La balsamite (Balsamita major)

Synonymes : ils sont extrêmement nombreux. Imaginez que je place dans un premier chapeau les noms suivants : menthe, coq, herbe, tanaisie, baume, balsamite. L’on peut, dès lors, se poser la question de savoir ce que fiche ce gallinacée au milieu de toute cette verdure. Mais cela sera expliqué, n’allons pas trop fort en besogne. Ensuite, dans un second chapeau, je propose d’y placer des étiquettes portant les adjectifs et compléments qui suivent : grecque, romaine, grand, baumière, odorante, sarrasine, des jardins, de Notre-Dame, de saint Pierre, de sainte Marie, du Levant. Maintenant, piochons une étiquette dans chaque chapeau. L’on pourrait, par exemple, obtenir : menthe de saint Pierre, menthe baumière, coq des jardins, herbe sarrasine, tanaisie de Notre-Dame, etc. Ce jeu d’associations peut se continuer longtemps sans que les résultats obtenus perdent en véracité à cause de leur grand nombre. 66 solutions au total sont possibles. Dans la littérature, je n’en ai pas remarqué autant, à peine le tiers, mais dont l’une revenait si souvent – menthe-coq – qu’elle peut concourir au titre de véritable nom de la balsamite. Quelle relation peut-il bien exister entre la menthe et le coq pour que l’on ait décidé, un jour lointain, d’accoler ces deux noms pour n’en former plus qu’un seul ? La menthe est une plante énergique, le coq ne l’est pas moins. Quand on considère la balsamite, on remarque qu’elle n’a pas usurpé ce titre de menthe-coq, dont la prégnance est telle qu’elle est visible dans les appellations allemande, anglaise et italienne de la balsamite : kostwurtz, costmary, erba-costa. Pourtant, ces kost, cost et costa n’ont pas grand-chose à voir avec les mots qui désignent le coq dans ces trois langues : hahn, rooster, gallo. C’est la langue française qui a pris la direction du coq, alors que ce n’est en aucun cas ce que l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie ont fait. Alors, d’où viennent ces cost, kost, costa si ce n’est pas du coq ? (Non, la réponse n’est pas la poule cot-cot-cot ! ^^).
Aujourd’hui, la taxinomie latine nous commande d’user de Balsamita major, soit grande balsamite, pour évoquer la plante du jour. Balsamite provient, sans surprise, du latin balsamum et, avant lui, du grec balsamon, deux mots qui ont le même sens : celui de baume. La balsamite a été ainsi nommée en raison de ses qualités balsamiques. Mais que veut donc dire balsamique ? C’est un adjectif marquant l’appartenance au baume, une substance contenue dans certaines plantes, mais, plus que substance (hormis dans les appellations baume du Pérou, baume de Tolu, etc.), le baume est davantage une préparation médicinale à visée calmante cutanée et vulnéraire. Par extension, le mot a pris un « sens littéraire pour suggérer ce qui calme, qui apaise l’âme et l’esprit ». Nous sommes là bien loin de l’énergie du coq et de celle de la menthe. Notons cependant que balsamita fut le nom donné à quelques espèces de menthes au Moyen-Âge : leur qualité balsamique leur valut ce surnom (balsamique = anti-inflammatoire des muqueuses respiratoires). Quel rapport, une fois encore, avec le coq qui s’époumone à s’enflammer les branchies et à qui il manque juste de la fumée sortant des oreilles pour singer alors un imparfait dragon ? La prépondérance du « menthe-coq » sur la balsamite permet d’expliquer bien des choses. Mais, avant cela, il est nécessaire de comprendre d’où vient ce fichu coq. Au Moyen-Âge, on donnait à la balsamite le nom de costum (c’est ainsi qu’on le lit dans le Capitulaire de Villis vers l’an 800), de costo (sur le plan de l’abbaye de Saint-Gall daté de 820, on voit un costo qui ne fait pas de doute au sein de l’herbularius, soit le jardin des simples). Costum et costo proviennent tous les deux du latin costus, du grec kostos, désignant la racine de cette plante d’Arès (l’énergie encore !) qu’est Saussurea costus, autres astéracée asiatique dont on trouve trace chez plusieurs auteurs : ce costus (ou costos) provenant de l’Arabie heureuse, c’est-à-dire de l’Inde, est connu de Théophraste, Diodore de Sicile, Pline, Serenus Sammonicus, etc. Sa racine médicinale, distillée, offre une huile essentielle épaisse et visqueuse à l’odeur particulièrement tenace (sesquiterpènes, lactones, cétones sesquiterpéniques et sesquiterpénols la composent). Elle affiche des propriétés presque équivalentes à celles de la menthe-coq… costus ayant, après déformation, donné coq : aussi, menthe-coq est-il le plus fréquent nom vernaculaire attribué à la balsamite.

