L’abeille, symbole solaire et messagère céleste

Affublée comme elle l’est d’un habit de bagnard, l’on pourrait s’imaginer que la vie toute industrieuse de l’abeille se résume au seul travail. Mais chez elle, c’est un aspect qui est beaucoup moins marqué que chez la fourmi, sans doute parce qu’on s’est attaché à associer à l’abeille des symboliques beaucoup plus élevées. La première constatation, et non des moindres, c’est qu’en tout lieu et en tout temps, l’abeille a été l’objet d’un symbolisme invariant, à commencer par son accointance solaire, et cela dès les Égyptiens de l’Antiquité dont la mythologie explique que l’abeille serait née des larmes versées par Ra, le dieu Soleil, puis les Grecs qui la font devenir un des emblèmes animaux du dieu Zeus qui aurait, dit-on, été nourri par ces nymphes appelées Mélissai au miel des abeilles du mont Ida, hôtesses du chêne vert (par accrétion symbolique, on renforce cette appartenance, le chêne étant aussi dédié à Zeus). Selon Hildegarde de Bingen, « l’abeille appartient à la chaleur du Soleil, elle aime l’été ; elle a une chaleur si vive qu’elle ne peut supporter le froid »1. La nature ignée et solaire de l’abeille se déploie par le biais de différentes signatures plus ou moins visibles : elle purifie par le feu, brûle par son dard, illumine par son éclat, nourrit pas son miel jaune d’or, enfin par sa cire, elle « crée la flamme, symbole de vie »2 et productrice de lumière qui accroît d’autant plus le prestige divin de l’abeille, seul animal à être descendu du Paradis. A ce symbole s’en ajoute un autre : celui de la royauté, Apis mellifica étant bien connue comme espèce organisée dans une société au sein de laquelle le point central se trouve être la reine qui se distingue de toutes les autres abeilles par la taille exceptionnelle qu’elle adopte. Chez cette espèce cosmopolite, environ 7000 à 20000 ouvrières s’affairent autour d’une reine unique dont la principale fonction est de faire comme le Soleil : assurer la vie. Elle s’y emploie surtout au printemps où elle pond jusqu’à 1000 à 2000 œufs par jour (80000 par an), qui, bien qu’ils se distinguent selon leur futur statut (ouvrière, soldat) sont tous des clones. Afin de perpétuer le bon fonctionnement de la colonie, dès la mort de la reine, une autre est élevée et lorsqu’elle devient trop peuplée, que tout ce petit monde est serré à l’étroit et ne reçoit plus sa juste part d’espace vital, l’essaimage a lieu : une reine, accompagnée de jeunes ouvrières, quitte la colonie pour l’abandonner à la future reine prête à éclore. Inexplicablement, cela me rappelle cet épisode de la vie de Hildegarde qui quitte, avec dix-huit moniales, le monastère du Disibodenberg, pour s’établir auprès du Rhin, à Bingen, haut lieu qui verra naître l’œuvre colossale de l’abbesse. A Éleusis, à Éphèse, n’appelait-on pas « abeilles » (mélissai) les prêtresses ? A l’image du monastère bénédictin de Hildegarde, la ruche est un espace sacré dans lequel règnent l’ordre, la discipline, l’infatigabilité et l’ardeur au travail, le courage aussi. A l’instar de la moniale, l’abeille accorde une grande importance à ne pas être dérangée quand elle travaille (c’est-à-dire presque tout le temps), appréciant rien moins que la propreté, la tranquillité et le silence. Tout cela concourt au bon fonctionnement de la ruche et à sa prospérité. Une chose que le monastère bénédictin du XIIe siècle partage avec les bestiaires médiévaux, c’est que l’abeille est une star, c’est-à-dire un modèle pour l’homme de par sa vertu et sa chasteté (c’est un animal qui