Le fenugrec (Trigonella foenum graecum)

Synonymes : fenu grec, foin grec, fenégré, senégré, sénégrain, senegrain, saine graine, graine joyeuse, sirdac, trigonelle, corne de bœuf, corne de chèvre.

Plante cosmopolite s’étendant aujourd’hui de la Chine à l’extrémité ouest de l’Europe, le fenugrec est né quelque part au beau milieu de cette immense zone. Certains l’imaginent provenir d’Asie mineure, d’autres du Proche-Orient ou d’Abyssinie (territoire situé sur l’actuelle Éthiopie). Ces discordances reflètent le fait que le fenugrec a été pour de nombreuses civilisations bordant la Mer méditerranée (mais pas seulement) une plante fort usitée et cela depuis des millénaires. Rendons-nous en Égypte pour savoir ce que contient la pharmacie de Thot : « les graines de fenugrec entrent dans la composition d’onguents, emplâtres et baumes destinés à évacuer le pus des abcès, à éviter l’infection des plaies, à réduire les œdèmes… et servent, elles aussi, à fabriquer des pilules aphrodisiaques » (1). On ne sera pas non plus surpris d’apprendre que le fenugrec figure dans le papyrus Ebers (- 1534 avant J.-C.) qui le recommande en application sur les brûlures. De plus, il intervenait en cas de préparation à l’accouchement, ainsi que pour prendre de l’embonpoint. Enfin, « les femmes égyptiennes font usage des semences cuites dans du lait pour se donner de la fraîcheur » (2). Prisé également en Inde, le fenugrec fait partie des remèdes populaires mais également de la médecine ayurvédique, c’est dire l’ancienneté de la confiance qu’on a placée en cette plante qui est, pour la Chine, toujours d’actualité, puisqu’on en fait un remède contre le diabète et un stimulant des contractions utérines. Il entre aussi comme médication oncologique dans le traitement des cancers de l’utérus et permet aussi de retarder l’évolution du cancer du foie.

De l’Orient, le fenugrec s’est propagé, comme son nom l’indique, au monde grec. Notre foin n’a donc rien de grec, de même que la camomille n’a rien de romain ^_^. Foin, fenum en latin, car cette plante est fort estimée comme fourrage, « c’est une nourriture excellente pour les animaux, dont elle entretient la vigueur, l’embonpoint et la santé » (3), un usage qui se répandra plus tard en Italie, les Romains s’empressant d’imiter les Grecs également sur ce point, ce qui vaudra à Caton l’Ancien (Ier siècle avant J.-C.) de le recommander pour l’engraissement du bétail. Mais le fenugrec ne se destine pas qu’aux bêtes à manger du foin, loin de là. Repéré comme remède émollient par les Hippocratiques (dès le V ème siècle avant J.-C.), il est abordé par Théophraste, Pline, puis, bien sûr, Dioscoride qui lui accorde une place en deux endroits de sa Materia Medica. Le premier porte sur le fenugrec en tant que tel (Livre 2, Chapitre XCIIII), le second sur ce qu’il appelle l’onguent de senegré (Livre 1, Chapitre XLV). Voici quelques extraits choisis au sein de ces deux rubriques : « La farine de senegré ramollit et résout. Elle est bonne pour les inflammations tant extérieures qu’intérieures, mise en pâte avec de l’eau miellée […] La décoction du senegré secourt aux accidents de la matrice […], on la met avec de la graisse d’oie pour en constituer des suppositoires [des ovules en réalité], pour ramollir et ouvrir les lieux naturels des femmes. Le senegré vert avec du vinaigre, vaut aux ulcères et faiblesses de ces mêmes lieux féminins. Semblablement, la décoction du senegré profite au ténesme (continuel désir de vider le ventre, sans aucun effet) et semblablement aux flux puants de la dysenterie » (4). Quant à l’onguent de senegré, il s’agissait d’une macération de cinq livres de senegré, deux de cyprès et une de calame odorant dans neuf livres d’huile durant une semaine. « L’on l’applique par-dessus aux femmes qui sont sur l’heure de rendre leur fruit, quand l’humidité sortant premièrement dehors, leurs lieux viennent à s’assécher. Il aide aux enflures du siège et se met dans les clystères pour ceux qui ont grande envie d’aller à la selle, sans aucun effet » (5). Outre ses emplois gynécologiques et déconstipants, notons qu’en Grèce antique, « les intellectuels avaient pour habitude de grignoter entre les repas ses graines à la saveur prononcée, après les avoir fait griller dans de l’huile d’orge » (6). Du côté des Romains, l’on ne chôme pas non plus. Un médecin romain du Ier siècle après J.-C., Servilius Damocrate, inventeur du sirop diacode, praticien à la cour des empereurs Tibère et Claude, évoque l’emplâtre diachylon contenant du fenugrec. Il « nous apprend que l’intervention de cet emplâtre était due à Ménécrate, ‘homme d’une grande habilité dans l’art de la médecine’, et qu’il l’avait appelé diachylon à cause des sucs qui entraient dans sa composition » (7). Cet emplâtre mêlait du mucilage de mauve, de graines de lin et de semences de fenugrec à de l’huile, de l’axonge et de la litharge (un oxyde de plomb), mais, par la suite, le Codex ne retiendra plus le fenugrec qui disparaîtra de cette composition magistrale, mais il saura trouver sa place au sein de l’onguent martiatum, du sirop de marrube blanc, du mondicatif de résine, etc.

