La criste marine (Crithmum maritimum)

Synonymes : crithme maritime, casse-pierre, perce-pierre, herbe de saint Pierre (en anglais : rock samphire, samphire étant une corruption de « saint Pierre », orthographié sampière, avant de devenir ce qu’il est), fenouil marin (meerfendel en allemand).

Parlons aujourd’hui de la criste marine que j’ai vu récemment écrite de la manière suivante : christe marine. On n’arrête pas le « progrès » et l’on est en droit de se demander d’où peut bien sortir ce « h ». Peut-être s’agit-il là d’une tentative, plus désespérante que désespérée, de relier cette plante honorable au messie des chrétiens, comme on a déjà voulu le faire, peu judicieusement il faut bien le remarquer, avec cette soi-disant « rose marine » qu’on a vu dans le latin rosmarinus désignant le romarin. Non seulement l’on aurait une rose marine faisant, bien évidemment, allusion à la Vierge Marie, mais, de plus, elle trouverait un compagnon en l’image de cette espèce de fenouil de bord de mer qui s’apparenterait au Christ. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais ce genre d’interprétations me donne la nausée. Non, un peu de sérieux voulez-vous. Criste, qui découle du latin crithmum, est issu du grec krithmon, un mot plus ancien que le Christ lui-même et évoquant bien davantage Déméter (par exemple) que le fils du dieu des chrétiens. Oui, Déméter, puisque krithmon nous renvoie à une céréale qui est étroitement liée à la déesse : il s’agit de l’orge. La criste doit donc son nom du fait que sa semence rappelle, par sa forme, celle d’un grain d’orge. Puisque nous voilà plongés dans ces temps antiques, vérifions, avec Dioscoride, la véracité de ces dires : « La criste marine, que les Grecs appellent krithmon, ou kritamon, est une herbe rameuse, pleine tout autour de feuilles, qui croît à la hauteur d’une coudée presque. Elle naît près de la mer et dans les lieux pierreux (1), avec beaucoup de feuilles, salées au goût, grasses, blanchâtres, comme celles du pourpier, bien qu’elles soient plus larges et plus longues. Elle produit les fleurs blanches. La graine est comme celle du romarin, tendre, odoriférante et ronde. Elle se rompt quand elle est sèche, et a, par le dedans, un noyaux semblable au grain de blé. Les racines, qui sont tantôt trois tantôt quatre, sont grosses d’un doigt et rendent, à l’odorat, une plaisante et agréable odeur. La décoction de la racine, des feuilles et de la graine, faite dans du vin puis bue, vaut pour les difficultés d’uriner, à la jaunisse et pour provoquer le flux menstruel. L’on mange la criste marine, crue ou cuite, comme les autres herbes du jardin, et outre cela, l’on la mange en saumure » (2).

Cet article dans l’article est, ma foi, fort utile, donnant un bel aperçu de la criste marine durant l’Antiquité. Et c’est tant mieux, parce qu’une très longue éclipse attend la criste marine ; est-ce que l’invisible enfer des eaux était redouté à ce point qu’on ne veuille plus s’approcher du rivage où se tient la criste ? Quelle panique « poséidoniaque » s’est-elle emparée des hommes pour qu’on n’entende plus parler de la criste durant des siècles ? J’ignore s’il s’agit de crainte ou de tout autre chose, mais il est vrai que la criste fut parfois emportée loin de la « marine » : en effet, elle a été plantée dans les jardins, expliquent les commentateurs de la Materia medica de 1559 (fac-similé, je vous rassure) que je possède, et dans laquelle Dioscoride apporte, au Livre IV, chapitre 181, la description de cette plante éloignée de son biotope naturel. L’on peut déduire que cela a substantiellement transformé le profil biochimique de la plante, jusqu’à son nom même puis Dioscoride l’appelle empetron. Mais, nous-mêmes, ne nous empêtrons pas dans ce dédale. Du reste, le verbe empêtrer, malgré sa forme, n’a pas de rapport avec la pierre, pétra en grec ancien. Empetron explique simplement que la criste est « une plante des rochers et sables marins, explique Fournier, spécialement des crêtes qui séparent le côté marin du côté terrestre » (3). Une plante des lignes de crête, que l’on surnomme parfois crête marine, bien que son nom commun de criste marine n’ait aucun rapport avec cela. Non, c’est du détail du même acabit que celui qui nous a fait ouvrir cet article. Ce ne sont pas ces quelques bricoles – fort douteuses au demeurant – qui peuvent nous faire oublier (ou nous empêcher) de prendre en compte le beau message que voici : de même que Janus, la criste porte son attention autant devant que derrière elle (à condition qu’une plante ait un devant et un derrière…) ; cette attitude, cette posture rappellent celles de la sentinelle. Adaptée par nécessité à son milieu, la criste se couche presque sur les dunes sableuses afin d’offrir le moins de résistance possible aux éléments déferlants du grand large. Ses parties aériennes sont secondées par de puissantes racines qui peuvent paraître démesurées dans leur longueur (4 à 5 mètres), lorsqu’on considère la modeste hauteur de cette plante. C’est qu’il faut bien s’accrocher lorsqu’on est, comme elle, battu par le vent du large, ce ne sont pas quelques radicelles qui permettraient de contrer ses assauts. Même les fleurs semblent accompagner cet élan protectionniste : elles n’exposent pas complètement leurs pétales qui, vues les conditions du bord de mer, ne pourraient ressembler à une fine dentelle que le souffle des divinités océaniques réduirait à néant… Aussi, protéger ce qui formera semence de la houle et de la morsure des embruns aux cristaux acérés justifie-t-il cette forteresse qu’est la criste marine.

