Les pierres de foudre

Bien avant qu’Antoine de Jussieu (1686-1758) et Nicolas Mahudel (1673-1747) ne vinssent y mettre bon ordre, une riche et très ancienne tradition s’est, en de nombreux endroits sur Terre, attachée à faire valoir les prestigieux pouvoirs des pierres de foudre qui, bien que moins connues que les bézoards, semblent, du point de vue de leurs propriétés, largement les dépasser.

Mais quelles sont-elles ces pierres qu’on dit de foudre ? Au contraire des pierres dressées (cairns, bétyles, mégalithes, etc.), les pierres de foudre sont des pierres tombées, sinon des régions divines, en tous les cas des inaccessibles hauteurs célestes. Bien qu’on les ait ramassées à même le sol et qu’il n’est même pas possible d’affirmer que d’aucuns aient pu témoigner de leur chute, les origines des pierres de foudre forcent l’imaginaire humain depuis bien longtemps. Soi-disant apportées par la foudre, le tonnerre et/ou la pluie, on les dit aussi charriées par le vent et engendrées par le choc des nuages (1). Si on les a parfois considérées comme spontanément nées du sol, il est plus spectaculaire d’affirmer qu’elles sont le résultat d’un mouvement d’humeur d’un dieu qui, tel Taranis ou Zeus, tient la foudre en main et qu’elles naissent précisément là où la foudre frappe le sol terrestre. D’ailleurs, ces pierres de foudre tirent leur autre nom, céraunie, du keraunos de Zeus, c’est-à-dire cette fourche d’éclair jouant aussi, avec ses deux bords tranchants, le rôle de la hache (cf. illustration ci-dessous). La relation de ces pierres aux divinités n’est pas anodine, ce qui tombe (ou est censé tomber) des régions célestes participe à la sacralité ouranienne. Ces pierres, bien moins que d’autres, « ne sont pas des masses inertes ; pierres vivantes tombées du ciel, elles demeurent animées après leur chute » (2).

Que déduire d’une pierre associée au tonnerre, à l’éclair et à la foudre ? Elle embrasse des symboliques puissantes qui font d’elle le canal de l’étincelle, de l’intuition et de la communication spirituelle soudaines, de la puissance illimitée de l’esprit. En tant que théophanie, la pierre de foudre témoigne de l’œuvre divine qui façonne et fertilise, symbole de l’action transformatrice du Ciel sur la Terre. Cet aérolithe, « c’est comme une étincelle du feu céleste, une graine de divinité, descendue sur la terre » (3), une « fiente d’étoile » ainsi que l’on considérait le quartz au Pays basque.

Qu’on les appelle encore brontées, glossopètres, ombries, etc., les pierres de foudre étaient pieusement conservées, adorées et vénérées. Elles se distinguaient par leurs formes (rondes, allongées, animalières…), leurs couleurs (noir, rouge, jaune d’or, bleu veiné de rouge…), leur morphogenèse : gemmes, météorites, fossiles, pierres préhistoriques taillées aux fonctions diverses : pointes de flèche, haches, marteaux, coins… Parmi ces derniers objets, le silex se distingue en tant que pierre du tonnerre, « bout d’éclair », de laquelle jaillit l’étincelle (le silex est bel et bien une pierre à fusil) possédant une valeur talismanique hors du commun, ce qui nous amène à aborder les nombreuses fonctions attribuées aux pierres de foudre au fil de leur histoire, pouvant se grouper en trois grands domaines : pierres magiques, fétichistes, thérapeutiques.

