Le poirier (Pyrus communis)

poirier

Nous avons dit du pommier qu’il était typiquement d’origine européenne. Ce n’est pas le cas du poirier qui proviendrait d’Asie mineure, peut-être même du Cachemire. Et encore parlons-nous des poiriers primitifs, non des poiriers domestiques. Le poirier, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est le résultat d’hybridations entre plusieurs espèces ancestrales, dont très certainement le poirier sauvage (Pyrus pyraster) qu’on rencontre assez fréquemment dans les bois, les terrains vagues, les talus de toute la France. Quand on compare ce poirier sauvage et n’importe quel poirier commun, on se rend rapidement compte des mutations qui ont eu lieu : ce poirier sauvage porte des rameaux dressés et épineux (les épines ont disparu chez le poirier commun), de longues feuilles vert foncé (elles sont plutôt rondes chez le commun). L’unique ressemblance réside au niveau des fleurs composées de cinq pétales blancs. Quant aux petites poires du poirier sauvage, leur âpreté explique sans doute pourquoi cet arbre fruitier a subi de multiples transformations au fil des siècles. L’astringence de ces fruits en faisait une provende négligeable alors que les très nombreuses variétés horticoles de poires (Belle angevine, Bergamote de Pentecôte, Citron des Carmes, Doyenné du Comice, Louise-bonne, Passe-crassane, Cuisse-madame, etc.) ont aboli ce caractère sauvage.

Déjà connu des populations européennes préhistoriques, le poirier a traversé le détroit des Dardanelles (le poirier se nomme darda en albanais ; c’est ce mot qui a donné son nom au célèbre détroit) à une époque relativement ancienne, passant alors de l’Asie à l’Europe. De là, il gagne assez rapidement les Balkans. Il sera très abondant dans le Péloponnèse, une région que l’on surnommera Apia avec raison. En effet, Apio est le nom grec du poirier. C’est ainsi que Théophraste l’appellera Apion, alors qu’Homère relate l’existence d’un curieux Ogchné. Par la suite, le poirier transite des Balkans à l’empire romain. Au II ème siècle avant J.-C., Caton l’ancien mentionne six sortes de poires. Deux siècles plus tard, le naturaliste Pline en dénombre plus d’une trentaine ! Cette inflation ne doit pas nous faire omettre de préciser que ces poires demeuraient néanmoins âpres et astringentes. Aussi, de ces poires confectionnait-on des poirés et des résinés, toutes boissons interdites aux malades par leur médecin. Voilà déjà que le pirus, ainsi qu’on l’appelait chez les Romains, n’avait pas bonne presse. Lorsque nous avons abordé le pommier, nous avons souligné le fait que la pomme s’est déplacée de la déesse Héra à la déesse Aphrodite, et qu’Héra conserva pour elle le poirier. C’est un fait, puisqu’on rencontre parfois une Héra Apia, cette épiclèse faisant bien évidemment référence au poirier. Certains temples dédiés à cette divinité étaient en partie fabriqués à base de bois de poirier, un arbre dont on façonnait des statues à l’effigie de la déesse. Il n’en reste pas moins que le poirier aura une valeur cultuelle bien en-deçà de celle du pommier. Il est dit que la poire aurait été un symbole d’Aphrodite, puisque ce fruit est chargé d’une dimension érotique en raison de sa saveur douce, de son suc abondant et de sa forme typiquement féminine. Au Ier siècle après J.-C., l’agronome Columelle mentionne une poire d’amour (pira venerea). Mais allier les caractéristiques modernes de la poire avec Aphrodite/Vénus, c’est, sans doute, aller un peu vite en besogne, sachant le caractère presque incomestible de la poire durant l’Antiquité.
Tandis que la pomme occupe une place solaire toute faite d’immortalité et de puissance, la rudesse des symboles associés au poirier en fera un arbre lunaire attaché au royaume des morts. Sa brève et fragile floraison en fait un arbre de deuil, sa fleur blanche soulignant le caractère éphémère de l’existence (Japon, Chine).
De nombreuses contradictions concernent le poirier et son fruit. Par exemple, les Romains attribuèrent deux significations au mot pirus : le nom de la poire et celui des organes génitaux masculins. Mais, en tant qu’arbre relativement peu sacré, on vit en lui une forme « négative » du pommier, son fruit n’étant alors considéré que comme une représentation grossièrement caricaturale du corps féminin. « En Chine, des amants n’y partageraient jamais une poire, car le mot qui la désigne est homonyme du mot pour séparation » (1). Il n’y a donc pas que la pomme qui fait preuve d’échos discordants. Le poirier restera une essence dédaignée et mésestimée durant des siècles. Plus craint que vénéré, de nombreuses coutumes « folkloriques » attestent de cela. D’aspect sinistre, le bois de poirier pourrit facilement et, à l’état sec, il craque beaucoup en vieillissant. C’est ce qui a fait croire qu’il était habité d’esprits mauvais, que l’on chassait en faisant brûler la mousse qui pousse sur son tronc. Ceux qui avaient mal aux dents devaient s’en prendre (physiquement) à un poirier jusqu’à ce que cesse leur mal. Ces rites, plus païens que folkloriques, semblent être les héritiers de pratiques beaucoup plus anciennes, comme celle à laquelle se livraient des chasseurs à Auxerre, en Bourgogne. Il y avait là un poirier auprès duquel ils apportaient les têtes des animaux qu’ils avaient tués à la chasse. Ce poirier finira par être arraché et brûlé par saint Amâtre l’évêque d’Auxerre au V ème siècle après J.-C.
Bien qu’Albrecht Dürer représentera une vierge à la poire en 1526 et que la vierge noire de la cathédrale de Chartes ait été sculptée dans du poirier, cet arbre restera à couteaux tirés avec le christianisme. Voici deux anecdotes à même d’illustrer notre propos : « Un jour, un brave curé avait voulu  »faire moderne » en remplaçant les saints de pierre de son église en autant de sculptures, taillées dans le bois des poiriers d’un verger voisin. Étonné que ses ouailles ne se recueillent pas devant ces  »nouveaux saints », il s’entendit répondre par l’une d’elles :  »Comment voulez-vous que je prie devant elles, je les ai connues poirier ? » » (2). En Italie, « un paysan sicilien, voyant qu’avec le bois d’un poirier stérile on allait façonner un crucifix, lui lança ce vers comique :  »Tu n’as pas fait de poires et tu veux faire des miracles ? » » (3). Assez mi-figue mi-raisin tout cela quand même !
La poire, c’est aussi la vanité et l’orgueil (« ne pas se prendre pour la queue d’une poire »), mais aussi la bêtise et la naïveté (« la bonne poire »). C’est également la sombre brutalité de la torture : c’est ce que nous rappelle l’engin connu sous le nom de « poire d’angoisse ». En forme de piridion, cet objet était fiché dans la bouche des suppliciés, puis actionné par un système de vis et de ressorts.

