L’ivraie enivrante (Lolium temulentum)

Ivraie_Lolium_temulentum

Une évidence saute aux yeux lorsqu’on aborde le cas de l’ivraie : cette plante a été bien plus souvent entourée de suspicion qu’elle n’a été profitable à l’homme, ne serait-ce que d’un strict point de vue phytothérapeutique. En effet, l’homme tient depuis longtemps en respect cette banale graminée, tant et si bien que cette crainte remonte, semble-t-il, aux temps préhistoriques. Comment se peut-il qu’une plante aussi anodine soit à l’origine de la réputation maléfique qu’on lui a faite ? (Dire d’elle qu’elle est une simple « mauvaise herbe » n’est pas l’exacte vérité.) Bien loin de moi l’idée d’intenter un procès à l’ivraie. Menons l’enquête à son sujet, cela sera de beaucoup profitable, même si, aujourd’hui, l’ivraie n’enquiquine plus personne.

On rencontre l’ivraie, à l’état de graines, dans des tombeaux égyptiens de la V ème dynastie (2500 à 2300 ans avant J.-C.). Beaucoup plus tard, Théophraste la mentionne sous le nom d’aïra. A l’époque, il pensait, ainsi que bon nombre de paysans avec lui, que le blé et l’orge pouvaient se métamorphoser en ivraie. Le poète latin Virgile (1 er siècle avant J.-C.), dans ses Bucoliques, semble s’inspirer de cette croyance quand, dans un de ses vers, il dit ceci : « Là où nous avions confié des orges vigoureuses aux sillons, naissent l’ivraie maléfique et la folle avoine ». Sa réputation de porte-malheur débute, et sera loin de s’arrêter. Cela n’empêche pas Dioscoride d’en faire un usage médical, mais uniquement par emploi externe, pour soigner les scrofules, les ulcères gangreneux, la douleur de la sciatique, les écrouelles, les dartres, etc. On l’a dite détersive, résolutive et antiseptique. En cataplasme, sa farine appliquée sur les articulations gonflées en dissipait la douleur. Pas si mal, pour une plante mal famée. Cependant, c’était sans compter sur la Bible qui lui a porté un coup fatal (les lecteurs de Virgile sont bien moins nombreux). Elle prend place au sein de l’évangile selon saint Matthieu (13, 24-30 et 36-38), extrait que je reproduis ci-dessous pour rendre plus explicite la situation : « Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé de bonne semence en son champ. Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, qui sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. Et après que la semence eut poussé, et qu’elle eut produit du fruit, l’ivraie parut aussi. Alors les serviteurs du père de famille lui viennent dire : Seigneur, n’as-tu pas semé de bonne semence dans ton champ ? D’où vient-il donc qu’il y a de l’ivraie ? Et il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui répondirent : Veux-tu donc que nous allions la cueillir ? Et il leur dit : Non, de peur qu’il n’arrive qu’en cueillant l’ivraie, vous n’arrachiez le froment en même temps. Laissez-les croître tous deux ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Cueillez premièrement l’ivraie, et liez-la en faisceau pour la brûler ; mais assemblez le froment dans mon grenier […] Explique-nous la similitude de l’ivraie du champ. Il leur répondit et dit : Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ; Le champ, c’est le monde, la bonne semence, ce sont les enfants du royaume ; l’ivraie, ce sont les enfants du malin ».
Notons l’opposition entre blé et ivraie, ainsi que le côté maléfique que la Bible prête, elle aussi, à cette plante. Mais qu’a donc fait cette malheureuse ivraie pour être traitée de la sorte ? Nous l’apprendrons, je pense, au fil de cet article. En attendant, cette parabole biblique aura donné naissance à une formule restée célèbre : « séparer le bon grain de l’ivraie ». Chose pour laquelle les hommes vont s’employer, mais pas forcément au sens métaphorique du terme. Puisque l’on sait déjà, depuis un certain temps, que l’ivraie pose problème à l’homme selon des modalités bien précises mais pour des raisons