La violette odorante (Viola odorata)

Synonymes : violette des bois, violette des haies, violette de mars, fleur de mars, fleur de carême, viole de carême, violier commun, jacée de printemps.

C’est l’une des premières fleurs à se disputer le printemps avec la primevère, dont les corolles jaune pâle forment une saisissante harmonie colorée avec le violet soutenu des fleurs zygomorphes de la violette.
On ne peut pas dire qu’elle manque d’atouts ni d’atours, bien que dans le langage symbolique des fleurs, la violette incarne l’amour timide et dissimulé, la modestie, l’innocence, l’humilité et le secret. Encore que cette vision réductrice, on ne la doive guère qu’aux poètes et aux dénicheurs de symboles. Or, il en est une autre, dont voici quelques éléments permettant de mesurer la manière qu’elle a d’envahir ou non l’espace en fonction des circonstances. La violette se développe à l’aide de ses nombreuses racines rampantes qui produisent des stolons à la manière des fraisiers, et qu’elles projettent des pieds mères comme des porte-étendards. La violette peut donc rapidement coloniser un territoire donné. Pour favoriser sa propagation, elle peut également faire appel aux fourmis, étant, tout comme la grande consoude, une espèce myrmécophile. Elle produit des fruits capsulaires à trois valves, contenant quantité de petites graines rondes qui sont enrobées d’un élaïosome dont sont très friandes les fourmis. Quand celles-ci transportent les graines de violette, elles se délectent de l’huile contenue dans cet élaïosome chemin faisant, et finissent par abandonner les graines une fois leur pique-nique achevé, et ce jusqu’à plus d’un mètre du pied de violette d’origine, lequel se frotte bien évidemment les mains d’une telle aubaine, puisque ces graines, transbahutées à dos de fourmis, germeront plus loin, étendant bien davantage le territoire occupé. La violette, malgré ses airs timides, est une colonisatrice rusée qui n’a pas froid aux yeux : elle n’a donc rien de la modestie et de l’humilité qu’on lui prête souvent, quand on considère cette pratique d’extension territoriale. De plus, si les laboureurs en vinrent à la surnommer « gâte-blé », cela ne doit rien au hasard. L’on sait depuis qu’une graine de violette inhibe les capacités germinatives d’un grain de blé se trouvant à proximité. Vous avez dit modeste ? En revanche, en fonction de circonstances particulières, il est possible que la violette se cantonne à des zones plus réduites. C’est le cas de certains spécimens qui vivent très à l’ombre et qui modifient leur mode de pollinisation habituellement effectué par les insectes : ces dernières se fécondent par leur propre pollen. Snobs, en plus !
Mais cela, ce ne sont que des observations relativement modernes, nos prédécesseurs n’en eurent guère cure, puisque, bien avant, la violette a été surchargée de symboles qu’on peut s’étonner de lui voir porter aussi facilement qu’une fourmi trimballe une de ses graines.
Commençons par les Romains, par exemple, qui consacrèrent cette humble fleurette à la déesse Vénus, sans doute parce qu’on la voit être coiffée d’une couronne de violettes avant de pénétrer dans le lit de Vulcain qui, d’après ce que l’on en sait, ne sent pas la rose. Froide et sèche, parfois surnommée matronalis, la violette, sans risque d’erreur, est bien féminine, parce que, en tant que plante de Vénus, elle embellit la peau : « Les violettes peuvent être aussi un adjuvant de la coquetterie. On effeuille dans un récipient les violettes un peu défraîchies qui ne peuvent plus parer le salon et on les arrose de lait bouillant […] C’est un merveilleux détersif pour les mains qui deviennent blanches et douces » (1), et cela plaît forcément à Vénus. Et puisqu’on parle laitage, venons-en à Io, une des maîtresses nombreuses de Zeus qu’il se voit forcer de métamorphoser en vache, alors qu’il est sur le point de se faire prendre la main au collet par sa légitime, Héra. La violette, que Dioscoride appelle ion dans la Materia medica, tirerait son nom du fait que pour enjoliver le nouveau quotidien de la blanche génisse, Zeus fit naître des parterres de violettes sous les sabots d’Io, afin qu’elle puisse se repaître d’une herbe douce et parfumée. On peut alors dire que la violette est le symbole d’une histoire d’amour qui a mal tourné. Ne désespérons pas, puisque la cordiale violette est un remède propre à ranimer le