L’yeuse (Quercus ilex)

L’yeuse. L’on pourrait dire la yeuse, non pas pour volontairement commettre une faute d’orthographe – l’élision de l’article défini « le » devant un mot débutant par une voyelle étant obligatoire – mais avant tout afin de montrer que l’yeuse est un arbre portant un nom femelle. Il est, avec l’hièble, de ces mots-plantes dont on hésite à déterminer le genre, le « l’ » n’y aidant pas. Mais l’hièble n’est pas l’yeuse. L’hièble, ou encore sureau en herbe, n’est pas un arbre, mais elle est au « grand » sureau noir ce que l’yeuse est aux chênes, pédonculés et rouvres entre autres. C’est-à-dire une créature bien plus humble, montrant que la plante femelle devrait nécessairement prendre abri à l’ombre de ces géants qui portent, de facto, obligatoirement un nom masculin (car il ne faudrait pas oublier que ce qui est mâle est grand, beau et fort, etc.). Certains se sont même laissés prendre à affirmer que les arbres, par leur haute taille, devaient donc porter un nom masculin, et les herbettes un nom féminin. Dans la réalité, cela n’est pas si simple, la partition entre ces deux aspects végétaux n’étant pas toujours tranchée par la seule réponse du genre. On a bien sûr voulu masculiniser l’hièble (en l’appelant petit sureau par exemple). On a fait de même avec l’yeuse : on ne compte plus le nombre de fois où elle se dénomine par les mots « chêne vert ». Non, non, l’yeuse est femelle, et pis c’est tout. Déjà que ne sont pas nombreuses les espèces d’arbres – petits arbres et arbustes pour la plupart – à porter des noms femelles, on ne peut pas se permettre, pour je ne sais quel étrange et pernicieux prédicat, de réduire ce nombre à l’état d’une peau de chagrin.
Il y a pourtant un problème avec l’yeuse : c’est justement cette « femellité ». Même s’il lui arrive de surpasser très largement les chênes pubescents qu’elle fait pâlir à vue d’œil, sachant que dans certains contrées du sud de l’Europe, il se voit des yeuses dont la stature et la grandeur dépassent aisément celles des chênes pubescents les plus vigoureux. Apulée, dans L’âne d’or, n’évoque-t-il pas le cas d’une énorme yeuse ? Certaines mauvaises langues pourraient dire que la prouesse est facile, puisque le chêne pubescent compte parmi les petits chênes : la hauteur maximale de Quercus pubescens n’excède pas 25 m, bien qu’il ne dépasse que très rarement les 15 à 20 m (on peut dire que 15 m de hauteur est une valeur habituelle pour ce chêne qui ne sait pas toujours sur quel pied danser, se faisant tantôt appeler chêne blanc, tantôt chêne noir). En tous les cas, les botanistes ne s’y sont pas trompés, l’appelant parfois humilis, c’est-à-dire « petit ». Mais n’était-on pas censé parler du chêne vert, pardon, de l’yeuse ? Oui, j’y viens. Mais le chêne pubescent est bien pratique, il va me permettre de rehausser mon propos, de même qu’un trait de khôl aiguise le regard d’une femme. Dans le sud de la France, dans les Baronnies drômoises par exemple, les deux espèces se côtoient, et sont toutes les deux privilégiées par l’homme en tant qu’essences truffières. Parfois, l’on croise des forêts mixtes desquelles disparaît le chêne pubescent dès lors que les conditions de vie lui déplaisent. Il a beau être un pionnier, l’yeuse l’est plus encore, colonisant les espaces nus, les terrains superficiels et caillouteux, voire médiocres : c’est alors qu’il prend le pas sur le chêne pubescent quand ce dernier, parfois réduit à l’allure de gnome végétal, ne peut plus tolérer des conditions d’existence trop dégradés, et des sols non plus seulement secs mais arides, l’yeuse réussissant mieux, même par manque d’eau, que le chêne pubescent qu’on voit alors en mauvaise posture : durant l’hiver, l’arbre porte ses feuilles toutes sèches, comme s’il n’avait pas la force de les faire tomber. La botanique nous explique que ce phénomène porte un nom, la marcescence. Cela signifie que la caducité ne semble être assurée que par les jeunes feuilles qui, au printemps suivant, expulsent sans ménagement, ces vieilles machines toutes desséchées que, pour un peu, l’on pourrait croire habitées d’un peu de vie, si ce n’était leur couleur. Mais, en plein hiver, l’effet est frappant : n’a-t-on pas l’impression que ce chêne souhaite concurrencer l’yeuse, dite chêne vert, parce qu’elle garde ses feuilles – evergreen disent les Anglais – toute l’année ? A l’école, on apprend généralement que les feuillus perdent limbes et pétioles à l’approche de l’hiver, que les conifères s’en distinguent en conservant leurs aiguilles des années durant. Dans les faits, et même sous nos latitudes, cela n’est pas toujours exact : considérons un conifère qui perd ses aiguilles chaque année comme le mélèze (Larix decidua). Et cette autre yeuse, feuillue, toujours verte, qu’importe la saison.