Au Moyen-Âge, l’on n’est pas en reste en ce qui concerne le fenugrec. Mais, avant d’employer cette plante avec raison, il faut attendre son introduction en Europe occidentale et centrale qui intervient dès le VIII ème siècle grâce aux bénédictins dont on sait qu’ils la cultivèrent dans les jardins monacaux au nord des Alpes. Figurant en bonne place dans le Capitulaire de Villis sous le nom de Fenigrecum, on le considère alors comme un légume, c’est-à-dire les graines contenues dans les légumineuses du type Fabacées. A cette époque, le terme de légume ne s’appliquait pas du tout à ce que nous entendons aujourd’hui, le légume comme plante potagère. Le mot légume, du latin legumen, signifiait « plante à gousse ». Ainsi, pois, pois chiche, mongette, fève et fenugrec étaient-ils considérés comme des légumes au strict sens médiéval du terme. Notons qu’alors le mot légume était féminin (le genre féminin ne se retrouve plus guère que dans l’expression « être une grosse légume »).
Tout d’abord, Hildegarde nous expose un Fenugraecum aisément identifiable. Remède oculaire, cardiaque, expectorant et fébrifuge, elle le réserve aussi aux douleurs de la goutte et aux tumeurs des organes génitaux masculins. Jamais avare de recettes, Hildegarde nous confie celle d’un « électuaire plus précieux que l’or, car il enlève la migraine ; il […] enlève toutes les humeurs qui sont dans l’homme et le purge, comme on nettoie un vase des excréments qu’il contient » (8). Elle en propose une autre, à base de fenugrec toujours, pour qui « est rendu fou par des malédictions ou des paroles magiques » (9). D’abord plus scientifique, Albert le Grand insistera, un siècle plus tard, sur les propriétés lénitives, adoucissantes et maturatives du fenugrec, car, comme le rappellera Cazin bien des siècles plus tard, « en cataplasme, la graine de fenu-grec convient pour calmer la douleur et favoriser la résolution » (10).

Naturalisé dans tout le bassin méditerranéen, le fenugrec y est largement cultivé (Turquie, Égypte, Algérie, Maroc, Espagne, Italie, Midi de la France… et bien plus loin encore : Inde, Pakistan). Selon qu’on a affaire à la forme sauvage ou cultivée, le fenugrec présente des différences morphologiques notables : dans le premier cas, la plante, velue, porte des rameaux étalés et, dans le second, le fenugrec est presque glabre, dressé, ses fleurs et ses fruits sont plus grands. Ces deux types de fenugrec n’en restent pas moins des plantes à forte odeur aromatique, perceptible même à distance, annuelles et dont les feuilles sont formées par trois folioles ovales. Les fleurs, solitaires ou par paire, à l’aisselle des feuilles, de couleur blanche ou jaunâtre, s’épanouissent d’avril à juillet. Elles forment des gousses achevées par un aiguillon contenant 12 à 15 semences jaune d’ocre.

