L’euphraise (Euphrasia officinalis)

Synonymes : casse-lunettes, brise-lunettes, herbe aux aveugles, herbe à l’ophtalmie, œil brillant, luminet, luminette, etc.

L’euphraise n’est pas plante rare en Europe. Cependant, elle est absente du territoire grec, ce qui explique que l’on n’ait pas longuement monologué à son sujet lors de l’Antiquité du même nom. En revanche, on la localise à l’Asie mineure (où sont nés Dioscoride et Galien tout de même), ainsi qu’en Italie, pays dans lequel Pline l’ancien a vu le jour. Bref, ils n’eurent pas l’œil pour l’euphraise. C’est au Moyen-Âge que son usage se vulgarise sans pour autant retrouver l’euphraise au sein du célèbre Capitulaire de Villis par exemple. Cette plante apparaît néanmoins dans d’autres documents médicaux, recueils de recettes – les réceptuaires bien nommés. L’on dit même, mais là il me faut chausser mes bésicles, qu’Hildegarde aurait écrit quelque part dans son œuvre au sujet de l’euphraise. Ces propos étant rapportés par Fournier, il m’est difficile de les mettre en doute. Selon ce qu’il dit, Hildegarde conseillait l’euphraise surtout par voie externe sur plaies, blessures et éruptions cutanées. Mais à cette époque, il ne nous est encore rien dit à propos des vertus oculaires de cette plante, un long temps de patience sera nécessaire pour cela : c’est dans la version rénovée du Livre des simples médecines (aka le Circa instans) de Matthaeus Platearius qu’on lit la première référence ophtalmique de l’euphraise dont l’eau distillée, fortement vantée, était administrée en cas d’obscurcissement de la vue, mais permettait aussi de fortifier la mémoire. Qu’est-ce que la mémoire et la vue peuvent bien avoir en commun qu’on les mette ensemble ? On connaît bien une expression telle que : loin des yeux, loin du cœur. Cela signifie qu’une personne que l’on n’est plus amené à côtoyer de visu s’oublie plus facilement, c’est-à-dire qu’on en perd davantage la trace mnémonique. Le cœur est considéré comme le siège de la mémoire depuis l’Antiquité grecque et la mémorisation se retrouve dans l’expression « savoir par cœur », dont l’origine ne semble cependant pas remonter bien avant Rabelais. Ainsi, ce qui est bon pour les yeux l’est également pour la mémoire. D’ailleurs, certains fabricants d’élixirs floraux semblent s’inspirer de cette ancienne conception quand l’un d’entre eux écrit que l’élixir d’euphraise se destine à « ceux qui perçoivent leur environnement et autrui de manière superficielle ». Ainsi, l’euphraise est-elle un « forget me not », autrement dit cousine du myosotis, car l’euphraise est fille : une fraise, une euphraise ^^. Il y a cinq siècles en arrière cette eau distillée, dont la réputation était telle qu’elle intervenait dans bien des maux oculaires (conjonctivite, ophtalmie, blépharite, larmoiement…), tenait le haut du pavé si l’on peut dire. Mais d’où lui vient qu’Olivier de Serres la surnomme luminette, autrement que parce qu’elle a vertu d’éclairer les yeux ? Cela semble émerger au XV ème siècle, peu probablement avant. Une recette additionnée à La magie naturelle de Porta – chose qui se faisait couramment en ces temps (par exemple, le Grand Albert est une œuvre multiséculaire) – nous donne ce « remède pour les yeux : prenez verveine, rue, éclaire [nda : la chélidoine], euphraise et fenouil et en faites eau à la chapelle, lavez vos yeux ou en versez soir et matin un petit peu dedans » (1).
Pour expliquer les vertus ophtalmiques de l’euphraise, il faut nécessairement en appeler à la théorie des signatures, et forcément à Paracelse : cette plante « dont les fleurs marquées de raies pourpres et violettes, présentent une tache jaunâtre qui a été comparée à la forme de l’œil, ce qui a fait employer son infusion en collyres contre les maladies des yeux » (2). Voilà qui apporte une réponse à l’interrogation du docteur Leclerc qui, contrairement à Reclu, ne remet pas en cause les vertus oculaires de l’euphraise. Mais avant d’en arriver là, il faut prendre connaissance de ce qui se passait à la Renaissance concernant l’euphraise. Des noms célèbres – Matthiole, Jérôme Bock, Arnaud de Villeneuve – ne font pas autre chose que diffuser les travaux qui les précèdent au sujet de l’euphraise. Il serait malaisé de leur jeter la pierre quand on constate que certains auteurs bien actuels se permettent de pérenniser des erreurs parfois vieilles de vingt siècles. Qu’importe. Au XIX ème siècle, on en viendra à discréditer l’euphraise : selon Cazin, on affabule sur la question des propriétés ophtalmiques de cette plante : « il faut la crédulité de Matthiole pour croire que l’euphraise guérit la cataracte, l’épiphora, l’obscurité de la vue, la cécité et presque toutes les maladies de l’appareil oculaire » (3). Le docteur Cazin apporte une nuance bien nécessaire : Fournier, lui aussi, traitera de fou celui qui prétend faire recouvrer la vue à un aveugle par le biais de l’euphraise. Pour conclure la demi page qu’il accorde à la plante, Cazin assène les mots très sévères que voici : « Quand de grands noms accréditent l’erreur, elle marche, traverse les siècles et vient s’asseoir gravement à côté de la science. Croira-t-on qu’il est encore des praticiens qui prescrivent comme un précieux remède anti-ophtalmique l’eau distillée d’euphraise ? » (4). Autant dire tout de go que Cazin n’accordait aucun crédit à la théorie des signatures qu’il jugeait parfaitement absurde.
Le XX ème siècle réhabilite quelque peu l’euphraise, sans pour autant faire d’elle la panacée oculaire qu’on a imaginé auparavant : que l’on ne conçoive donc pas en son esprit une haie d’honneur lançant cotillons et confettis : certains ont vu dans le nom de l’euphraise celui de l’euphorie, du plaisir et de la bonne humeur. L’explication, selon Fournier, tient en ceci : « c’est une allusion à la joie qu’on éprouve à retrouver une bonne vue après un usage de cette plante. Mais rien de plus douteux que cette origine » (5). Bien d’accord. L’étymologiste fou a dû encore frapper.