Si son nom ne trompe pas, ce Quercus qu’on attribue à tous les chênes, il est cependant accompagné de l’adjectif ilex. Or, ilex c’est le houx commun (Ilex aquifolium), autre arbre aux feuilles toujours vertes, tolérant tout comme l’yeuse tant les espaces lumineux que l’obscurité. D’ailleurs, ilex était l’ancien nom latin de l’yeuse chez les Romains de l’Antiquité, ainsi nommée non pas tant en raison de la verdeur de ses feuilles, mais par le fait que les feuilles de l’yeuse sont épineuses comme celles du houx. Vernissées et coriaces sont deux caractéristiques qui rapprochent encore l’yeuse du houx. Son écorce assez fine rappelle, elle aussi, celle du houx. De gris clair, elle passe au noir avec le temps. (Pour toutes ces raisons, on surnomme parfois l’yeuse chêne faux-houx.) Cela participe, avec la ramure dense et serrée de l’yeuse, à faire de cette espèce de chêne une essence ombrageuse, bien distincte des autres chênes de par les caractères frappants de son anatomie que nous avons énumérés.

Espèce méditerranéenne, l’yeuse n’a échappé ni aux Grecs ni aux Romains. Par exemple, en Arcadie, elle était consacrée à Pan le Lumineux, ainsi qu’à Héra comme le signale Pausanias, géographe voyageur né en Lydie au début du II ème siècle après J.-C. Autrement dit, cela signifie que ses observations suivent de près celles d’un autre Grec né dans cette Asie dite mineure, à savoir Dioscoride, qui connaît autant le chêne, le hêtre que l’yeuse, tous arbres qu’il regroupe au sein du même chapitre, attendu que l’yeuse est de vertu semblable aux deux autres, et qu’en ce qui concerne ses glands, ils « surmontent en vertu ceux du chêne » (1). Le chêne vert, dont on recherche la seconde écorce, est réputé pour son astringence, dont des tanins (environ 15 %) sont responsables (dans l’économie domestique, cela implique que l’yeuse trouve une justification à des emplois similaires à ceux qu’offrent les Quercus robur ou encore pedunculata, comme à travers, par exemple, le tannage des peaux). Mais puisque nous évoquons Dioscoride, abordons l’aspect médical de la chose. La décoction d’écorce d’yeuse se donne en cas de flux gastro-intestinaux anormaux comme la dysenterie ou pulmonaires (crachements de sang), ou en cas d’une trop grande abondance du flux menstruel. Dioscoride accorde aux glands les mêmes effets. En interne, ils ont vertu diurétique et sont présentés comme antidote des morsures des animaux venimeux. Mais on prévient qu’une consommation trop abondante de glands peut provoquer des flatulences et des migraines. Extérieurement, on peut les broyer, de même que les feuilles, puis les emplâtrer sur les enflures et les inflammations. Accompagnés de sel et mêlés à de l’axonge, les glands profitent aux ulcères malins ainsi qu’aux indurations. Enfin, l’écorce de la racine d’yeuse seule, préparée en décoction, permettait d’obtenir selon Dioscoride une teinture capillaire de couleur noire.
A une semblable époque, Pline signale l’antériorité de l’adoration dont l’yeuse fut l’objet, puisqu’il fait référence à un chêne vert depuis longtemps vénéré comme arbre sacré à une époque remontant vraisemblablement aux Étrusques, ainsi qu’un trio de chênes verts particulièrement adorés par les Tiburtes, un peuple à l’origine quelque peu obscure, s’étant alliés aux Gaulois afin de s’opposer à Rome en 360 avant J.-C. On peut donc en conclure que les Romains obtinrent l’yeuse en héritage et que le caractère sacré de cet arbre lui fut conservé. En tous les cas, c’est ce que semble suggérer les multiples traces écrites que l’on doit aux auteurs antiques, tant de langue latine que grecque (de même que des auteurs beaucoup plus tardifs qui n’hésitèrent pas à rappeler l’éclatant passé de l’yeuse).