inconnues encore, des raisons qui mettront des centaines d’années avant d’être découvertes. En tout état de cause, on dit l’ivraie nuisible pour le blé, et donc, également pour l’homme qui le consomme. Or le blé, ainsi que l’orge, sont, pour l’homme de l’Antiquité, une manne alimentaire inestimable (sans compter la symbolique puissante liée à ces deux céréales). C’est du moins ce que rapporte Macer Floridus au XI ème siècle, répétant par là même les paroles de Pline et de Dioscoride, quand bien même il indique aussi, dans son De viribus herbarum, les propriétés médicinales de l’ivraie pointées par les Anciens. Au siècle suivant, Hildegarde de Bingen, parlant de la bourdaine, dit de cet arbuste qu’il est comme une « ivraie inutile ». Ne cherchons donc pas l’ivraie dans le Physica, elle n’y est pas. Au XIII ème siècle, Albert le Grand, bien plus inspiré que l’abbesse sur ce point, fait mention d’une chose très intéressante à propos de l’ivraie : « il considère l’ivraie comme une mauvaise herbe qui croît dans les blés, leur soustrait la nourriture et les dessèche » (1). Le fait est bien identifié, mais on ne comprend toujours pas comment il est possible. Au XVI ème siècle, Matthiole rend compte du fait que les paysans italiens séparent le blé de l’ivraie et donnent cette dernière à leurs poulets. Au fil du temps, l’expérience a montré que l’ivraie n’avait aucune conséquence sur les oiseaux de basse-cour (poules, canards), ainsi que sur les vaches et les cochons. En revanche, elle est préjudiciable aux moutons et aux chevaux. Matthiole rapporte aussi les effets de l’absorption de pain contenant de la farine d’ivraie : il trouble la vue, provoque des vertiges, détermine la somnolence. En un mot, ce pain enivre. D’où le nom latin d’ebriaca que porte parfois l’ivraie, ayant le même sens que l’adjectif latin temulentum : l’ivraie provoque une forme d’ébriété. Et les observations dans ce sens sont allées bon train sans pour autant qu’on s’explique la raison d’un tel phénomène. On pose la question de la toxicité de l’ivraie, on en observe les effets et les conséquences parfois fâcheuses, mais on ignore tout des causes, on prend des notes, mais force et de constater que l’ivraie tient en échec les esprits les plus aiguisés. En 1798, Bulliard écrit que l’ivraie « attaque à la longue le système nerveux au point de causer un tremblement continuel et la paralysie. On lui a même attribué des maladies épidémiques qui commençaient par des fièvres accablantes, des assoupissements accompagnés de rêveries et de transports furieux [nda : ce qui rappelle un des effets de la belladone], et qui dégénéraient en une sorte de paralysie qui enlevait en peu de temps ceux qui en étaient attaqués » (2). En 1819, Loiseleur-Deslongchamps constate que les graines d’ivraie sont plus toxiques avant complète maturité. Quarante ans plus tard, le docteur Cazin s’attache assez longuement sur la toxicité de l’ivraie. Sa graine, de « saveur âcre et acide, désagréable », entre encore dans la composition du pain, ses graines se mêlant à celles du blé. Cazin indique qu’une farine contenant 5 % d’ivraie est déjà toxique, et qu’au double de ce taux, la panification ne se fait pas. Cazin n’a pas vraiment d’explication à ce phénomène. Il pense situer la toxicité dans « l’eau de végétation » de l’ivraie. Il a beau dire que « nous savons aujourd’hui […] que les végétaux les plus dangereux, considérés comme poison, sont les plus efficaces comme médicaments » (3), Cazin n’en reste pas moins prudent sur le cas de l’ivraie dont il livre un ensemble de conséquences que la consommation de pain contaminé peut provoquer : pesanteur de tête, douleur frontale, vertiges, tintement d’oreilles, tremblement de la langue, gène dans la prononciation, la déglutition et la respiration, douleur épigastrique, vomissement, perte d’appétit, tremblement général, sueur froide, lassitude, assoupissement. Les cas les plus graves provoquent le coma et entraînent la mort.