fonctionnement du cœur. Heureusement, les « rencontres » mythologiques ne se soldent pas toutes par une transformation, merci bien (surtout que la plupart d’entre elles, propres à la mythologie grecque, sont irréversibles, sauf quelques-unes). Par exemple, lorsque celle qu’on n’appelle pas encore Perséphone, parce qu’elle est toujours la jeune Koré, nous est montrée dans cette prairie où elle cueille narcisses et violettes, elle y est surprise par Hadès qui, sans manières délicates, l’emporte de force avec lui aux Enfers, où les bonnes odeurs ne sont pas exactement maîtresses, tant s’en faut. Tous ces épisodes qui, de près ou de loin, mettent en scène la petite violette, sont tout de même pétris d’une violence certaine : est-ce cela – rapt, viol et adultère – qu’est censée représenter cette fleur de Vénus qu’est la violette ? Pas vraiment, si l’on prend en compte ce qu’en disait Étienne de Senancourt (1770-1846), qui dresse d’elle un portrait certes lapidaire mais néanmoins emprunt d’une certaine justesse quant au profil psycho-émotionnel qui émane d’elle. Voici ce qu’il écrit, devançant quelque peu le docteur Edward Bach (2) en la matière : « Charmes et rapidité des désirs, avec un peu d’inquiétude, et quelque pressentiment du vide des choses. Besoin vague d’aimer ; secret besoin d’être aimé. Délicatesse dans les attachements ». Oui, dans le langage poétique, la violette est associée à l’amant discret, mystérieux et furtif, timide et pudique : « J’aimai, je suppliais, je réussis, je suis aimé. Qui ? Où ? Comment ? Seule, la Déesse le sait » (3). Cela explique aussi que le rimailleur dépeigne des scènes desquelles on imaginerait voir surgir, pour un peu, la jeune Koré : « Le lys, la rose et la violette, confidents secrets, accueillent les soupirs impatients des premiers émois » (4), gagnés à la faveur de la nuit, puisque l’on sait bien que l’amant rejoint nuitamment celle qu’il aime (tandis que dort le mari), et que c’est très exactement en soirée et en pleine nuit que la violette disperse ses effluves parfumés. Mais cela, c’est ce qu’on pense et écrit au XVIII ème siècle en France, tout proche du suivant durant lequel la violette devient l’évident marqueur d’un refus : celui de la bestialité. Ce qui est fort intéressant, puisque en 1779, paraissait un livre, Théorie de l’art des jardins, dans le tome premier duquel, page 185, on peut lire ceci : «  Un bocage décoré d’un feuillage nouveau et de riants lointains charme encore plus quand nous y entendons en même temps le chant du rossignol, le murmure d’une cascade et que nous y respirons l’odeur douce de la violette ». A mon avis, mais c’est (pas) pour cafter, l’auteur – Christian Cay Lorenz Hirschfeld (1742-1792) – est un peu allé sucer aux sources antiques, puisque dans Le Satiricon de Pétrone nous lisons ceci : « Le platane mobile répandait son ombre estivale, ainsi que Daphné, couronnée de baies, et le cyprès mouvant, et, autour d’eux, les pins tondus à la cime frissonnante. Là se jouait un ruisseau aux ondes errantes, écumant, et qui faisait, en murmurant, rouler les cailloux sous les flots. Lieu bien fait pour l’amour : témoin le rossignol de la forêt et Procné amie des villes, qui, un peu partout, autour de l’herbe et des tendres violettes, animaient de leurs chants ce domaine qui était le leur » (5). Ce que ce long passage ne peut nous apprendre, c’est que lorsque l’auteur parle « d’eux », il désigne l’un des personnages masculins du roman, Polyaenos, et pas moins que la déesse Circé qui, insatiable, recherche une satisfaction sexuelle auprès de cet amant, au prime abord défectueux, et dont on pourrait craindre que les « tendres violettes » préfigurent la faillite. C’est bien ce que l’on a vu avec cette étrange histoire qui lie Cybèle à Attis émasculé : du sang qui s’écoule de sa verge atrophiée, naissent des violettes, fleurs du mois de mars, toutes drapées de pruderie, bien timides, et non choisies au hasard, pour signaler l’irréalisation sexuelle d’Attis (qui me fait beaucoup penser à Adonis quand même). Ainsi, plus qu’à l’humilité, cette plante confinerait à la chasteté ? Ne dit-on pas que « la teinte de cette fleur, proche de la pourpre impériale, renvoie au Christ comme Roi des Rois et, en tant que couleur du deuil, à sa mort sur la croix » ? (6). C’est tout ? Non, il y a encore ça : on dit que la violette pousse, avec rose et lis (tiens, encore cette triade florale !) dans le jardin d’Éden avant la chute fatale (ou bien qu’elle serait née, sans qu’on nous explique bien pourquoi, des larmes que versa Adam après avoir été chassé du Paradis). Il existe, en Piémont, dans la province de Novare, une superstition lacrymale : « On prétend que, si l’on offre à quelqu’un des violettes dans un jour de fête, il versera beaucoup de larmes » (7). Vous avez entendu ? Pas de violettes à un mariage, sinon gare ! Il importe peu ! Si l’on n’a pas assez de larmes, autant aller noyer sa peine dans le rouge rubis du vin issu de la pampre, n’est-ce pas ? Par exemple, au III ème siècle avant J.