Le fenugrec en phytothérapie

Les graines de fenugrec sont de couleur jaune d’ocre quand elles sont récentes et brunissent avec la vétusté. Ce sont elles qui intéressent plus particulièrement la phytothérapie. Quant aux feuilles, elles ont été de tout temps destinées au fourrage. Nous n’en parlerons donc pas ci-dessous. Ces graines sont riches de mucilage (27 à 28 %). On y trouve aussi une huile végétale, à hauteur de 6 à 8 %, dont le quart est constitué de lécithine. Puis un alcaloïde du nom de trigonelline (0,4 %) qui, contrairement à ce qu’affirme Fournier, n’est pas dénué de propriétés thérapeutiques. Puis viennent du tanin, des flavonoïdes, des protéines, des glucides, un pigment jaune, de la saponine, de l’acide nicotinique (ou niacine), des vitamines (A, B1, C), des sels minéraux et oligo-éléments (fer, phosphore, soufre, calcium, magnésium), enfin, quelques traces d’essence aromatique dont on s’est longtemps demandé si c’était elle qui est responsable de l’odeur et de la saveur des graines de fenugrec, pour lesquelles les avis divergent grandement en particulier en ce qui concerne le parfum de cette graine : « l’emploi du fenugrec se heurte à la difficulté créée par son odeur pénétrante très spéciale […]. Odeur fragrante analogue à celle du mélilot, dit Cazin [nda : le mélilot est une plante dominée par l’odeur de la coumarine que l’on rencontre aussi dans la fève tonka]. Odeur très agréable, dit Fleury de la Roche. Odeur particulièrement désagréable dans la poudre, non dans les graines fraîches, disent Planchon, Bretin et Manceau. Odeur nulle dans la drogue sèche, déclare L. Reutter, spéciale dans la drogue pulvérisée. Odeur agréable aux Orientaux, désagréable aux Occidentaux, disent d’autres auteurs » (11). A cela, ajoutons que le fenugrec possède « une odeur assez nauséabonde » (12) et ce qu’en dit Leclerc : « La graine de fenugrec contient une huile riche en lécithine et d’où s’exhale une odeur forte et désagréable rappelant celle qui sort des usines où l’on traite les déchets animaux par l’acide sulfurique » (13). J’avoue ne pas pouvoir me représenter cette dernière odeur ! Cependant, ayant à portée de main un pot contenant des semences de fenugrec, je n’éprouve pas de dégoût à son ouverture, mais une odeur légèrement chaude et épicée, dont le parfum s’exalte davantage une fois les graines écrasées. De même, leur goût ne m’apparaît en rien comme suspect… Alors, qu’invoquer pour expliquer de telles dissemblances de perception ? Difficile à dire, mais cela montre, à l’évidence, que nous sommes inégaux face aux odeurs, chose que j’ai expliqué dans mon ouvrage Parfums sacrés.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, fortifiant, reconstituant
  • Apéritif, digestif, stomachique, laxatif, anti-inflammatoire des muqueuses digestives, stimulant pancréatique, favorise la prise de poids
  • Émollient, adoucissant, lubrifiant
  • Antitussif
  • Régulateur du cholestérol et de la glycémie sanguine
  • Galactogène
  • Aphrodisiaque (?)
  • Fébrifuge (on accorde au fenugrec une action semblable à celle de la quinine, chose qui a été débattue)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et psychique, anémie, convalescence après maladie infectieuse
  • Inappétence, trouble de la nutrition, anorexie, rachitisme, maigreur, amaigrissement (« Son action se manifeste par le réveil de l’appétit, l’arrêt de l’amaigrissement, la reprise du poids, le retour des forces : il rend les mêmes services que l’huile de foie de morue » (14). Aujourd’hui, on le recommande aux sportifs. Du temps de l’Antiquité, on faisait de même avec les athlètes et les gladiateurs.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, gastro-entérite chronique, irritation gastrique, ulcère gastrique, diarrhée, dysenterie, entérite, flatulence, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite légère, angine, maux de gorge, amygdalite
  • Affections cutanées : plaie, ecchymose, brûlure, engelure, gerçure (lèvres, mamelon), furoncle, panaris, ulcère de jambe
  • Affections bucco-dentaires : aphte, inflammation gingivale
  • Troubles gynécologiques : douleur menstruelle, douleur utérine, leucorrhée, métrite
  • Rhumatisme, goutte, hémorroïdes (en calmer les douleurs)
  • Calvitie, activer la repousse capillaire, pellicules, teigne
  • Diabète léger
  • Autres inflammations : phlegmons, lymphangite, conjonctivite, cellulite douloureuse

Modes d’emploi

  • Décoction et décoction concentrée de semences
  • Poudre de semences
  • Cataplasme de farine de semences

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Favorisant la prise de poids, on déconseillera le fenugrec aux personnes dont l’embonpoint est manifeste. En revanche, dans l’optique d’une (re)prise de poids, on peut associer le fenugrec au curcuma, ou à l’aubépine et /ou à la passiflore quand l’amaigrissement est à mettre sur le compte du stress et de l’anxiété.
  • Des interactions avec certains médicaments (anticoagulants oraux, par exemple) sont possibles. On a relevé des cas d’allergie et d’asthme liés à la prise de fenugrec. Enfin, en raison de la présence de trigonelline (principe phyto-oestrogénique) dans le fenugrec, on évitera cette plante durant la grossesse.
  • Cuisine : les graines, grillées et moulues, sont très aromatiques. On en parfume currys et chutneys. Germées, elles peuvent être ajoutées à une salade. Dans la cuisine indienne, les graines entrent dans la composition du masala alors que les cuisines d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient l’utilisent pour confectionner des mélanges d’épices, tel le ras-el-hanout. Les jeunes feuilles sont comestibles fraîches mais on évitera la consommation des feuilles parvenues à maturité : elles sont alors amères.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 163
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 403
    3. Ibidem
    4. Dioscoride, Materia Medica, Livre 2, Chapitre XCIII
    5. Dioscoride, Materia Medica, Livre 1, Chapitre XLV
    6. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    7. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 38
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 161
    9. Ibidem, p. 165
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales et indigènes, p. 404
    11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 937
    12. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    13. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 168
    14. Ibidem

© Books of Dante – 2017

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