Le laurier-rose (Nerium oleander)

Synonymes : nérion, nérier à feuilles de laurier, laurelle, laurose, rosage, rhododendron de Pline, oléandre.

En l’an 123 de notre ère naissait à Madaure, en Algérie, le Romain d’origine berbère Apulée. Dans son roman en prose, L’âne d’or, il met en place un personnage principal qui partage son prénom : Lucius. Par le biais d’un charme magique dont la formule est erronée, voilà que notre brave Lucius se change en âne. Ne perdant ni sa conscience ni son entendement, cet âne humain entre dans la voie de multiples pérégrinations. Pire que ce que peuvent endurer les autres êtres humains de son temps, dans sa peau d’âne, Lucius est humilié, battu tant et si bien que son désir de mourir devient si vif, qu’il songe très nettement à se suicider en broutant des fleurs de laurier-rose. C’est donc que les Anciens connaissaient les effets délétères de cet arbuste méridional, Apulée n’ayant pas placé ce motif végétal dans son œuvre complètement au hasard, de même qu’il ne fait pas appel aux roses pour rien non plus, les roses venant appuyer la délivrance de Lucius, non par le suicide, mais par la grâce de la révélation. Ne nous arrêtons pas pour autant à la rose, bien que dans le nom du laurier-rose, le mot « rose » ne soit pas adjectif, sans quoi l’on n’aurait jamais placé un trait d’union entre laurier et rose. Pour une plante qui ne tient rien du laurier ni de la rose, c’est un peu fort. Rose, c’est sans doute en relation avec la couleur des fleurs de cet arbuste dans son milieu naturel. Il n’en reste pas moins que si le laurier-rose était connu pour un emploi interne durant l’Antiquité, c’était surtout pour laisser aux Parques l’opportunité de faire, avant l’heure, leur travail, par le suicide ou l’empoisonnement – qui sait ? – d’un voisin ou d’un proche. Cette menace ayant été repérée, les anciens praticiens prenaient bien soin de faire du laurier-rose un exclusif usage externe, bien moins risqué.
L’âne Lucius n’a finalement pas besoin d’en venir à une extrémité aussi mortifère. Ne nous sont donc pas communiqués les symptômes qui attendent les suppliciés au laurier-rose, une toxicité qui apparaît beaucoup plus virulente au sud qu’au nord, chez les espèces sauvages que cultivées. Mais, comme l’on sait, la réalité dépasse la fiction : c’est à ce titre que le médecin Loiseleur-Deslongchamps a expérimenté sur lui-même les principes nocifs du laurier-rose il y a environ deux siècles. Ces signes d’intoxication furent mesurés à l’arrêt des prises. Il est, pourtant, important de mentionner en quoi ils retournèrent : « un malaise général, de la courbature, des vertiges, des vomissements, des défaillances et des sueurs froides » (1). Mais il s’agit là des résultats obtenus après une expérimentation consentie. D’autres individus, non au fait de la dangerosité du laurier-rose, après moult souffrances, y laissèrent la vie : lors des symptômes d’empoisonnement massif, « se déclarent des troubles respiratoires et cardiaques, de la gastro-entérite aiguë avec maux d’estomac, coliques, diarrhées, fièvres, la dilatation des pupilles [nda : d’où le surnom de belladona accordé au laurier-rose en Corse], la faiblesse et l’intermittence du pouls, la syncope, l’aphonie, des convulsions tétaniques, la cyanose et enfin la mort par arrêt du cœur en diastole et asphyxie consécutive » (2).
Pour Cazin, quel besoin est-il de frôler l’intoxication alors que le laurier-rose a été « reconnu aussi inutile que dangereux », que par l’emploi d’autres médicaments plus sûrs « il devient inutile d’utiliser celui-ci ». Il faut dire qu’à l’époque où le docteur Cazin écrit ces quelques phrases, l’on ne s’est pas encore penché sur l’analyse avancée du laurier-rose qui donnera, à partir de 1868, l’occasion d’envisager une carrière thérapeutique insoupçonnée à ce laurier qui n’en a que le nom, rappelant quelque peu celle de la grande digitale pourpre qui fut usitée comme diurétique avant que l’on établisse ses propriétés cardiotoniques. Ces investigations biochimiques concluront aux vertus du laurier-rose sur le cœur, ensemble de propriétés thérapeutiques qui se distinguent néanmoins du modus operandi de la digitale pourpre pour s’approcher de celui du strophanthus. « C’est ainsi que ce simple a cessé d’être comparé à l’arme de précision qu’est la digitaline, tout juste un sabre de bois » (3), amenait, non sans humour, le docteur Leclerc dans les années 1920. Pourtant, c’est cette même épée de bois qui est à l’origine d’une kyrielle d’intoxications souvent mortelles dont l’histoire, grande ou petite, a conservé les traces. Ce sont des soldats, porteurs d’épée donc, qui l’ont vu se retourner contre eux. Ceux-ci imaginèrent, durant la guerre d’Espagne (1808), de faire rôtir de la viande en la piquant sur des brochettes rustiques taillées dans des branches de laurier-rose. Résultat des courses : huit morts, quatre intoxiqués graves. Cazin évoque, lui, le cas, d’un individu qui « mourut pour avoir laissé la nuit, dans sa chambre à coucher, des fleurs de laurier-rose » (4). Si l’on sait que les principes actifs du laurier-rose sont facilement emportés par l’eau, rien ne dit que l’élément aérien peut transporter la toxicité du laurier-rose par cette voie afin qu’elle frappe à distance le dormeur assoupi…
C’est assez souvent la méconnaissance, voire l’ignorance complète, et la confusion qui sont à l’origine de drames, comme celui concernant cette femme dont le décès est intervenu quelques heures après ingestion du suc de feuilles de laurier-rose mêlé à du vin ou de tel autre empoisonnement occasionné par des feuilles que l’on prend pour celles de l’eucalyptus, et parfois en si petit nombre qu’on ne peut qu’en frémir : « l’ingestion d’une seule de ses feuilles suffirait à tuer un adulte ! », s’exclame, dubitatif, Bernard Bertrand (5). On croirait là une fausse croyance dissuasive (un loup, en quelque sorte), ce qu’elle est très probablement, sachant que ce chiffre doit être multiplié par quinze ou bien davantage pour que l’organisme en pâtisse. Le laurier-rose n’est peut-être en rien une mécanique de précision, il est, tout au contraire, très stable dans ses effets : toxique en toutes ses parties (racines, feuilles, écorce, fleurs, graines), le laurier-rose est nocif frais comme sec (la dessiccation n’altère en rien ses pouvoirs agressifs), même l’ébullition ne lui retire rien de sa dangerosité. Malgré cela, il se trouve que des erreurs sont encore commises. Pourtant, les feuilles amères du laurier-rose n’invitent pas à la manducation (6), d’autant qu’à cette amertume l’on peut ajouter un caractère particulièrement coriace qu’elles partagent avec celles de l’olivier, ce qui a valu au laurier-rose d’être affublé de l’adjectif oleander, de olea « olivier ».
La toxicité du laurier-rose, également possible chez les animaux (chevaux, ânes, bovins, chèvres, moutons, chiens, lapins, lièvres, oiseaux, etc.) occasionne finalement assez peu d’empoisonnements dont le traitement est du ressort du seul médecin, bien entendu. Toutes ces anecdotes doivent cependant « inciter à la prudence, sans pousser à la paranoïa… » (7).