-C., le poète grec « Théocrite nous montrer un berger vidant une coupe de vin, couché près du feu, et portant au front une couronne d’aneth, de roses et de violettes » (8), tandis que, un peu plus tôt, Platon dépose sur la tête d’un Alcibiade fin saoul une couronne tressée de lierre et de violettes. L’année dernière, en abordant de nouveau le lierre grimpant, nous avions dit qu’il était utilisé dans ce sens comme dissipateur des vapeurs de l’ivresse. Il apparaît que la violette possède la même réputation depuis le temps d’Hippocrate au moins, laquelle sera reprise durant le Moyen-Âge par l’école de Salerne (9) et Macer Floridus (10). Même après, l’antique antienne se perpétue autant en Afrique du Nord (au Maroc et en Tunisie, on en applique des compresses sur le front), qu’en Europe, comme au travers des écrits de l’Anglais Nicholas Culpeper (1616-1654), et plus tard encore, puisque l’on retrouve ce trait caractéristique dans le Précis de phytothérapie du docteur Leclerc. Comme l’on a découvert de l’acide salicylique, précurseur de l’aspirine, dans la violette, on comprend mieux pourquoi l’on opta pour ses fleurs dans les cas de migraines et de « mal aux cheveux » liés à un excès de boisson ! Mais… ne nous égarons pas. Car l’on a beau dire la violette infrigidérante (ce qui est d’autant plus drôle qu’en ancien français, ce mot veut dire « sexuellement froid »), l’on comprendra mieux cette propriété si on lui substitue le synonyme de rafraîchissante. C’est du moins ce qu’en dit Dioscoride qui décrit brièvement une violette « odorante » usitée par lui face à certaines inflammations oculaires et autres ardeurs d’estomac, à quoi Pline ajoute qu’elle a de bons effets sur les abcès et différents types de douleurs (de la tête, de la rate, de la goutte). Au Moyen-Âge, qui est un peu l’âge d’or de la violette tant elle est mise à toutes les sauces, elle trouve même sa place dans le Mesnagier de Paris, c’est tout dire ! Mais elle fait davantage les faveurs des traités médicaux que culinaires, puisque ce sont essentiellement les vertus thérapeutiques de ses différentes parties qui sont vantées. Ainsi, la viola (ou violæ) est-elle résolutive et émolliente par ses feuilles, purgative par son rhizome et ses semences, pectorale par ses fleurs, enfin emménagogue par ses seules semences. Pour cela, l’infusion dans l’eau, mais plus généralement dans le vin, est promue, de même que diverses recettes d’onguents (douleurs de la goutte, douleurs des reins, lourdeur de tête, ulcérations, chancre), ainsi qu’un macérât huileux « qui a une infinité de vertus » déclame Macer Floridus sans en citer des masses. Alors que pour Hildegarde cette macération huileuse ne permet que d’éclaircir la vue (11), Macer Floridus prétend qu’elle est fort utile en cas de douleurs auriculaires, de pellicules (?) et d’ascarides. Hildegarde ajoute qu’en mêlant du suc de violette à ceux de rose et de fenouil (ce qui n’est pas sans rappeler un peu Théocrite, si l’on souffre d’apparenter aneth et fenouil), on calme la douleur et l’inflammation des yeux. Contrairement à Macer Floridus, elle ne se contente pas de recopier de vieux bouquins hors d’âge. Cela n’est sans doute pas pour rien qu’au XII ème siècle, les deux seuls traités médicaux de tout l’Occident sont de son seul fait ! Outre qu’elle lie les vertus de la violette à celle de la fourmi (tiens donc !) au sein d’une improbable recette, elle indique aussi la violette comme le meilleur garant de la mélancolie qui viendrait écraser l’homme. Pour cela, il faut « faire cuire des violettes dans du vin pur, filtrer avec un linge, ajouter du galanga et autant de réglisse qu’on voudra. Faire ainsi une potion que l’on boira et qui apaisera la mélancolie, [et] rendra le sujet joyeux » (12).
