L’épine-vinette (Berberis vulgaris)

Synonymes : berbéris, berberide, vinettier, vinaigrette, pisse-vinaigre, oseille des bois.

La dernière fois où j’ai eu le privilège de croiser la route de ce bel arbrisseau, c’était en 2007 au – ne riez pas – jardin botanique de la ville de Lyon. Mais n’allez pas croire que l’épine-vinette est reléguée au rang des fossiles qui hantent les musées. Elle n’est pas préhistorique, mais c’est une histoire bien singulière que la sienne, que je vais maintenant vous narrer.

Allez, approchons-nous d’elle, mais attention, elle est farouche. Il faut dire qu’on lui a fait tant de mal que… qu’elle n’hésite pas à darder ses paquets d’épines au nombre impair toujours (1, 3, 5, 7). Mais pourquoi donc cette épine est-elle vinette ? Tout simplement parce que la saveur de ses feuilles se rapproche de celle de la petite oseille (Rumex acetosella) et de la grande (R. acetosa), qui toutes deux portent le nom vernaculaire de vinette. Le goût de ces trois végétaux est sans doute à mettre au compte de l’acide oxalique qu’ils contiennent. Mais qu’en est-il de son nom latin, Berberis vulgaris ? J’invite un joker à ma table de rédaction : « Ce mot de berberis est le nom arabe des fruits de l’épine-vinette. A-t-il quelque lien effectif avec celui des Berbères, qui, dit-on, auraient apporté l’arbrisseau en Espagne ? Rien n’est plus contestable, car l’épine-vinette est indigène dans toute la péninsule ibérique et y est représentée en outre par deux espèces à fruits d’un bleu noirâtre » (1). Ceci étant dit, n’omettons pas de signaler à l’attention de nos lecteurs que la présence des Arabes dans la péninsule ibérique aura duré près de huit siècles (711-1492). Il n’est alors pas impossible que les Arabes aient désigné par « berberis » les fruits de cet arbrisseau local (chose relativement étrange, les Arabes ne sont pas tous des Berbères). N’étant, à l’heure actuelle, que peu certain de l’étymologie du mot berbère, il est quelque peu compliqué d’accorder un lien entre berbère et berberis. Le premier de ces mots évoquerait les personnes étrangères au monde gréco-romain et s’apparenterait au mot barbare. Quant à berberis, il serait issu du grec ancien berberi qui veut dire « coquillage » ou « coquille ». A partir de là, difficile d’établir une quelconque relation, sauf à tomber dans le saugrenu. Affaire bien épineuse que tout cela, je vous le dis !… Donc, non, aucun Berbère n’a débarqué en Espagne au Moyen-Âge avec, sur son dos, un pied d’épine-vinette qui, du reste, était inexistante en Afrique, étant endémique à l’Europe (sauf les contrées septentrionales comme la Scandinavie ou trop au sud comme la Grèce) et à certains territoires asiatiques (Caucase). Aussi, le mystère reste-t-il entier et ai-je quelque réticence à écouter ceux qui disent que l’épine-vinette, originaire d’Afrique du Nord, s’est ensuite répandue à l’Europe avant de gagner l’Amérique du Nord. S’il n’existe qu’une seule épine-vinette, on compte en revanche tous un tas de « Berberis ». Si ça n’était pas elle, c’était donc sa sœur.

