L’armoise (Artemisia vulgaris)

Synonymes : armoise vulgaire, armoise commune, artémise, remise, herbe à la chemise, mère des herbes (1), herbe royale, herbe de la Saint-Jean, couronne de saint Jean-Baptiste, tabac de saint Pierre, herbe au feu, herbe de feu, herbe aux cent goûts, herbe des voyageurs, absinthe sauvage, carpapudze (« attrape-puces »), etc.

Il importe peu que l’armoise, à laquelle la déesse Artémis a donné son nom, ne soit pas celle qu’on dit vulgaire ou commune. Quand on lit le mot artemisia chez les Anciens (Hippocrate, Pline, Dioscoride, Galien, etc.), ne dessinons pas en notre esprit le portrait de cette armoise mais ceux de nombreuses autres plantes qui ne sont pas moins des artémises, c’est-à-dire des armoises. Dans l’exposé qui va suivre, nous évoquerons l’armoise en général, celle qui n’existe pas mais qui parlera au nom de toutes.
Ceci étant initialement dit, signalons que nous abandonnons l’idée (peu plébiscitée) que certains eurent au sujet de l’origine de cette plante : sans doute fallut-il être gêné par la personne d’Artémis pour oser supposer qu’on devait l’armoise à la veuve et sœur de Mausole, reine de Carie, Artémise, soi-disant experte en gynécologie (nous verrons, avec le portrait qu’on dressera d’Artémis tout à l’heure, que la relation de l’armoise à la déesse dépasse ce simple cadre). Après, qu’on raconte qu’Artémis aurait découvert et fait connaître cette plante au centaure Chiron, lequel la nomma du nom de la déesse, n’est là qu’un détail de peu d’importance. Ces quelques accessoires préliminaires permettent de situer à peu près les débuts (connus de longue date) d’une histoire commune à l’être humain et à l’armoise, même si des éléments nouveaux, ignorés il y a un siècle, chamboulent les représentations : certains disent que l’armoise est utilisée depuis – excusez la détestable formule – « la nuit des temps » (comment peut-on être assez sot pour utiliser une expression pareille, creuse et vide de sens ? Voilà qui me dépasse…), pour de supposées raisons magiques, et peut-être prophétiques et/ou divinatoires (le rôle hallucinogène de l’armoise a été avancé). C’est ainsi que l’anthropologue allemand Christian Rätsch a signalé d’abondantes traces d’armoise aux abords du site de Lascaux, ce qui ne veut pas dire qu’il faut faire de toutes les grottes préhistoriques des repères de chamans archaïques en puissance ! Mais cette information recule, de fait, la collaboration entre l’homme et cette plante à pas loin de 20000 ans (si, bien entendu, cette armoise retrouvée à l’état fragmentaire, est bien contemporaine de la période d’occupation du site et de réalisation des peintures et gravures rupestres qui en forment l’ornement, et dont la datation est estimée entre 18000 et 17000 ans avant J.-C.).
Si l’on se contente de considérer les seuls trois derniers millénaires, force est de constater que la carrière de l’armoise débute assez timidement : par exemple, elle est peu citée par les auteurs de la collection des traités hippocratiques qui lui accordent cependant une attention au sujet de quelques affections de la matrice auprès de laquelle elle intervient, Hippocrate se risquant même à lui concéder le pouvoir d’expulser l’arrière-faix. Qu’est-ce que l’arrière-faix ? Excellente question : en termes actuels, on appelle cela le placenta. Et le pater étant à la patrie ce que la mater est à la matrice, nous pouvons assister, sous nos yeux ébahis, à l’accouchement de la plus grande raison d’utiliser l’armoise en thérapeutique : c’est une plante de la femme (et en partie de la mère, mais pas seulement), c’est pourquoi c’est un grand remède gynécologique (du grec gunế, « femme »). C’est vrai que lorsqu’on prend connaissance de ce que Dioscoride et Pline disent « de l’armoise, que les Grecs, Latins et Italiens appellent artemisia », la plante penche effectivement du côté de la femme, section bas-ventre. Écoutons Pline sur ce point : « L’artemisia pilée introduite dans un pessaire fait avec de l’huile d’iris, une figue ou de la myrrhe, est un bon remède pour la matrice ; sa racine, en boisson, la vide tellement qu’elle en expulse les fœtus morts. La décoction de ses rameaux, employée en bain de siège, fait venir les règles et sortir l’arrière-faix ; une drachme de ses feuilles en potion agit de la même façon. Celles-ci sont en outre bonnes pour ces usages, en application sur le bas-ventre avec de la farine d’orge » afin de préparer la parturiente et de provoquer, quand besoin est, les contractions nécessaires à un bon accouchement. Après cela, quand Dioscoride ajoute à ce qui a déjà été dit que l’armoise est lithontriptique et diurétique, que Galien, qui a dû paumer un truc en route, la dit modérément efficace pour les inflammations de la matrice, ne viennent plus que les tardifs Aetius, Paul d’Égine et Alexandre de Tralles qui font les coucous, répétant mot pour mot les paroles de leurs prédécesseurs. En clair, ils n’ajoutent rien de neuf, mais l’armoise n’aura pas trop à pâtir de ce manque d’imagination à son endroit.
Placée sous le patronage de la sœur d’Apollon, c’est indubitablement une plante de la Femme que l’armoise, car, comme on le disait encore au XX ème siècle dans les Alpes de Haute-Provence, « si tu connais les vertus de l’artémise, porte-la dans ta chemise » (de nuit). Oui, pourquoi s’en priver ? On ne s’en prive tant pas qu’on pouvait encore lire dans le Dictionnaire de Trévoux, qui date tout de même du XVIII ème siècle, que « l’armoise est recommandée pour les maladies des femmes ». Mais entre les antiques Dioscoride, Pline et consorts, et le siècle des Lumière, l’histoire est émaillée d’exemples qui montrent que la plante armoise n’eut pas à rougir du bien-fondé des espérances qu’on plaça tôt en elle et qu’elle sût se faire une place, devenant maîtresse à l’école des femmes.
Au IX ème siècle, le moine poète qu’était Walahfrid Strabo appelait l’armoise « mère des plantes », suivi, dans les mêmes termes, par Odon de Meung deux siècles plus tard. Si ce dernier entame son De viribus herbarum par cette plante, c’est très certainement volontaire de sa part. Voici ses premiers mots : « Au début d’un poème où je me propose de dire les vertus des herbes, celle qu’on appelle communément mère des plantes, et qui a reçu des Grecs le nom d’armoise, s’offre naturellement à mes chants » (2). Communément, dit-il. Cela signifie donc, qu’à l’entour de l’an 1000, l’armoise n’avait rien perdu de son antique prestige en Europe occidentale,et qu’elle est toujours, bel et bien, une plante destinée aux maladies des femmes. C’est bien par cela qu’il débute son exposé : elle fortifie les organes génitaux féminins, favorise les menstruations, régularise les règles, tout en en soulageant les douleurs et l’abondance. De plus, elle trouve sa place lors de l’accouchement, qu’elle permet de faciliter. Mais d’entre la masse de toutes ces informations, une chose, que nous avions jusqu’à présent tenue sous silence, émerge petit à petit, quand bien même Pline y faisait déjà référence : on évoque le pouvoir abortif de l’armoise, ce qui l’aligne sur le même plan que la rue fétide, le genévrier sabine et la sauge officinale. C’est en ces termes que cette propriété est libellée par l’école de Salerne : « Par elle, promptement l’avortement s’opère. En pessaire, en boisson, produit le même essor ». Le pessaire permet l’application locale, ici génitale, d’un médicament. On croise ce terme dans le serment d’Hippocrate : « Je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif » (c’est-à-dire un pessaire détourné de sa fonction initiale). Bien évidemment, au Moyen-Âge, vaste période, l’on n’utilise pas l’armoise pour ces seules raisons, ses qualités gynécologiques ne pouvant occulter toutes les autres propriétés qui surent, tant bien que mal, se frayer un chemin comme, par exemple, ses vertus diurétiques, lithontriptiques (contre la gravelle, plus précisément) et anti-ictériques (qu’on lui reconnaît toujours, mais qui ne forment en aucun cas le gros de sa panoplie thérapeutique). Plus rarement, on la dit cordiale et stomachique, en particulier chez Hildegarde de Bingen, où celle qu’elle appelle Biboz est mise à contribution afin de calmer les intestins malades et les douleurs après les repas, et pour réchauffer les estomacs froids et torpides. De même, elle s’applique profitablement sur les ulcères, les plaies infectées et enflammées. Hildegarde n’en dit pas davantage à son sujet, ni n’aborde ce qui, jusqu’à présent, aura fait couler beaucoup d’encre de la part des thérapeutes, c’est-à-dire sa fonction de fer-de-lance gynécologique. Ce n’est pas parce qu’Hildegarde ne fait pas état des propriétés emménagogues de l’armoise qu’elles doivent être révoquées en doute, puisque comme le mentionnait Cazin au XIX ème siècle, elles « ont été préconisées par les médecins de l’Antiquité et constatées depuis par tous les praticiens » (3), à savoir Jean Fernel, Zacutus Lusitanus, Simon Paulli, Diego de Torres, Nicolas Lémery et tant d’autres encore, contrairement à une infime minorité qui ont refusé d’en considérer l’action sur la sphère génitale (des jamais-contents, il y en a toujours, quel que soit le domaine ^.