ne s’accouple pas), « comportement admirable qui la fait comparer à la Vierge Marie, mais qui étonne également bon nombre d’auteurs. Comment un animal si fécond, si prolifique, se reproduit-il ? »3. A cette question, l’on donne une réponse empruntée à l’Antiquité grecque, puisque ce mythe de la naissance spontanée des abeilles n’est pas loin de rappeler la légende d’Aristée, un des fils d’Apollon qui élevait des abeilles. Elles périrent un jour d’un mal inconnu (on dit encore qu’il s’agirait d’une plausible maladie apportée par les dryades…). C’est en soumettant le dieu Protée qu’il parvint à obtenir la solution lui permettant de retrouver ses abeilles : pour ce faire, il lui faut offrir un taureau en sacrifice et revenir trois (ou neuf) jours plus tard sur le lieu de l’immolation. Ainsi fit-il et assista-t-il à un prodige : une nuée d’abeilles gîtait dans la carcasse de l’animal. Il rapporta l’essaim avec lui, et plus jamais les abeilles ne furent éprouvées par quelque maladie que ce soit4. On croît rêver ! Si c’est le cas, sachez que l’apparition de ces hyménoptères dans l’un de vos rêves représente un présage favorable annonciateur de paix, d’optimisme, de bien-être et de fertilité. Ah ! Quelle félicité ! Peut-être bien qu’un tel rêve surgira au sein de vos méninges dans le décor bucolique que dépeint Virgile dans Les Géorgiques : « Dans la forêt, les derniers jours d’été, quand le Soleil commence à infléchir sa course, il fait bon s’étendre sous un tilleul et s’endormir au bruit des abeilles. C’est la musique la plus douce qui se puisse entendre, une musique qui te transportera au royaume des dieux au milieu des parfums les plus agréables de la nature »5. Mais il est vrai que l’abeille est une messagère : elle est, par exemple, associée à la foudre en Égypte ancienne, et en Inde, la corde de l’arc du dieu Kama est constituée d’abeilles mises bout à bout (elles sont donc une partie de l’instrument par lequel le cupidon indien expédie ses flèches de fleurs). Cependant, plus clairement, chez les Celtes, l’abeille messagère parcourt la voie éclairée par le Soleil afin de franchir les portes du monde invisible. Médiatrice, espèce de « go between », l’abeille distille ainsi les enseignements divins au point de figurer le verbe, l’esprit, la parole émanant de l’intelligence divine (par extension, elle est le reflet de l’éloquence et de la poésie), mais avant toute chose c’est une représentation de l’âme, zéphyr qui se déplace mais ne meurt jamais : « elle est parfois identifiée à Déméter dans la religion grecque, où elle peut figurer l’âme descendue aux enfers ; ou bien, au contraire, elle matérialise l’âme sortant du corps »6. Les âmes des morts descendent de la Lune sous forme d’abeilles. Là, on touche un aspect essentiel : non seulement l’abeille représente l’âme mais également son caractère immortel que les Celtes entrevoyaient dans l’hydromel, boisson à base de miel. Elle en assurerait même la circulation, devenant alors un symbole de survie post-mortem : ainsi apparaît-elle sur les tombeaux ou à l’intérieur comme en témoignent les trois cent et quelques abeilles d’or découvertes dans la tombe de Childéric Ier (436-481), accompagnées d’une applique en forme de tête de taureau (^.^). Sans surprise, elle devient aussi un symbole de résurrection car « la saison d’hiver – trois mois – durant laquelle elle semble disparaître, car elle ne sort pas de sa ruche, est rapprochée du temps – trois jours – durant lequel le corps du Christ est invisible, après sa mort, avant d’apparaître de nouveau ressuscité »7.