Le caractère distinctif le plus marquant concernant ce chêne, c’est la relation établie entre lui et le feu et sa chaleur : on dit de son bois que c’est un excellent combustible, ce que cherche à exposer ces quelques vers :

« De tous les bois, celui qui donne la chaleur la plus forte est le chêne vert
Nul ne peut lui résister sans dommage.
A qui veut lui rendre hommage de trop près, la tête devient douloureuse
Et son âcre cendre fait pleurer l’œil » (2).

Si chaud est le bois de l’yeuse qu’on a cru que l’arbre lui-même était à même de produire le feu, et qu’il lui était possible de dominer un animal qu’on associe plus volontiers à cet élément : « Le lion foulant les rameaux ou les feuilles de l’yeuse, devient tout à coup très craintif » (3). En plus du feu de la Terre, l’yeuse a quelque rapport avec celui du Ciel : attirant la foudre (cf. Aristophane) – outre une pragmatique fonction de paratonnerre – on a vu dans cet augure favorable une bonne raison de placer l’yeuse sous le patronage de ces divinités fulgurantes, Jupiter et Zeus en premier lieu. En résumé, pour les Anciens, l’yeuse, en produisant le feu, permet de réchauffer l’homme et de lui apporter la lumière matérielle comme spirituelle (le rameau d’or virgilien serait-il un rameau d’yeuse, s’interrogent certains ?). De plus, elle semble tout disposée à s’offrir en sacrifice, car en attirant sur elle la foudre, elle l’écarte donc de l’homme. Pourtant, malgré ces bons états de service, l’yeuse fut, on ne sait trop pourquoi, jugée en paria, contrairement au cèdre et au chêne, qu’il soit robur, pedunculata ou autre. Le Chêne, quoi ! Angelo de Gubernatis qui, semble-t-il, avait une grande affection pour l’yeuse, n’en décolérait pas, bien que dans ses lignes, cela soit avant tout une tristesse résignée et une incompréhension qui se manifestent au premier chef, d’autant plus que, très anciennement, du chêne à l’yeuse, c’était kif-kif, les mêmes rôles mythologiques étant aussi bien attribués à l’une qu’à l’autre. Avant qu’une césure ne vienne écarter l’yeuse de tous les autres chênes. On utilisa, tout comme de nos jours, bien peu de chose pour défaire l’illustre réputation de l’yeuse. Ses feuilles sombres, dont le vert dure toujours, orientèrent l’yeuse malgré elle dans la voie qu’empruntent généralement les arbres funéraires (ce qui, dans bien des cas, implique aussi l’idée de résurrection, ne l’omettons pas : par exemple, dans le huitième livre des Métamorphoses, Ovide explique qu’après sa chute mortelle, le corps d’Icare fut dissimulé « sous les branches touffues d’une yeuse ».), c’est-à-dire ces arbres que, sans les accabler davantage, Sénèque jugeait tristes : l’if, le cèdre et le cyprès. C’est par la méconnaissance de son ancestrale et illustre réputation, qu’on a, selon Angelo de Gubernatis, bafoué l’yeuse, qui apporte un semblant d’explication à l’outrage qui la frappe selon lui, regrettant que « le sort mythologique du chêne vert a[it] été des plus malheureux » (4). Bien plus, il devint aussi un arbre infernal et fut, de fait, associé tant aux Moires qu’à la déesse Hécate (5), comme si la « déchéance » dans laquelle on avait fait tomber cette divinité devait nécessairement s’accompagner de celle du chêne vert qui, désormais considéré comme de mauvais augure, sera condamné, calomnié et jugé infâme.