A la Renaissance, Thibault Lespleigney (1496-1550), apothicaire en la ville de Tours, indique dans son « Dispensaire » que la violette forme avec la buglosse et la bourrache, le trio des trois fleurs cordiales, tandis que Johann Schröder la dit béchique et résolutive. En leur siècle respectif, c’est-à-dire les XVI ème et XVII ème, l’on voit apparaître une préparation qui deviendra très en vogue, à savoir le sirop violat, pectoral, adoucissant des muqueuses et légèrement laxatif. Au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux trace un portrait général satisfaisant au sujet de la violette, disant que ses feuilles « sont émollientes et laxatives, ses fleurs sont aussi un peu laxatives et pectorales ; sa semence est purgative, propre pour la colique néphrétique et pour la rétention d’urine ». Le Dictionnaire de Trévoux fut rédigé de 1704 à 1771, soit durant presque toute l’existence de Louis XV (1710-1774). En son temps, à la cour, on comptait un parfum par jour, afin d’éviter les répétitions et sans doute les entêtements. Ainsi furent plébiscitées des plantes à parfum comme le thym, la lavande, la rose, le romarin, ainsi que cette violette que les élégantes n’hésitaient pas à porter à leur corsage, parmi d’autres fleurs des champs, tandis que d’autres encore emportaient de petits sachets emplis de poudre de violette. Ces dames ignoraient sans doute qu’à l’aide de la violette, on se livrait aussi à une tout autre cuisine : cette plante, de nature froide, était appliquée sur les « points chauds » comme ces tumeurs qu’on appelle phlegmons, ainsi que les hémorroïdes, les inflammations des voies urinaires et toutes ces affections en -ite dont amygdalite, laryngite et autre bronchite pour laquelle Laënnec (1781-1826) préconisait une eau-de-vie allongée d’une bouillante infusion de fleurs de violette. Mais Laënnec n’est pas encore né que Joseph Lieutaud (1703-1780) vient à mourir, non sans avoir rédigé pour la postérité ses observations concernant la violette : « les fleurs de cette plante passent pour rafraîchissantes, laxatives et anodines quand elles sont employées à l’intérieur. Aussi s’en sert-on avec succès, dans la toux, l’âpreté de la gorge ; elles apaisent la soif, diminuent la chaleur qui accompagne la fièvre ; on les reconnaît même pour cordiales ». Anodines ? Vous avez bien lu, vous aussi ? En quoi un remède peu efficace et insignifiant pourrait-il bien être doté de la puissance nécessaire qui assurerait la guérison de ce qu’avance Lieutaud ? C’est que dans le vocabulaire médical, le mot anodin à un tout autre sens : il provient du grec anốdynos signifiant : « qui calme la douleur ». C’est donc un synonyme désuet d’antalgique.
