Nymphéa (Nymphea alba) et nénuphar (Nuphar lutea)

 

Nymphéa (Nymphea alba)

Synonymes : lis d’eau, lis des étangs, reine des lacs, lierre d’eau, herbe aux moines…

Malgré leurs atours de plantes tropicales, nymphéa et nénuphar ne sont en rien originaires de ces régions chaudes et humides où prospèrent ces gigantesques spécimens de la famille des Nymphéacées (Victoria amazonica pour ne citer qu’elle) dont les feuilles si grandes (jusqu’à trois mètres de diamètre) peuvent, dit-on, permettre à un homme de s’y tenir debout sans couler. Sous nos latitudes, seule une grenouille peut s’enorgueillir d’un tel prodige. Cependant, ici ou là, qu’elle que soit l’espèce concernée, on voit se profiler des constantes immuables. Par exemple, chez les Mayas, le nénuphar est bien connu et a été regardé comme un symbole d’abondance et de prospérité ; lié tant à l’eau qu’à la terre, il est une émanation des forces chthoniennes et génératrices. Ce qui est surprenant, c’est qu’en Afrique, on retrouve les mêmes phénomènes : le nénuphar a eu une influence indubitable en Égypte. Ceux qui l’appelèrent nanoufar (= « les belles ») virent en lui un « symbole […] du processus de création et d’élévation spirituelle. Dans l’Égypte ancienne, il représentait la création, moment où le premier dieu prit forme sur un tertre sortie de Nun, l’océan primordial » (1). Exprimant « la naissance du monde à partir de l’humide », il n’est guère étonnant que cette fleur sacrée des Égyptiens soit associée à Osiris qu’on représente souvent juché sur un nénuphar. Figure féminine, le nénuphar fut surnommé épouse du Nil car lorsque grossissent les eaux de ce fleuve majestueux, sa surface se couvre de nénuphars. Cette relation à la féminité ne quittera plus cette plante, où qu’on se situe. Au Mali, le nénuphar est considéré comme « le lait des femmes » et se trouve particulièrement lié à la poitrine maternelle et nourricière. Du reste, ne donne-t-on pas ses feuilles aux femmes qui allaitent ? « Une décoction de feuilles de nénuphar redonne du lait à une nourrice sèche », disait Pierre Canavaggio (2). Ce n’est qu’à partir de l’Antiquité gréco-romaine, qu’à cette féminité incarnée va s’additionner quelque chose qui viendra nuancer l’image de douceur qu’on prête couramment à ces plantes. Pline explique que « d’après la tradition le nymphéa est né d’une nymphe morte de jalousie pour Héraklès ». C’est pour cela que « quelques-uns l’appellent heracleaon et d’autres rhopalon pour sa racine en forme de massue ». On a rapproché le latin nymphaea (numphaia en grec) du latin nympha (numphê en grec), signifiant jeune fille ou nymphe. Ainsi, le Nymphea alba fut-il consacré au fils d’Alcmène.
Dioscoride et Pline sont d’accord sur le même point : le premier, qui distinguait le nénuphar jaune du nymphéa blanc, destinait ce dernier aux troubles gastro-intestinaux et aux douleurs vésicales, mais surtout il écrit qu’on « prend la racine aussi contre les pertes séminales nocturnes ; elle les fait cesser et provoque un affaiblissement des fonctions sexuelles si on en prend de façon continue » (3). En guise d’écho, Pline avertit que « ceux qui en boivent pendant douze jours deviennent incapables de faire l’amour et sont privés de semences ».

Cette plante, vue par Hildegarde de Bingen comme froide et inutile, assécherait donc la semence et restreindrait le désir, ce qui justifie ces vers de Jacques Delille (1738-1813) :

Le nénuphar, ami de l’humide séjour,
Destructeur des plaisirs et poison de l’amour.