En 1864, Filhol et Baillet isolent de l’ivraie une huile de couleur verdâtre qu’ils tiennent responsable des maux causés par l’ivraie, avant qu’Ascherson ne compare l’effet de l’ivraie avec celui de l’ergot de seigle, un parasite de cette plante, alors bien connu. L’ivraie, tout comme le seigle, serait-elle victime d’un champignon toxique qui rendrait impropre sa consommation ? Contrairement à l’époque de Cazin, dans les années 1940, on a plus que des soupçons sur la présence d’un champignon microscopique contaminant l’ivraie et mettant en cause sa réputation. Fournier indique que plus de 95 % des graines d’ivraie sont concernées et que celles qui ne le sont pas sont indemnes de toute toxicité. Ainsi, cela signifie que le problème n’est pas l’ivraie, mais le champignon qui l’infeste, si petit qu’on n’a pu le voir auparavant, contrairement à l’ergot de seigle, bien visible lui, même si on a mis longtemps à comprendre la relation entre l’ergot et l’ergotisme, appelé autrefois « feu sacré ». On a longtemps pensé à un réseau trophique du genre suivant : le champignon contamine l’ivraie qui contamine l’homme à son tour. S’il est vrai que l’ivraie porteuse du champignon intoxique l’homme, ce champignon n’est en aucun cas toxique pour l’ivraie, cette dernière ne pâtit nullement de sa présence, bien au contraire. En réalité, ce champignon microscopique – Neotyphodium coenophialum – et l’ivraie vivent dans une interrelation symbiotique, c’est-à-dire que chacun y trouve son compte : « la plante procure au champignon les nutriments dont il a besoin, en échange de quoi, lui produit des alcaloïdes toxiques pour les herbivores qui s’aventureraient à brouter ses épis, mais aussi ses feuilles, puisque le mycélium est capable de coloniser les parties vertes de la plante » (4). Parmi ces mycotoxines insoupçonnables, on rencontre la témuline narcotique (d’où l’effet enivrant de l’ivraie), ainsi que la loline protégeant la plante des insectes et du stress environnemental. Bien évidemment, on ignorait tout cela il y a encore quelques siècles, d’autant plus à l’époque où l’évangile selon saint Matthieu a été rédigé. Cette révélation tardive du rôle du champignon de l’ivraie n’a donc pas pu s’opposer à ses détracteurs. Le tri minutieux des semences, l’usage massif de désherbants pour lutter contre les messicoles dites « adventices » (coquelicot, bleuet, nielle des blés…), ont quasiment contribué à l’éradication de l’ivraie de nos paysages. Il est vrai que, dans le passé, elle a donné du fil à retordre aux paysans. Lors des années très pluvieuses, elle était beaucoup plus abondante et produisait donc davantage de graines, lesquelles ont la particularité de rester enfouies dans le sol pendant de nombreuses années sans perdre de leur puissance germinative. C’est peut-être cela, allié à une pluie exceptionnelle, qui aura été à l’origine du vers de Virgile que je répète ici : « Là où nous avions confié des orges vigoureuses aux sillons, naissent l’ivraie maléfique et la folle avoine ». A moins qu’une autre explication puisse être envisagée : on sait maintenant qu’il existe d’une plante à l’autre des relations allélopathiques par le biais de mécanismes télétoxiques. C’est ainsi que l’ivraie est nuisible au blé, de même que la violette inhibe le développement du grain de blé, ce qui implique, malheureusement pour l’ivraie, un second chef d’accusation, lequel a sans doute provoqué bien des discordes, comme l’un des noms vernaculaires de l’ivraie – zizania – ne l’exprime que trop bien : en effet, l’ivraie aura semé la zizanie dans les champs de blé, mais aussi dans celui des hommes, bien malgré elle.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 525
  2. Ibidem
  3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 492
  4. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 122