^) Voilà qui va faire plaisir à la déesse Artémis, « déesse des terres sauvages, et qui préside aussi aux passages matériels et symboliques » (4), savoureuse définition qu’il importe de bien décortiquer afin de mieux comprendre ce que représente Artémis, au-delà des aspect les plus communément admis.
Artémis « est l’antique maîtresse des bêtes fauves – la potnéa therôn de l’Iliade ; elle les chasse, mais aussi les protège des hommes, ainsi que toute la nature sauvage qu’elle préserve intacte, ainsi qu’elle entend elle-même le demeurer » (5). Son arc et ses flèches, ses activités de chasseresse, ne sont pas, globalement, typiquement féminins durant l’époque de l’antiquité grecque classique. Tout cela la rapproche quelque peu de l’Amazone, mais avec laquelle on ne saurait la confondre. Le mot « intacte » est d’importance, puisqu’il est le reflet de la signification d’artemisia qui, en grec, signifie « intégrité » (et par extension « bonne santé » comme nous l’explique Jacques Brosse). Mais quelle est donc cette artemisia qui assure l’« intacteté » des femmes ? Eh bien, il s’agit de l’armoise qui place, de fait, Artémis en opposition à Aphrodite sur le plan symbolique. Cette dernière accueille avec bienveillance l’amour des hommes, que la première repousse, étant animée, en tant qu’avatar féminin intègre, par une haine viscérale de l’homme (du mâle, faut-il entendre) et de l’amour qu’il est susceptible de porter à telle ou telle. De plus, comme Aphrodite a tendance à houspiller les jeunes filles qui négligent son culte, qui s’enferment dans la virginité, l’on comprend dès lors qu’elle s’acharne sur celles qu’Artémis prend sous sa protection (on imagine alors le devenir d’une jeune fille en proie à ces deux forces contraires…). Artémis prend donc sous son aile les enfants, et plus précisément les fillettes impubères, les jeunes filles et femmes vierges (c’est-à-dire non souillées par l’homme : intactes, donc), ainsi que les femmes plus âgées et affranchies des « calamités de la menstruation ». Artémis se situe donc au début de la vie d’une femme et à la fin, deux périodes concernant la puberté et la ménopause. Entre les deux, l’on pourrait penser qu’elle n’intervient pas, laissant le champ libre à Aphrodite. Pas exactement. Si Artémis s’avère pacifique et bienveillante auprès des fillettes et des femmes ménopausées, elle peut néanmoins faire preuve de sévérité et de cruauté envers celles qui lui manquent de respect. Parce que lunaire, Artémis est forcément ombrageuse. On dit aussi qu’elle se porte parfois au chevet de la parturiente : c’est vrai, et ce n’est pas pour rien que l’armoise facilite le travail des femmes en couches, dont elle peut hâter la délivrance, ce qui « paraît, a priori, peu conforme à la nature de la chaste déesse, et ce n’est là probablement qu’une fonction secondaire » (6). Celles-là, ni impubères, ni ayant dépassé l’âge de la maturité au-delà duquel la procréation n’est plus possible, Artémis leur est tout de même secourable, puisque, étant aussi une divinité de la Lune qui régit les cycles féminins, elle a tout de même un peu d’effet sur ce point (étymologiquement, on observe une grande similitude entre le latin mensis, « mois » et le grec mene qui désigne l’astre lunaire). Ainsi, Artémis n’est pas une sage-femme, mais a su incarner ce rôle, en particulier lorsqu’à son nom on associe l’épiclèse d’Ilithyie. Fille de Zeus et d’Héra, équivalente de la romaine Lucine, Ilithyie, maïeuticienne divine, préside aux accouchements lors desquels elle peut intervenir pour en ralentir le cours ou, au contraire, l’accélérer si besoin est. Le légendaire grec ancien affirme même que c’est elle qui mit au monde Artémis ! Mais elle n’était pas moins coriace, puisqu’« elle punissait le manque de chasteté en augmentant les douleurs de l’accouchement, et pour cette raison elle était crainte des jeunes filles. Les naissances trop fréquentes lui déplaisaient également » (7). C’est peut-être en raison de ces naissances excessives qu’on convia l’armoise (qui n’est censée intervenir qu’avant et après la grossesse, mais jamais pendant), puisque, comme nous l’avons dit tout à l’heure, l’armoise se range au nombre des abortives. Au cours de son histoire médicale, certains doutèrent de cette possibilité, alors qu’on alla jusqu’à la surnommer felon herb en anglais, où le mot felon prend le sens de « criminel » (c’est aussi celui qu’on a attribué à la piloselle épervière qui n’est pas franchement… Euh ?). Par ses qualités emménagogues, on considère l’armoise comme une plante capable d’expulser hors du corps les impuretés. Parallèlement, sa vertu vermifuge la rend apte à purifier l’organisme des corps étrangers qu’il abrite. Or, il faut savoir que « le fœtus est considéré comme un parasite qui vit au détriment de l’organisme maternel » (8). Ainsi, grâce à l’armoise abortive, Artémis « permet encore à la femme de se délivrer ; certes, une telle miséricorde peut surprendre de la part d’une déesse aussi intransigeante, mais ne libère-t-elle pas ainsi la femme de l’imprégnation du mâle détesté » (9), la purifiant, lui faisant presque retrouver son état premier ?
Il y a, au musée du Louvre, une statue de près de deux mètres de haut représentant Artémis (aka Diane de Versailles). Elle maîtrise de la main gauche (qui ne tient plus qu’un fragment d’arc) un cerf bondissant bien plus petit qu’elle, et de la main droite, où son regard se dirige, extraie de son carquois une de ses flèches avec un geste sûr, de la même façon que l’armoise est censée extirper un vers de l’intestin ou bien un fœtus de l’utérus. Voici donc en quoi Artémis est une divinité ombrageuse.
Quelque part sur le blog, j’ai déjà raconté quelle représentation l’on avait bien pu se faire de l’utérus : on a cru cet organe non fixe mais mobile, dont les mouvements dans le corps de la femme pouvaient, pensait-on, provoquer des désordres dont des accès d’hystérie, mot forgé grâce à une racine grecque qualifiant l’utérus : l’hystérique ne pouvait donc être qu’une femme (on est depuis lors revenu sur cette conception sexiste), jouet de forces intérieures sur lesquelles elle n’avait aucune prise. C’est cela, entre autres, qui a donné son sens péjoratif au mot hystérique : un(e) hystero, c’est une personne agitée, surexcitée, non canalisable, en proie à une folie du type marotte ou à un délire extravagant. Dans la plupart de ces cas, on ne confère aucune signification de type médical au mot hystérique, alors qu’en langage médical, l’hystérie est une « maladie nerveuse qui se manifeste par accès et qui est caractérisée par des convulsions » (10), que l’on ne confondra pas avec des contractions. Dans l’ancien temps, l’on appelait cela des vapeurs, « troubles tenant à une affection nerveuse, l’hystérie » (11). Est-ce bien étonnant que l’armoise puisse agir autant sur les spasmes de l’utérus que sur les