L’on dit parfois que la Renaissance fut pour la balsamite une période faste, mais l’époque historique à laquelle elle demeure indubitablement associée reste le Moyen-Âge. Elle fut alors abondamment cultivée. Les lieux qui jadis la portèrent en gardent encore quelque peu les traces, de même que le fenouil que l’on croise encore parfois aux abords des ruines médiévales. Plante fort prisée par les moines dominicains en Toscane, elle rencontre un engouement similaire en de nombreux points d’Europe. Au Moyen-Âge, l’on dit d’elle qu’elle remédie aux « maux de ventre », formule ô combien nébuleuse regroupant moult indications auxquelles Strabo apporte quelques précisions en 827 : elle « active l’estomac paresseux et stimule l’intestin par son intervention salutaire », de même que le Livre des simples médecines : « La balsamite vaut contre les douleurs […] de l’estomac, contre les vers du ventre. Il faut la cueillir fraîche, la mêler à la farine de froment et en faire des crêpes ou de petites tourtes que l’on mangera fréquemment. C’est d’une grande efficacité contre ces vers ». Il est avéré que la balsamite est digestive, stomachique, carminative et vermifuge. Elle n’a donc en aucun cas usurpé son titre de « plante du ventre », un ensemble de propriétés que l’on ne retrouve pas chez Hildegarde dans le chapitre 195 du Livre des plantes intitulé Balsamita (que des traducteurs ont trouvé bon de transcrire par tanaisie, alors que cette dernière plante est déjà traitée au chapitre 111 du même livre…). Mais comme Fournier y reconnaît la balsamite, disons-en néanmoins quelques mots. D’un point de vue physico-corporel, cette balsamita agit particulièrement contre des affections « envahissantes » comme la fièvre, la « lèpre », les poux, les poisons. Par ailleurs, Hildegarde lui accorde une action salutaire sur le psychisme : « Si quelqu’un, sous l’effet de nombreuses et diverses pensées, a perdu la science et le sens au point de sombrer dans la folie, prendre de la tanaisie [nda : de la balsamite], trois fois autant de fenouil et faire cuire ensemble dans de l’eau ; rejeter les herbes et lui faire boire souvent de cette eau, une fois qu’elle a refroidit » (1). Voilà une indication dont on pourrait s’inspirer pour élaborer – pourquoi pas ? – un élixir de fleurs de balsamite.

Originaire de cet Orient que l’on dit proche (Asie mineure, Arménie, Perse), la balsamite, comme de nombreuses autres plantes, s’est propagée d’est en ouest au point d’occuper une grande partie des pays qui bordent le littoral méditerranéen : les Balkans, l’Italie, l’Espagne. En France, elle s’avance au-delà du Midi, dans l’Ouest, le Centre et le Dauphiné. En dehors de cet indigénat, elle peut exister çà et là à l’état cultivé.
La balsamite est une plante qui tire sa vivacité d’une souche épaisse, traçante, fibreuse, autant dire un robuste rhizome portant des tiges rameuses et dressées jusqu’à 120 cm de hauteur. Elle est garnie dans ses parties basses par des feuilles radicales longuement pétiolées et dans ses parties supérieures par des feuilles caulinaires sessiles. Larges, dentées, de forme ovale, ces feuilles se distinguent par une couleur vert argenté qui, additionnée à celle des tiges, procure à la plante une allure blanchâtre et presque pulvérulente. Au-dessus de ce feuillage poudre-de-rizé, s’épanouissent des corymbes terminaux au plus fort de l’été, constitués de capitules de fleurs jaunes d’or non ligulées, sauf dans les régions orientales où les fleurons centraux sont cernés de languettes blanches. De belles photographies de la balsamite ICI :)