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Le blé, prince des moissons

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Le blé, qui est avec le riz et le maïs l’une des espèces végétales les plus cultivées et consommées au monde, a émergé il y a de cela huit millénaires dans le Croissant fertile (cf. carte ci-dessous). Comme de nombreuses plantes nourricières aux origines incertaines, il est possible qu’on ait vu dans le blé un cadeau des dieux déposé sur terre. Et c’est peut-être de ce caractère que découlent les relations qu’auront, très tôt, entretenu les hommes avec les dieux, en l’image du blé jouant le rôle d’intercesseur. En effet, que les semailles et les moissons, et entre deux les soins apportés aux cultures, dépendent essentiellement de l’homme (ou presque), des facteurs extérieurs incontrôlables peuvent réduire à néant le dur labeur humain. Ce que nous nommons aujourd’hui catastrophe naturelle était un concept déjà existant en cette période reculée. Mais on croyait davantage que les forces de la Nature étaient la manifestation d’une puissance divine. Aussi, pour préserver au mieux la subsistance des hommes, encore fallait-il que ces derniers se concilient les dieux d’une façon ou d’une autre. C’est pour cela que nous pouvons indiquer que les cultes liés au blé sont une condition sine qua non de sa culture. En effet, différentes divinités sont là pour le prouver par leur nombre : Sérakh (dieu chaldéen des greniers), Nirba (dieu assyrien des moissons), Séia (déesse romaine des semences), Segesta (déesse romaine des blés), Amuniti (déesse indienne de la fertilité des terres), Déméter (déesse grecque de la terre cultivée), Cérès (le pendant latin de Déméter, qui aura donné naissance au mot céréale), Osiris (dieu égyptien de l’agriculture), etc. Se dégage ainsi une forme d’unanimité : la vie terrestre dépend, en partie, de la bienveillance céleste.

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Le blé, sacré, implique donc des sacrifices afin d’en assurer la croissance et la multiplication : « Qui sème peu récolte peu, et qui veut recueillir fera bien de choisir un terrain qui lui rende au centuple ce qu’il y aura mis ». Ainsi débute la quête du Graal pour Perceval le Gallois. Pour recevoir au centuple, comme dit Chrétien de Troyes, il faut donc donner : sa sueur, son travail quotidien, ses prières adressées aux divinités, etc. C’est à ce prix que s’obtiennent la fertilité, l’abondance et, par voie de conséquence, la communion, l’apaisement des conflits et la paix. Le blé, par son sacrifice, permet d’attirer l’abondance de la récolte, mais à la condition expresse que l’homme prélève, parmi les grains de blé dont il dispose, ceux qui seront semés pour produire à nouveau. Le blé, qu’on a largement considéré comme un don de la vie, doit nécessairement se décomposer et mourir pour mieux renaître.
C’est grâce à la mythologie grecque que l’on pourra mieux comprendre cette conception : « Il est certain que, pour les Grecs, le mythe de Perséphone ravie à sa mère [Déméter, la « mère des blés »] par Hadès et finalement passant une saison sur terre [6 mois] et une saison dessous [6 mois], symbolisait le grain, la semence du blé et son sort durant l’hiver, temps où le grain est enfoui dans la terre, et la déesse, qui figurait la terre même, reprenait sa gaieté au printemps à partir du moment où le grain commence à poindre à la surface du sol » (1). Il s’agit là d’un motif qu’on retrouve à travers les couples Attis/Cybèle et Ishtar/Tammouz. Ainsi, le culte de Déméter assurait ce cycle perpétuel, que l’on retrouve représenter sur un bas-relief athénien sur lequel on voit Déméter tenant dans sa main du blé (l’expression du renouveau de la vie) et Hadès des pavots (l’oubli propre à la saison obscure).
C’est Déméter qui offrit un grain de blé (parfois on mentionne un épi) au roi Eleusis, dont le fils Triptolème, fondera les fameux mystères. L’un des rites consistait à déposer un grain de blé (union de Zeus et de Déméter) dans un ostensoir. Alors, les initiés devaient observer une contemplation silencieuse. Cette manière d’honorer Déméter, déesse de la fécondité et initiatrice aux mystères de la vie, devait leur permettre de se régénérer symboliquement, comme le grain de blé qui sort de terre. Cela représentait aussi la fertilité de l’âme ouverte à la lumière, une fertilité qui renvoie au phallos, c’est-à-dire à l’un des instruments que contenaient les cistes, les corbeilles dans lesquels objets et symboles mystérieux du culte de Déméter étaient rangés.

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Cérès est un motif que l’on aura utilisé sur le premier timbre émis par la France en 1849. Il sera repris de 1871 à 1876, puis de 1937 à 1941, enfin, entre 1945 et 1947. Dès 1903, on voit apparaître un autre timbre resté célèbre, la fameuse Semeuse que l’on retrouvera sur les pièces de monnaie, même tardivement, puisqu’elle était encore présente sur les francs auxquels l’euro a fait suite. Ces figures de Cérès et de la Semeuse disent tout l’attachement de la France à l’agriculture.

