Le lilas (Syringa vulgaris)

Qui ignore le lilas, ce gracieux hôte des haies et des clairs bosquets ? Il est, à l’instar du coquelicot et de la marguerite, de ces végétaux dont on connaît nécessairement l’existence sans pour autant verser dans la botanique pure et dure. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, puisque le lilas est d’implantation récente en Europe occidentale. Lui qui semble avoir été introduit en Espagne peu avant l’an 1000 par les Arabes, a également suivi une voie alternative bien qu’empruntée plus tardivement. Mais ce premier point d’arrivée ne nous dit rien du point de départ, hormis qu’il semble se situer plus à l’est. A l’est, oui, c’est exact, mais pas en Inde ni en Chine comme on peut parfois le lire ici ou là. Celui qu’en 1554 Matthiole ne connaît qu’en 2D provient du sud-est de l’Europe, à savoir la Transylvanie et les Balkans, ainsi que d’une partie de la Turquie, de cette région qui fait face à la Thrace : la Bithynie, sur la mer Noire. C’est d’ailleurs de Constantinople, sous l’impulsion du botaniste flamand Ogier Ghislain de Busbecq (1522-1592), que le lilas fut rapporté, en compagnie de deux autres plantes bien acclimatées sous nos latitudes aujourd’hui : la tulipe et le marronnier d’Inde (cela explique aussi les cultures hollandaises non seulement de tulipes mais aussi de lilas dès le XVII ème siècle, bien que l’introduction du lilas en Europe de l’Ouest semble se situer dans les années 1560). Quoi qu’il en soit, à la toute fin du XVI ème siècle, il est présent dans grand nombre de jardins européens, et apparaît dans les œuvres de Rembert Dodoens, Matthieu de Lobel, Charles de l’Escluse, etc. Contrairement à d’autres végétaux, il ne semble pas avoir trop pâti de distorsions linguistiques qui le rendraient méconnaissable, du moins sur le papier : le persan lilaq ou nilak, qui sont deux termes dont on dit qu’ils font référence à la couleur des fleurs de cet arbuste, ainsi que l’arabe lilâk, ont été transportés, par l’intermédiaire du portugais lilâs et de l’espagnol lilac, jusqu’à nous, sans énormément de déformation. Quant à son nom latin, Syringa, il proviendrait du grec syrinx, qui désigne la flûte, pour la raison qu’avec les rameaux de lilas l’on fabriqua de ces instruments à vent, comme cela fut probablement le cas en Crète, où le nom indigène du lilas – seringa – prévalait au XVI ème siècle.