Ligne de crête, ligne d’horizon, ligne de partage des eaux, aussi. Quand on considère l’action de la criste, aqueuse et marine, sur les liquides organiques, l’on comprend mieux qu’elle permet d’établir un équilibre plus stable entre deux éléments. Dans le Dictionnaire de Trévoux (XVIII ème siècle), l’on trouve ces quelques mots au sujet de la criste marine : cette plante « est bonne pour l’estomac et pour exciter l’appétit, elle fait aussi uriner et ouvre les obstructions ». Autrement dit, elle dégage les voies naturelles de ce qui les encombre. Elle qui adore la caillasse, infiltrant ses racines en peu partout, l’on peut dire que ce que le spéléologue appelle goulet d’étranglement est son affaire. Ou goulet d’angoisse, lorsque la panique, encore elle, s’empare de l’homme bloqué sous la terre, à la suite de Norbert Casteret. La criste dégage l’angoisse logée là, peut-être même se sent-on pousser des ailes avec elle, que la matière environnante a moins de prise, que de terrestre l’on devient davantage aérien, ce qui délivre l’individu de ses chaînes anxieuses. Vous qui me lisez et qui, peut-être, en connaissez bon bout au sujet des huiles essentielles, il y en a sans doute une – grandiose et majeure – qui vous vient à l’esprit sur la question de son aptitude à chasser les angoisses, non ? Je pense, moi, à la lavande, non seulement par béate simplicité, mais parce qu’elle va me permettre de rendre la suite de mon propos bien plus claire. Cette lavande, celle qu’on dit fine, parce que le mot latin qui la qualifie et la distingue de la spica et de la stoechas, c’est-à-dire angustifolia, fait très justement référence à cette étroitesse : angustifolia = « à feuilles étroites ». S’il ne fait pas de doute qu’ici folia veut dire feuille, qu’en est-il d’angusti– ? Eh bien, ce mot latin est issu d’angustia, qui, au sens propre, concerne un resserrement – le goulet d’étranglement, le défilé rocheux dans lequel on peut craindre quelque attaque surprise, difficultés que l’on appelle plus communément… angoisse. Quand on est une lavande, « angustifolia » est bien mérité, surtout si la lavande en question est anxiolytique, sédative du système nerveux et que sais-je encore ? Eh bien, la criste marine est de la même trempe, bien qu’elle agisse fort diversement. Peut-être bien que certains types d’angoisse relèvent davantage de la criste ou de la lavande et inversement. C’est pourquoi, la Nature, dans son infinie bonté, a placé des principes permettant de lutter contre l’angoisse de l’homme dans des plantes différentes les unes des autres, afin que, nous autres hommes qui sommes également fort différents, puissions, chacun, y trouver bon compte. Ce qui implique que nous partions, chacun, à la recherche de ce qui nous est unique. C’est aussi comprendre que la solution propre à mon prochain ne m’est pas nécessairement transposable…

