L’aconit napel (Aconitum napellus)

[POISON VIOLENT – TABLEAU A]

Synonymes : gueule de loup, tue-loup, sabot du pape, capuchon de moine, casque de Jupiter, casque bleu, navet du diable.

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Hum… Combien ont frémi rien qu’en entendant son nom tant cette plante porte en elle la mort (agonie ?) et de funestes prédispositions (tue-loup, navet du diable…) ? Et cette sinistre réputation ne date pas d’hier. Mais écoutez plutôt.

Les traces les plus anciennes que je connaisse sur l’emploi de l’aconit remontent à plus de 3 500 ans. On les trouve dans le fameux papyrus Ebers (-1534 av. J.-C.). Ce papyrus de 20 m de long fait mention de la plante. Les Égyptiens de cette époque avaient connaissance d’un certain nombre de plantes vénéneuses dont l’aconit.
Venons-en aux Grecs antiques maintenant. Dans son Odyssée, Homère (VIII ème siècle av. J.-C.) rend compte de l’étiologie mythologique de l’aconit. Lors de son douzième et dernier travail, Hercule dut faire sortir Cerbère, le chien tricéphale, des enfers. « Le monstre se débattait et détournait sa tête de la lumière du jour et de l’éclat du soleil. Fou de rage, il remplit les airs de trois aboiements et répandit sur la campagne une écume blanchâtre. On dit qu’elle se durcit et que nourrie et fécondée dans un terrain fertile, elle forma une plante qui reçut le pouvoir de nuire. Les laboureurs l’appellent aconit, fleur de rocher, parce qu’elle croît sur des rochers ». En effet, son nom grec, akoniton, fait directement référence à cette particularité.
Au IV ème siècle av. J.-C., le philosophe grec Théophraste, qui était aussi botaniste et plus largement naturaliste, évoque lui aussi l’aconit sans rien nous dire de lui de substantiel. Puis, dans les deux siècles qui précédèrent la naissance du Christ, les références s’accumulent. Nicandre de Colophon (II ème siècle av. J.-C.), dans son Alexipharmaka de 630 vers (non seulement il était médecin mais également poète) nous parle de l’aconit ainsi que d’autres plantes toxiques. Il y « donne les caractéristiques principales de chaque poison quand il est mêlé à un breuvage, puis décrit les symptômes de l’empoisonnement et énumère enfin, au cas par cas, les remèdes, plus ou moins complexes, dans la composition desquels on relève la présence de nombreuses plantes » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 81). Non pas des remèdes pour tuer des gens, non, mais des antidotes et contre-poisons contre la ciguë, l’opium, la jusquiame et l’aconit entre autres. C’est dire si cette question était prégnante à une époque où on s’empoisonnait pour un oui pour un non. D’ailleurs, de nos jours, on donne à une substance capable d’endiguer le poison le nom d’alexipharmaque. Ensuite vint Mithridate. Mithridate VI Eupator, dit le Grand (II ème siècle av. J.-C.). S’il n’avait pas eu son importance celui-là, on n’utiliserait pas le verbe mithridatiser. Alors, il veut quoi Mithridate ? Il veut pas qu’on l’empoisonne, chose qui était monnaie courante. Comme je l’ai dit plus haut, pour un oui pour un non… Couic ! Il a étudié les poisons en long, en large et en travers. Et, paranoïaque qu’il était, il a cherché à débusquer un poison qui pourrait jouer le rôle de sérum de sincérité et qu’il pourrait utiliser contre les espions et les traîtres. C’est sur l’aconit qu’il a jeté son dévolu. Mais cette plante n’est en rien un sérum de vérité puisque tous les esclaves réquisitionnés pour la tester à leurs dépends n’en sont pas revenus.
Ovide (Ier siècle av. J.-C.), dans ses Métamorphoses, ne manquera pas de faire référence à l’aconit : « Médée brasse un breuvage où entre l’aconit qu’elle avait jadis apporté avec elle des rivages de Scythie [dont la localisation géographique n’est pas rigoureusement déterminée], une plante vivace qui pousse sur un dur sol rocheux ». Médée initiée par Hécate semble-t-il et dont l’aconit pousse dans le bois sacrée de la déesse à trois tête… Enfin, Pline l’Ancien (Ier siècle ap. J.-C.) le qualifiera d’arsenic végétal !

