sur sols sablonneux de préférence : coteaux secs, talus, pâtures, bois clairs, décombres, bords de chemins, terres incultes, remblais, voies de chemin de fer, endroits secs et pierreux.

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Le bouillon-blanc en phytothérapie

Contrairement à ce qui se pratiquait durant l’Antiquité, ce sont presque exclusivement les fleurs qu’on destine à un usage médicinal. Les feuilles le sont beaucoup moins, les racines presque plus du tout. Dans les fleurs du bouillon-blanc, on trouve environ 10 % de sucres (glucose, saccharose), divers hydrates de carbone (12 %), du mucilage (2,5 %), des flavonoïdes, de la saponine, une trace d’essence aromatique, des iridoïdes (aucuboside), des polyphénols (verbascoside), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectoral, calmant respiratoire, expectorant, émollient, antitussif, antispasmodique respiratoire, adoucissant
  • Sudorifique
  • Diurétique léger
  • Détersif, vulnéraire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe aigu ou chronique, bronchite, inflammation de la gorge, toux quinteuse et/ou rauque, enrouement, asthme, trachéite, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, diarrhée, colique, ténesme, entérite, perte d’appétit
  • Affections cutanées : eczéma, dartre, furoncle, panaris, plaie, plaie ulcérée, ulcère, ulcère atone, abcès, engelure, gerçure, brûlure
  • Troubles locomoteurs : entorse, douleur articulaire, rhumatisme
  • Cystite, rétention d’urine
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs (fraîches ou sèches)
  • Décoction et décoction concentrée de feuilles fraîches
  • Cataplasme de feuilles cuites dans l’eau ou le lait
  • Macération huileuse de fleurs fraîches
  • Teinture-mère

Précautions d’emploi, autres informations

  • Il n’existe aucune contre-indication connue, la seule précaution étant de bien filtrer l’infusion des fleurs ou bien vous vous trouverez dans l’indélicate situation que nous narre ci-après Henri Leclerc : « c’est pour avoir négligé cette précaution que je m’attirai un jour les reproches d’un malade qui était venu me consulter au sujet d’une pharyngite granuleuse accompagnée de fâcheux picotements et à qui j’avais prescrit une infusion de Verbascum thapsus : il me demanda d’un ton aigre-doux si c’était la mode de faire avaler aux gens du poil à gratter. Par bonheur, j’avais affaire à un adepte fervent de l’homéopathie : rien ne fut plus facile de me disculper, en lui faisant comprendre que c’était une ingénieuse application du précepte similia similibus curentur » (9). Bien joué, Docteur ! ^_^
  • Associations : avec une ou plusieurs des six autres plantes pectorales (coquelicot, mauve, guimauve, pied-de-chat, tussilage, violette). Avec de l’eucalyptus globuleux et/ou du plantain (grand ou lancéolé), on renforce l’effet anti-inflammatoire.
  • Récolte et séchage : les fleurs à plein épanouissement tout au long de l’été (juin-septembre), et uniquement les corolles et non les calices, ce qui n’est pas très compliqué, les premières se détachant avec aisance des seconds. On fera sécher les fleurs rapidement, sans même les retourner durant la dessiccation, tout en prenant soin de les garder de l’humidité qui les ferait noircir. Les feuilles peuvent se récolter avant floraison, quant aux racines, si peu usitées à l’heure actuelle, tout au moins pouvons-nous dire à leur sujet qu’elles s’arrachent à l’automne. On les brosse, puis on les découpe en rondelles que l’on enfile sur une ficelle avant de les passer au séchage.
  • Autres espèces : sur le territoire français, on compte environ une quinzaine d’espèces de bouillon-blanc, dont le petit, c’est-à-dire V. thapsus, et le grand, V. phlomoides. Des uns aux autres, il n’y a nul besoin de tenir compte de morphologie botanique, car tous ces bouillons-blancs possèdent d’identiques propriétés.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs de bouillon-blanc. Il est utile en cas d’indécision sur la direction à prendre en fonction des situations. Il aide à développer la sincérité et l’harmonie au sein d’un groupe.
  • Les fleurs, qui possèdent un léger arôme de miel, entrent dans la composition de liqueurs.
    _______________
    1. Julie Bardin, Saints, anges et démons, p. 60
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 641
    3. Des emplois domestiques du phlomos sont relatés par Dioscoride : conservation des fruits, coloration des cheveux en blond, destruction des insectes.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 206
    5. Ibidem, p. 359
    6. Ibidem
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 75
    8. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 238
    9. Ibidem, p. 239

© Books of Dante – 2017

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