La première à livrer ses impressions au sujet de l’épine-vinette n’est autre qu’Hildegarde de Bingen, et elle est loin d’en dire du bien. Voici qui commence fort mal pour l’épine-vinette : De Melzbaum « est l’image de l’agonie […] Cet arbre n’a d’utilité ni pour l’homme ni pour les animaux. Il ne vaut pas grande chose en médecine, il est juste bon à brûler » (2). Le seul mérite qu’elle lui reconnaisse, c’est de soigner les scrofules ou écrouelles. Ce qui n’est pas si mal ; bien des rois de France dont s’était l’apanage, n’y sont pas parvenus ^_^
Sous le nom de berberis, elle apparaît pour la première fois sous la plume de Simon de Gênes (XIII ème siècle). Bardeau nous explique que l’épine-vinette était l’objet d’un usage courant au Moyen-Âge, mais très peu de textes en parlent. Aussi, fièvres, inflammations internes et maladies du sang relevèrent sans doute d’un usage empirique. A la fin du XV ème siècle, une gravure sur bois représente cet arbrisseau dans l’Herbarius sive aggregator de simplicibus ou Herbarius moguntinus (1484). A cette époque encore, toujours désireux d’imiter et de reprendre les Anciens auteurs antiques, force est de constater que presque personne ne parle de l’épine-vinette, introuvable chez Macer Floridus et Albert le Grand, par exemple. Ce qui est curieux, car si elle avait été repérée par les Grecs et les Romains, les auteurs des XIV-XVI ème siècles y auraient immanquablement fait référence. Or preuve en est que ce n’est pas le cas. Pourtant, en 1554, il se passe quelque chose : les Commentaires de Matthiole sur les six livres de la Materia medica de Dioscoride sont édités. Dans le premier livre de Dioscoride, chapitre CIIII, on rencontre un arbuste nommé oxiacantha, dont Matthiole indique qu’il ne s’agit nullement de l’épine-vinette, bien que cela soit le nom qui lui est donné dans le fac-similé d’une édition de la Materia medica traduite en vieux français et datant de 1559 (cf. photo). En tous les cas, les indications fournies par Dioscoride font fortement penser à l’épine-vinette : « De l’épine-vinette, dite des Grecs, Oxiacantha. Des Latins, acuta spina. Des Italiens, la spina acuta. L’épine-vinette est un arbre semblable au poirier sauvage, mais plus petit, et beaucoup plus épineux. Il produit le fruit plein, frêle, tirant sur le roux, et de la grosseur du fruit de myrte, avec le noyau en dedans. Il a des racines en grand nombre, et profondes en terre. Le fruit mangé ou bu restreint le flux du ventre, et aussi fait-il du flux des femmes. La racine pilée et emplâtrée tire hors de la chair les fagettes [?] et les épines. L’on dit que les femmes se déchargent de leur fruit, si doucement par deux ou trois fois l’on leur bat le ventre de vergettes d’épine-vinette, et pareillement la mettant dessus le ventre en forme d’emplâtre ou d’onguent » (3). Alors, qu’en penser ? L’épine-vinette, inexistante en Grèce, aurait-elle été rencontrée par Dioscoride lors de ses pérégrinations ? Ou bien s’agit-il d’une erreur des traducteurs de l’époque qui, de toute évidence, n’ont pas lu Matthiole ? Bref. Matthiole, qui connaissait bien l’épine-vinette, signale à notre attention les vertus astringentes, antiseptiques, rafraîchissantes et vermifuges d’un vin de baies d’épine-vinette. Cette préparation convenait en cas de fièvre, de diarrhée, d’hémorragie (y compris utérine), d’affections du foie. De plus, elle permettait de raffermir les dents branlantes et de calmer les gingivites, de soulager les inflammations buccales, enfin de résoudre autant les plaies récentes que les vieux ulcères.
En toute fin de XVI ème siècle, le médecin et botaniste italien Prosper Alpini (1553-1617) se rend en Égypte et y séjourne trois années durant. Il fait état de l’usage d’une « limonade » rafraîchissante employée par les autochtones. De même que le vin de Matthiole, elle est composée de baies d’épine-vinette, et intervient en cas de fièvre infectieuse, de typhus et de dysenterie. Alpini « en a éprouvé les heureux effets ; il dut à ce remède d’être débarrassé d’une fièvre putride avec diarrhée bilieuse » (4). Les baies d’épine-vinette, mêlées à des semences de fenouil étaient d’un usage courant pour abaisser la fièvre chez les Égyptiens, alors qu’en Éthiopie, on utilisait l’épine-vinette au cours de rituels complexes dont le but était de délivrer un malade du zar (un démon) qui le tourmente.