En Égypte, le meurtre auquel s’adonne Seth sur la personne d’Osiris ne me semble pas devoir être pris au pied de la lettre. Il ne s’agit pas d’un sacrifice au sens barbare où on l’entend trop souvent, mais d’un sacrifice qui implique une profonde transformation. On décrit, à travers ce mythe, Osiris comme un homme ligoté dans une gerbe, qui sera ensuite décapité, mutilé, déchiqueté, jeté au Nil. C’est sous l’impulsion de Nephtys et d’Isis qu’il sera reconstitué, dons ressuscité. Souvent représenté avec la peau verte, Osiris, via le fertile limon de la plaine du Nil, incarne donc les symboliques d’espoir, de renouveau et de richesse.

Fertilité, abondance, renouveau… Le blé est bien davantage que cela. Découvrons ensemble quelles symboliques il peut encore représenter.

Synonyme d’abondance et de prospérité, la gerbe de blé (contrairement aux maigres épis glanés) est de première importance : « Des rites célèbrent la première ou la dernière gerbe, tombée sous les coups de la faux [ou faucille (2)] : elle est saturée de force sacrée » (3). En guise d’offrande bénéfique, cette gerbe est parfois offerte à un voisin. De cette gerbe, on fabrique aussi un talisman de fertilité : la poupée de paille. « Afin de ne pas oublier que l’abondance n’est pas un dû, quelque chose de normal, mais qu’avoir reçu assez pour pouvoir donner à notre tour est une chance » (4), le premier à avoir achevé sa moisson fabriquait à l’aide de cette gerbe une poupée qu’il offrait au deuxième à la terminer, et ainsi de suite. Cette poupée pouvait être enterrée, ou brûlée comme la gerbe dont on répandait par la suite les cendres dans les champs, comme bénéfique augure.
D’un point de vue très personnel, j’ai vu mes grands-parents agir de la sorte : un petit carrée d’épis n’était pas fauché durant les moissons, comme offrande. Ainsi, donner une gerbe ou la rendre à la terre procède d’une intention identique. Il s’agit de bénédiction, de porte-bonheur (une idée que l’on retrouve à travers la croix de Brigitte), par extension, de solidarité, car de la gerbe en grains on parvient au pain, un mot issu de la racine pa, que l’on distingue dans repas et compagnon, c’est-à-dire celui avec lequel on partage le pain. A ce titre, il faut savoir que se quereller avec « une personne avec laquelle on avait rompu le pain était considéré comme un sacrilège dans de nombreuses cultures » (5). Symbole de communion entre les hommes, le grain de blé était versé par poignées sur les mains unies des mariés. Aujourd’hui, répandre du riz ou du blé à la sortie de l’église semble induit par un désir similaire de surrection.
Cette volonté communautaire autour des moissons, du blé et du pain, se perpétue encore de nos jours à travers les nombreuses fêtes de la moisson ou fêtes des épis, qui se déroulent très souvent au mois d’août, à mi-chemin entre le solstice d’été et l’équinoxe d’automne. L’une d’elles porte un nom directement lié à ce qui se produit à cette période de l’année : Lammas ou Messe des pains, qui a lieu le premier août (Lunasa est le nom du mois d’août en gaélique irlandais, Lunasda en gaélique écossais) et pour laquelle convivialité, amitié et partages sont de mise.

A travers la paille, on retrouve aussi cette notion d’entente mutuelle, d’accord, d’union. Le mot stipulation, qui désigne un contrat, provient de stipula, le brin de paille qui s’apparente fort au brin d’herbe dont on usait pour sceller les traités de paix médiévaux. Ainsi, le fétu de paille, que l’on conservait précautionneusement, incarnait-il l’engagement qui, s’il était rompu, valait au fétu d’être présenter en justice. Rompre la paille n’a donc pas la même valeur que rompre le pain. Il s’agissait alors de rejet, de rupture, de renonciation à l’hommage, voire de menace.
La paille avait aussi vertu divinatoire, puisqu’on consultait le sort en tirant des pailles dont la plus longue était le privilège de l’exempté (l’expression tirer à la courte paille est un souvenir de ces lointaines pratiques). Ensuite, et bien que cela ne soit pas une règle, la paille avait aussi une connotation nuptiale. En Italie, offrir un fétu de paille équivalait à une demande en mariage. En revanche, la paille, assez souvent considérée comme vile et veule, servait à confectionnait des anneaux lors des mariages « irréguliers ». Enfin, la paille revêt parfois des aspects plus sombres de déchéance (être sur la paille, etc.).