Symbole de lumière redoutée des ténèbres, la pierre de foudre valait comme protection face aux démons, aux mauvais esprits, aux actes de sorcellerie malveillante et, plus généralement, contre toute influence néfaste : « Au diable qui avait déclaré qu’il détruirait le monde en se servant du tonnerre, la sainte Vierge répliqua en créant l’éclair, annonciateur du tonnerre. Cet avertissement devait donner le temps aux hommes de se signer et de s’éloigner ainsi du maléfice du démon » (4). Et le démon peut prendre bien des formes : cauchemars, venins et morsures de serpents, armes des ennemis, etc. En sus de ce rôle défensif, la pierre de foudre, propitiatoire, intervenait en bien d’autres circonstances :

  • Pour rendre les forces et la santé (5) : protectrice et curative face aux maladies, la pierre de foudre était placée en contact avec la partie malade, immergée dans l’eau de boisson domestique, râpée et absorbée sous forme de poudre, etc. Elle permettait ainsi d’étancher la soif, de faciliter l’accouchement et l’expulsion de l’arrière-faix, de désobstruer les voies urinaires et intestinales, de procéder à des opérations chirurgicales, de clarifier la voix et d’endiguer l’enrouement, de procurer le sommeil et des songes agréables, etc.
  • Pierre d’émanation divine, la pierre de foudre est donc une pierre parlante et oraculaire dont on se servait pour pratiquer la sélénomancie entre autres.
  • Pierre de vie, la pierre de foudre accompagnait aussi les défunts, parfois présente au cours des cérémonies d’embaumement. On disait aussi qu’elle avait le pouvoir de faciliter l’agonie de celui parvenu à l’orée de sa mort.
  • Conviée dans bien des aspects de la vie sociale et économique, la pierre de foudre trouvait son utilité pour favoriser les mariages, les récoltes, pour obtenir la victoire dans les combats et les procès, en un mot d’apporter le bonheur.
  • Bien entendu, elle doit son nom de par sa qualité protectrice par rapport à la foudre (qu’elle écarte et attire également en réalité) des biens, des animaux et des personnes. Toute personne craignant la foudre pouvait invoquer sainte Barbe. Ainsi, en Bretagne, l’on disait :

« Sainte Barbe, sainte Fleur,
A la croix de mon sauveur (ou : à la couronne de notre seigneur)
Quand le tonnerre grondera (ou : tombera)
Sainte Barbe nous gardera.
Par la vertu de cette pierre
Que je sois gardé du tonnerre. »

La pierre de foudre et les hommes, c’est déjà une vieille histoire, bien qu’on ne la mentionne pas avant le IV ème siècle avant J.-C., et que l’on évoque plus en détails les pierres de foudre que tardivement, dans l’œuvre de Pline. Au Moyen-Âge, malgré la christianisation des mœurs et les interdits païens, la croyance dans les pouvoirs de ces artefacts intègre les lapidaires, dont l’un des plus célèbres, celui de l’évêque Marbode (XI ème siècle), avant d’apparaître figurées dans l’œuvre du médecin allemand Jean de Cuba, l’Hortus sanitatis (ou Jardin de santé) daté de 1485 (cf. illustration ci-dessus). Un siècle plus tard, loin d’être rejetée par les savants, la pierre de foudre perd néanmoins sa prétendue origine divine sinon céleste, et la croyance en ses pouvoirs sera longtemps véhiculée, tant par les ignorants que par les sociétés savantes, et ce jusqu’en toute fin du XVIII ème siècle, avant qu’on reconnaisse enfin à ces pierres une origine terrestre (façonnées par l’homme pour certaines d’entre elles), et non pas céleste et divine. Mais il ne suffit pas à l’homme de sagesse de jeter des traits de lumière sur des zones d’ombre pour que celles-ci disparaissent : au XIX ème siècle, çà et là, on avait encore foi en la magie de ces pierres. Et que dire de leur attrait encore aujourd’hui ?


  1. « En se heurtant les nuages provoquent la vitrification de certains de leurs éléments qui tombent sur la terre en même temps que la foudre et qu’on appelle des ‘pierres de foudre’ ».
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 751.
  3. Ibidem, p. 10.
  4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 188.
  5. La silice, qui compose le silex, constitue un remède homéopathique tonifiant.

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