La vierge à la poire, Albrecht Dürer, 1526

La vierge à la poire, Albrecht Dürer, 1526

Au Moyen-Âge (du moins entre le IX ème et XII ème siècle), la poire est encore loin d’avoir acquis les lettres de noblesse qu’on lui connaît aujourd’hui. Bien qu’inscrite au Capitulaire de Villis comme espèce végétale indispensable, la poire ne trouve que des usages relativement limités : elle était impérativement cuite au vin ou à l’hypocras pour des raisons que nous explique l’école de Salerne : « La poire ne vaut rien sans vin. Si vous la mangez en compote, c’est un excellent antidote. Mais poire crue est un poison ». Hildegarde partagera cette opinion et en déconseillera la consommation quand les poires sont crues, car « elles produisent en l’homme des humeurs mauvaises quand elles ne sont pas cuites » (4). Au siècle d’Hildegarde, on évoque encore l’âpreté de la poire. En revanche, une fois cuite, elle devient un excellent médicament dépuratif, purgatif et antitussif. Le Bibaum d’Hildegarde (Birnbaum est l’actuel nom allemand du poirier) sera très peu plébiscité par l’abbesse qui met en garde contre les racines, la sève, jusqu’aux feuilles même du poirier. Selon elle, les seules choses dignes d’intérêt chez le poirier, c’est son gui ainsi que la rosée recueillie sur ses feuilles, bonne pour éclaircir la vue. Mais il s’agit là de tout autre chose…

Le poirier en phytothérapie

Du poirier, la phytothérapie aura surtout retenu les feuilles à l’état jeune, ainsi que le fruit, l’écorce dans une moindre mesure. Selon les parties considérées, on trouve différents principes actifs. Comme toutes les écorces, celle du poirier contient des tannins. Dans les feuilles, on a découvert une substance dont la busserole (Arctostaphylos uva-ursi) est riche : l’arbutine. Quant au fruit, outre sa haute teneur en sucre (lévulose), il est particulièrement nanti de vitamines (A, B1, B2, C…) et de sels minéraux (sodium, calcium, phosphore, soufre, magnésium, potassium, zinc, chlore, fer, cuivre, iode, arsenic, manganèse…). A quantité égale, cela en fait un fruit nutritivement aussi intéressant que la pomme, bien que plus calorique en moyenne (60 calories aux 100 g). Notons aussi la présence de pectine et de tannins dans la poire.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, fébrifuge légère
  • Feuilles : diurétiques, éliminatrices de l’acide urique, anti-inflammatoires, sédatives et antiseptiques des voies urinaires
  • Poire : diurétique, éliminatrice de l’acide urique, dépurative, déconstipante, laxative, nutritive, reminéralisante, sédative, rafraîchissante

Usages thérapeutiques

  • Écorce : ulcère cutané, plaie atone
  • Feuilles : infections urinaires (colibacillose, cystite), oligurie, lithiase urinaire, affections prostatiques (prostatisme), rhumatismes, goutte
  • Poire : asthénie, anémie, surmenage, convalescence, grossesse, diarrhée, constipation, tuberculose (adjuvant), rhumatismes, goutte, arthrite, diabète (le lévulose contenu dans la poire en autorise la consommation par le diabétique)

Modes d’emploi

  • Cure de poires : 0,5 à 1,5 kg par jour pendant deux jours
  • Décoction de feuilles : 50 g par litre d’eau pendant deux minutes sur feu vif ; puis vingt minutes en infusion hors du feu
  • Décoction d’écorce : 50 g par litre d’eau pendant vingt minutes

Contre-indications et remarques

  • La poire crue peut être parfois difficilement digestible par certains estomacs délicats. Il faudra alors la préférer cuite.
  • Une consommation régulière de poire a pour effet d’abaisser la tension artérielle.
  • Le poiré est une boisson fermentée à base de poires. Très diurétique et déconstipant, il possède aussi des vertus excitantes. Les nerveux l’éviteront.
  • En cuisine, les usages de la poire ne manquent pas : confitures, compotes, sirops, boissons, pâtisseries…
  • L’élixir floral de fleurs de poirier permet un rééquilibrage et une meilleure aisance corporelle. Il équilibre la colonne vertébrale et favorise l’alignement du corps dans son axe vertical. Il nous invite donc à faire le poirier, en somme.

  1. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 41
  2. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 101
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 298
  4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 161

© Books of Dante – 2016

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