Les œillets (Dianthus sp.)

« Parmi tous les arbres, le laurier est le seigneur, entre toutes les fleurs, c’est l’œillet », chante-t-on en Andalousie. Qu’est-ce qui vaut donc à l’œillet cette primauté ? Sa popularité ? Peut-être. N’est-il pas la fleur bien-aimée des paysans, plante dont la culture remonte au moins au XV ème siècle ? On a bien voulu lui accorder une origine divine, certains étymologistes zélés ayant vu dans son nom, Dianthus, une référence à Jupiter, ce mot se divisant en dios anthos, « fleur de Jupiter », divinité suprême du panthéon grec classique, à qui l’on fourre entre les pattes, sans qu’il n’ait rien demandé, une plante que, de toute façon, les anciens Grecs et Romains ne connaissaient même pas (du moins n’ont-ils laissé aucunes traces dans leurs écrits sur ce point). Cependant, il est parfaitement vrai que l’œillet, petit œil, est une plante céleste et divine, et cela le christianisme l’a bien compris et saisi à son compte : ainsi, en Italie (en campagne bolognaise), l’on soutient que saint Pierre tient cette fleur en grande estime, ce qui expliquerait pourquoi le 29 juin est le jour des œillets. Il faut dire que l’œillet n’est pas non plus dénué de pouvoirs magiques, ce qui concourt à sa bonne réputation : par exemple, un encens à brûler composé de verveine, de bois de santal, de cannelle et d’œillet permet d’accroître sa concentration. Un autre, constitué de fenouil, de graines de lin et d’œillet est censé protéger quiconque de l’influence des sorcières pernicieuses. En temps de peste, on lui donnait encore la capacité de repousser les invisibles miasmes mortifères, Pierre-Joseph Buc’hoz, dans sa Toilette de flore à l’usage des dames (1771), n’hésitant pas à recommander « de flairer de l’œillet rouge et de parsemer ses habits d’angélique pulvérisée » (1). Cela valut à la poudre d’œillet de s’imposer « à la fin du règne de Louis XV ; son succès symbolise le triomphe des senteurs végétales » (2), attendu que les odeurs trop fortes, musquées et animales, ont été écartées véhémentement durant le règne du roi précédent. Que l’on ne s’étonne dès lors pas de constater que, davantage encore que la sainteté (Raphaël exécuta une Vierge aux œillets en 1506-1507), l’œillet glisse dans la direction du domaine de la maternité (3) et de l’amour maternel, tant et si bien qu’il y a cinq siècles environ, les artistes hollandais se servaient de l’œillet pour figurer symboliquement les fiançailles et le mariage. Mais quid de l’amour ? Ne dissimulons pas que « le cœur des gros œillets a quelquefois facilité de furtifs messages, et les parfums d’un bouquet ont pu donner plus de charme à un tendre aveu » (4). Il est effectivement parfaitement avéré que, dans le langage des fleurs, outre que l’œillet figure la liberté, il signifie aussi l’amour pur, voire ardent. En cela, remémorons-nous ce roman de Marcel Pagnol dans lequel Ugolin, qui cultive de flamboyants œillets incarnats, s’éprend de Manon, la sauvageonne des sources et des collines, s’entichant d’un amour non partagé jusqu’à la mort. Si l’œillet blanc reflète le dédain et le jaune la jalousie, un œillet rouge signifie un oubli du cœur, et si jamais il est panaché, cela marque le refus tout net : il ne vaut alors mieux ne plus insister, et si tel n’est pas le cas, on achève sa vie à la manière d’Ugolin. L’œillet ne porte donc pas forcément bonheur. Par exemple, une superstition inexplicable indique que cela est potentiellement le cas si l’on porte un œillet à sa boutonnière un mardi. Une autre encore : il ne faut jamais offrir d’œillets à un comédien qui, au reste, n’en achète pas lui-même afin de ne pas attirer sur lui la déveine. « La légende dit que cela viendrait de l’habitude qu’avait un directeur de théâtre d’offrir un gros bouquet d’œillets à ses chanteuses pour signifier la rupture de leur contrat » (5).