spasmé(e)s hystériques, et par extension sur les maladies à convulsions ? Déjà, chez les Grecs de l’Antiquité, on avait accordé à l’artemisia une valeur thérapeutique cruciale sur l’insensibilité des nerfs, les paralysies, la contraction des muscles, en somme sur ce qui « immobilise », sur les maladies des nerfs en général, l’épilepsie en particulier. Or, nous dit-on, « les propriétés de l’artemisia sont en relation avec la planète Arès. On rappellera tout d’abord que celle-ci était associée à la guerre, à la violence, aux hurlements, aux excès et qu’elle provoquait les éruptions fébriles et les paralysies. Autant d’affections que la plante a le pouvoir de guérir. Quant à l’épilepsie et aux troubles nerveux contre lesquels […] la plante passe pour être efficace, leurs crises, qui frappent brutalement, à l’improviste et de façon spectaculaire, en tordant et secouant le corps, ne se signalent-elles pas généralement par leur violence ? » (12). De même que ses propriétés emménagogues, la capacité de l’armoise à entraver l’épilepsie n’a pas été abandonnée en chemin, puisque très nombreux ont été les praticiens (Jérôme Bock, Matthiole, Simon Paulli, Fernel, Schröder, Hufeland, Ettmüller, Joel, Lœvenhœck, etc.), en particulier entre les XVI ème et XVIII ème siècles, à vanter les bienfaits de la racine d’armoise vulgaire contre ce que l’on appelait le haut mal, une réputation qui ne s’est pas cantonnée qu’aux seuls médecins, mais qui s’est répandue aux campagnes où « le peuple croit mal à propos que l’on trouve sous la racine de l’armoise un charbon [nda : en réalité, des fragments de vieilles racines noircies], qu’il faut l’y chercher la nuit de la veille de la Saint-Jean-Baptiste et que ce charbon est un souverain remède contre l’épilepsie ». Ainsi tempêtait le Dictionnaire de Trévoux au XVIII ème siècle. Ayant été rédigé par des religieux, on peut comprendre ce que ces pratiques peu chrétiennes et impies pouvaient avoir de révoltant pour certains hommes d’église. Arrivés à ce stade, nous devrions concéder qu’on baigne ici davantage dans la magie que dans la médecine, mais quand cette dernière fait défaut, qui plus est à la campagne, pourquoi ne pas s’en remettre à ces alternatives ? D’autant que l’on unissait une plante réputée anti-épileptique à un rituel se déroulant dans des circonstances précises et faisant intervenir un saint, Jean le Baptiste, patron des épileptiques ! L’on ne sera donc pas surpris du large usage magique qu’on a fait de l’armoise. Connue comme étant l’une des sept (soi-disant) plantes de la Saint-Jean, l’armoise était cueillie préférablement au moment du solstice d’été, de préférence à l’aurore, avant que les rayons du Soleil n’aient pu toucher la Terre, dans le signe de la Vierge (est-ce là une probable référence à Artémis ?). A propos d’une armoise dite rouge, Paul Sédir conseillait d’en effectuer la cueillette « après la pleine Lune qui termine les jours caniculaires » (13), c’est-à-dire tout de même bien loin du solstice d’été ou de la Saint-Jean (24 juin). Pour Sédir, cette armoise avait une prévalence sur l’armoise vulgaire (non rouge, donc). Cette armoise ne semble pas être une espèce à part entière, ni une variété : sans doute s’agit-il de ces armoises dont les plus fortes tiges rougissent à leur pied (et même au-dessus), ce qui a pu être perçu comme un signe des propriétés emménagogues de la plante, mais surtout comme « celui de la ‘domination’ que la planète Arès exerçait sur elle » (14). Nous ne nous étendrons pas davantage sur la relation au rouge et au sang de l’armoise, mais signalons néanmoins aux lectrices et lecteurs avides d’anecdotes, que « l’infusion aqueuse de l’herbe récente est rougeâtre » et que « son suc rougit le papier bleu » (15).
Il existe bien d’autres rituels mettant en œuvre l’armoise que celui de la jeter dans le feu de la Saint-Jean afin de prévenir ou de guérir l’épilepsie, quand cela n’était pas tout bonnement la danse de Saint-Guy. Certains rituels valaient pour l’année entière, qu’il s’agisse d’une immunité complète face à toutes sortes de maladies ou de bannir les influences maléfiques qui prennent des formes très variées. J’ai collecté bien des informations sur les pouvoirs rituels et magiques de l’armoise : en voici une synthèse non exhaustive.
La protection du foyer est assurée par l’armoise : un bouquet d’armoise conservé chez soi et régulièrement renouvelé, en repousse les esprits mauvais, les démons, les diables dissimulés, les fantômes effrayants, les charmes et mauvais enchantements, le mauvais œil, la malchance, les dangers liés à l’eau, au feu et à l’air infecté. Qu’elle soit fixée au linteau des maisons comme protection intégrale, sous forme de bouquets ou de petites figurines confectionnées avec des brins d’armoise que l’on suspend ensuite aux portes et aux fenêtres des habitations, des granges et autres dépendances, pour protéger, c’est-à-dire prévenir et purifier, autrement dit soigner sinon guérir, il n’y avait pas une problématique que l’armoise ne puisse résoudre.
L’on fumigeait l’armoise, comme un encens ; on en fabriquait, comme en Sicile, des croix conservées d’une année sur l’autre (placées dans les étables, elles avaient pour vertu de calmer les bestiaux indomptables) et dans un sachet porté sur soi de dénouer l’aiguillette (ce qui est fort curieux), de se protéger des poisons, des venins (en écartant les animaux venimeux comme les grenouilles et les rainettes), les morsures de bêtes féroces, etc.
Pour finir, évoquons trois points essentiels à travers lesquels l’armoise a joué un rôle parfois fort étonnant :
« Une plante associée au dieu des Orages ne peut que prendre part aux pratiques magiques liées au temps. Bien après l’apparition du christianisme, les paysans récoltaient l’armoise et en garnissaient leur porte afin d’éloigner la foudre » (16), et parfois aussi la grêle et le tonnerre.
Plante divinatoire, l’armoise procure des visions prophétiques. L’huile essentielle d’armoise vulgaire peut ralentir le fonctionnement cognitif, rendre l’état de veille un peu plus « onirique » ou améliorer l’activité mentale et la concentration. Certaines personnes appliquent une ou deux gouttes sur leur oreiller avant de se coucher afin de promouvoir des rêves plus clairvoyants. Pour qu’une femme puisse voir en rêve le visage de son futur fiancé, elle passait un rameau d’armoise dans les flammes du feu de la Saint-Jean, qu’elle s’empressait ensuite de placer sous son oreiller le soir du solstice d’été. L’infusion d’armoise permet aussi de purifier les boules de cristal et l’« on dit aussi qu’en enduisant de suc d’armoise un miroir d’acier et en le fumigeant, on y voit les esprits évoqués » (17).
Il paraît que le légionnaire romain glissait de l’armoise dans ses caligæ afin d’amender ses pieds des efforts de la marche. Ce n’est pas moins que ce que l’on trouve dans l’œuvre du Pseudo-Apulée ou dans celle de l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum : l’armoise console les cuisses et les pieds des douleurs et fatigues éprouvées durant un long voyage. Cette antique réputation s’est transposée dans les Grand et Petit Albert. Voici ce que dit le premier : « Quand on veut entreprendre un voyage facilement et sans se fatiguer, on portera à la main l’herbe qu’on nomme armoise, et on s’en fera une ceinture en marchant ; ensuite qu’on fasse cuire cette herbe, et qu’on s’en lave les pieds, on ne se lassera jamais » (18). C’est maintenant au tour du Petit Albert de nous révéler le Secret de la Jarretière pour les Voyageurs, que voici ainsi résumé : il faut « se bander les jambes de lanières découpées dans la peau d’un jeune lièvre, dans lesquelles on aura cousu de l’armoise séchée à l’ombre, pour voyager à pied plus vite et plus longtemps qu’à dos de cheval » (19). Le choix du lièvre, animal leste et vigoureux, n’est sans doute pas innocent : il permet de souligner les vertus toniques et stimulantes de l’armoise. Ceci dit, le lièvre, comme l’a montré la fable, n’est pas un animal hyper endurant…

