Le nerprun (Rhamnus cathartica)

Synonymes : nerprun épineux, nerprun purgatif, nerprun officinal, nerprun cathartique, noirprun, épine noire, bourgépine, bourguépine, épine de cerf, punajer, rhamnée (1).

A l’article « nerprun » du Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Fournier me fait sourire, parce que, en l’espace d’une ligne, c’est comme si je le voyais pester malgré la distance temporelle qui nous sépare. Que dit-il donc ? Que le nerprun « se rencontre presque dans toute l’Europe (pas en Grèce !) » (2). Mais, monsieur Fournier, que ce nerprun n’existe pas en Grèce ne signifie pas qu’on n’ait pas employé un autre nerprun dans les Balkans durant l’Antiquité : ce qui est le cas, bien sûr. D’où les rhamnos véhiculés par les écrits des Anciens et dont l’identité précise fait parfois défaut. C’est, par exemple, le cas dans les Argonautiques orphiques où il est question d’un rhamnos. Hormis pouvoir affirmer qu’il s’agit d’un arbrisseau épineux, le texte n’en dit pas davantage. Il est vrai que même lorsqu’on lit une description botanique délivrée par Dioscoride, force est d’accepter le fait qu’il évoque un rhamnos en particulier dont il est juste permis de dire qu’il ne s’agit pas du nerprun purgatif : « Le rhamnos est un arbrisseau qui naît dans les haies et qui produit ses branches droites, épineuses et garnies d’épines semblables à celles de l’épine aiguë. Il produit des feuilles petites, tendres, longues et aucunement charnues » (3). Ce sont ces derniers indices qui amènent la preuve qu’il ne s’agit pas là de Rhamnus cathartica, d’autant que, pour compliquer un peu les choses, on compile joyeusement différentes informations portant sur des plantes diverses dans un seul et même chapitre : c’est ainsi que nous trouvons, dans la rubrique « rhamnos » de Dioscoride, pas moins de trois espèces végétales dont deux apparaissent clairement comme étant des nerpruns : l’on pense peut-être à l’épine noire (Rhamnus lycioides) et au nerprun faux-olivier (Rhamnus lycioides ssp. oleoides). C’est pourquoi, à l’exposé des vertus médicinales, d’ailleurs peu nombreuses, l’on peut être fort justement surpris de l’écart existant entre ces quelques données (les feuilles remédient au « feu Saint-Antoine » et autres ulcères rampants) et les valeurs actuelles. Mais ce qui m’apparaît être beaucoup plus intéressant, c’est le pouvoir protecteur de l’épine. Ne surnomme-t-on d’ailleurs pas le nerprun purgatif du surnom vernaculaire d’épine noire ? (Ce qui, d’immanquable façon, rappelle le prunellier, tout aussi épineux.) « La croyance aux bienfaits protecteurs du nerprun était autrefois largement répandue dans les campagnes. Pour chasser les sorciers et esprits malfaisants, on suspendait trois rameaux de nerprun au-dessus des portes des maisons, des étables et des écuries » (4). Il ne s’agit pas d’un autrefois qui remonte seulement au siècle dernier, puisqu’on retrouve la trace de telles pratiques il y a au moins deux mille ans : c’est dans ce sens qu’on trouve la présence du nerprun dans le Carmen de viribus herbarum, ou bien dans le Livre des Cyranides qui observe que « si tu places dans ta demeure un rameau de la plante rhamnos, tous les mauvais esprits s’enfuiront », ce que ne contredit pas Dioscoride qui, lui aussi, conseille d’attacher des brins de nerprun aux portes et aux autres ouvertures, afin d’en éloigner les « maléfices des magiciens ». Des rituels comme ceux-ci, très simples à mettre en œuvre, l’histoire européenne (de l’homme et de sa relation aux végétaux) en regorge. Mais il est parfois des astuces plus curieuses comme celle-ci : « il était recommandé de mâcher des feuilles de rhamnos, lors de la fête des Chytroi (5), à Athènes, pour se protéger des morts qui, ce jour-là, étaient censés revenir dans le monde des vivants pour les tourmenter » (6). Protecteur, oui. C’est un fait. Il n’est qu’à considérer l’inextricable fouillis d’épines que compose en général Rhamnus lycioides pour se dire que, assurément, l’on n’a pas envie de tomber dedans et que si c’est le cas, l’on ne pourrait s’en extirper qu’au prix de lancinantes et déchirantes douleurs, que, à leur seul évocation, j’en ai déjà mal à la tête. Enfin, tout dépend qui l’on est : la princesse des lardoirs campagnards, j’ai nommé la pie-grièche écorcheur (Lanius collunio) s’accommode très bien des épines du nerprun, raison pour laquelle cet oiseau fréquente souvent cet arbrisseau sur les épines duquel elle empale ses proies (criquets, bourdons, souris, etc.). Un Vlad Tepes avec des plumes : l’empaleur des Carpates n’a qu’à bien se tenir !