Bien qu’entrevue par certains médecins médiévaux (les Arabes surtout : cf. Mésué), on ne tire pas profit des propriétés éméto-cathartiques de la violette avant le milieu du XVIII ème siècle (Linné, Boerhaave), et encore à concurrence avec la racine d’ipécacuanha (Carapichea ipecacuanha). Comme quoi, ce qui parfume permet aussi de vomir et d’aller à la garde-robe, pour rester poli… ^.^

Très commune, la violette odorante, bien qu’elle ne dépasse jamais la barre des 1000 m d’altitude, se trouve aussi bien en plaine qu’en basse montagne. C’est là que vont ses préférences, surtout qu’elle apprécie les sols riches, ce que l’on constate par l’affection qu’elle porte aux abords des habitations et des bois, toutes zones à même de lui fournir ce dont elle a besoin, et qu’elle serait bien incapable de se procurer à des altitudes trop élevées. Non, en effet, c’est plutôt du côté de la civilisation qu’elle dirige ses regards, se plaisant dans les haies et les taillis, en bordure de chemin, et dans tous ces lieux découverts que sont prés, pelouses et prairies, où des dizaines, voire des centaines d’individus tapissent ces gazons naturels.
Vivace rustique d’une quinzaine de centimètres de hauteur tout au plus, la violette odorante ne possède pas de tige (botaniquement parlant), mais uniquement de longs pétioles et pédoncules réunis en rosette. Les premiers s’achèvent par des limbes cordiformes ou réniformes, légèrement velus et crénelés, les seconds par des fleurs de 10 à 15 mm, le plus souvent violet foncé (bien que de cette teinte jusqu’au bleu pâle, toutes les nuances lui soient possibles). Apparaissant au printemps entre mars et mai, les pièces florales (cinq pétales, cinq sépales) sont blanchâtres à leur base, et parfois intégralement blanches (variété albinos). Dans ce cas, si la violette perd en couleur, elle conserve toutefois son délicat parfum.

La violette odorante en phytothérapie

Un jugement prompt et par trop naïf pourrait indiquer que de la violette seule sa fleur fait l’objet d’une attention de la part du phytothérapeute : c’est bien inexact. Si l’abeille se prend au jeu de l’envoûtant parfum de la fleur de violette, qui s’exprime particulièrement le soir et durant la nuit, par des vagues de douceur parfumée, il est vrai que les feuilles de cette plante sont parfaitement inodores. Il en va de même de leur saveur : les fleurs de la violette possèdent un petit goût doux et sucré, dans lequel certains ont décelé une saveur proche de celle des noix vertes non épluchée, alors que les feuilles mucilagineuses restent fades, et la racine fortement nauséeuse, à l’image de cette plante sud-américaine, avec laquelle on a parfois substituer la violette : l’ipécacuanha. C’est d’ailleurs par le biais d’une substance appelée violine que la violette, surtout par ses racines et ses graines, se rapproche de l’émétine contenue dans la plante tropicale qu’est l’ipéca. Cet alcaloïde se rencontre aussi dans les feuilles et les fleurs, mais dans des proportions moindres et tient compagnie à cet autre alcaloïde hypotenseur qu’est l’odoratine.
On y trouve encore une substance constituée de salicylate de méthyle et qui rapproche la violette de cette autre plante qu’est la gaulthérie, ainsi que des saponines, de la violaquercitrine, du mucilage (feuilles essentiellement), une huile végétale de couleur vert olivâtre foncée logée essentiellement dans les racines ; dans les fleurs, du sucre, de la cire, une résine, de l’acide malique, un pigment fugace, des éléments minéraux (fer, calcium), d’infinis traces d’une essence aromatique de couleur verte contenant probablement de l’irone, une cétone qui est responsable du parfum de la racine d’iris, autre plante à parfum partageant quelques points olfactifs avec la violette.

Propriétés thérapeutiques

  • Émolliente, adoucissante, calmante de la peau et des muqueuses
  • Détersive, résolutive
  • Diurétique, diaphorétique légère
  • Expectorante, antitussive, pectorale
  • Laxative douce, émétique et purgative à hautes doses
  • « Cordiale »

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite aiguë, catarrhe bronchique chronique, pneumonie, trachéite, laryngite, asthme humide, stases bronchiques, dyspnée, toux, toux des tuberculeux, coqueluche, angine, extinction de voix, rhume, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : irritation et inflammation des voies digestives, dysenterie, ulcère gastrique et duodénal, indigestion, intoxication alimentaire, nécessité d’une purgation douce chez l’enfant et la personne délicate (attention aux dosages excessifs, ils peuvent causer nausée et diarrhée)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : irritation et inflammation des reins et de la vessie, douleurs rhumatismales et goutteuses
  • Affections oculaires : ophtalmie
  • Affections bucco-dentaire : aphte
  • Affections cutanées : irritation et inflammation cutanée en général, acné, bouton, éruption durant la fièvre (rougeole, scarlatine), plaie, ulcère, blessure, escarres, crevasse, gerçure des seins
  • Migraine
  • Insomnie
  • Protection contre les tiques (?)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles, infusion de fleurs ; tisane sudorifique (violette, coquelicot, bourrache, pensée) ; tisane pectorale simple (violette, mauve, bouillon-blanc).
