La petite pervenche bleue (Vinca minor)

Pervenche

La petite pervenche bleue a vécu un peu à la manière de la grande digitale pourpre, c’est-à-dire que, de façon presque incognito, elle a traversé les siècles. Pourtant, elle est loin d’être rare et n’est pas dénuée de charme.
Est-elle celle que Dioscoride appelle klêmatis, dont Galien, qui reprend Dioscoride, nous indique qu’elle est bonne contre diarrhée et dysenterie, maux de dents et morsures de serpents ?
Il paraît que des auteurs médiévaux la nomment (pour ma part, je n’en ai rencontré aucun), sans jamais lui attribuer une quelconque propriété.
Si l’on souhaite en savoir davantage sur les usages médicinaux de la petite pervenche, il faut se tourner, une fois de plus, du côté de la médecine populaire, de la médecine des campagnes. Depuis plusieurs siècles, la petite pervenche est employée, ici ou là, pour une flopée d’affections, que la médecine académique reconnaîtra fort tardivement : catarrhe chronique, phtisie, entérite, diarrhée, dysenterie, vertiges, céphalées, hématurie, crachement de sang, leucorrhée, fièvre intermittente… Cette liste n’est pas exclusive et l’on peut la superposer avec bonheur avec ce que j’indiquerai plus loin (cf. Usages thérapeutiques), tout en montrant que les Anciens, qu’ils soient rats des villes ou rats des champs, n’étaient point dénués de discernement ni de bon sens. Ici, on se frictionnait avec des feuilles de pervenche en cas de démangeaisons et d’irritations cutanées, là on appliquait des feuilles mâchées à l’intérieur des narines en cas de saignement de nez, etc.
Loin des usages populaires, un certain nombre de thérapeutes aura accordé à la pervenche quelque intérêt. Tandis qu’Agricola fait de la petite pervenche un spécifique des angines, Matthiole la pose comme adjuvant aux différents vulnéraires disponibles à son époque, chose fort utile en cas de métrorragie et d’épistaxis par exemple. Jérôme Fabrice d’Aquapendente ainsi qu’Adriaan van den Spiegel avancent les propriétés galactogènes de la pervenche. A la fin du XVII ème siècle, on croise la pervenche dans une lettre qu’adresse Madame de Sévigné à sa fille : la plume de la marquise vante les qualités pectorales de la petite pervenche. Par la suite, il n’y a plus guère d’informations à se mettre sous la dent. Il faut véritablement attendre le XX ème siècle pour que la petite pervenche livre davantage de secrets. En 1922, le docteur Petit note l’action favorable de la pervenche sur des cas de tuberculose accompagnée de crachements de sang. Mais, grâce aux travaux d’Oréchov et de Quévauvillier, on parvient à isoler la vincamine en 1956, une molécule dont la structure sera entièrement connue quatre ans plus tard. Nous reparlerons de cette substance un peu plus loin dans cet article.

Si le nom allemand de la petite pervenche (immergrün) s’attache à son caractère semper virens, le nom anglais de cette plante (periwinkle) décrit ses fleurs comme des bigorneaux. Dans les deux cas, il s’agit de particularités botaniques. En France, la pervenche a été dotée de multiples noms vernaculaires en raison de « ses fleurs qui s’ouvrent comme de mystérieux yeux bleus, conférant à la pervenche un caractère énigmatique qui a sut inquiéter l’imagination populaire et l’a conduite jadis à attribuer à la plante des effets surprenants et des rôles particuliers dans les uns et coutumes de divers pays » (1). En effet, la petite pervenche a eu une très grande importance au sein du folklore européen, mais également à travers des pratiques sorcières. C’est en raison de cela qu’elle porte les noms de « petit sorcier », « violette des sorcières », etc. Les feuilles de pervenche avaient valeur oraculaire. Après les avoir jetées dans un feu, on restait attentif au bruit plus ou moins prononcé qu’elles faisaient en brûlant, chaque son dessinant tel ou tel destin. De même, certains sorciers disaient détenir la capacité de voir les âmes des trépassés dans la fumée produite par une fumigation de feuilles de pervenche. C’est là une de ses caractéristiques : elle est liée au monde des morts (on la surnomme parfois « violette des morts »). C’est ainsi qu’on en plaçait des couronnes sur les tombes, tandis qu’ailleurs on s’interdisait de cueillir une pervenche poussant près de la tombe d’un mort, car c’était, à coup sûr, une garantie d’être hanté par son fantôme. C’est une herbe profondément enracinée dans le monde chthonien et que l’on n’appelle pas « violette des serpents » sans raison. Ensuite, en tant que philtre, la pervenche est très largement liée à l’amour. C’est ainsi qu’elle intervient dans les mariages, lors desquels on jette des fleurs de pervenche sur le passage des mariés, sur la protection du foyer et du bonheur conjugal (c’est une « herbe de fidélité »), sur la protection des femmes et des enfants. Comme bien d’autres plantes, la pervenche indique son destin à la jeune fille. En Allemagne, les jeunes filles allaient par trois à la rivière et y apportaient trois couronnes : l’une était tressée de pervenche, la deuxième de paille, la dernière d’épines. Elles jetaient les couronnes dans l’eau et chacune d’elles devait, les yeux fermés, en repêcher une seule. La couronne de pervenche assure un bonheur conjugal, celle de paille une vie dissolue, enfin, celle d’épines mène au couvent. Une plante d’amour et de sorcellerie. D’ailleurs, « les sorciers déclarent leur amour en offrant à celles qu’ils aiment sept pervenches » (2). Plus généralement, la pervenche symbolise le lien. Pour cela, jetons un œil aux nombreux stolons qu’elle déploie et qui peuvent lui permettre d’envahir de considérables surfaces. Regardons aussi au niveau de l’étymologie. Si Pline l’appelle pervinca, Linné la rabote en vinca, un mot que beaucoup rattachent à la victoire. Il proviendrait, dit-on, du verbe latin vincere qui veut dire vaincre, et qu’on aurait accordé à la pervenche en raison de sa capacité à « vaincre » l’hiver, elle espèce toujours verte. Mais notre vinca trouverait aussi son origine auprès d’un autre verbe latin à l’orthographe très proche : vincire qui signifie lier, attacher, unir…