Quelques-unes des abeilles de Childéric Ier.

Penchons-nous maintenant sur l’un des instruments de cette immortalité. A travers son activité de butinage, il est question de collecte, d’assemblage et de façonnage : l’abeille participe de l’Œuvre. Contrairement à la fourmi qui n’est pas ailée, l’abeille chante et danse, se dissipe en mondanités, passant d’une fleur à l’autre, alourdie de pollen mais enivrée de nectar – c’est qu’on n’attire pas une mouche avec du vin aigre ! A ce travail extérieur marqué par la multiplicité – combien de fleurs une abeille visite-t-elle par jour ? –, fait suite, au sein de la ruche maternelle, rassurante et protectrice, une activité de la plus haute importance : la sublimation « en miel immortel du fragile parfum des fleurs »8. Cette infinité de tâches, reflet extérieur d’une collectivité appliquée, organisée et soumise à des règles strictes, se destine à un seul but : la concentration mystique, intérieure et unique de cette substance aux reflets dorés. Ainsi, l’abeille, constamment, transite-t-elle du yin au yang et inversement, pour produire, union de ces deux contraires complémentaires, une substance liquide – « le miel que l’abeille distille » – et que retiennent de solides rayons de cire hexagonaux – sceau de Salomon qui rappelle, une fois de plus, le Soleil enfermé dans l’obscurité lunaire de la ruche (afin de bien appuyer sur le caractère double de l’abeille, en Inde on l’appelle bhramara, c’est-à-dire l’« errante », qui est celui qu’on applique aussi bien au Soleil qu’à la Lune ; Vishnou Hari, à la fois Lune et Soleil, est représenté par le biais d’une abeille posée sur une feuille de lotus). « Résultat d’une transmutation de la poudre éphémère du pollen ou succulente nourriture d’immortalité, le miel symbolise la transformation initiatique, la conversion de l’âme, l’intégration achevée de la personne. Il réduit en effet une multitude d’éléments dispersés à l’unité d’un être équilibré »9.

Le symbolisme du miel est aussi large que celui de l’abeille. Aussi bien nourriture que boisson, le miel est aliment premier dont l’origine divine, à l’instar de l’ambroisie, ne fait pas de doute. Goûter au miel, c’est un peu participer aux mystères divins, mais jamais plus qu’on l’imagine car avec le lait, le miel est de ces substances – divins nectars – qui s’épandent avec faste sur toutes ces terres promises sur lesquelles il est interdit aux hommes de poser les pieds. Mais de ces territoires prohibés il est tout de même parvenu quelques échos : le miel confère l’éternité, du moins une longévité augmentée : le patriarche Mathusalem, qui mangeait beaucoup de miel, aurait atteint l’âge de 969 ans. Mais ça n’est jamais qu’un personnage biblique, et cette soi-disant réputation d’élixir de rajeunissement attribuée au miel est loin de faire l’unanimité : ce qu’il apporte de supra humain est réservé aux initiés, à la manière de ces alchimistes chinois qui façonnaient des pilules de jouvence dans lesquelles le cinabre et le miel unissaient leurs forces. De là le miel aurait le pouvoir de régénération et de conservation de la vie, en tant qu’offrande puissante et propitiatoire, fécondante et fertilisante. Cette panacée sauvegarderait la santé et permettrait de guérir toutes les maladies et d’abolir toutes les douleurs, allant même jusqu’à ressusciter les morts.