Il y a 2000 ans, Pline n’a pas eu tort d’appeler le laurier-rose rhododendron (rose en arbre), bien qu’on puisse objecter au moins deux bémols à cette dénomination : tout d’abord le laurier-rose n’a rien d’un rhododendron, espèce végétale appartenant à la famille des bruyères, grandes adoratrices des sols acides. Ensuite, la taille modeste du laurier-rose (5 m au grand maximum) ne peut en faire un véritable arbre, bien que ce soit de coutume chez lui de porter des troncs, multiples comme on peut les voir chez le robinier pseudo-acacia par exemple. De couleur grisâtre, ils portent, ces troncs, des rameaux le plus souvent verts où s’enchâssent, opposées une à une (ou verticillées par trois), des feuilles lancéolées, épaisses, coriaces, toujours vertes, sur lesquelles se dessinent de nombreuses nervures placées en arêtes de poisson par rapport à la grosse nervure centrale. A l’extrémité de ces rameaux s’épanouissent de fausses ombelles de fleurs aux corolles tubulaires d’une seule pièce, divisées en cinq segments égaux et à gorge frangée. Naturellement, les fleurs du laurier-rose sont simples et de couleur rose pâle, mais cette espèce ornementale se décline en plusieurs autres coloris : fuchsia, rouge pourpre, saumon clair, jaune pâle, blanc. L’on croise des fleurs doubles, voire triples.
Embaumant les soirs d’été, le laurier-rose fructifie sous la forme d’une gousse longue et étroite, assez semblable à une navette, style de crayon taillé à ses deux bouts. Nervurée longitudinalement, cette gousse vient à craquer, révélant des graines hérissées de houppes de poils que le vent se chargera d’emporter sous d’autres cieux.
Le laurier-rose est endémique au pourtour méditerranéen. En France, on le trouve à l’état naturel dans les départements du Var et des Alpes-Maritimes par exemple, où il apprécie les bordures d’eaux courantes, les rocailles, les graviers, les terres sablonneuses et alluviales. Plus souvent, dans le Midi, on le voit être cultivé en pleine terre ; partout ailleurs, cela se déroule en caisse, le laurier-rose étant de ces espèces méridionales frileuses pour lesquelles un petit – 5° C est le plus souvent fatal.