Plante semper virens à la souche radicante, la petite pervenche développe des rameaux rampants, desquels dépassent de petites tiges ascendantes ponctuées d’une unique fleur bleue (« bleu pervenche ») à cinq pétales irréguliers s’épanouissant généralement entre mars et juin. On rencontre parfois des pervenches aux couleurs différentes : rose, blanc, pourpre, lie-de-vin, cuivré… Assez fréquente dans toute la France, sauf en région méditerranéenne où elle est rare, on trouve la pervenche en plaine comme en moyenne montagne, dans les bois de feuillus, les sous-bois, les haies, les talus…
Indéniablement, la pervenche est une ornementale du plus bel effet !

Pervenche_fleur

La petite pervenche bleue en phytothérapie

Contrairement aux apparences, ce ne sont pas les fleurs que l’on convie à un usage phytothérapeutique, mais les feuilles. On trouve, dans ces feuilles, des substances communes à bien d’autres végétaux : des sels minéraux (calcium, sodium, magnésium, manganèse, potassium…), des acides (formique, acétique, butyrique, succinique…), de la vitamine C (60 à 70 mg aux cent grammes), de la pectine, etc. Ce qui rend la petite pervenche si particulière, c’est, d’une part, un glucoside amer, le vincoside, mais surtout un alcaloïde du nom de vincamine.

Propriétés thérapeutiques

  • Hypotensive, vasodilatatrice, vasorégulatrice, améliore l’oxygénation du cerveau (cet organe, bien que ne représentant que 2 % de la masse corporelle, est très gourmand en oxygène : il ponctionne environ 10 % de tous l’oxygène inhalé), ainsi que la circulation coronarienne et la micro-circulation périphérique (yeux, oreilles, cerveau)
  • Diurétique, dépurative
  • Vulnéraire, hémostatique, astringente, cicatrisante
  • Antiscorbutique (cf. sa bonne teneur en vitamine C, bien qu’il y ait des végétaux plus agréables à absorber pour ce faire : en effet, les feuilles de pervenche sont amères)
  • Tonique amère, apéritive

Nous pouvons d’ores et déjà remarquer que si la pervenche s’oppose aux épanchements sanguins extérieurs, elle améliore la circulation du sang à l’intérieur du corps.

Usages thérapeutiques

  • Hypertension artérielle* (surtout au niveau céphalique), insuffisance cérébrale et signes associés* (vertiges, bourdonnement d’oreilles, troubles de la mémoire, difficulté de concentration, baisse des facultés intellectuelles chez les personnes âgées), insuffisance coronarienne*, accident vasculaire rétinien*, vertige de Ménière*
  • Hémoptysie et crachement de sang, saignement de nez, plaie, coupure, ecchymose, ulcère cutané
  • Angine, maux de gorge, amygdalite, gingivite, aphte
  • Entérite, diarrhée
  • Paludisme (adjuvant)
  • Leucorrhée
  • Engorgement laiteux

Les affections marquées d’un * concernent un traitement spécifique à la vincamine, administrée en comprimés, en injection intramusculaire ou perfusion.

Modes d’emploi

  • Usage interne : décoction, extrait fluide, macération vineuse
  • Usage externe : décoction pour gargarisme, lotion, compresse

Contre-indications

  • La petite pervenche occasionne parfois des dommages hépatiques et rénaux.
  • A ne pas utiliser durant la grossesse.
  • Un traitement à la vincamine est contre-indiqué en cas de tumeur cérébrale.

  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 745
  2. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 195

© Books of Dante – 2016

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