  • Décoction de feuilles.
  • Décoction de racine sèche et concassée.
  • Poudre de racine.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Cataplasme de fleurs broyées, de feuilles fraîches ou légèrement cuites à l’eau.
  • Sirop violat : de même qu’il existe un sirop rosât. Il s’obtient selon le même principe et permet l’obtention d’une belle substance sirupeuse de couleur turquoise, et non pas violette comme on le lui voit le plus souvent porter : dans le commerce, le sirop de violette de confort arbore généralement un beau coloris violet en raison des colorants qu’on y ajoute ; la plupart du temps, les arômes de violette y sont artificiels. Aussi importe-t-il de bien consulter les étiquettes avant d’acheter un produit qui nous ferait nous régaler d’une simple eau sucrée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’on a beau lui avoir associé le mois de mars, dans certaines zones méridionales, la cueillette de la violette débute dès janvier. Mais dans tous les cas, ce sont bien les fleurs qu’on ramasse en premier, le matin, par beau temps, au printemps (mars-avril), en pleine nature, attendu que la violette médicinale est sauvage, et ne saurait être issue de la culture. Les feuilles se prélèvent un peu plus tardivement, dès avril, jusqu’en juin grand maximum. Quant aux racines, on les déchausse à l’automne, (septembre-octobre) ou, à la rigueur, en hiver s’il est assez doux pour ce faire.
  • Séchage : les racines, après avoir été brossées et lavées, sont mondées quelques peu, ébarbées de leurs radicelles, réunies en bottelettes puis mises au séchoir sans attention particulière, de même que les feuilles pour lesquelles la dessiccation se déroule sans difficulté aucune. C’est sans doute la séchage des fleurs qui s’avère être le plus délicat, et doit être rapide afin qu’elles conservent, une fois bien sèches, une couleur bleue bien uniforme. Selon la quantité récoltée, il y a intérêt à ne pas entasser sa récolte au fond d’un seau, mais la disposer dans des paniers à fond suffisamment plat pour que les fleurs n’y forment pas, même temporairement, d’épaisses couches. Puis on les transporte au séchoir (qu’il soit dans un hangar ou au grenier), à l’étuve ou en plein soleil (si le temps le permet) ; dans ce dernier cas, on les recouvrira d’un papier afin de les soustraire aux rayons directs du soleil. D’une manière ou d’une autre, on les installe en couche mince (sans leur pédoncule), sur du papier ou bien une toile, puis on n’y touche plus. Enfin, vient le temps du stockage après environ une petite semaine de séchage. « Afin qu’elles conservent leur couleur, il faut […] les enfermer pendant qu’elles sont encore chaudes et friables, dans des flacons que l’on a laissé à l’étuve pour être certain qu’ils soient bien secs ; on les bouche […] et on les place à l’abri de la lumière et de l’humidité » (13).