L’euphraise est une coquine, sous ses faux airs de lamiacée que, pourtant, elle n’est pas : après avoir été rangée parmi les Scrofulariacées, elle appartient désormais aux Orobanchacées, curieuse famille regroupant des plantes absolument parasites, extrayant des substances nutritives, des sels minéraux auprès d’autres plantes dont laîches, graminées, trèfle, thym, etc. L’euphraise, parasite, ne l’est qu’à demi, puisqu’elle assure sa propre photosynthèse contrairement à l’orobanche du trèfle (Orobanche minor) à la livide pâleur d’endive, en attente d’une perfusion de chlorophylle. L’euphraise, non, c’est une gazouillante plante annuelle dont le caractère (très) commun dans la plus grande partie de l’hémisphère nord, équilibre le fait d’être quasiment invisible à l’œil nu (j’exagère) tant sa petite taille (5 cm) la maintient fréquemment au ras du sol et loin de nos mirettes. Mais pas toujours : en d’autres cas, elle atteint fièrement deux, voire trois décimètres de hauteur. Juste assez pour que ses petites feuilles opposées (ou alternes), sessiles, ovales, viennent vous grattouiller les mollets, si jamais vous traversez des lieux où elle abonde, c’est-à-dire prés et pâturages, pelouses et prairies, ou des zones plus humides telles que les bordures de ruisseaux, même moussus, le tout en dehors des régions méditerranéennes.
Ses tiges, rampantes ou dressées, grêles mais parfois raides, plus ou moins ramifiées, rougeâtres, velues, etc. honorent leurs extrémités d’« épis » de fleurs qui, de mai à octobre, montrent des corolles bilabiées, lobées/casquées par deux au-dessus, par trois sur la partie inférieure de la fleur, sorte de piste d’atterrissage pour les insectes qui viennent volontiers la butiner. Ce sont ces fleurs blanches, dont les rayures variables (pourpre, violet, rose) dirigent l’œil vers un gros point central de couleur jaune qui, selon comment l’on regarde chaque fleur, fait penser à un œil ou, parfois, au cœur d’un petit personnage.

L’euphraise en phytothérapie

Bien que la carrière thérapeutique de l’euphraise ait adopté le profil d’une montagne russe, l’on peut se rassurer sur la question de ses constituants parmi lesquels nous trouvons les très communes substances suivantes : du tanin, une huile grasse, du sucre, un principe amer, des acides phénols et des flavonoïdes. Quand on étale quelques mots compliqués, on a affaire à ça : de l’acide euphrastanique, des iridoïdes comme l’aucuboside et l’aucubine, des hétérosides phénylpropaniques (eukovoside), des lignagnes, enfin une substance de couleur bleue de nature proche de la rhinantine. Ce cocktail procure à la plante une odeur balsamique, bien qu’assez faible, et une saveur amère et forte en revanche.

De l’euphraise, l’on emploie essentiellement les parties aériennes fleuries.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente
  • Anti-inflammatoire, analgésiante légère des muqueuses
  • Fortifiante de la vue, anti-ophtalmique
  • Fortifiante stomacale

Usages thérapeutiques

  • Affections oculaires : en général, infections, allergies et inflammations des yeux et des paupières, ophtalmie, ophtalmie du nouveau-né et du scrofuleux, conjonctivite, blépharite, kératite, iritis, photophobie, affaiblissement de la vue, relâchement des paupières, larmoiement par causes diverses, sécrétion muqueuse abondante des yeux, orgelet
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : coryza, coryza rebelle, rhinite, rhinite allergique, pharyngite, maux de gorge, toux, toux muqueuse, rhinorrhée, expectoration visqueuse, enrouement, infection des sinus, des voies nasales et de l’oreille moyenne
  • Affections gastriques légères
  • Affaiblissement de la mémoire (?)

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches, en solo ou en trio (avec 1/3 d’euphraise, 1/3 d’absinthe et 1/3 de fenouil).
  • Décoction des parties aériennes fraîches.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches et contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule durant toute la période de floraison, soit de juin à octobre.
    _______________
    1. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, XIII.
    2. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 98.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 400.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 393.

© Books of Dante – 2018

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