Toxine provient du grec toxikon qui, littéralement, signifie : poison pour pointes de flèches. C’est une pratique qui a été communément répandue puisqu’on relève sa présence en Chine, en Afrique, en Amérique du nord, en Amérique du sud, chez les Celtes, les Gaulois, les Germains, etc. Cela n’est pas une technique propre au curare que d’enduire de poison une pointe de flèche ou de lance, puisque furent employées tant des toxines d’origine animale (serpents, grenouilles) que d’origine végétale (hellébore, aconit). Mais celui qui fut utilisé comme arme par certaines cultures le fut également comme un moyen qu’avaient les prêtres (Sibérie, Celtes, Europe du Nord) pour se plonger dans un état de conscience modifiée. Ils « avaient des révélations divines en imprégnant les peaux de bouc ou de vache sur lesquelles ils s’allongeaient de résines et de plantes écrasées, parmi lesquelles la jusquiame et l’aconit » (Pedro Palao Pons, Les mystères des poisons de l’Antiquité à nos jours, p. 44).

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Au Moyen-Âge, même si les textes médiévaux sont peu prolixes au sujet de l’aconit, il est remarquable que l’actuel nom latin (du moins une partie) de l’aconit est une locution médiévale. En effet, napellus provient du mot napus qui veut dire navet en référence aux racines tuberculeuses de l’aconit napel. Un autre aconit, l’aconit tue-loup (Aconitum vulparia), tire lui aussi une partie de son nom latin d’un mot d’origine médiévale. Vulparia est une référence à Vulpes vulpes, le nom scientifique du renard roux. On retrouve cette racine dans le mot luparia, c’est-à-dire la façon dont on dénommait l’ensemble des canidés sauvages (renard, loup…) au Moyen-Âge. Si on le dit tue-loup, c’est parce qu’il était employé à cette fin comme poison d’appât auprès de ces animaux.

Sa réputation d’empoisonneur n’est donc pas usurpé. Au-delà de ce vice, il pousse la forfanterie à être difficilement évaluable niveau toxicité, autant dire que la DL50 de l’aconit napel est extrêmement variable. La teneur en alcaloïdes dépend de multiples facteurs :

* Géographiquement : l’aconit qui pousse en altitude est plus toxique que celui qui pousse en plaine. De même, l’aconit du nord de l’Europe présente une plus grande toxicité que son confrère sud-européen.

* Botaniquement : selon la partie de la plante, la toxicité est plus ou moins grande. Racine : +++. Feuilles : ++. Fleurs : +.

Il est tout à fait possible que le moment de la récolte, les conditions de dessiccation et de conservation puissent influer sur les taux mesurables. Généralement, on s’entend pour dire que chaleur et dessiccation amoindrissent le caractère virulent de la plante fraîche dont parfois un simple frôlement est susceptible de causer des dermatites et même un début d’intoxication.
La dose létale pour un être humain est comprise entre 1 à 5 mg d’aconitine (l’un des alcaloïdes contenus dans la plante), ce qui représente 2 à 4 grammes de racine ! Dans le pire des cas, la mort survient dans la demi-heure, dans le meilleur, 45 minutes après ingestion, sans que le sujet en question ne soit passé par toute une série d’effets dont voici la liste : picotement des lèvres, engourdissement de la langue, effet anesthésique à l’ensemble du corps, ralentissement du rythme respiratoire, spasmes, vomissements, angoisse de plus en plus forte, peur de plus en plus prégnante, augmentation du rythme cardiaque, mort par blocage du centre respiratoire. A cela, peuvent s’ajouter : bourdonnement d’oreille, troubles visuels, sensation de rétractation de la peau du visage, impression d’avoir le sang qui se glace dans les veines. Un pur bonheur…