En France, cette mauvaise réputation, somme toute assez récente, ne peut expliquer le déclin dans lequel l’œillet est tombé. Il y a à cela plusieurs causes pas forcément rationnelles, et parfois difficilement explicables. De même que l’air du temps, les modes passent. Ce qui se peut comprendre : les plus enivrantes senteurs finissent par devenir entêtantes et désagréables à la longue, et l’on sait bien qu’à un excès fait suite une mise au rebut plus ou moins prolongée.

Probablement originaire des bords de la Méditerranée, l’ancêtre sauvage de notre actuel œillet des jardins ne semble pas avoir été plébiscité avant le XII ème siècle en Europe, mais l’œillet s’avère être plus anciennement usité en Chine, puisqu’une autre espèce, l’œillet superbe (Dianthus superbus) est mentionné comme plante médicinale dans le Shen’nong Bencaojing qui date tout de même du Ier siècle après J.-C. A cette date, en Occident, l’on ne souffle pas un mot à propos d’un quelconque œillet.

L’œillet des jardins, d’une souche ligneuse vivace, se structure sous forme de tiges faibles et peu rameuses, présentant des nœuds qui en articulent chaque segment. A leur base, une touffe de feuilles radicales, épaisses et charnues, linéaires et canaliculées étalent leur vert glauque bleuâtre ou grisâtre qu’elles doivent en partie à une pruine aromatique qui les poudre légèrement. A chaque nœud, l’on observe une paire de feuilles opposées très étroites, de plus en plus courtes au fur et à mesure qu’elles s’approchent du sommet, où, presque collées à même la tige, elles en deviennent invisibles. Enfin, l’on parvient à la fleur : « Calice tubuleux, à cinq dents, muni à sa base d’écailles imbriquées. Corolle à cinq pétales onguiculés, souvent dentés à leur limbe. Dix étamines. Deux styles ; capsule oblongue, uniloculaire, s’ouvrant au sommet en quatre valves » et formant des semences noires et comprimées (6).

L’œillet des jardins possède de très nombreux pétales contournés et frisés, qui forment un volume que l’on ne voit pas dans l’œillet superbe. Il en va des œillets comme des roses : tant que ces végétaux demeurent à l’état sauvage, ils ne comptent que cinq pétales, mais le travail horticole, qui fut conséquent au XIX ème siècle, permit l’obtention de nombreuses variétés ornementales, destinées tant aux plates-bandes qu’à l’industrie des fleurs à couper. L’œillet superbe, lui, ne peut compter que sur lui-même pour présenter un spectacle qui charme la vue : cette plante vivace aux feuilles lancéolées très étroites, possède des fleurs lilas rose très parfumées dont les pétales sont très profondément échancrés, leur donnant une allure arachnéenne très vaporeuse.

Les œillets en phytothérapie

Dans les années 1830, Joseph Roques avait bien remarqué qu’à parfum presque égal, œillet et clou de girofle ne laissaient pas les mêmes sensations au fond de la gorge lorsqu’on absorbait une quelconque liqueur contenant de l’un ou de l’autre. En effet, l’ardeur que peut provoquer une préparation à base de clou de girofle dans le tube digestif est imputable à une molécule, l’eugénol, que l’on retrouve dans l’œillet, mais dans de moindres proportions. Si l’on distillait l’œillet des fleuristes (Dianthus caryophyllus), l’on obtiendrait une huile essentielle comprenant de ce phénol que l’on nomme eugénol (pour information, l’huile essentielle de clou de girofle en contient 80 % en moyenne), ainsi que divers esters (benzoate de benzyle, salicylate de méthyle, linoléate d’éthyle, etc.). Mais les rendements sont si faibles et les débouchés si peu nombreux, que l’on n’a guère tenté l’expérience, du moins en ce qui concerne le strict domaine de l’aromathérapie. Seul l’univers de la parfumerie peut se prévaloir d’un intérêt (certes anecdotique) pour la fragrance de l’œillet, en particulier à travers une concrète que l’éther de pétrole extirpe des pétales de cette plante. Chiche, le rendement n’est pas, là non plus, des plus mirobolants, se situant entre 0,2 et 0,33 %. De couleur vert brunâtre, l’on en tire un absolu, substance pâteuse de couleur identique « à l’odeur très puissante, de fleurs et de rose métissée d’épices où la note de clou de girofle domine » (7).