  • Alimentation : savoir tout simplement déjà que les fleurs et les feuilles de violette sont comestibles, est un bon début. Les premières, on les croque fraîches, les secondes peuvent venir apporter un peu de corps à une soupe en l’épaississant. Les fleurs se prêtent aussi à l’élaboration de sirops maison, de miels et vinaigres violats, liqueurs de ménage et autres gelées de fleurs (à la manière de celles qu’on confectionne à l’aide des pétales de rose), sans oublier sa place essentielle dans la fabrication du bonbon à la violette : immanquablement, c’est à la ville rose qu’on pense dès lors. En effet, depuis le milieu du XIX ème siècle, Toulouse a vu cette industrie se développer, tandis que dans le sud-est de la France, quelques familles résistent encore en récoltant la violette en grand. Tout d’abord cultivée aux alentours de Grasse et dans quelques autres localités des Alpes-Maritimes dès 1755 environ, cette floriculture s’est ensuite déplacée plus à l’ouest, dans le département du Var. Il n’en reste pas moins que la petite commune de Tourettes-sur-Loup, située à 5 km de Vence, fait figure de capitale française de la violette, non pas celle du confiseur, mais du parfumeur. La fleur de violette est une fleur fragile, que le parfumeur dit « muette », du fait de son incapacité à offrir par la distillation à la vapeur d’eau, par l’enfleurage (14), ou encore par l’extraction au CO2 une fraction aromatique dont elle particulièrement prodigue au naturel. Il est donc impossible de dénicher dans le commerce une huile essentielle de fleurs de violette (et c’est bien dommage). Si vous en trouvez, attention, c’est de l’escroquerie. En revanche, existe bel et bien un absolu obtenu à partir des feuilles : de couleur vert foncé, de texture visqueuse à pâteuse, cet absolu, contrairement à certaines mousses au parfum de violette, possède, lui, un parfum de mousse humide, mâtiné de sous-bois et champignon, très frais et herbacé. Il se destine avant tout à la parfumerie, ainsi qu’à la cosmétique et à l’élaboration des produits de beauté, mais bien peu à l’aromathérapie dite traditionnelle (c’est-à-dire à la manière dont on l’enseigne et on l’applique en Europe occidentale). Cet absolu pourrait néanmoins faire l’objet d’une pratique à visée olfactothérapeutique, mais il faut bien se garder d’une chose : il n’a strictement rien à voir avec le parfum si caractéristique de la violette, dont l’excessive « suavéolence » peut muer le plaisir en maux de tête ou bien encore en syncope. Aussi, sachons bien lire les étiquettes avant de se ruer tête baissée sur ce produit qui n’est pas donné, et pour lequel on entretiendrait forcément une désillusion évidente.
  • Confusions : elles sont possibles, mais ne portent pas énormément à conséquence :
    – Confusion à cause du parfum : par exemple, bien que la violette admirable (Viola mirabilis) soit parfumée, elle porte des fleurs de couleur lilas pâle qui la distinguent de la violette odorante.
    – Au contraire, la violette hérissée (Viola hirta), dont la couleur rappelle beaucoup celle de la violette odorante, est sans odeur, mais partage des propriétés thérapeutiques avec elle, de même qu’avec la violette des champs (Viola canina).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 35.
    2. Bien que le docteur Edward Bach n’ait pas choisi de ranger la violette odorante au nombre de ses 38 fleurs, il existe néanmoins un élixir à base de fleurs de violette des bois (Viola sylvestris). Il est destiné aux tempéraments timides et effacés qui aiment la solitude. Il s’adresse aussi à des personnes ayant peur de s’exposer et qui éprouvent des difficultés à s’ouvrir aux autres. Il les aidera à communiquer et à s’extraire d’une trop grande discrétion sans que pour autant elles renient leur sensibilité.
    3. André-Ferdinand Hérold, La guirlande d’Aphrodite, p. 30.
    4. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 285.
    5. Pétrone, Le Satiricon, pp. 199-200. Quelques précisions : « Daphné, couronnée de baies » : il s’agit du laurier noble ; « Procné amie des villes » : l’hirondelle.
    6. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 45.
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 369.
    8. Henri Leclerc, Les épices, p. 106.
    9. « Pour dissiper l’ivresse et chasser la migraine, la violette est souveraine. D’une tête pesante elle ôte le fardeau ».
    10. « Elles donnent une boisson qui dissipe l’ivresse. L’odeur seule de la violette suffit pour dissiper la pesanteur de tête. On obtient le même effet en se couronnant le front de cette fleur ».
    11. Est-ce que cela a le moindre rapport avec ce que relate Paul Sédir et, avant lui, Henri Corneille Agrippa : « L’on dit que les fumigations de graines de lin, de graines de plantain, avec des racines de violettes et d’ache permettent de voir dans l’avenir et donnent le don de prophétie » (Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 127). C’est troublant, d’autant qu’Hildegarde conseille d’user de l’huile violat en préparation de la nuit, domaine des songes révélateurs…
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 66.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 1008.
    14. Autrefois, l’enfleurage de la violette était parfois pratiqué, mais son très faible rendement et son coût de revient très élevé, n’autorisaient qu’en de rares occasions l’utilisation de cette substance précieuse.

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