Comme si l’infamie ne suffisait pas, le christianisme, lui aussi, a éreinté l’yeuse d’ignoble manière comme nous allons pouvoir en prendre connaissance grâce à cet extrait que nous communique encore Angelo de Gubernatis : « Lorsqu’il fut décidé à Jérusalem de crucifier le Christ, tous les arbres se rassemblèrent et s’engagèrent d’une seule voix à ne pas livrer leur bois pour l’instrument de l’indigne supplice. Mais il y avait aussi un Judas parmi les arbres. Lorsque les Juifs arrivèrent avec les haches pour découper la croix destinée à Jésus, tous les troncs se brisèrent en mille petites pièces, de manière qu’il fut impossible de les utiliser pour la croix. Le seul chêne vert resta debout tout entier et livra son tronc pour qu’on en fit l’instrument de la passion » (6). Ce qui, en plus d’être parfaitement odieux, est aussi fort curieux : la croix christique a donné lieu à maintes interprétations quant aux diverses essences de bois qui soi-disant la composèrent. Mais, depuis que je tombe sur ce motif récurrent, je n’ai souvenir d’aucune mention faisant référence explicitement à l’yeuse. Ceci explique l’horreur superstitieuse de certains à l’endroit du chêne vert. Ce jeu qu’est la vie n’est pas, au reste, autrement fait d’attraction et de répulsion, d’amour et de désamour, de cours et de décours, d’adoration et, donc, d’abhorration. Comment trouver raison, bonne ou mauvaise, à sa propre détestation ? C’est assez simple : on peut accuser son chien ou celui du voisin d’avoir la rage pour s’autoriser à l’abattre ou à le noyer. Comment, au lieu de devenir un martyr, le chêne vert est-il devenu, aux yeux de certains hommes, un traître dont il est bénéfique et souhaitable de se méfier ? C’est là une question dont l’énonciation de la réponse est beaucoup plus délicate. Mais rien n’est universel, si ce n’est la bêtise. En certaines périodes, en d’autres lieux, on se moqua pas mal de ce que les contempteurs de l’yeuse purent raconter à son sujet. On l’ignorait même. Et chacun voit midi à sa porte. Rendons-nous en Russie pour ce faire : à 450 km au sud de Moscou, à Voronej, et à une époque assez lointaine où cette ville russe comptait moins d’habitants que les chênes verts poussant alentours. Considérons encore cette autre localité russe, Saratov, 500 km plus à l’est de la précédente. Eh bien, dans ces deux cités, le chêne vert était de ces espèces auprès desquelles on adressait des suppliques de guérison. Ainsi l’yeuse accueillait-elle le mal des enfants atteints de consomption (ce que justifie, encore, l’essence ignée de cet arbre). Consolateur, le chêne vert sait nous rappeler à quel point son gland constitua, au sens mythique, la première nourriture, « l’antique provende ». Ce qui ne se peut comprendre si l’on considère l’astringence des glands du seul Quercus ilex. Mais, en Espagne, de même qu’en Afrique du Nord, on rencontre une sous-espèce de chêne vert, le chêne vert à glands doux (Quercus ilex ssp. ballota), dont les amandes peuvent se croquer fraîches tel que, chose confirmée par une dame d’origine kabyle à qui j’ai acheté maintes fois des pistaches et qui avait le regret de ces glands doux (à ne pas confondre avec les glandus dont on peut se passer). On faisait aussi sécher ces glands, que l’on réduisait ensuite en une poudre finement moulue, formant une sorte de farine dont le pain, très pâteux qu’on en tirait, fournissait le nécessaire en temps de disette. Nourrissant, le gland savait l’être. Au Nuristan (une région afghane), il permettait, dit-on, de nourrir une autre sorte d’appétit : il était, d’après sa forme, aphrodisiaque. Si l’esprit commande, alors soit !


  1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
  2. Extrait du Chant des Arbres de la Forêt, cité par Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 243.
  3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 30.
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 82.
  5. Une divinité dont, selon toute apparence, Angelo de Gubernatis ignorait tant le rôle que les fonctions, ce qui lui fit écrire les absurdités suivantes : « Les anciens Grecs et Romains avaient commencé à entamer quelque peu la réputation de cet arbre honorable, en le consacrant à l’impure Hécate [Comment ne pas rire ?], en couronnant de feuilles de chêne vert les trois Parques funéraires et le dieu ivrogne Silène » (Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 83). Pour peu qu’un corvidé aux ailes noir métallique se perche sur ses branches, et c’est la fin, l’yeuse se voit obligatoirement conduite vers le groupe des arbres prophétiques funestes. La lecture de Gubernatis au sujet de la déesse Hécate et des Moires est bien évidemment honteuse : elle l’est tout autant que ce qu’il dénonce, c’est-à-dire la déchéance de l’yeuse à ses yeux.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 88-86.

© Books of Dante – 2020