Loin de ce précieux univers poudré et envoûtant, sachons qu’autrefois l’œillet des jardins était utilisé comme succédané du clou de girofle, « parenté » que l’on retrouve encore de nos jours dans le nom latin de cet œillet, Dianthus caryophyllus, ce dernier mot ayant servi à désigner autrefois le clou de girofle en raison de cette saveur chaude et épicée et de ce parfum prononcé et pénétrant. Ce sont donc les pétales d’odeur suave qui se chargeaient de cette mission thérapeutique, de même que les racines que d’aucuns disaient de beaucoup plus énergiques que les seules inflorescences.

L’emploi thérapeutique de l’œillet étant depuis longtemps parfaitement tombé en désuétude, je me trouve dans l’impossibilité de vous établir un long inventaire de ses constituants biochimiques, exercice qui se bornera à signaler la présence d’une saponine et d’un principe amer.

Passons-en maintenant aux propriétés et usages thérapeutiques de l’œillet des jardiniers, auxquels j’ai joint ceux que réserve la médecine traditionnelle chinoise à l’œillet superbe (Dianthus superbus), dont la littérature indique la communauté des actions aux côtés de notre premier œillet à odeur de girofle. L’œillet superbe, très parfumé également, exhale ses senteurs à l’approche du soir, comme la plupart des œillets au reste.

Propriétés thérapeutiques

Sur ce point, l’on consacre plus de mots à dire toute l’inutilité des œillets en thérapie que tout autre chose. Voyez Cazin : « Leur peu d’énergie les a fait abandonner. On en préparait une eau distillée, un vinaigre, un sirop. Ce dernier seul est resté dans la matière médicale ; il sert à édulcorer les potions cordiales » (8). Même son de cloche du côté de Fournier, arguant de la faible activité thérapeutique des œillets pour les reléguer « parmi les plantes actuellement inusitées » (9). Quand on n’a rien à dire, l’on répète parfois ses devanciers.

  • Sudorifique, dépuratif (stimule les fonctions cutanées), diurétique
  • Rafraîchissant, élimine les excès de chaleur
  • Emménagogue, régule la menstruation
  • Excitant des membranes digestives
  • Anti-inflammatoire oculaire
  • Cordial, facilite la circulation sanguine
  • Détersif (par la racine)

Note : heureusement que de vieux traités de médecine traditionnelle chinoise sont passés par là, sans quoi je n’aurais vraiment pas grand-chose à vous raconter. C’est grâce à eux que je puis vous indiquer que l’œillet, de saveur amère et de nature froide, agit sur pas moins de quatre méridiens : Cœur, Vessie, Reins et Intestin grêle, ce qui ouvre de plus larges perspectives que ce que je vais maintenant exposer.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : miction difficile, cystite, autres infections urinaires, hématurie, urines brunâtres, lithiase urinaire (?), œdème
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, selles sanglantes
  • Troubles de la sphère gynécologique : absence de règles
  • Affections cutanées : abcès, eczéma
  • Engorgements de toutes natures
  • Fièvre, coup de chaleur, soif du fébricitant (10)
  • Troubles coronaires
  • Troubles nerveux
  • Toux
  • Conjonctivite