La mythologie chrétienne aura, par la suite, investi le blé et son grain. On le retrouve dans la parabole évangélique des épis vides et des épis pleins qui compare les premiers aux orgueilleux et les seconds aux hommes nobles chargés de fruit. Cette volonté de séparation se retrouve dans le même évangile (selon saint Matthieu) sous une parabole plus connue et tombée depuis lors dans le langage courant : séparer le bon grain de l’ivraie, qui fait référence au tri des âmes lors du jugement dernier. C’est une image qui ne peut se comprendre si l’on n’en dit pas davantage à propos de l’ivraie, une plante adventice du blé appartenant à la même famille botanique. Ce n’est pas tant le caractère envahissant de l’ivraie qui est pointé du doigt à travers cette parabole, mais l’état dans lequel elle pouvait jeter les hommes alors. Il s’avère que l’ivraie, tout comme le seigle, a été parasitée par un champignon dont la toxicité imprégnait la farine de blé, ce qui conduisait son consommateur à une forme d’ivresse, raison pour laquelle on appelle cette plante du nom d’ivraie enivrante. Peut-on en déduire que ivraie et ivresse présentent des caractéristiques communes autres qu’orthographiques. En effet, ivraie provient du latin ebrieca qui veut dire… ébriété. Ainsi, pour en revenir à cette parabole, l’ivraie désignait-elle le pêcheur et le bon grain le bon chrétien.
Malgré la « condamnation » biblique de l’ivraie, celle-ci fut parfois employée comme plante médicinale. Par exemple, Macer Floridus, dans De viribus herbarum (XI ème siècle) n’évoque pas le blé mais l’ivraie dont il dit que lorsque elle est « employée en fumigation, elle facilite l’accouchement » (6). Serait-ce un clin d’œil involontaire à la valeur génésique du blé ?
Un siècle plus tard, Hildegarde de Bingen fait complètement l’impasse à son sujet. Au contraire, la première plante abordée dans le premier livre de la Physica n’est autre que le blé.

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Le blé en aromathérapie

Le long frontispice qui précède trouve sa raison d’être dans ce qui va suivre. Comme toujours, je tente, pour chacune des plantes que j’aborde, de placer en exergue un ensemble d’informations à travers une nécessité de jeter toute la lumière sur les qualités médicinales de telle et telle, et, par la même occasion, de rendre compte des passerelles existantes entre un mythe lointain et un produit d’aromathérapie. Bien. Ceci ayant été précisé, passons sans attendre à la suite de notre propos :)

Le blé, dont on distingue trois qualités (tendres : beaucoup de farine et peu de gluten ; demi-durs : beaucoup de farine et de gluten ; durs : beaucoup de farine et de gluten) est une matière végétale qui aura été employée de bien des façons en phytothérapie :

  • Par sa farine (en usage externe : érysipèle, excoriations, abcès, brûlures, affections cutanées chroniques)
  • Par son amidon (en usage externe : intertrigo, eczéma, inflammations cutanées ; en usage interne : irritations des voies digestives, inflammations intestinales, diarrhée, dysenterie)
  • Par son (ne riez pas) son (en usage interne : toux, rhumes opiniâtres, fièvre, irritations intestinales (7) ; en usage externe : douleurs rhumatismales et articulaires, gastralgie, colique)
  • Par son (ne riez pas, bis) gluten : très riche en azote, c’est la partie la plus nutritive du blé. Triste ironie pour les allergiques et/ou les intolérants à cette substance.
  • Par son germe : c’est là qu’on attaque la partie aroma, si vous le voulez bien. Tout d’abord, une petite précision : ce que l’on appelle le germe de blé, ça n’est pas le petit pédoncule verdâtre du grain de blé germé. C’est de ce petit germe de blé (qui ne représente que 0,2 % du poids d’un grain de blé) que sera extraite l’huile végétale de germe de blé par expression mécanique (il faut 18 tonnes de blé pour obtenir 1 kg de cette huile végétale, ce qui explique son prix élevé).

