Le pouliot, la reine des menthes

S’il existe une menthe qui se distingue de ses consœurs, c’est bien le pouliot. Il n’échappa d’ailleurs pas aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité. Le pouliot, chez les Grecs, c’est le glêchon. Hippocrate, Théophraste et Dioscoride sont unanimes. C’est aussi le pulegium (ou herba puleium) chez les Romains que sont Cicéron, Apicius et Pline. Pour les Anciens, le pouliot ne s’apparentait pas à une menthe. C’est Linné, en 1756, qui classera le pouliot dans le groupe des menthes. Il est vrai qu’il est très différent. C’est une espèce à part. L’agencement de ses hampes florales rappelle fortement le marrube, la couleur de ses fleurs celle de l’origan ou du serpolet. Avec des feuilles presque rondes, des tiges circulaires et une arcature « anarchique », on n’a pas l’impression d’avoir affaire à une menthe. Peut-être sont-ce ces caractéristiques qui auront permis aux Anciens de nettement singulariser la plante, et qu’ainsi il nous est permis de la reconnaître dans les textes antiques. Sans doute parce qu’elle est stable, n’étant pas un hybride. Contrairement à ces derniers, le pouliot forme des graines fertiles. Alors que la menthe poivrée, un hybride issu de deux autres menthes, est stérile par ses graines mais pas par ses rhizomes. Une chose est certaine : cette plante méridionale était bien connue des Grecs, des Romains et des Égyptiens.
Pouliot
Comme beaucoup d’autres plantes employées durant l’Antiquité, les usages mêlaient tant la magie que la médecine. Par exemple, Pline l’Ancien rapporte que la cueillette du pouliot devait s’effectuer à jeun. On nouait ensuite la plante dans le dos ou sous les couvertures du malade avant que ce dernier ne s’y installe, afin de faire tomber la fièvre tierce. Pour la même affection, le Pseudo-Apulée recommandait de prendre trois brins de pouliot et de les nouer de laine. « Si le malade les porte comme une couronne sur la tête avant l’accès, le mal de tête partira ». La magie et la médecine étaient alors si intimement liées qu’on n’hésitait pas à prononcer des incantations durant l’administration des remèdes. Le pouliot n’y fit pas exception et était communément employé dans les usages antiques suivants : morsure de serpent et piqûre de scorpion (comme tant d’autres plantes, de l’Antiquité au Moyen-Âge), toux, vomissements, crampes d’estomac, maux de tête, calculs, rétention d’urine, asthénie, troubles menstruels, etc.
Les divinités étaient aussi de la partie. Une légende raconte qu’une jeune nymphe, du nom de Mintha, refusa les avances du dieu des enfers, Hadès (il est vrai qu’elle l’aurait bien rafraîchi, le vieux charbonneux). Perséphone, la femme à la grenade mais également épouse d’Hadès, transforma Mintha en plante. Selon une autre version, la menthe serait née de l’infidélité de Hadès avec la nymphe Mintha. Celle-ci, surprise par Perséphone, fut transformée en plante sans graines afin qu’elle ne se reproduise pas, puis envoyée en enfer, c’est-à-dire sur Terre. Les dieux sont bizarres parfois. Passons. A moins que… Perséphone ait fait de Mintha une plante, le pouliot, propre à chasser les créatures infernales que sont les puces, pourvoyeuses de bien des malheurs, confortablement juchées sur leur monture. On dit que le nom de la plante, pulegium proviendrait du latin pulex qui signifie puce. Les connaissances empiriques de l’Antiquité ont été vérifiées de façon scientifique : le pouliot est véritablement un tueur de puce. Tout comme l’absinthe et la tanaisie, il les chasse et les tue. Et tout cela ne date pas d’hier. Il était de commune mesure de placer la plante sous les matelas pour se prémunir de la bébête en question. De même, au XIV ème siècle, selon le Hortus sanitatis, on procédait à des fumigations de pouliot pour chasser les puces. En cela, il n’est pas étonnant qu’il ait été tenu en grande estime au Moyen-Âge. Les parasites, qu’ils soient puces ou vers, faisaient florès. Pour cette raison, le pouliot fut inscrit aux Capitulaires et autres Inventaires impériaux. Durant les temps médiévaux, ce ne sont pas moins que Walafried Strabon (IX ème siècle) et Hildegarde (XII ème siècle) qui feront appel à ses services. Mais pas seulement sur la question des puces. Le premier, tout comme à son habitude, en fait l’apologie (comme il l’aura fait de la sauge et de l’armoise) ; le bonhomme n’a pas eu tort. La seconde, puissante abbesse (pour ne pas dire magicienne) a bien connu le pouliot. Elle l’administrait en cas de fièvre, de troubles de la vue et d’aphonie. Mais aussi : toux, nausées, vomissements, maladies pectorales et asthénies. Autant dire que l’abbesse avait l’ouïe fine !
Un peu plus tard, au XVI ème siècle, Matthiole établira certaines des propriétés du pouliot : diurétique, eutocique (c’est-à-dire qui permet à un accouchement de se dérouler normalement), anti-ictérique, antihydropisique… Mais, comme toute panacée, « depuis lors, la plante est bien déchue de son antique réputation et ne se rencontre presque plus jamais dans les jardins «  (Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 624).