En outre, il accorde les dons – poésie, éloquence, sciences, prophétie10 –, la purification des mains et de la langue (il n’y en a pas de meilleure que celle qu’on effectue avec le miel), l’accession à la connaissance et à la sagesse mystique, excellent moyen, enfin, de rejeter le mal et d’opter pour le bien, l’abeille étant issue, non pas comme la mouche et la guêpe du sérail diabolique, mais de Dieu, ce qui fait du miel un « puissant moyen d’expulser les démons du corps humain »11. Antidote face aux créatures démoniaques, le miel est, tout au contraire, substance d’amour éternel et pour cette raison il occupe une place amplement méritée au cœur du Cantique des cantiques : « Tes lèvres, mon épouse, distillent des rayons de miel. Il y a du miel et du lait sous ta langue »12. « Dans ta bouche, du lait et du miel, dans ma maison, santé et richesse », dit, en écho, une chanson italienne. (Si l’abeille est capable de tirer vengeance d’un affront qu’on lui aurait fait, elle porte généralement bonheur aux habitants des maisons qui la traitent bien.) Mais que l’on prenne garde, car avec le miel, la crainte de s’enivrer n’est jamais loin. Il en va de même avec la cire : rappelons-nous d’Icare grisé de pouvoir qui, malgré ses ailes formées de plumes fixées à son corps par de la cire, n’est pas une abeille pour oser s’approcher, présomptueux, aussi près du Soleil ! Ne savait-il pas que les seules plumes qui élèvent l’homme sont celles qui écrivent des mots, pour reprendre une des prophéties de Léonard de Vinci ? Il aurait fallu qu’une abeille le piquât pour lui ranimer l’esprit ! (Ce qui a aussi l’effet, quand c’est régulièrement répété, de soulager les douleurs arthritiques : les apiculteurs souffrent rarement d’arthrite.) De même, on attire l’attention sur le fait de ne pas faire – comme en tout – une consommation excessive de miel : qu’on se méfie de ne pas s’y empéguer, de ne pas se laisser abuser par son extrême douceur13 et son caractère séduisant « tout sucre, tout miel » : il s’agirait là autant d’un attrape-mouche que d’un attrape-nigaud, à l’image du baiser de miel de la courtisane, être mielleux auprès duquel le candide naïf vient toujours s’empêtrer.

La ruche, censée « apaiser les inquiétudes fondamentales de l’être et donner la paix »14, est aussi le lieu d’un curieux spectacle dont on connaît l’existence depuis le temps d’Aristote au moins : la danse en 8. Si l’on sait aujourd’hui qu’elle représente un moyen de communiquer à la colonie l’emplacement d’un riche gisement de fleurs source d’ivresse, l’on a pendant longtemps ignoré la fonction de cette frétillante agitation. Que les abeilles dansent donc, car sans danse pas d’extase, sans danse pas de vie ! L’observation minutieuse des Anciens les a conduits à comparer l’abeille au derviche tourneur, en particulier de la confrérie mystique des Bektachi, dont le « miel » figure la divine réalité transcendantale qu’il recherche.

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  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 237.
  2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
  3. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Âge, p. 289.
  4. Pour comprendre cette relation de l’abeille au taureau, quelques éléments d’explication que j’emprunte à Angelo de Gubernatis : « D’après Porphyre, la Lune (Selêné) portait aussi le nom d’abeille (melissa). On représentait Selêné, conduite par deux chevaux blancs ou par deux vaches ; la corne de ces vaches paraît correspondre à l’aiguillon de l’abeille. […] Porphyre ajoute que, comme la Lune est le point culminant de la constellation du taureau (car elle est elle-même un taureau), on croît que les abeilles naissent dans le cadavre du taureau. […] Dionysos, après avoir été mis en pièces sous la forme d’un taureau, était ressuscité, d’après les initiés des mystères dionysiaques, sous celle d’une abeille » (Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, Tome 2, pp. 228-229).
  5. Virgile, Les Géorgiques, IV.
  6. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 1.
  7. Ibidem, p. 2.
  8. Ibidem, p. 1.
  9. Ibidem, p. 634.
  10. Dans la Bible – Livre des Juges (IV, 4 et V, 1), une prophétesse porte un nom inspiré de celui de l’abeille : Déborah.
  11. Theodor H. Gaster, Les plus anciens contes de l’humanité, p. 134.
  12. Cantique des cantiques, IV, 11.
  13. Je ne suis pas certain, de même qu’avec le vin, que l’homme lambda puisse être à même d’en exagérer la consommation plus que son comptant : comme on l’a vu, cela est réservé aux divinités, à la rigueur aux êtres d’exception.
  14. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 834.

© Books of Dante – 2022

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