Le germe de blé est très riche en protéines (40 %), en amidon (13 %), en pentosane (12 %), en sucres (4 %), en cellulose (3 %) et en graisses (12 %). Ce sont ces douze derniers pourcents qui nous intéressent à travers l’huile végétale de germe de blé. La réserve lipidique du germe de blé se décompose comme suit :

  • Acides gras insaturés : oméga 3 (5 %), oméga 6 (60 %), oméga 9 (15 %). Non synthétisés par l’organisme, ils doivent faire l’objet d’un apport quotidien par l’alimentation.
  • Acides gras saturés : 15 %

De plus, ce liquide épais, de couleur jaune brunâtre, sans odeur particulière, est bourré de vitamine E (150 mg aux 100 g), mais aussi de pro vitamine A, de vitamines A, B1, B2, B6, C, D, K et P.

Propriétés thérapeutiques

  • Protectrice cardiovasculaire, régulatrice de la cholestérolémie, régulatrice de la coagulation sanguine
  • Anti-oxydante, antiradicalaire
  • Anti-anémique, fortifiante, revitalisante
  • Tonique du système nerveux
  • Régénératrice cutanée, hydratante cutanée, assouplissante cutanée, nourrissante cutanée, restauratrice du film hydrolipidique, protectrice solaire (légère)
  • Anti-inflammatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles cardiovasculaires : myocardiopathies, artérite, excès de cholestérol
  • Maladie de Dupuytren
  • Carence en vitamine E (laquelle a une incidence sur la fertilité)
  • Troubles cutanés : psoriasis, eczéma, peaux matures, sèches et desquamées

Précautions d’emploi

L’huile végétale de germe de blé, bien qu’étant une superbe substance anti-oxydante, s’oxyde elle-même très rapidement. Son délai de conservation étant situé entre un et deux mois, mieux vaut l’acheter en petite quantité et la stocker au réfrigérateur.

Encore ?

Je ne vous le cache pas, cette huile végétale est chère. Il est cependant possible de bénéficier des qualités du blé à travers ce que l’on appelle le blé germé qui, contrairement à ce que l’on croit souvent, n’est pas l’apanage d’une pratique moderne. Il était déjà rapporté par Fournier dans les années 1940, puis par Valnet 30 ans plus tard. Le blé germé, pour l’entretien de la santé et la résistance face aux maladies, ne doit cependant pas faire l’objet d’une cure pantagruélique. Il s’agit d’en consommer la valeur d’une cuillère à soupe par jour, le midi de préférence, pendant deux à trois semaines, en prenant soin d’espacer chaque cure par deux ou trois mois.
Très nutritifs et vitaminés, les grains de blé germé sont également reminéralisants. D’un grain de blé à un grain de blé germé, les proportions de phosphore et de magnésium sont multiplié par 2,5, celle de calcium par 1,7.
Cette consommation, selon les termes ci-avant présentés, est profitable en cas de déminéralisation, d’anémie, d’asthénie physique ou intellectuelle, de défauts et retards de croissance. Elle est fortement recommandée durant la grossesse et l’allaitement.


  1. Frédéric Baudry cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tomes 2, p. 162
  2. « La moisson elle-même ne s’obtient qu’en tranchant la tige qui relie, comme un cordon ombilical, le grain à la terre nourricière, [à l’aide d’une faucille, outil courbe, féminin et lunaire]. La moisson, c’est le grain condamné à mort, comme nourriture ou comme semence […]. C’est pourquoi elle [la faucille] est l’attribut de Saturne comme de Cérès [Déméter] », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 428
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 477
  4. Jennifer Cole, Cérémonies autour des saisons, p. 84
  5. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 166
  6. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 163
  7. Pas en cas d’ulcères intestinaux, d’altération des muqueuses et d’hémorragies intestinale. Le son, dans ces cas, est bannissable. Cependant, il existe du son micronisé. Renseignez-vous !

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