Nous n’en avons pas terminé. Il est encore une chose éminemment remarquable. La voici : peut-être même que la criste marine favorise la lutte contre l’impression d’être englué, embourbé, emmazouté même ! La criste a beau apprécier les bordures de la mer Noire, elle répugne aux marées du même nom, quand cette « huile de pierre » envahit l’eau un peu trop fréquemment, la couvre de ses reflets miroitants, comme cela fut le cas lors du tristement célèbre événement de mars 1978 où un super tanker, l’Amoco Cadiz, fit déferler son brut en direction des côtes bretonnes. La criste marine n’est-elle pas, elle-même, une huile issue des pierres, « une huile essentielle qui a l’odeur du pétrole et qui a la plus grande analogie avec lui », expliquait Cazin en des années où ni Erika ni Exxon Valdez ne venaient souiller, de leurs déjections, les côtes des mers du monde entier…

Que la criste soit vivace est, pour elle, une obligation. Elle ne pourrait être, à l’instar de son gracile et (plus) fragile cousin le fenouil, une espèce bisannuelle, comme c’est si fréquent chez les Apiacées, ce qui ne la rend pas moins abondante le long des côtes atlantiques et méditerranéennes, où elle enfonce ses racines dans des sols formés de rochers, de galets, de dunes sableuses à gros grains, sur des falaises à proximité de l’immensité liquide. « La capacité de cette plante à s’installer dans les fissures des falaises lui a valu d’autres appellations telles que  »perce-pierre » » (4). Tant que personne n’y voit une quelconque allusion aux propriétés lithontriptiques de la plante, tout va bien. D’autant que la criste marine n’a aucunement les moyens de briser les lithiases.

Image inversée des racines, les tiges de la criste marine favorisent le développement à plat là où les lames rugissantes leur couperaient la tête si jamais l’audace les poussait à grimper droit vers le soleil. Le plus souvent ligneuses à la base pour assurer une meilleure attache au sol, les tiges de la criste sont intégralement glabres. Cela serait sans doute d’aucune importance, si les feuilles ne l’étaient pas également : autant dire que la Nature les a rasées de près, ce qui me semble être une forme de protection face au vent, une plante glabre ayant moins de chance de voir s’empêtrer (!) dans ses feuilles des déchets transportés par le vent qu’une plante poilue. Les feuilles de la criste, bleu glauque – céladon pourrait-on dire vue la proximité de la mer –, d’aspect charnu, ce qui leur donne un faux air de succulente, sont composées de lanières de section triangulaire. Les ombelles florales sont généralement assez petites, 3 à 6 cm de diamètre tout au plus, au nombre de rayons variable (8 à 30 environ). Les fleurs jaunâtres/verdâtres/blanchâtres sont, comme nous l’avons dit plus haut, peu développées, et se transforment, à la fin de l’été, en petits fruits globuleux, glabres eux aussi, profondément sillonnés. Une touche de couleur lie-de-vin, bien que parfois présente sur les fleurs, teinte bien davantage les fruits en cours de maturation tels de gros nez avinés. L’ivresse du large, sans doute…