Cette réputation fit fureur, si j’ose dire. En qualité d’anaphrodisiaque, le nénuphar fut utilisé par les ermites, en Égypte, afin de supporter mieux les rigueurs du célibat. Et il fut fort en usage dans les couvents, de même que le gattilier, comme en témoigne son surnom d’herbe aux moines. Qu’un homme ou une femme d’église demeure chaste, quoi de plus normal ? Mais là où le portrait des nénuphars et des nymphéas devient inquiétant, c’est quand on y superpose l’image de la nymphe afin de n’en pas oublier la dimension chthonienne. Ces ondines qu’on croît être cachées sous les nymphéas des eaux dormantes sont des divinités de la naissance, ce qui explique pourquoi elles enlèvent parfois des enfants. Les nymphes n’hésitent pas à se montrer aux hommes en plein jour, et « celui qui les voit devient la proie d’un enthousiasme nympholeptique, écrivait Mircea Eliade dans son Traité d’histoire des religions. C’est pourquoi, poursuit-il, au milieu du jour, recommande-t-on de ne pas s’approcher des fontaines, des sources, des cours d’eau ou de l’ombre de certains arbres. Une superstition plus tardive parle de la folie qui saisit celui qui aperçoit une forme sortant de l’eau… sentiment ambivalent de peur et d’attirance… fascination des nymphes (qui) amène la folie, l’abolition de la personnalité » (4). Questionner l’homme sur l’inassouvissement d’un désir, l’éteindre comme un brandon plongé dans un seau d’eau, telles sont les fonctions symboliques des nénuphars et nymphéas : « Un amoureux indien s’écrie que, si la lune devenait un lac d’ambroisie, si ses taches semblaient être un groupe de nymphéas au milieu de ce lac, en s’y baignant, il pourrait espérer de se délivrer de la douleur causée par le feu du dieu de l’amour » (5). Gageons qu’il n’y rencontre pas une nymphe dont l’aiguillon invitant aux jouissances charnelles est autrement dévorateur. D’où la présence de la Lune, planète associée pour bien des raisons aux nénuphars et aux nymphéas, qui sont, parmi tant d’autres, ses plantes de prédilection : elles apportent le sommeil et procurent des songes apaisants. Si ces plantes sont des plantes d’amour, ce sont celles de l’amour chaste, aspect mal rendu par leurs noms allemand (wasserrose = rose d’eau) et anglais (water lilly = lis d’eau), rose et lis étant toutes les deux des attributs de Vénus dont nénuphars et nymphéas sont censés combattre les excès. C’est ainsi que le médecin français Desbois de Rochefort (1750-1786) écrivit que le nénuphar « apaise mieux qu’aucun autre cette espèce de feu vénérien », qu’on l’appelle nymphomanie ou satyriasis. Au même siècle, le Dictionnaire de Trévoux indique que « la racine du nénuphar blanc et fort adoucissante. On s’en sert dans l’ardeur d’urine (cystite) et dans l’inflammation des reins (néphrite). On fait du sirop de ses fleurs, qui sert de somnifère », une préparation magistrale restée inscrite longtemps au Codex sous le nom de mellite de nénuphar. Parmi les modernes, il y en a eu qui se sont gaussés de la soi-disant propriété anaphrodisiaque des nénuphars et nymphéas. Cazin, par exemple : « Personne n’ignore la confiante et aveugle crédulité avec laquelle les religieuses de nos couvents faisaient usage de cette plante pour réprimer des désirs que l’on ne parvient à éteindre que par l’absence de toute excitation, soit morale, soit physique » (6). Au siècle suivant, Henri Leclerc, qui n’est pas resté inactif face à ce qu’il est admis de considérer comme une vue de l’esprit, contredira le docteur Cazin après avoir été lui-même en proie au doute.

Nénuphar (le jaune) et nymphéa (le blanc) sont sensiblement identiques en bien des points. Plantes vivaces aquatiques, elles possèdent toutes deux une forte souche rampante qui s’enracine profondément sur le fond vaseux des lacs, des étangs, des mares, voire des rivières à très faible courant, en eaux peu profondes (2 à 3 m pour le nymphéa, près du double pour le nénuphar). Des rhizomes s’élèvent de très longs pétioles subaquatiques au bout desquels s’enchâssent de larges feuilles de 10 à 30 cm de diamètre en forme de cœur. Ce sont donc elles qui flottent à la surface de l’eau grâce à un ingénieux système de flotteurs. Du fait que nénuphars et nymphéas poussent en colonies, leurs feuilles peuvent finir par couvrir une importante surface aqueuse, ce qui n’est pas sans mal pour les autres plantes aquatiques, les larges feuilles des nénuphars et des nymphéas jouant alors le rôle d’écrans solaires. Leurs feuilles poussent l’efficacité jusqu’à être recouvertes d’une espèce de cire qui empêche l’eau d’y stagner ; cette eau-là ne jouera donc pas le rôle de réverbérant solaire, ce qui sera tout bénéfice pour la plante. Nénuphars et nymphéas fleurissent à la même période de l’année : en été. De très larges fleurs aux pétales nacrés parfois teintés de carmin, oblongues et odorants caractérisent le nymphéa immortalisé par Claude Monet. D’un diamètre de 10 à 20 cm, cela fait d’elles les plus grandes fleurs d’Europe. En revanche, les fleurs de nénuphar, cinq pétales jaune vif, sont beaucoup plus petites, de l’ordre de 3 à 7 cm de diamètre en règle générale.