Modes d’emploi

  • Infusion de pétales.
  • Sirop de pétales.
  • Teinture alcoolique, liqueur.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès le début de la floraison, soit au mois de juillet et peut s’étendre jusqu’aux premières semaines de l’automne. On prélève les parties aériennes une fois le soir venu, puisque l’on sait que c’est à ce moment-là de la journée que la plante développe le plus ses arômes.
  • Parfumerie : l’œillet ne suscite plus autant d’intérêt qu’auparavant, cette plante semble être dans l’incapacité de renouer avec le succès qui la vit être mêlée à des eaux de Cologne qui firent fureur. L’œillet patiente donc tranquillement, attendant peut-être un nouvel avènement, un retour en grâce, laissant le temps à l’homme trop pressé et vaniteux de découvrir quelque chose qu’il ignore, qu’il n’a encore jamais compris au sujet de cette plante. Rappelez-vous, l’on n’a jamais fait, en un seul lieu, en une seule période, le tour de la question, quelle qu’elle soit. Ceux qui disent que « tout est dit ! » mentent forcément, ou ne sont que des fous. Les plantes sont d’immenses réservoirs, des urnes dont on ne touche parfois qu’une paroi, sans savoir, sans se douter, qu’elle abrite l’existence d’un contenu caché. Quelques pays (Kenya, Italie, Égypte, Midi de la France) restent fidèles à la culture de l’œillet, même si celle-ci n’est pas déployée en grand. Qu’importe ! A quoi cela servirait-il de fabriquer des kilos d’absolu d’œillet si personne n’en veut ? Autrefois vanté dans de nombreux produits cosmétiques (poudres de riz, etc.), l’œillet emprunte depuis plusieurs décennies un laborieux sentier au sein du monde de la parfumerie de luxe. Bien oublié de la plupart de ces secteurs d’activité aujourd’hui, il n’en reste pas moins superbus.
  • Variétés : l’œillet des jardins dont le type initial porte des fleurs rouges, se décompose en coloris multiples dès lors qu’on le sophistique : rose, violet, pourpre, feu, orange, blanc, rouge cramoisi, etc.
  • Autres espèces : – L’œillet superbe dont on a déjà parlé, alias œillet élevé ou mignardise des prés, terme qui souligne on ne peut mieux son aspect gracieux et élégant, ses pétales longuement frangés ajoutant un caractère aérien à son rose pourpre habituel. – L’œillet des poètes (D. barbatus), dont il existe de nombreux cultivars, forme des hampes florales densément fournies. – L’œillet arméria (D. armeria), aux pétales rose vif ponctués de blanc. – L’œillet des chartreux (D. carthusianorum), passant du rose au fuchsia, fut cultivé dans les monastères de l’ordre des chartreux comme plante médicinale. – L’œillet sylvestre (D. sylvestris) s’élève dans les rocailles alpestres. – L’œillet de France (D. gallicus), de modeste stature, s’épanouissant sur les dunes de sable du littoral. – L’œillet de Chine (D. chinensis), à vocation essentiellement ornementale, tire son origine d’Asie et de Russie orientale. – L’œillet à delta (D. deltoides), plante sauvage pouvant évoluer à près de 2500 m d’altitude, arborant des coloris fort variés en fonction de la station qu’il occupe.
  • Faux-ami : malgré son nom, l’œillet d’Inde n’en est pas un, puisque cette plante au parfum peu appétissant (ce qui n’est pas le propre des œillets) est, en réalité, une tagète (Tagetes patula).

_______________

  1. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 97.
  2. Ibidem, p. 115.
  3. Placé sous le patronage planétaire de la Lune, l’œillet préside à la gestation et à l’accouchement. Selon Henri Corneille Agrippa, un encens composé de renoncule, de semences de pavot blanc, d’oliban, de camphre, d’œillet et de sang menstruel était censé favoriser ces fonctions.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 395.
  5. Serge Schall, Plantes à parfums, p. 121.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 393.
  7. Serge Schall, Plantes à parfum, pp. 120-121.
  8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 646.
  9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaires des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 688.
  10. « Il seconde et soutient les efforts de la nature, à la veille des crises, dans les fièvres putrides et ataxiques ; il hâte le cours de la convalescence », Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, pp. 395-396.

© Books of Dante – 2020

 

Une réflexion sur “Les œillets (Dianthus sp.)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s