1. Huile essentielle : composition et description

tableau cétones pouliot poivrée

Ce petit tableau permet de remarquer que l’huile essentielle de menthe pouliot contient, en moyenne, trois fois plus de cétones que l’huile essentielle de menthe poivrée. L’huile essentielle de pouliot se présente sous forme liquide et mobile. De couleur rouge jaunâtre (couleur identique à celle d’huile essentielle de sarriette des montagnes), elle est fortement parfumée.

2. Propriétés thérapeutiques

  • Mucolytique, anticatarrhale, expectorante
  • Stomachique, eupeptique, carminative, digestive, cholagogue, cholérétique
  • Hypertensive, cardiotonique, vagotonique
  • Stimulante et tonique du SNC
  • Lipolytique
  • Cicatrisante
  • Insecticide, parasiticide
  • Décongestionnante
  • Antifongique (action moins puissante que celle des phénols)
  • Antispasmodique
  • Anti-oxydante (activité faible)

3. Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : coqueluche, toux quinteuse, insuffisance respiratoire, bronchite chronique, bronchite asthmatiforme, asthme, trachéo-bronchite, mucoviscidose
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatobiliaire, ictère, cholécystite (inflammation de la vésicule biliaire), lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère digestive : atonie gastrique, hoquet, vomissement, douleurs intestinales
  • Troubles génitaux : leucorrhée, dysménorrhée
  • Cellulite

4. Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée
  • Voie orale : elle est réservée aux spécialistes. Je déconseille fortement l’auto-médication.

5. Contre-indications

Comme nous l’avons constaté précedemment, l’huile essentielle de menthe pouliot contient trois fois plus de cétones monoterpéniques que celle de menthe poivrée. Déjà que cette dernière doit être utilisée avec prudence, on comprendra que le pouliot doive faire l’objet de la plus grande circonspection. Parce que, avec le pouliot, nous sommes loin de l’hélichryse d’Italie avec ses diones (presque) inoffensives, par exemple. L’huile essentielle de menthe pouliot contient plusieurs cétones différentes qui sont responsables des effets thérapeutiques vus plus haut. Seulement, cette huile essentielle est une arme à double tranchant, elle est aux menthes ce que la stoechade est aux lavandes. Son potentiel toxique s’illustre à travers les propriétés suivantes :