Angelo de Gubernatis, qui a éclusé pas mal de contes, mythes et légendes d’Europe, nous fournit les fragments d’une jolie histoire qui se déroule dans un district russe, frontalier avec l’Ukraine, Starodubskij. Une jeune fille, venue dans la forêt pour y cueillir des champignons, fait la rencontre d’un grand nombre de serpents, et, à la manière d’Alice, plonge dans un trou de la terre et y séjourne de l’automne au printemps suivant. « A l’arrivée du printemps, les serpents s’entrelacèrent de façon à former un escalier, sur lequel la jeune fille monta pour sortir du trou. Mais en prenant congé […], elle reçut en don la faculté de comprendre le langage des herbes, et d’en connaître les propriétés médicinales, à la condition de ne jamais nommer l’armoise […] ; si elle prononce ce mot, elle oubliera tout ce qu’elle vient d’apprendre. La jeune fille comprenait, en effet, tous les propos que les herbes tenaient entr’elles ; elle fut cependant attrapée par un homme qui lui demanda par surprise : ‘Quelle est l’herbe qui pousse parmi les champs sur les petits sentiers ?’ L’armoise, s’écrit-elle, et à l’instant même elle oublia tout ce qu’elle savait ; depuis ce temps, dit-on, on nomme l’armoise Zabutko, c’est-à-dire herbe de l’oubli » (20). Les serpents initiateurs – Asclépios et Hygie ne semblent pas bien loin – apprennent à cette jeune fille (émule d’Artémis ?) les secrets des simples, qu’elle ne peut faire autrement qu’oublier sur la pression d’un homme surgi de nulle part, menaçant comme semblent le suggérer les mots « attrapée » et « par surprise ». Je ne sais toujours pas que penser de ce conte. Quel est son fondement ? Jusqu’où souhaite-t-il nous faire remonter ? N’alerte-t-il pas sur la main-mise de l’homme sur la jeune fille, c’est-à-dire cette féminité en devenir qui ne demande qu’à grandir ? Et le fait qu’elle oublie, n’est-ce pas signifier que, parce que tête de linotte par la force des choses, elle devrait se cantonner au seul rôle qu’on cherche à lui attribuer ? Je n’ose le croire. Mais je n’oublie pas. Artémis m’en est témoin.