La balsamite en phytothérapie

Plante médicinale périphérique, la balsamite a peu d’aficionados en France. Pourtant, sa saveur chaude et légèrement amère, son odeur suave et pénétrante de menthe mâtinée de mélisse ont de quoi séduire les nez et les palais les plus exigeants. Elle possède, en effet, un principe amer qui la rapproche de l’absinthe sur ce point, un corps gras assez pareil à la paraffine, des flavonoïdes, des caroténoïdes, enfin jusqu’à 1,2 % d’une essence aromatique dont on voit les glandes consteller la surface de chaque feuille, transmettant aux doigts qui les froissent un parfum dont l’huile essentielle est ainsi composée :

  • Des cétones, dont de la carvone (42 %), molécule responsable de l’odeur mentholée et cuminée de cette huile essentielle, des alpha et bêta-thuyone (respectivement 21 et 2 %),
  • Des sesquiterpènes : du bêta-bisabolène (11 %) et du bêta-cubébène (2 %).

Propriétés thérapeutiques

« La balsamite est une plante vraiment utile et trop négligée. C’est un médicament fort énergique, et que l’on n’emploie pas autant qu’elle le mérite » (2). Nous allons pouvoir constater, à la lecture des éléments qui suivent, combien nous avons tort de ne point apporter d’avantage intérêt à la balsamite.

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antiseptique cutanée, antiparasitaire intestinale
  • Digestive, stomachique, carminative, cholagogue
  • Pectorale, balsamique
  • Diurétique
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique
  • Hépatoprotectrice
  • Emménagogue
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, vulnéraire (sur ce dernier point, elle est comparable à l’arnica)
  • Tonique, psychotonique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux spasmodique, bronchite, catarrhe bronchique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, crampe d’estomac, flatulences, fermentation intestinale, parasitose intestinale (par ascarides)
  • Troubles de la sphère rénale : embarras et obstruction rénale
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles difficiles, règles insuffisantes
  • Affections cutanées : plaie, plaie de mauvaise nature, ulcère, contusion, bleu, hématome, brûlure
  • Maux de tête

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de sommités fleuries dans l’eau ou le vin.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Macération huileuse de feuilles (= huile de baume).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Infusion « égayante », dont la recette anecdotique est rapportée par Joseph Roques : « Voltelin parle avec une sorte d’enthousiasme de l’infusion vineuse des feuilles. Ce vin réveille l’esprit, donne de la gaieté, chasse la mélancolie […] Pour le rendre encore plus agréable et plus parfumé, il conseille d’y ajouter une pincée de mélisse et d’aspérule odorante. Sans qu’il le dise, l’aimable professeur buvait de temps en temps quelques petits coups de ce vin pour dissiper l’influence un peu triste des brouillards de la Hollande » (3).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la cueillette des feuilles doit s’opérer du printemps à l’automne. Toutefois, si l’on souhaite se concentrer uniquement sur les sommités fleuries, il faudra prendre soin de les récolter durant les deux mois pleins d’été.
  • Séchage : il est possible, mais, comme souvent, il amollit les qualités thérapeutiques des plantes, et la balsamite n’y fait pas exception.
  • Alimentation : la balsamite n’est pas qu’une plante médicinale. Comme beaucoup d’aromatiques, elle joue aussi le rôle de condiment pour assaisonner salades, viandes, potages, gâteaux, bières, liqueurs… On en incorporait dans les pâtés afin de les relever et son surnom d’herbe à omelette rappelle que, à l’instar de la tanaisie, les feuilles ciselées de la balsamite étaient battues avec les œufs.
  • Les feuilles sèches étaient autrefois entreposées dans les armoires à linges afin d’en éloigner les insectes.
  • Autre espèce : Balsamita major ssp. tomentosum. Il s’agit d’une balsamite à camphre.
  • Risque de confusion : Cazin râlait déjà au XIX ème siècle contre certains « herboristes ignorants » qui confondaient la balsamite avec deux autres plantes au nom très proche : les balsamines (Impatiens balsamina, Impatiens noli-tangere) qui, bien que médicinales, n’occupent pas la même niche thérapeutique que la balsamite.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 99.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 111.
    3. Ibidem.

© Books of Dante – 2018

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