Magnifiques fleurs en casque dont la couleur oscille entre le bleu et le bleu foncé au début de l’été, elles s’échelonnent en longue grappe au sommet de la tige, laquelle peut atteindre une hauteur de 150 cm. Cette dernière est très feuillue ; des feuilles alternes et profondément dentées.
Cette vivace rustique présente des racines sous forme de tubercules brun foncé dont on distingue le tubercule mère des tubercules filles.
Si l’aconit est capable de pousser jusqu’à 3 000 m d’altitude, on le trouve généralement très rarement au-dessous de 500 m, bien que j’en ai découvert un spécimen isolé près de Provins (86-168 mètres). C’est une plante qui préfère les sols humides riches en humus, les marécages pourvoyeurs d’azote, les bordures de fossés, de chemins et de ruisseaux.
Cette plante héroïque est devenue rare dans la nature. Aujourd’hui, elle a tendance, tout comme le datura (Datura stramonium), à devenir une plante d’ornement.
Enfin, dernier point avant de passer à ses applications thérapeutiques, toute la plante dégage une odeur fétide, comme si elle signalait par ce message olfactif sa toxicité ! Elle partage cette particularité avec bien d’autres plantes tout aussi toxiques (belladone, datura, ciguë, etc.).

Note : l’akoniton des Grecs était-il bien l’aconit napel ? Bonne question. Si l’on considère le lieu de vie du napel, on se rend compte qu’il adore l’humidité. De là, on peut mettre en doute l’identité de l’akoniton dont Homère nous dit que c’est une plante qui pousse dans les rochers. En revanche, un autre aconit (Aconitum vulparia), dont les fleurs sont jaunes et qui contrairement au napel ne présente pas de tubercules souterrains, est une plante qui pousse plus particulièrement sur la rocaille et les rochers. Aussi, notre akoniton serait-il cette plante-ci ? En l’absence d’autres informations (forme de la racine, couleur des fleurs) permettant de décrire un peu mieux l’akoniton, il est raisonnablement permis d’en douter. Ou, peut-être, de l’aconit anthore (Aconitum anthora) très proche botaniquement de l’aconit tue-loup, tout aussi toxique que le napel !

L’aconit napel en thérapie :

1. Parties utilisées : feuilles, racines.

2. Principes actifs : aconitine (neurotoxique dont aucun remède ne peut annuler les effets à ce jour ; charbon actif, lavage gastrique si besoin est).

3. Propriétés médicinales : analgésique, antalgique, sédatif, décongestionnant, antirhumatismal, démorphinisant, augmentation des sécrétions (bile, salive, sueur, sécrétions rénales et intestinales).

4. Usages : névralgies faciales et dentaires, sciatique, goutte, rhumatisme, coup de froid et ses corollaires que sont laryngites et angines (avec hyperthermie et frissons : en vertu du principe de similitude, l’aconit est utilisé en homéopathie face à ce problème. En effet, ce fameux coup de froid rappelant l’un des symptômes de l’intoxication à l’aconit).
De la même façon, l’aconit est utilisé dans des cas d’angoisses mortelles (cf. sa pathogenèse, c’est-à-dire les signes constatés lors d’une intoxication : en homéopathie, et dans ce cas, elle combat donc ce qu’elle est sensée provoquer par intoxication).
Au XIX ème siècle, c’est un médicament homéopathique officinal qu’on prescrit en cas d’anxiété, de crises de panique, d’altération du sommeil. Déjà, certains médecins romains préconisaient son usage contre cauchemars ou épisodes perturbants. Tout en recommandant un emploi modéré de la plante.

© Books of Dante – 2013

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