Artemisia, Dioscoride de Vienne, VI ème siècle après J.-C.

Comme sa cousine l’absinthe, l’armoise est une plante vivace, relativement commune, qu’on peut rencontrer dans la plupart des zones tempérées de l’hémisphère Nord. En France, elle est présente à peu près partout sauf en région méditerranéenne, et se fait plus rare dans les Alpes où elle s’aventure parfois entre 1300 et 1800 m.
Sous la terre, les robustes rhizomes blanchâtres de l’armoise forment comme un chignon : c’est de cet enchevêtrement qu’émergent de fortes tiges dressées et striées, formant des touffes de faisceaux rouge brun, espèces de « buissons » drus et touffus d’un bon mètre de hauteur en moyenne.
L’armoise porte des feuilles très découpées, aux profonds lobes acérés, dont le recto, de couleur vert foncé, tranche résolument avec un verso blanchâtre, grisâtre, argenté et légèrement duveteux. Les feuilles supérieures, si elles conservent cette alternance de ton entre le dessus et le dessous, sont bien plus petites et surtout plus simples, tout juste à l’état de languettes. Presque insignifiantes : il est vrai qu’elles sont dissimulées aux regards par une floraison qui ne l’est pas moins : de tout petits capitules de fleurons très courts (2-5 mm), petits mais assez nombreux le long de l’axe des tiges et de leurs ramifications, formant assez souvent des ramuscules secondaires à l’aisselle des feuilles supérieures, ce qui donne l’impression d’un plumeau (un peu lâche quand même), formé de cette collection de micro-fleurs tubulaires, tout d’abord gris verdâtre, virant, entre juin et septembre, à une espèce de jaunâtre ou rougeâtre pâle si indistinct qu’il ne donne pas envie de pavoiser plus longtemps. Mais les fleurs d’armoise sont ainsi faites pour n’attirer ni les regards ni les abeilles.
Espèce rudérale s’il en est, l’armoise affectionne particulièrement les lieux de vie riches en azote et en nitrates. Ainsi la rencontre-t-on en ces endroits peu sympathiques (au prime abord) que sont les dépotoirs, les talus, les terrains plus ou moins vagues, bien qu’il lui prenne souvent l’envie d’en peupler d’autres où elle passe presque inaperçue : les jardins, les haies, en bordure de chemin, sur les pelouses sèches, et plus seulement aux abords, mais au sein même des cultures, où elle s’invite de plus en plus souvent, et avec elle, l’armoise champêtre et l’ambroisie : l’espérance de vie de l’armoise est largement plus étendue que celle des herbicide, ces saletés de produits morts : que peuvent-ils face à l’intelligence du vivant qui, sans cesse, se renouvelle ?

L’armoise en phytothérapie

Paul-Victor Fournier, reprenant les propos du docteur Heinrich Marzell, disait que « l’armoise donne l’impression d’une puissance détrônée, dédaignée qu’elle est devenue après avoir tenu tant de place dans les préoccupations des hommes » (21). Et encore ce médecin allemand disait-il cela il y a environ un siècle, où la France était bien plus rurale qu’aujourd’hui, et l’armoise, remède de campagne, beaucoup plus populaire. Depuis, les choses ont bien changé : combien y a-t-il de chances de tomber nez-à-nez avec une bonne vieille ridée par le soleil des vallées encaissées des Alpes de Haute-Provence, qui nous en conterait un brin au sujet des usages qu’on faisait de l’arsemisa dans les fermes reculées de l’Ubaye, par exemple ?
Nous ne nous écarterons pas des anciennes prescriptions, parce que nous considérons comme parfaitement valable le fait d’employer, de l’armoise, ses parties aériennes (feuilles et sommités fleuries), ainsi que ses racines. Avouons qu’aujourd’hui ces dernières sont tout de même moins plébiscitées, sans doute par ignorance et par manque de publicité concernant l’armoise toute entière. (Par publicité, il faut ici entendre la définition suivante : état de ce qui est public, visible et diffusé comme tel.)