Passons à des choses autrement plus douces et concentrons-nous maintenant sur le nerprun purgatif dont l’emploi des baies semble remonter au IX ème siècle, en Europe du Nord. Mais il ne s’agissait que d’un seul usage tinctorial, celui médicinal – purgatif entre autres – ne remontant qu’au XVI ème siècle, où il a été repéré comme tel par Dodoens, Valerius Cordus, Gessner, De l’Escluse, Matthiole, etc. Ils ont tous connaissance de la valeur thérapeutique du nerprun (contrairement à Jérôme Bock qui ne voit en cette espèce végétal qu’un seul matériau tinctorial), quand bien même la confusion entre nerprun officinal et nerprun pour teinture perdure encore au XVI ème siècle, ce pour quoi Charles de l’Escluse mettra bon ordre en séparant nettement les deux espèces, alors que Matthiole a été, « le premier, à enseigner le moyen de préparer avec le nerprun un sirop propre à ‘évacuer le flegme et les humeurs grosses et visqueuses’ » (7).

Le nerprun est un végétal qui, loin d’être tape-à-l’œil est, tout au contraire, fort discret : dans les haies et les taillis thermophiles et ensoleillés qu’il affectionne, le nerprun laisse davantage la part belle à l’aubépine aux floraison et fructification éclatantes. Pourtant, il est commun dans les campagnes françaises, lisières de bois, buissons, fourrés et autres lieux humides, où il se tient souvent à proximité des chênes, hêtres, amélanchiers, noisetiers, buis et, bien sûr, prunelliers.
Arbrisseau (2 à 4 m), voire exceptionnellement petit arbre de 6 à 8 m, le nerprun se distingue par des branches bien droites, comportant des rameaux opposés deux à deux, le plus souvent épineux, sur lesquels on trouve des feuilles généralement plus longues que larges, ovales à arrondies (ou rondes à oblongues, si l’on préfère), marquées de 3 à 4 paires de nervures parallèles et convergentes en leurs extrémités, aux bordures finement dentelées. Les feuilles du nerprun sont sans doute l’élément le plus remarquable de cet arbrisseau, car ses fleurs, bien que groupées par paquets de cinq à dix à l’aisselle des feuilles, ne brillent pas par leur originalité : quatre pétales pointus de couleur vert jaunâtre, s’épanouissant de mai à juin, ne laissent pas un souvenir impérissable, il faut bien le reconnaître. Enfin, à l’automne, naissent des baies pas plus grosses que des petits pois qui, tout comme eux, sont vertes au début, puis noircissent en mûrissant, tout en acquérant une odeur assez peu agréable.
Quant au bois du nerprun, généralement de couleur rouge orangé, il est enfermé dans une écorce lisse quand l’arbre est encore juvénile, et crevassée lorsque l’arbrisseau est écrasé, ma brave dame, par le poids des ans.

Le nerprun en phytothérapie

Contrairement à sa cousine la bourdaine, de l’écorce du nerprun, « on n’en fait point usage, sans doute à cause de la facilité que l’on a de se procurer les baies de cet arbrisseau » (8). Et dans ces baies, l’on y trouve des substances aux noms à coucher dehors, comme, par exemple, les glucosides anthraquinoniques (hydroxyméthylanthraquinones, par exemple, à hauteur de 3,5 % ; rhamnocathartine ; xanthorhamnine ; émodine). Puis viennent des sucres (désoxyoses pour être exact : rhamnose) des flavonoïdes (quercétine), des flavonols (rhamnétine), un pigment de couleur jaune (rhamnégine), etc. Terminons cette liste ô combien laborieuse par quelques substances mieux connues et aux noms moins inquiétants : du tanin, des acides (acétique, succinique), de la résine, du mucilage, une saponine, une huile grasse, enfin de la vitamine C. Voilà. Ce n’est déjà pas si mal même s’il manque des données concernant sels minéraux et oligo-éléments, dont je n’ai trouvé nulle trace.
Tout cela concerne les baies qu’on utilise la plupart du temps, alors que les feuilles et l’écorce sont reléguées à quelques emplois anecdotiques et non systématiques. Au sujet de l’écorce, précisons qu’il s’agit de la seconde écorce, prélevée sur des rameaux âgés de 3 à 4 ans, après quoi il est bon et utile de la faire sécher pendant au moins deux années consécutives.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxatif, purgatif doux (commode et sûr, lorsqu’il est utilisé dans une préparation ad hoc), purgatif plus drastique (à doses prononcées), éméto-cathartique (à doses plus élevées encore), vermifuge

Note : le nerprun purgatif est un remède végétal « à réserver aux individus robustes qu’il est difficile d’émouvoir », soulignait Alibert.