La criste marine en phyto-aromathérapie

A cette jolie apiacée atypique, l’on accordait autrefois davantage d’importance qu’aujourd’hui. On usait de cette plante de la racine jusqu’aux parties aériennes. Maintenant, on se contente plus sobrement de ces dernières et/ou des seules semences. La criste marine se distingue surtout par sa grande richesse en éléments minéraux (iode, sodium, potassium, brome) et vitaminiques (vitamine C surtout). Outre l’acide acétique et la pectine qu’on trouve dans ses tissus, la criste est intéressante de par l’essence aromatique que la distillation extrait par la vapeur d’eau, formant une huile essentielle tout à fait particulière dont la composition est très variable selon que la plante considérée pousse en Bretagne ou au Portugal par exemple (5). Nous pouvons néanmoins affirmer la présence de nombreux monoterpènes (sabinène, gamma-terpinène, bêta-phellandrène, etc.) au sein de cette huile essentielle, des phénols méthyl-éthers (comme le thymol méthyl-éther 6), des éthers-oxydes (apiole, dillapiole), enfin, chose commune à toutes les Apiacées, des coumarines.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative, draineuse lymphatique
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Stimulante, tonique, reconstituante, reminéralisante
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Expectorante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, flatulence, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, goutte
  • Rétentions liquidiennes : engorgement des viscères abdominaux, cellulite, obésité
  • Asthénie, lymphatisme
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion, voire décoction des parties aériennes (cela a l’inconvénient de supprimer une grande partie des vitamines…).
  • Suc frais des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées (sur le ventre en cas d’affections vermineuses).
  • Huile essentielle en interne et en externe (à diluer dans l’un ou l’autre cas). En diffusion atmosphérique, ainsi qu’en olfaction.
  • En nature, préalablement macérée avec du vinaigre, du jus de citron ou un peu d’eau salée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est possible dès le début de l’été ; cependant mentionnons que certains distillateurs sont actuellement en plein travail de cueillette de la criste marine.
  • Aliment : en bordure de mer, la criste marine représente un agréable légume sauvage, à l’instar de la salicorne, que l’on peut déguster cuite, fraîche en salade (ou salade composée), en condiment (les feuilles peuvent se confire au vinaigre comme les cornichons). Par ailleurs, ici ou là sur Internet, certains sites proposent des recettes plus élaborées que les quelques suggestions apportées ici.
  • Précautions : les femmes enceintes, allaitantes, ainsi que les très jeunes enfants se garderont de faire un usage de l’huile essentielle de criste marine.
  • Attention : huile essentielle photosensibilisante (tant par voie interne qu’externe).
    _______________
    1. Ou, peut-être, de krêthmon, comme l’avance Gabriel Garnier, ce mot faisant référence à « un lieu escarpé, tel que les rochers du bord de mer », Laurence Coiffard, Revue d’histoire de la pharmacie n° 290, p. 314.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 122.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 319-320.
    4. Jean David, Les plantes du bord de mer, p. 35.
    5. Ceci explique très certainement les avis fort variés concernant l’odeur et la saveur de la criste marine, plante à odeur forte et agréable qui évoque le citron et la carotte à certains. Quant aux feuilles, elles sont emplies d’un suc aromatique abondant, à la fois sucré et salé pour les uns, seulement amer et salé pour les autres.
    6. D’après Michel Faucon, les phénols méthyl-éthers possèdent des propriétés identiques aux esters, mais davantage marqués par leur aspect plus « psychique », impliqués qu’ils sont au niveau du cerveau droit.

© Books of Dante – 2018

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2 réflexions sur “La criste marine (Crithmum maritimum)

  1. Bonjour Monsieur,

    Je suis avec passion votre blog depuis quelques temps déjà. Je suis à la recherche d’informations sur l’huile essentielle de thuja plicata. Auriez vous des références vers lesquelles me tourner ? Je ne retrouve pas d’info chez Michel faucon ni chez Dominique Baudoux. Je ne retrouve pas de références chez les auteurs anglophones et le web a l’air un peu désert sauf chez DōTERRA qui commercialise cette huile. Cependant j’aurais aimé en savoir plus que les quelques informations qu’ils proposent étant donné qu’ils sont régulés par la FDA sur ce qu’ils communiquent.

    Bonne fin de week-end à vous

    Cordialement,

    ::: (\_(\ *: (=’ :’) :* Reasmey TAN •.. (,(”)(”)¤°.¸¸.•´¯`»

    >

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    • Bonjour,

      En effet, la littérature n’est pas très prolixe au sujet de ce thuya pourtant implanté en France depuis un peu plus de deux siècles. Contrairement à son cousin canadien, le Thuya occidentalis, Thuya plicata possède une huile essentielle dont je ne sais que très peu de chose : juste vous dire qu’elle est de nature fort différente de celle de Thuya occidentalis qui, elle, est interdite à la vente en France en raison de la forte proportion de thujone qu’elle contient, ce qui n’est pas le cas de l’huile essentielle de Thuya plicata qui, bien que provenant, d’un résineux, n’est pas balsamique comme le sont généralement les huiles essentielles provenant de conifères.

      Avez-vous pris connaissance de la page ci-dessous ?

      https://www.rosemarycreek.com/en/essential-oils/20-thuja-essential-oil.html

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