Un siècle plus tard, le médecin britannique John Ray déclare l’écorce de racine et de rameau (en réalité, la seconde écorce) d’épine-vinette apte à endiguer ce que l’on appelle ictère. C’est donc qu’elle a une action sur le foie, cholagogue entre autres, en le désopilant, bien qu’on ne sache pas encore quel principe en est le responsable, chose qu’on n’apprendra qu’au XIX ème siècle : outre un alcaloïde nommé oxyacanthine qui stimule la salivation, il en est un autre, de couleur jaune et à la saveur amère, la berbérine, dont l’action gastro-tonique accompagne un effet cholagogue. Mais tout ceci était trop beau. Alors qu’on est sur le point de percer les secrets de l’épine-vinette en mettant au jour son modus operandi, voilà qu’elle est l’objet des plus violentes attaques. Depuis quelques décennies, on fait peser sur l’épine-vinette un très grave soupçon : à elle serait imputable une maladie qui parasite le blé par le biais d’un champignon, la rouille (Puccinia graminis). Cette relation de cause à effet sera établie en 1815. Il ne restait dès lors qu’à détruire les pieds d’épine-vinette aux abords des champs de céréales, autant dire éradiquer la haie dont elle est (était) un hôte privilégié. N’allons pas trop vite en besogne en taxant l’homme du début du XIX ème siècle d’anti-écologique, car sachant que la rouille du blé provoque de drastiques chutes de rendement céréalier, ne jetons pas la pierre à ceux qui vécurent d’innombrables famines et disettes au siècle précédent. Durant le XIX ème siècle, le climat entre dans les extrêmes, des sécheresses particulièrement prononcées alternent avec des hivers très rigoureux, et il arrive même que la Seine gèle à Paris, c’est tout dire ! La destruction de l’épine-vinette explique pourquoi elle est aujourd’hui moins fréquente qu’autrefois. Sa disparition s’est rapidement fait ressentir puisque Cazin, au milieu du XIX ème siècle, déclarait qu’il « serait à désirer que l’on cultivât cette plante partout où elle n’est pas assez nombreuse [parce que ses baies] ont la saveur et les avantages réunis de la groseille et du limon » (5). Mais, notre bon docteur Cazin, par cette demande qui n’a rien d’une supplique, allait à contre-courant, voyant dans l’épine-vinette un remède, et non la cause de la perdition des récoltes.
Parachevons cette première partie en citant tout d’abord cet auteur qui se faisait appeler Botan : l’épine-vinette possède une action qui « se fait ressentir sur le foie, les reins et tout le système veineux […], tous les désordres de l’appareil digestif d’origine biliaire et rénale » relèvent de son emploi (6). A titre d’exemple, n’évoquons que la dysenterie qui tuait encore des gens au XIX ème siècle en France. Quand on sait quel médicament antidysentérique et anti-amibien est l’épine-vinette, on ne peut que regretter son arrachage massif. Triste ironie d’une époque où l’on pouvait mettre fin à ses jours grâce à une gastro-entérite qui, aujourd’hui, nous paraît bien banale. Enfin, donnons comme il se doit la parole au docteur Leclerc qui relate le mode opératoire de l’un des alcaloïdes de l’épine-vinette, la berbérine, sur une autre chouette maladie, le paludisme qui, je le rappelle, n’a disparu de France métropolitaine qu’au… XX ème siècle (en 1973 pour la Corse !…) : la « principale action [de la berbérine] est de contracter les éléments élastiques de la rate tuméfiée par l’infection palustre : elle chasse alors les hématozoaires [nda : des parasites qui détruisent les globules rouges] vers la circulation générale où les phagocytes les détruisent et où la quinine exerce plus aisément sur eux son action spécifique » (7).

L’épine-vinette est un arbrisseau qui ne dépasse pas trois mètres de hauteur la plupart du temps, très rarement le double. Des rameaux fragiles et cassants (jaunes à la cassure), couverts d’une écorce tout d’abord rougeâtre avant de virer au gris, constituent l’architecture de l’arbrisseau. Les feuilles caduques, ovales, vert mat, raides, à bord « épineux » (ou en dent de scie, c’est plus approprié) sont rassemblées sur de courts pétioles par groupes de sept à dix, avec une triple épine (en général) à la base de chaque groupe foliaire. Dès le mois d’avril, l’épine-vinette se pare de grappes pendantes de petites fleurs jaunes dont l’une des particularités nous est rapportée par Fabrice Bardeau : « Les étamines des fleurs se contractent au moindre contact et se portent vers le pistil où elles se serrent comme pour le garantir de toute attaque » (8). J’ai peut-être dit que l’épine-vinette est farouche, mais elle n’est pas asociale ni paranoïaque à ce point ! En fait, cette tactique permet aux étamines de déverser leur pollen sur le dos des insectes dont l’affleurissage aura été à l’origine du mouvement de repli observé. A la fin du mois d’août, les baies oblongues, préalablement vertes, deviennent d’un beau rouge corail vif.
On trouve essentiellement l’épine-vinette sur sol calcaire et jamais siliceux. Elle peuple les lisières de bois clairs, les broussailles, les rocailles, les pentes ensoleillées et, par-dessus tout, les haies.
De l’épine-vinette, il existe des variétés cultivées dans un but ornemental comme, par exemple, le berbéris pourpre (Berberis thunbergii « Atropurpurea »).

Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre CIIII

L’épine-vinette en phytothérapie

En terme de matière médicale, l’épine-vinette offre pléthore : la seconde écorce des rameaux et des racines, tout d’abord, dans laquelle le taux de berbérine est à son maximum (1,7 %). Seule l’écorce de la racine contient d’autres alcaloïdes tels que la berbamine, la berberrubine, la jatrorrhizine, etc. Dans les fleurs, outre la berbérine déjà citée, on croise l’oxyacanthine, ainsi que du mucilage, de la pectine et un peu d’essence aromatique. Dans les feuilles, on trouve divers acides (malique, citrique, oxalique), enfin, les baies bien mûres affichent un taux d’acide malique élevé qui, en compagnie de vitamine C, confère à ces fruits un agréable goût frais et acidulé. Divers sucres (dextrose, lévulose) complètent la panoplie.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, laxative, antidiarrhéique, stomachique, cholagogue, tonique hépatique
  • Rafraîchissante, fébrifuge
  • Cardiotonique, vasodilatatrice périphérique (induisant un effet hypotenseur indirect), tonique veineuse
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorante
  • Diurétique, purgative légère
  • Astringente, cicatrisante du tube digestif
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (choléra, shigellose, salmonellose, eschérichiose, septicémie, typhus), antifongique, antiparasitaire (giardiase, amibiase, leishmaniose, paludisme)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie chronique, inappétence, constipation, infections gastro-intestinales, dysenterie amibienne, nausées matinales de la femme enceinte
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : hépatisme, ictère, colique hépatique, lithiase biliaire, douleur vésiculaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, colique néphrétique, pyélite, oligurie, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la circulation sanguine : varice, hémorroïdes
  • Troubles gynécologiques : congestion pelvienne, dysménorrhée, métrorragie de la ménopause
  • Fièvre, refroidissement, angine, maux de gorge
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, eczéma, psoriasis
  • Renforcement des gencives, scorbut
  • Sciatique
  • Cure de désintoxication morphinique

Modes d’emploi

  • Infusion (écorce des rameaux et/ou des racines, feuilles, baies)
  • Suc frais des baies
  • Sirop
  • Macération vineuse des baies
  • Teinture-mère

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les baies à parfaite maturité (dès le mois d’août, plus tardivement selon les régions), la seconde écorce au printemps ou à l’automne.
  • Lorsque les baies sont vertes, elles contiennent des alcaloïdes légèrement toxiques qui peuvent causer nausée, diarrhée, saignement de nez, assoupissement. Une dose massive de feuilles et d’écorce (par la berbérine qu’elles contiennent) peut provoquer stupeur et paralysie des voies respiratoires. Mais leur amertume est la meilleure garantie d’une intoxication. Dans tous les cas, on n’emploiera pas l’épine-vinette au-delà de quatre à six semaines de cure d’affilé.
  • L’épine-vinette est contre-indiquée durant la grossesse ainsi qu’en cas d’inflammation des voies urinaires.
  • Alimentation : les baies sont comestibles crues ou cuites quand elles sont mûres, bien que restant acides. On les utilise en gelée, confiture, rob, sauce, sirop, conserve. Ces baies peuvent être confites dans le sucre, ou dans le vinaigre lorsqu’elles sont encore vertes, à l’instar des câpres. Enfin, fermentées dans de l’eau miellée, elles constituent un « hydromel » aigrelet et agréable. Quant aux feuilles, elles sont consommables quand elles sont très jeunes.
  • L’écorce, qui contient un pigment de couleur jaune, permet de teindre la laine, le coton, la soie, ainsi que le bois et le cuir.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 375
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 181
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, CIIII
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 377
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 390
    6. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 85
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 139-140
    8. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 110

© Books of Dante – 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s