Le laurier-rose en phytothérapie

Durant la première moitié du XIX ème siècle, où l’on savait uniquement que le laurier-rose contenait une résine, de l’acide gallique, du calcium et deux ou trois autres babioles, l’on ignorait, en revanche, que la personnalité énergique de Nerium oleandrum se dissimulait dans de toutes autres substances, ce qu’aujourd’hui nous nommons hétérosides : l’oléandrine et la nériine, deux produits cardiotoniques à doses idoines, cardiotoxiques à fortes doses, dont la première a l’avantage, tout en agissant dans l’organisme, de ne pas s’y accumuler (ou alors très faiblement) et d’en être éliminée rapidement (ce qui distingue rigoureusement digitale pourpre et laurier-rose). L’oléandrine « augmente la diurèse plus nettement que la digitaline, ce qui fait qu’il y a toujours baisse du poids et amélioration des signes périphériques de l’insuffisance cardiaque » (8).
Le laurier-rose est rangé dans la famille des Apocynacées, parmi lesquelles l’on trouve bien d’autres plantes énergiques à alcaloïdes – la petite pervenche bleue ou la plus grande de Madagascar – ou à hétérosides comme, par exemple, cette plante africaine qu’est le Strophanthus gratus. Malgré les données qui vont maintenant être communiquées, il faut bien conserver en mémoire que l’on ne peut faire du laurier-rose un usage thérapeutique classique, hormis quelques exceptions qui s’appliquent aux feuilles seules.

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique, hypertenseur : « renforce et ralentit le cœur, élève la tension artérielle », explique Valnet (9)
  • Tonique rénal énergique, diurétique indirect
  • Stupéfiant du système nerveux
  • Antiparasitaire
  • Sternutatoire (violent)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : asystolie, hyposystolie, tachy-arythmie, myocardite (remède particulièrement adapté en cas d’intolérance ou de contre-indication à la digitaline)
  • Affections cutanées : contusion, dartre, dermatose prurigineuse, pellicules, cancer ulcéré, teigne, gale
  • Œdème
  • Dyspnée

Note : l’homéopathie n’a pas oublié de considérer le laurier-rose à sa juste valeur :

  • Troubles nerveux : migraine, vertiges, paralysie
  • États asthéniques : épuisement, somnolence, faiblesse générale
  • Affections cutanées : psoriasis, eczéma
  • Affections gastro-intestinales : diarrhée, flatulences, catarrhe stomacal
  • Palpitations

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction de feuilles fraîches (pour compresses).
  • Décoction huileuse de feuilles fraîches (pour frictions).
  • Onguent (mélange d’axonge et de feuilles sèches pulvérisées).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 555.
    2. Ibidem.
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 346.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 526.
    5. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 130.
    6. L’odeur peu agréable de ces feuilles joue le rôle de repoussoir, de même que leur saveur âcre et amère qui détermine un picotement dans la bouche et la gorge.
    7. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 130.
    8. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 346.
    9. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 336.

© Books of Dante – 2018

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