Il est parfaitement vrai que nous sommes tous inégaux devant le sens de l’odorat, ainsi que celui du goût. Mais cela ne suffit pas à expliquer les grandes disproportions qu’on observe parfois dans les écrits dès lors qu’ils abordent l’odeur et la saveur de l’armoise, pour laquelle on s’entend, à peu près unanimement, à lui reconnaître des pouvoirs olfactifs et gustatifs en-deçà de ce que peut offrir sa cousine absinthe (Artemisia absinthium). On ne peut dénier à l’armoise son parfum que, parfois, l’on ne distingue pas, même à peu de distance. Celui-ci se révèle par temps chaud et parfois lorsqu’on fait l’effort de froisser les feuilles de cette plante. De nos doigts se dégage alors une odeur que d’aucuns jugent peu agréable, mais cependant très aromatique. A d’autres occasions, rien de notable n’est signalé, et pourtant l’erreur de confondre la plante avec une autre n’a pas été commise. En revanche, comment expliquer qu’on ait pu déceler dans cette odeur le doux parfum de l’encens (sans que l’on puisse comprendre si l’on parle d’encens au sens générique – le truc qui crame sur un charbon ardent – ou particulier, c’est-à-dire émanant de ces arbres à oléorésine qu’on appelle des boswellia) ? De même, la saveur des sommités fleuries et des feuilles apparaît comme très variable, allant d’un peu amère à très amère.

Le décret n° 2008-841 du 22 août 2008 stipule que l’armoise, sous forme de feuilles sèches, ne peut être vendue librement en France, ce qui n’en favorise pas la consommation d’un point de vue thérapeutique. On peut rétorquer que cette plante se trouve tellement partout dans la nature – pour qui la connaît un tant soit peu – qu’on peut aisément détourner l’interdit bureaucratique imposé par ce décret. A cela s’additionne la désaffection que regrettait Fournier, renforcée par le peu d’études portant sur le cas d’Artemisia vulgaris, d’autant plus oubliée que l’armoise annuelle (Artemisia annua) s’est imposée dans les esprits, pour d’autres raisons, amplifiant la vindicte dont les armoises font l’objet. Pour certains, cela en est trop : une absinthe qui rend fou, une armoise qui fait avorter, et maintenant une armoise annuelle qui s’avère plus efficace face au paludisme que cette chloroquine qu’on a récemment ressortie des tiroirs pour une tout autre raison ! Résultat des courses : à l’heure actuelle, on en sait davantage sur cette armoise annuelle non indigène (mais qui commence à se rencontrer çà et là sur le territoire national) que sur cette bonne vieille armoise vulgaire. On s’empêche donc, faute de données biochimiques, d’en savoir davantage. En voici néanmoins quelques-unes : dans les sommités fleuries et les feuilles, l’on trouve du tanin, une résine, du mucilage, de l’inuline, des flavonoïdes, des lactones sesquiterpéniques conférant à la plante son amertume, et une faible fraction d’essence aromatique (le chiffre de 0,2 % est rapporté par Fournier). De la racine d’armoise, l’on a aussi extrait une toute petite partie (0,1 % : chiffre aussi répertorié par Fournier) d’essence aromatique de couleur vert jaunâtre, de texture butyreuse, de pénétrante odeur et de saveur amère et nauséeuse (ce qui contredit le caractère doux conféré à cette racine mâchée par certains auteurs).

On le voit déjà par le biais des parties aériennes : l’armoise semble nous mener en bateau. N’y ajoutons donc pas la difficulté qui tient à considérer les racines, que l’on connaît finalement très peu et assez mal (expliquant par là le peu d’emplois qui sont faits d’elles). En revanche, penchons-nous sur l’huile essentielle d’armoise vulgaire, qu’on obtient par hydrodistillation des parties aériennes fleuries. Pour cela, ne comptons pas sur la littérature hexagonale, puisque la France, après avoir renié l’armoise « feuilles », s’est obligée à placer sous strict monopole pharmaceutique cette huile essentielle par le biais du Journal Officiel n° 182 du 8 août 2007 pour le motif qu’elle serait neurotoxique et convulsivante. (Autrement dit, l’huile essentielle d’armoise vulgaire est loin de courir les officines. Le mois d’août est parfait pour faire passer en douce ce genre de lois scélérates.) Cette huile essentielle contiendrait-elle des cétones monoterpéniques en quantité suffisante pour mériter cet anathème ? Tout dépend à laquelle on s’adresse. Voici quelques informations chiffrées provenant de trois zones géographiques distinctes :

  • Huile essentielle n° 1 (provenance : Lituanie) : sesquiterpènes (20 %), esters (15 %), cétones (dont cis-thujone et trans-thujone : 17 %), oxydes (10 %), monoterpènes (10 %)
  • Huile essentielle n° 2 (provenance : Turquie) : cétones (dont α-thujone et β-thujone : 68 %)
  • Huile essentielle n° 3 (provenance : Iran) : sesquiterpènes (50 %), oxydes (20 %)
  • Huile essentielle n° 4 (provenance : Iran) : monoterpènes (25 %), sesquiterpénols (15 %), monoterpénols (10 %)

Comme on peut le constater, seules les huiles essentielles n° 1 et n° 2 (surtout) sont problématiques, tandis que les deux dernières ne contiennent pas de cétones monoterpéniques, alors qu’on a bel et bien distillé les parties aériennes de cette même plante poussant dans ces différents pays. Nous pouvons assurément parler de chémotypes. Dans les deux derniers lots, c’est-à-dire les n° 3 et n° 4, nous sommes donc bien loin, en terme de composition biochimique, des huiles essentielles de sauge officinale (Salvia officinalis), d’hysope officinale (la vraie, la droite, pas la couchée : Hyssopus officinalis) ou bien encore de grande absinthe, que la France a également inscrites sur le même tableau infamant des substances prohibées. L’on ne peut donc même pas acheter, en France, une huile essentielle d’armoise vulgaire de la composition biochimique de celle qu’on trouve en Iran (donc, même sans cétones, on ne peut s’en procurer, ce qui est proprement absurde). On comprend donc que le profil thérapeutique de ces produits, ainsi que les plantes dont on les tire, changent du tout au tout, et que les praticiens de France, de Navarre et d’ailleurs, ayant appartenu à tel ou tel siècle, aient pu avoir de sacrées surprises sur l’efficience réelle ou supposée du remède qui fonctionne dans les mains d’un confrère, mais jamais dans celle d’un autre, etc. etc. etc. C’est que l’armoise, sous ses airs sérieux, a dû en balader plus d’un, et ça, c’est un truc que j’aime !