  • Dépuratif, diurétique
  • Fébrifuge
  • Révulsif
  • Tarit la sécrétion lactée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : urémie, défaut d’élimination (ascite, hydropisie, goutte, rhumatismes)
  • Hypertension
  • Congestion cérébrale
  • Sciatique
  • Maux de gorge (feuilles)
  • Maladies cutanées chroniques
  • Maladies hépatiques (jaunisse, etc.)

Modes d’emploi

  • Baies mûres en nature (médication à seconder d’une décoction de racines de guimauve ou d’une infusion de feuilles et fleurs de mauve, édulcorées l’une comme l’autre, afin de passer outre le caractère par trop irritant de ces baies sur les muqueuses gastro-intestinales).
  • Suc frais de baies.
  • Décoction de baies.
  • Alcoolature de baies.
  • Teinture-mère.
  • Sirop de baies fraîches.
  • Rob de baies fraîches.
  • Poudre de baies sèches et torréfiées.
  • Infusion de feuilles.
  • Décoction d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : « qui confond les drupes noires du nerprun avec les baies du sureau constatera bien vite sa méprise à leur violent effet purgatif », peut-on lire quelque part (9). Cependant, le suc âcre, amer et nauséeux des baies de nerprun a tôt fait de dissuader l’appétit le plus vorace : une répulsion immédiate et naturelle met bien plus rapidement en garde l’imprudent promeneur souhaitant se contenter d’une agape frugale et sauvage. Quant à l’odeur de ces baies, elles n’ont rien d’engageant. En cas de prise interne d’une automédication non mesurée peuvent apparaître des symptômes sans véritable gravité (nausée, vomissement : rien de plus normal, l’organisme s’efforce de rejeter quelque chose qui ne lui convient pas). Quand il y a une intoxication plus avancée, il ne s’agit en fait que de l’exploitation maximale des propriétés thérapeutiques du nerprun : entérite et diarrhée violente en sont les apex évidents. C’est en particulier le cas chez des sujets à l’âge et à la constitution non adaptés à la rudesse du nerprun, surtout à doses prononcées. On évitera l’emploi de cette plante chez la femme enceinte et celle qui allaite.
  • Récolte : les baies doivent répondre à ces critères de qualité avant d’être cueillies : « lorsqu’elles s’écrasent aisément entre les doigts, et qu’elles donnent un suc d’un rouge noirâtre gluant, qui passe au vert dès qu’il est en contact avec l’air » (10), état que, généralement, elles atteignent au mois de septembre ou d’octobre. Une fois récoltées, ces baies se destinent à un emploi immédiat fraîches, ou bien passent par une laborieuse étape de dessiccation (il est, en effet, difficile de bien faire sécher ces fruits en raison du suc poisseux et gluant qu’ils recèlent).
  • Confusion/falsification : aujourd’hui ça n’est plus le cas, mais autrefois l’on interchangeait les baies de nerprun avec celles de troène ou, plus amusant, avec celles du prunellier, lesquelles sont astringentes : autrement dit, elles constipent là où on demande au nerprun de dégager les voies intestinales. Bande de petits rigolos, va ^_^
  • Autres espèces : nerprun des Alpes (R. alpina), nerprun des rochers (R. saxatilis), bourdaine (R. frangula), alaterne (R. alaterna), nerprun tinctorial (R. infectoria), etc.
  • Le bois du nerprun est prisé pour le tournage de petits objets, la fabrication de cannes, la marqueterie, etc.
  • Ses baies produisent une teinture jaune quand elles sont encore immatures, puis orange brunâtre une fois mûres. Après traitement, elles offrent aussi une couleur vert jaune, autrefois désignée par le nom de vert de nerprun, et de vert de vessie aujourd’hui.
    _______________
    1. Le mot nerprun s’expliquerait par contraction et déformation du latin niger prunus, « prunier noir ». Quant au mot rhamnus, on le fait remonter au mot celte ram.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 677.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 90.
    4. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    5. La fête des Chytroi (ou Chistroi) est plus connue sous son nom de « fête des marmites », célébrée au début du mois de mars en l’honneur de Dionysos : « On avait coutume d’offrir à cette occasion des marmites de plats cuisinés à la divinité », précise Guy Ducourthial. Quoi ? Un coq au vin ?
    6. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 4.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 630.
    9. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 628.

© Books of Dante – 2019

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