Le lilas appartient à l’étrange famille botanique des Oléacées qui comprend dans ses rangs ce solide guerrier qu’est le frêne, cet arbre chaste – l’olivier – dont on tire une huile vierge, ce rempart invisible qu’est le troène, enfin deux espèces remarquables par leurs fleurs très parfumées qu’il est pourtant impossible de ranger dans le même panier : d’une part, le jasmin, lascif, langoureux, invite à l’amour, et cet autre ornemental-là, le lilas, qu’on ne peut pas aligner sur le même plan symbolique que son cousin prisé en parfumerie. Mais le lilas ne partage ni la fatuité ni la vanité du jasmin, il a beau disperser son parfum autant qu’il peut au printemps, il s’avère que ce parfum est non extractible par les moyens habituels. Il faut donc l’imiter et le recomposer synthétiquement. C’est ainsi qu’on dit que le lilas est muet : il ne se livre pas, enfin pas à la manière de la plupart des autres fleurs à parfums. Peut-être peut-on entrapercevoir là le rôle symbolique qu’on lui a fait jouer à travers le langage des fleurs, qui nous explique qu’un bouquet de lilas livré à une jeune fille, surtout s’il s’agit de lilas blanc, signifie le statut virginal de cette jeune fille : c’est là une manière de lui adresser, même de loin, ses hommages, c’est-à-dire les premiers signes par lesquels se manifestent un amour. A la suite de quoi, si les fleurs du bouquet virent au mauve, on entre dans une dimension supplémentaire : une demande en mariage est en vue : « Parce que le lilas vient de Perse, cette pratique porte le nom d’envoi de ‘lettres persanes’. Elles sont le prélude bénéfique à une union » (1). Plus synthétiquement, l’on peut dire que le lilas englobe les amours adolescentes ainsi que les premiers émois ou troubles amoureux : ça reste tout de même relativement chaste. Pourtant, le lilas, sans pour autant être exubérant, participe de l’éclosion printanière, c’est du moins ainsi qu’il m’apparaît dans un très célèbre conte d’Andersen, Le vilain petit canard : « il se trouvait dans un grand jardin où les pommiers étaient en fleur, où les lilas embaumaient et laissaient pendre leurs longues branches vertes […] Et les lilas inclinaient leurs branches jusque dans l’eau, devant lui, et le soleil brillait, chaud et bon, alors ses plumes bruirent, son col flexible se dressa, et il exulta de tout son cœur : ‘Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard !’ » (2). Il est vrai, comme le rappelle, narquois, Gustave Flaubert, que le lilas « fait plaisir parce qu’il annonce l’été » (3). Plus sérieusement, que le lilas jalonne, chez Andersen, la voie de celui qui, se métamorphosant, devient cygne, doit nous interroger. Il ne s’agit pas là que d’un simple décor. A l’instar des poèmes de la Britannique Felicia Hemans (1793-1835), il y a plus qu’un simple parfum dans le lilas : n’y aurait-il pas, en lui, comme quelque chose d’un peu « fée » ?

Arbuste (2 m), voire petit arbre (10 m), le lilas se reconnaît par ses feuilles cordiformes longuement pétiolées, simples, opposées une à une. Au printemps (avril-mai), il se distingue par des grappes de fleurs dont la corolle porte quatre lobes soudés, et dont la couleur va du blanc le plus immaculé à plusieurs tonalités de mauve auxquelles le lilas a donné son nom. Ces « fleurs sécrètent un abondant nectar, mais les abeilles, en raison de la longueur et de l’étroitesse de la corolle, n’y ont accès que si celle-ci est préalablement percée par les bourdons sauvages » (4). Heu… ^_^ Y a-t-il quelque chose de sexuellement implicite derrière tout cela, ou bien est-ce moi qui ai l’esprit placé en-dessous de la ceinture d’Aphrodite ? En tous les cas, il y a bien fécondation, puisque naissent, un peu plus tard, des fruits capsulaires, ovoïdes et pointus de 10 à 15 mm de longueur. A l’intérieur, se trouvent des graines plates équipées d’une aile leur autorisant la pratique de l’anémochorie.

Si j’ai une véritable tendresse pour le lilas, c’est parce que c’est sur lui qu’il y a longtemps j’ai été initié à la greffe par ma grand-mère paternelle. Il y avait, non loin de son jardin, une haie vive presque sauvage de laquelle émergeaient de temps à autre quelques touffes de lilas. Le premier travail, et non des moindres, consista pour moi à extraire de cet embrouillamini végétal sur lequel régnait la tortue grecque de l’ancienne école primaire attenante, un petit pied de lilas pour le transplanter dans le jardin de ma grand-mère. Après quelques arrosoirs et craintes de le voir dépérir, ce petit lilas a finalement réussi son intégration. Mais il n’était pas encore question de procéder à une greffe, opération qui fut reportée à l’année suivante. Nous effectuâmes donc ce que l’on appelle une greffe en écusson, probablement l’un des plus sûrs moyens d’enter un végétal. Pour cela, il faut inciser l’écorce d’une tige porteuse en forme de T, puis on soulève délicatement cette écorce pour y glisser « l’œil » à greffer, c’est-à-dire un bourgeon provenant d’un autre lilas. Puis on ligature au raphia. Et l’on prie pour que cela fonctionne. Dans mon cas, cette greffe me permit d’obtenir un lilas double : celui d’origine, le porteur donc, aux fleurs mauve foncé soutenu, et le porté, aux fleurs blanches comme neige. L’effet était saisissant.

