Le parfum, essence divine

Parfums sacrés

C’est parce que les aromates ont, dans un premier temps, été destinés aux activités thérapeutiques et spirituelles, qu’ils sont, de fait, tombés entre les mains de religieux et de médecins. Dès l’Antiquité, et cela autant chez les Hébreux que chez les Grecs et les Romains, les précieux aromates sont utilisés à des fins spirituelles et religieuses. On en composait des huiles et des baumes parfumés qu’on appliquait dévotement sur les statues des divinités, dont on embaumait les cadavres et déposait même des flacons à l’intérieur des tombes, etc. L’usage rituel du parfum est donc depuis longtemps déjà fortement marqué. Et le cas des Hébreux, Grecs et Romains n’est en rien une exception, puisque les Égyptiens antiques ne furent pas en reste sur la question des parfums. Par exemple, on s’accordait pour dire que les déesses du panthéon égyptien étaient censées éclipser toutes les femmes par leurs parfums. Ainsi donc, l’on cherchait à souligner la primauté des divinités qui, mêlées de parfum, étaient nécessairement des êtres supérieurs, le parfum magnifiant d’autant plus leur divine origine. « L’art de la parfumerie égyptienne naquit vraisemblablement dans l’enceinte des temples ; des prêtres, maîtres parfumeurs, y composaient les gommes et résines à brûler […] pour encenser les dieux et réveiller chaque jour leurs statues, car le parfum, senteur d’immortalité, anime l’âme et la révèle » (1).
En Babylonie, on retrouve également les mêmes symboliques. Par exemple, dans L’épopée de Gilgamesh, la reine Ninsuna se para de ses plus beaux atours avant de s’adresser au dieu Samash, puis « elle disposa un brûle-parfum et lui présenta une offrande » (2).

Que se cache-t-il donc derrière le parfum ? Le parfum encense les dieux mais les camoufle dans le même temps car en tant qu’objet sacré il n’est en aucun cas employé en direction d’usages profanes. C’est, tout du moins, le cas chez les Grecs dont Brigitte Munier nous dit que « le parfum est une substance sacrée qui, dès lors, ne peut être introduite dans la vie profane sans danger ou, du moins, sans pratiques complexes » (3) puisque cette matière odorante que l’on qualifie de parfum est une manière d’imager une pureté physique, mais surtout morale et spirituelle.
Quand bien même « le parfum reste la métaphore de la conversion de l’humain en divin » (4), certaines cultures furent moins coercitives que les Grecs de l’Antiquité. Par exemple, chez les anciens Égyptiens, les parfums ne demeurent pas l’apanage des uniques dieux et l’on ne retrouve pas chez eux la sévérité grecque dans ce domaine : « si le parfum est vie, en user est une ode à l’existence que cette civilisation toute entière cherche à prolonger au-delà de la mort » (5). C’est ce que l’on constate à travers la technique de l’embaumement. « Avant de réinsuffler le souffle vital, l’officiant principal […] purifie le corps momifié […] Le prêtre procède ensuite à des fumigations d’encens très pur qui lavent, embellissent, enveloppent le mort complètement, le pénètrent de cette substance divine qui le déifie à son tour » (6). Ainsi donc, le défunt devient-il un Parfumé à l’instar des dieux avec lesquels il peut dès lors entrer en relation plus intime.

Pour le christianisme, bien qu’on insiste sur l’importance de la toilette funéraire, le parfum est la substance qui permet la résurrection après la mort physique du corps. Cependant, là où le christianisme déprécie l’odorat, un Cantique des cantiques ne contient aucune censure en ce qui concerne « ce qui embellit le corps et le rend désirable » (7). Bien au contraire !
On se rend compte de la valeur cultuelle du parfum qu’on ne peut dès lors placer entre toutes les mains comme ce fut le cas des Égyptiens bien que pour ceux-ci une nuance mérite d’être relevée : les embaumements étant relativement onéreux, ils se destinaient avant tout aux pharaons et aux hauts dignitaires, le commun des mortels n’étant pas traité comme tel.
En ce qui concerne le judaïsme, on constate qu’il est plus enclin que le christianisme à l’emploi profane des matières parfumées. Ces dernières ne sont donc pas interdites « à condition de proscrire les fins idolâtres » (8). Quant à l’islam, on y retrouve une approche assez similaire à ce que firent des parfums les Égyptiens de l’Antiquité : « que le parfum soit libéralement utilisé, ou réservé à l’échange avec Dieu, il s’agit toujours de bannir ce qui fait horreur dans l’image du corps. Ainsi la bonne odeur et les aromates qui la favorisent sont-ils signes de pureté » (9). On retrouve donc, une fois de plus, l’idée de pureté associée au parfum.
Ce qui est divin est pur par nature. L’emploi d’une matière permettant la purification semble donc être un bon moyen de se libérer de la condition mortelle, propre à l’Homme, c’est sans doute ce qui explique que « de suaves arômes se dégagèrent du sépulcre ouvert de nombreux saints présentant un corps intact depuis des années, voire des siècles » (10).

Ainsi donc, si le parfum ne fait pas des Hommes des dieux, il leurs permet de s’en approcher et, parfois, de telle manière que le cocasse le dispute au sordide et au ridicule, tant il est vrai que l’introduction du parfum – essence divine – dans la sphère du profane ne peut se faire sans heurt et sans dévoiement, des atrocités ayant été commises en son nom.

La suite au prochain épisode ;)

________________
1. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 53.
2. Gilgamesh, p. 25.
3. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 32.
4. Ibid. p. 60.
5. Ibid. p. 54.
6. Annick Le Guérer, Les pouvoirs de l’odeur, p. 129.
7. Ibid. p. 161.
8. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 59.
9. Ibid. p. 67.
10. Ibid. p. 68.

© Books of Dante – 2013

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