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, « tonique du printemps » (selon la formule de Jean Valnet)
  • Apéritive, digestive, stomachique, vermifuge (22), cholagogue, cholérétique, anti-ictérique
  • Diurétique légère
  • Antispasmodique, anti-épileptique
  • Détersive, vulnéraire
  • Fébrifuge
  • Équilibrante du système hormonal féminin, régulatrice et modératrice du rythme et de l’abondance des règles, emménagogue (uniquement lorsqu’il y a atonie et absence d’inflammation et/ou d’excitation utérine)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, inappétence, atonie digestive, lourdeur stomacale après repas, douleur abdominale, nausée, vomissements nerveux chroniques, parasites intestinaux (ascarides, oxyures, ténias, vers ronds)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : gravelle, rhumatismes, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée (par tempérament « languissant », chlorotique, lymphatique ou anémique), dysménorrhée, menstruations difficiles, névralgies et spasmes liés aux troubles menstruels, leucorrhée, favoriser l’expulsion des caillots sanguins et des lochies, aider à l’accouchement (déclencher les contractions au moment de l’accouchement), syndrome prémenstruel et ses effets les plus communs (rétention d’eau, irritabilité, prise de poids, gonflement des seins, etc.)
  • Troubles du système nerveux (concernant presque toujours les sujets impubères, les jeunes filles et toutes les autres personnes délicates pour lesquelles on trouve une explication dans la sphère gynécologique. C’est ce qui, au reste, a souvent lié l’hystérie aux affections de l’utérus duquel elle tire son nom, c’est-à-dire du grec ancien hustéra, du latin hystera, « matrice ») : accidents épileptiformes des jeunes filles à l’approche de la puberté (Valnet indiquait avoir obtenu de bons résultats par l’utilisation de l’armoise), convulsions (chez les enfants surtout), épilepsie (y compris chez certains animaux domestiques), chorée de Sydenham (danse de Saint-Guy), « hystérie »
  • Faiblesse générale, anémie, fatigue des membres inférieurs (jambes et pieds : voilà que l’honneur du légionnaire romain inconnu est enfin vengé)
  • Fièvre intermittente, paludisme, accès paludéen
  • Lipothymie, vertige
  • Maux de tête
  • Plaie, ulcère

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de sommités fleuries et de feuilles fraîches.
  • Décoction de parties aériennes fraîches (pour bain essentiellement).
  • Macération vineuse (vin rouge) de feuilles fraîches.
  • Poudre de racine, poudre de feuilles (dans du vin, du miel, etc.).
  • Teinture-mère.
  • Suc frais des parties aériennes.
  • Sirop.
  • Extrait aqueux.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches broyées.