Le lilas en phytothérapie

Quoi ? Si, si. Il n’y a pas de quoi en remplir un bouquin, mais il est quelques petites choses à dire à ce sujet, et, tout comme Cazin avant, moi, « je n’ai pas cru devoir les passer sous silence : c’est une obole jetée dans le trésor de la thérapeutique indigène » (5).
Les fleurs du lilas, si elles sentent divinement bon au printemps, c’est parce qu’elles contiennent, on s’en doute, une essence aromatique qu’aucun procédé (hydrodistillation à basse pression, enfleurage…) n’a réussi à extraire correctement : c’est une caractéristique propre à ce qu’on appelle les fleurs muettes comme le chèvrefeuille ou la tubéreuse. Donc, oui, l’huile essentielle de lilas est l’invention d’un escroc. Gare… Dommage. Parce qu’avec le lilas, il va falloir se contenter de quelque chose de bien moins agréable qui fait fuir jusqu’aux insectes eux-mêmes qui, à l’exception de quelques-uns, n’attaquent pas cet arbuste, de même qu’il n’est pas consommé par le bétail en raison d’une amertume bien trop grande présente dans les fleurs et les feuilles, mais surtout dans les capsules encore vertes et les semences qu’elles contiennent (on comprend pourquoi). Ce principe très amer, soluble dans l’eau et dans l’alcool, s’appelle la syringopicrine. Quant à la syringine, elle est parfaitement insipide, ce qui ne veut pas dire inoffensive : présente également dans l’écorce de son cousin le troène, la syringine du lilas sait se montrer hypotensive. Hormis ces quelques données, mentionnons tout de même que l’écorce, les bourgeons, les feuilles et les capsules du lilas contiennent diverses enzymes (émulsine, invertine) ainsi que des substances édulcorées (mannitol, saccharose).

Propriétés thérapeutiques

  • Fébrifuge (succédané du quinquina)
  • Tonique amer
  • Décongestionnant hépatique
  • Antinévralgique
  • Astringent
  • Hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, diarrhée, colique, flatulences, dysenterie infantile
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, rhumatismes articulaires, goutte
  • Congestion hépatique
  • Maux oculaires (?)
  • Neurasthénie (?)
  • Fièvres intermittentes, états fébriles, malaria

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles sèches, d’écorce ou de capsules vertes.
  • Macérat huileux de fleurs ou de feuilles sèches.
  • Application oculaire de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention aux autres « lilas » botaniques qui n’en sont pas : le lilas de Chine ou lilas de Perse (Melia azedarach), le lilas d’Espagne (Centanthrus ruber), le lilas des Indes (Lagerstroemia indica). Ici, le mot lilas est abusivement utilisé, à l’instar du mot thé qui a servi à forger bien des noms vernaculaires par exemple.
  • Le bois très dur à grain fin du lilas se prête bien à la confection de petites objets de marqueterie, comme le buis. De plus, il se polit très facilement.
    _______________
    1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 147.
    2. Hans Christian Andersen, Contes, pp. 129-131.
    3. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 62.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 570.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 540.

© Books of Dante – 2019

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6 réflexions sur “Le lilas (Syringa vulgaris)

  1. Il y a trois jours, je dessinais lilas et glycine (pour un jardin éternel, métaphore de la mort, du paradis) . Cet article tombe à pic ! Ce sont des parfums obsédants (en écrivant j’ai le nez dans les pois de senteur) , mais le lilas est le plus subtil. Je ne savais pas qu’il n’existait pas sous forme d’ HE, lui donnant toute sa dimension inextripable (si ça se dit) et précieuse. Merci pour cet article !

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