– Neurotoxique : « les huiles essentielles riches en cétones monoterpéniques provoquent les mêmes effets : elles déclenchent une dégradation du tissu neuronal et provoquent des convulsions » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 30). Des crises d’épilepsie sont donc possibles.
– Hépatotoxique : « en inhibant le cytochrome P450, elle [la pulégone] perturbe la métabolisation des autres substances traitées par le foie. Elle agit également au niveau du glutathion et provoque une toxicité hépatique même à faible doses, altérant tous les métabolismes de détoxification » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 29).
– Abortive
– Stupéfiante

A noter que pulégone et menthone sont particulièrement toxiques par voie orale, un peu moins par voie cutanée.
Il va sans dire que :
– Ni les bébés, enfants, femmes enceintes ou allaitant ne l’utiliseront.
– Les personnes sujettes à des troubles hépatiques et à l’hypertension ne pourront s’en faire une copine.

Bon. Vous avez remarqué ? Mes apparentes contradictions ? Je ne souhaite pas faire de procès à une plante qui a rendu d’admirables services pendant des siècles. Pourtant, lorsqu’on relit ce que je viens d’écrire, on pourrait être en droit de repousser le pouliot, du moins son huile essentielle. Avez-vous aussi remarqué que ce sont toujours les huiles essentielles les plus puissantes (d’un point de vue thérapeutique) qui ont mauvaise presse à cause de leurs néfastes propriétés ? Le remède est dans le poison. Et ce remède demande à être justement approprié. Car les substances les plus puissantes occasionnent, à la fois, les plus grands bienfaits mais aussi de grands malheurs pour ceux qui n’y sont pas initiés. Et c’est là que j’interviens, afin d’empêcher quiconque de faire une bêtise. D’une part, s’intoxiquer bêtement, d’autre part répudier une plante parce qu’on aura crié haro sur elle. Ami(e)s, souvenez-vous que la plante n’y est jamais pour rien. C’est le mauvais usage que l’on peut en faire qui est seul dommageable.
Toutefois, si vous souhaitez faire usage du pouliot sans risquer d’inconvénient, optez pour les infusions de plante sèches. Sachez aussi qu’il existe un chémotype d’huile essentielle de menthe pouliot moins chargé en cétones monoterpéniques.

© Books of Dante – 2014

Découvrez mon nouveau livre !

Publicités

Les huiles essentielles à cétones

Plantes à cétones

Déjà, alors que nous abordions les huiles essentielles à phénols, nous avions levé un sourcil. Aujourd’hui, à travers le sujet qui nous occupe, il est tout préférable de tiquer. En effet, parce que dans le monde de l’aromathérapie, les cétones se trouvent être les molécules les plus délicates à manier en raison du potentiel toxique qui les habite. Bien entendu, il ne s’agira pas de les condamner mais de rendre compte de cet aspect qui est relatif d’une huile essentielle à une autre.

Fort nombreuses, les cétones élisent domicile dans diverses familles botaniques (Astéracées, Lamiacées, Cistacées, Myrtacées…). Les huiles essentielles qu’on en extrait contiennent parfois d’importantes quantités de cétones, bien que cela n’indique pas forcément que de telles huiles essentielles seraient plus toxiques que d’autres qui en contiendraient moins. Cela s’explique par le fait que toutes les cétones ne sont pas exactement dotées de la même dangerosité. Par exemple, l’huile essentielle d’aneth, contenant 30 à 45 % de carvone, présente moins de risque qu’une huile essentielle de romarin officinal à camphre, dans laquelle on ne trouve seulement que 15 à 25 % de camphre. Il n’est pas uniquement question de quantité mais aussi de la nature de la cétone considérée (de même qu’il existe des cétones agressives dites monoterpéniques, on rencontre des cétones gentilles dites sesquiterpéniques). Si le carvone, dont nous venons de parler, est moins problématique, il demeure pourtant que certaines cétones comme le camphre (ou bornéone), la thujone, le pinocamphone, la pulégone, etc. sont des molécules qu’il convient de bien connaître avant toute utilisation car c’est la rigoureuse connaissance d’un produit qui permettra d’en tirer profit au mieux sans tomber dans certains pièges peu recommandables.