Suggestion de recettes :
– Infusion des cinq plantes cholagogues (elle permet de diminuer l’amertume de l’armoise prise seule en infusion) : armoise, réglisse, fumeterre, romarin, menthe poivrée. A parties égales.
– Infusion pour l’aménorrhée : armoise, camomille, mélisse, marrube, rue, absinthe, souci. A parties égales.
– Infusion pour les règles douloureuses : une moitié d’armoise, une autre de bourse-à-pasteur. Compter 80 g de plante au total pour un litre d’eau.
– Mélange antipaludéen : teintures alcooliques d’armoise, de mélisse, d’angélique et d’acore odorant. A parties égales. Compter 20 gouttes par prise.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : avant de la débuter, veillez à privilégier des terrains secs et bien exposés (l’expérience semble avoir démontré que l’armoise des terrains gras et humides est plus inopérante). Les éventuelles pollutions, tant animales qu’humaines, devront peser dans la balance quant au choix du lieu de récolte. On cueille les jeunes feuilles avant la floraison, les sommités fleuries de juin à août. Quant aux racines, attendre septembre pour les extirper du sol n’est pas superflu (on peut se prêter à cet exercice jusqu’en novembre).
  • Séchage : il est possible, sachant que la plante ne perd aucunement ses capacités une fois sèche. Les sommités fleuries sèchent facilement une fois suspendues en guirlandes. Celui des racines est un peu plus délicat, car, afin de leur éviter de moisir, il est préférable de ne pas les laver à l’eau, mais juste de les nettoyer.
  • Dans tous les cas, il est recommandé de ne pas excéder quinze jours de cure, avec un maximum de 60 g d’armoise (plante fraîche) par jour. Au-delà, des troubles tels que des hépato-néphrites doublées de convulsions peuvent survenir. On ne l’emploiera pas en cas d’états inflammatoires affectant les systèmes digestifs et génito-urinaires. Ensuite, son pollen dit « agressif », potentiellement allergisant (mais cependant moins que celui de l’ambroisie, Ambrosia artemisiifolia), peut déclencher des rhinites de type allergique chez les sujets sensibles. Mais tout ceci n’est encore pas grand-chose puisque l’armoise a la réputation, nous l’avons déjà dit, d’être abortive. Selon Henri Leclerc, il s’agit là d’une « légende qui est restée si fortement ancrée dans l’esprit du peuple que le mot armoise est encore, de nos jours, inséparable du mot avortement et que bien des femmes n’oseraient, pour rien au monde, demander au pharmacien une plante qui est devenue comme le symbole d’un attentat criminel » (23). Mais n’est pas la rue fétide ou la sabine qui veut ! Si ? On dit que cela ne tient qu’à l’imaginaire populaire. Qu’en est-il vraiment ? Dans sa thèse, Robert Novaretti écrivait ceci : « Pour provoquer les règles chez une femme enceinte, boire dès le lever et plusieurs fois dans la journée, jusqu’à l’apparition du flux de sang, une infusion concentrée de feuilles et sommités fleuries » (24). En réalité, la prudence veut qu’on s’interdise l’armoise durant la grossesse (et même pendant l’allaitement), en raison de ce que nous avons exposé plus haut, c’est-à-dire la plausible présence de cétones monoterpéniques à doses élevées dans l’armoise employée même à l’état de plante fraîche (on comprend mieux pourquoi son parfum et sa saveur évoluent d’un endroit à l’autre ; rappelons ici encore le maître-mot : chémotype).
    Il y a encore cet autre problème : l’huile essentielle d’armoise vulgaire (celle richement dotée de cétones) est dite neurotoxique, convulsivante et potentiellement épileptisante. Pourtant, dans les usages, nous avons rangé l’épilepsie au nombre des désordres nerveux que l’armoise peut endiguer. L’armoise, certes. Mais pas son huile essentielle, que Cazin administrait cependant à la dose de 1 à 2 g dans une potion ; ce qui ne veut rien dire : l’on ignore s’il s’agissait d’une huile essentielle d’armoise cétonique ou non, et l’homme lui-même n’en devait rien savoir. Aussi, dans quelle mesure l’armoise est-elle anti-épileptisante, dans quelle mesure est-elle épileptisante ? A très faibles doses, elle est recommandée contre l’épilepsie (25), mais à très hautes doses, elle devient toxique, favorisant par-là même ce désordre nerveux qu’est l’épilepsie. Ajoutons à cela l’étiologie de l’épilepsie, ce haut mal médiéval dont on disait alors qu’il n’avait pas cause médicale mais qu’il n’était que la conséquence d’une possession démoniaque ! Combien d’hommes et de femmes malades ont subi la question moyenâgeuse en raison d’une cause médicale non reconnue comme telle ? On se le demande… Or, employer l’armoise sur un sujet épileptique, c’est empirer le mal. D’autant qu’au Moyen-Âge, l’armoise porte aussi le nom d’artémise, ce qui peut entretenir la confusion avec d’autres Artemisia bien plus virulentes comme l’absinthe par exemple, dangereusement neurotoxique. Un mal non identifié additionné aux violentes propriétés d’une plante inadéquate peut-il expliquer cela ?
  • Alimentation : les fleurs de l’armoise ne présentent pas que des inconvénients, bien que les personnes allergiques s’efforceront d’en éviter le contact, même pour un usage alimentaire. Il faut les bien choisir, leur parfum changeant au cours de la floraison. Avec ces fleurs, on peut aromatiser des crèmes, des flancs, ainsi que des sirops. Mais généralement, l’armoise est une herbe condimentaire qui, lorsqu’elle est bien employée, se destine surtout à des préparations salées, venant parfumer des plats à base de viandes grasses (agneau, porc, canard, oie), parfois de poissons (colin, cabillaud), agrémentant aussi les sauces, vinaigres, soupes, bouillons de légumes et autres farces. L’on dit aussi que, finement ciselées en petites quantités sur certaines salades, les jeunes feuilles d’armoise font merveille, de même que dans le rossolis et, autrefois, en remplacement du houblon dans l’industrie brassicole. Sur un vin blanc sec, c’est là que la feuille d’armoise fraîche révèle tous ses arômes ! Quant aux pousses d’armoise, qui semblent posséder un goût proche de celui de l’artichaut, certains en confectionnent des beignets. Au Japon, les feuilles d’armoise sont mises à cuire dans de l’eau, puis consommées en compagnie de graines de sésame et de sauce soja. Paraît-il encore qu’elles servent à donner belle couleur et bonne saveur aux mochis. Il n’y a pas non plus jusqu’à ces mignons petits raviolis taïwanais qui ne sachent tirer partie de l’armoise !
  • Parfumerie : l’extraction par solvant des principes aromatiques contenus dans les racines et les sommités fleuries d’armoise vulgaire permet l’obtention d’un absolu de couleur brun olivâtre foncé, « dont l’odeur légèrement camphrée rappelle celle du cèdre, de la sauge avec toutefois une pointe anisée » (26).
  • Autres espèces : l’absinthe (A. absinthium), l’estragon (A. dracunculus), l’aurone mâle (A. abrotanum), l’armoise annuelle (A. annua), le semen contra (ou armoise de Judée, santonine : A. cina), l’armoise des frères Verlot (A. verlotiorum), l’armoise maritime (A. maritima), l’armoise arborescente (A. arborescens), l’armoise champêtre (A. campestris). Toutes sont médicinales, sauf la dernière avec laquelle on confond assez souvent l’armoise vulgaire, mais qui s’en distingue du fait qu’elle est sans odeur.
    _______________
    1. L’allemand jungfern kraut (« herbe aux jeunes filles ») et l’anglais motherwort (« breuvage de la mère ») rendent bien compte des usages de l’armoise à destination de la sphère féminine, de même que le français herbe à la panetière, la panetière figurant la ceinture, c’est-à-dire le bas-ventre. Avec cet autre nom vernaculaire – ceinture de saint Jean, on s’éloigne de la dimension gynécologique de l’armoise, parce que l’on fait alors référence au saint (Jean-Baptiste) et non à la date de la Saint-Jean (24 juin). A Jean le Baptiste, je n’ai noté aucune occurrence concernant un emploi gynécologique, alors que cela me semble plus évident lors des rituels liés aux feux et aux herbes de la Saint-Jean, bien que la plupart se concentrent sur d’autres domaines, comme nous le verrons au fil de l’article.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 77.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 70.
    4. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 121.
    5. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 171.
    6. Ibidem, p. 173.
    7. mythologica.fr.
    8. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 174.
    9. Ibidem, p. 173.
    10. Littré, p. 566.
    11. Larousse médical illustré, p. 1325.
    12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 440.
    13. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 144.
    14. « Les astrologues considéraient aussi que la planète provoquait les carnages, les blessures, les effusions de sang et même l’extraction des fœtus par incision. Selon la plupart des mélothésies planétaires, Arès exerçait sa ‘domination’ sur le sang et le rouge lui avait été attribué » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 440).
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 69.
    16. Wolf-Dieter Storl, Plantes médicinales et magiques.
    17. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 132.
    18. Grand Albert, p. 155.
    19. Petit Albert, pp. 329-330.
    20. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 17-18. Notre-Dame de l’oubli est aussi un des surnoms de l’absinthe.
    21. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 105.
    22. Considérée comme un vermifuge sûr, comme semble le souligner son surnom anglais de wormwood – plus volontiers attribué à l’absinthe, l’armoise possède un pouvoir anthelminthique assez faible, ce qui oblige le praticien à lui adjoindre d’autres plantes plus vigoureuses dans ce domaine, comme l’absinthe, donc, et la tanaisie commune.
    23. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 226.
    24. Robert Novaretti, Contribution à l’étude des médicaments d’origine végétale constituant la médecine populaire de la vallée de l’Ubaye (Alpes de haute-Provence), thèse de médecine, Université de Metz, 1983.
    25. Certaines sources homéopathique donnent l’armoise bénéfique contre la danse de Saint-Guy, l’épilepsie et l’hystérie. Or, selon le principe hahnemannien similia similibus curentur, « un remède est efficace sur un sujet malade s’il reproduit sur un sujet sain les mêmes symptômes dont souffre le sujet malade ».
    26. Serge Schall, Plantes à parfum, p. 54.

© Books of Dante – 2020

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