Nymphéa et nénuphar en phytothérapie

De ces deux plantes à la morphologie semblable, la phytothérapie a retenu le point de départ – le rhizome – et celui d’arrivée – la fleur, les parties médianes ainsi que les feuilles n’ayant jamais véritablement présenté le moindre attrait : tant mieux, les feuilles sont autant de reposoir pour les grenouilles souhaitant prendre un bain de soleil. Le rhizome de nos deux espèces contient de l’amidon, de l’acide gallique, de la résine, des tanins (ces rhizomes servirent autrefois en tannerie). Les fleurs, empruntes de douceur, se caractérisent par du mucilage. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut pourrait-on dire, concernant nénuphar et nymphéa : rhizomes, bourgeons floraux et semences se démarquent par la présence d’alcaloïdes communs : c’est, par exemple, le cas de la nupharine (ou nymphaline). D’autres alcaloïdes ont été signalés dans ces plantes : nuphamine, nymphéine, désoxynupharidine… Petit point de dissemblance : les fleurs fortement odorantes du nénuphar semblent signaler la présence d’une essence aromatique, ce qui ne paraît pas être le cas du nymphéa dont les fleurs sont quasiment inodores.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatifs et calmants sexuels, anaphrodisiaques, antispasmodiques, hypnotiques et narcotiques légers
  • Cardiotoniques légers
  • Toniques respiratoires légers, balsamiques
  • Adoucissants, émollients, révulsifs cutanés
  • Astringents
  • Antiseptiques, bactériostatiques (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, diarrhée, colique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, cystite
  • Troubles de la sphère génitale : priapisme, satyriasis, nymphomanie, pollution nocturne, leucorrhée
  • Troubles du système nerveux : anxiété, agitation, stress, insomnie
  • Affections cutanées : crevasse, gerçure, blessure, brûlure, piqûre, furoncle, abcès, démangeaison
  • Toux, maux de gorge
  • Prévention de la couperose

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs fraîches
  • Sirop de fleurs fraîches
  • Décoction de rhizome frais tronçonné ou râpé
  • Cataplasme de rhizome frais
  • Poudre de rhizome séché
  • Teinture-mère

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs durant la période de floraison, à savoir de juin à septembre ; les rhizomes à l’automne (là, c’est une autre paire de manche). Les fleurs s’emploient à l’état frais, le rhizome également, bien qu’il soit permis de le faire sécher, ce qu’il fait difficilement. Mieux vaut le couper en rondelles pour ce faire et lui faire subir une dessiccation douce au four à 40-50° C.
  • Alimentation : quand il n’y avait plus rien sur la terre à se mettre sous la dent, certains ont eu l’idée d’aller chercher au fond des eaux – desquelles nous sommes issus – quelque pâture. Les rhizomes des nénuphars et des nymphéas, surtout dans leur jeunesse, sont comestibles après plusieurs cuissons à grande eau. Quant aux semences, elles se prennent pour des grains de maïs : il paraît que grillées à la chaleur, elles éclatent et forment une sorte de pop-corn.
  • Concurrence : si, comme moi, vous fréquentez les jardineries, vous aurez sans doute remarqué une plante aquatique que l’on nomme jacinthe d’eau (Eichhornia crassipes). Cela fait des feuilles comme des bulles et on peut installer ça dans un aquarium déserté où la belle fait florès, mais peu de fleurs sous nos latitudes. Flottant comme un bateau pneumatique sur les ondes immobiles, la jacinthe d’eau fait fort de se développer tout azimut. Quand, bêtement, on a acheté un de ces « joujoux » botaniques et qu’il commence à devenir encombrant (de même que la tortue de Floride), on s’en débarrasse dans le premier point d’eau venu. Ce qui est, bien entendu, une abjection, vue sa vitesse de propagation. Ce n’est pas tout à fait un hasard, si aux États-Unis, on l’appelle le diable de Floride. Quant aux tortues sus-citées, j’ai eu l’occasion d’en voir dans un bassin du parc de la tête d’or à Lyon : il y en avait tant, de toutes les tailles possibles, et le large bassin en question était moins un refuge qu’un rempart face à ces animaux qui n’ont rien à faire là.
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    1. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 46.
    2. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 177.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 126.
    4. Cité par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 682.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 208.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 628.

© Books of Dante – 2017

Nénuphar (Nuphar lutea)