La toxicité des cétones est donc affaire de relativité. Elle tient à plusieurs facteurs : la nature de la cétone, sa concentration dans l’huile essentielle, les doses employées et leur périodicité, la voie d’administration, le seuil de tolérance du patient, la nature même du patient.
Par exemple, pour une même huile, on considère que la voie orale est plus risquée qu’une application cutanée. Par ailleurs, en ce qui concerne la voie orale, la toxicité est inégale d’une cétone à l’autre comme le suggèrent les données suivantes :

++++ : lavande stoechade, menthe pouliot, sauge officinale, hysope officinale
+++ : romarin officinal à camphre, menthe poivrée, menthe des champs, eucalyptus mentholé
++ : hélichryse d’Italie, romarin officinal à verbénone, carvi, lavande aspic
+ : aneth, menthe verte

Nous avons parlé des dangers liés à l’emploi de telles huiles essentielles. Précisons lesquels. Tout d’abord, certaines cétones sont neurotoxiques (camphre, thujone, pulégone…), sans compter que cet effet est cumulatif dans le temps. Le processus d’intoxication est le suivant : dysfonctionnement neuronique => excitation => stupéfaction => dépression => crise clonique => coma (éventuellement suivi d’un décès). Ensuite, certaines huiles essentielles à cétones sont abortives (sauge officinale, hysope officinale, thuya occidental…), elles traversent la barrière placentaire et peuvent grandement endommager le fœtus.
Aussi, les femmes enceintes et celles qui allaitent, les bébés, les enfants ainsi que les personnes neurologiquement fragiles se priveront de l’emploi d’huiles essentielles à cétones.
Cependant, il n’appartient pas au premier venu de se procurer aisément ces huiles essentielles puisque un certain nombre d’entre elles entre dans la liste des huiles essentielles placées sous monopole pharmaceutique (cf. JO n° 182 du 8 août 2007).

Venons-en maintenant aux propriétés thérapeutiques générales des huiles essentielles à cétones :

  • Négativantes
  • Action sur le système nerveux central : stimulantes à faibles doses
  • Action sur la vésicule biliaire : cholagogues et cholérétiques
  • Anti-infectieuses (moins puissantes que les phénols) : antibactériennes, antifongiques, mais surtout antivirales
  • Antiparasitaires
  • Mucolytiques (elles permettent de drainer le mucus excessif hors de l’organisme)
  • Lipolytiques (se dit d’une substance qui a la propriété de dissoudre les corps gras lors de la digestion, Wikipédia)
  • Désclérosantes et cicatrisantes

Comme toujours, il existe des spécificités. Par exemple, l’huile essentielle de romarin officinal à verbénone est un bon équilibrant endocrinien tandis que celle de sauge officinale est antisudorifique.

Liste (non exhaustive) des huiles essentielles à cétones : aneth (30 à 45 %), carvi (45 à 65 %), ciste ladanifère (5 à 10 %), coriandre (4 à 6 %), curcuma (65 %), eucalyptus mentholé (35 à 40 %), eucalyptus à cryptone (6 %), fenouil doux (3 à 5 %), géranium bourbon (6 à 9 %), hélichryse d’Italie (10 à 15 %), hysope officinale (50 %), lavande aspic (10 à 15 %), lavande stoechade (75 %), lavandin abrial (7 à 11 %), lavandin grosso (6 à 8 %), lavandin super (3 à 7 %), menthe des champs (30 %), menthe poivrée (32 %), menthe pouliot (75 à 80 %, parfois 90 %), menthe verte (45 à 70 %), romarin officinal à camphre (15 à 20 %), romarin officinal à cinéole (5 à 10 %), romarin officinal à verbénone (10 à 15 %), sauge officinale (60 à 70 %), thuya occidental (70 %).

© Books of Dante – 2014