La momordique (Momordica charantia)

Synonymes : momordique piquante, momordique élastique, momordique à ressort, momordique purgative, ecballie, ecballie élastique, concombre sauvage, concombre d’âne, concombre d’attrape, melon amer, élatérion, giclet, gôlante, margose à piquants.

Momordique, quel drôle de nom ! Il s’explique de différentes manières qui, toutes, nous dirigent vers la même conclusion. Tout d’abord, il s’agirait d’observer de près les graines de cette plante : certains y ont vu comme des traces de morsures sur leur pourtour. Fournier, dont j’ignore s’il a prêté attention à cette anecdote des graines portant des empreintes de dents, affirme que, en effet, le mot momordique provient du latin mordere, « mordre » et mordicans, « âcre, piquant », et que la syllabe « mo » a été répétée pour bien qu’on prenne conscience de ce haut caractère incisif. La momordique aurait donc quelque parenté avec l’adverbe mordicus, « sans en démordre », par extension : obstinément. En quoi la momordique est-elle opiniâtre ? Pour le savoir, adressons-nous à son ancien nom latin, abandonné au profit de Momordica charantia. Ecballium elaterium, tel était son précédent patronyme. Le premier de ces mots est issu du grec ekballein qui veut dire « projeter ». Quant au second, l’on y trouve la même énergie, l’idée du mouvement vif et soudain : le grec elâterion équivaut autant à « qui chasse », « qui pousse devant soi », qu’à « expulser ». Hippocrate, qui invitait à la prudence lors de l’administration de la momordique, va nous mettre sur la piste : il dit cela parce qu’il sait que cette plante est un violent purgatif, c’est-à-dire qu’elle purge, qu’elle expurge même, soulignant ce mouvement drastique de l’intérieur du corps vers l’extérieur : elle n’est pas, comme l’épinard, un « balai de l’estomac », mais plutôt un chasse-neige mené par un conducteur fou furieux. Mais, face à un tel portrait de brute, l’on sut très tôt mettre en œuvre des moyens pour adoucir le caractère de la bête. On a fait de la momordique la même chose qu’avec la laitue vireuse ou le pavot : on incise ces plantes, s’en échappe un latex dans les deux cas. Celui du pavot est connu, il s’agit de l’opium, la laitue vireuse offrant une substance longtemps utilisée, le lactucarium, que certains employèrent en lieu et place de l’opium car moins virulent. Or, si l’on incise un fruit de momordique, rien de tel ne se produit. Cependant, par un procédé incluant l’écrasage et le pétrissage de ces fruits, l’on en extrait un suc que, après évaporation de ses parties liquides, l’on a désigné sous le nom d’elaterium, chose que connaissait déjà Hippocrate. Selon toute vraisemblance, cette substance médicinale pouvait s’administrer avec plus d’aisance que le fruit frais entier. Et, précautionneux, car primum non nocere, Hippocrate faisait avaler cet elaterium à une chèvre « pour en faire boire le lait à un enfant qu’on veut purger » (1). S’adaptant à l’âge du sujet comme le demande l’idiosyncrasie, Hippocrate mit en œuvre, à cette occasion, un procédé purement homéopathique, ce qui est heureux quand l’on sait les effets graves que peut causer la momordique entre des mains inexpérimentées chez l’adulte. Alors chez l’enfant !… Sans doute Hippocrate connaissait-il l’antique vertu purgative de la momordique, bien connue dans ce sens par les Égyptiens et chez lesquels l’on note sa présence dans le papyrus Ebers (16 ème siècle avant J.-C.). Énergique, violente certes, mais efficace, la momordique fut donc assez largement mise à profit durant l’Antiquité, en particulier à travers cet elaterium dont nous avons parlé. Si l’on considère une plante aromatique comme la sauge officinale par exemple, son extrait correspond à son huile essentielle. Que l’on utilise la sauge en phytothérapie ou en aromathérapie, l’on constate qu’un tronc commun se dégage au sujet des propriétés et des usages. Mais chacun de ces deux modes d’approche conserve ses spécificités. Par exemple, la sauge feuille en phytothérapie agit particulièrement bien sur bon nombre de troubles affectant la sphère gastro-intestinale, alors que son huile essentielle beaucoup moins, se réservant d’autres domaines sur lesquels n’agit pas (ou peu) la sauge en phytothérapie. Avec la momordique, les choses semblent différentes pour les auteurs antiques, l’elaterium ayant été donné comme plus efficace que la plante utilisée dans son intégralité. C’est pourquoi cette substance, dont le mode de préparation est précisément décrit dans la Materia medica, prévaut chez Dioscoride comme vomitif et purgatif, purgeant « l’estomac sans l’offenser aucunement » (2). Cependant ne croyons pas que Dioscoride faisait un usage de la momordique par le seul biais de l’elaterium à l’exclusion de toutes autres parties de cette plante : il préconisait, tout comme Celse d’ailleurs, le suc des feuilles pour les douleurs auriculaires, intervenant par ailleurs sur d’autres maux : enflure, hydropisie, sciatique, dyspnée, maux de dents, détails disgracieux du visage, etc. Mais ce qui revient comme une antienne chez tous ces auteurs ainsi que Pline, ce sont les propriétés de la momordique sur la sphère gynécologique. Pline et Dioscoride disent tous les deux la même chose (c’est normal, le premier, une fois de plus, copiant sur le second) : l’elaterium est apte à provoquer les règles, mais en pessaire il est abortif chez la femme enceinte, tandis que pour Celse un pessaire de pulpe de racine ne tue pas le fruit dans le ventre de la mère, mais provoque les règles quand elle est mêlée à du lait de femme. « Les propriétés abortives attribuées à la plante ont probablement été fondées à l’origine sur une de ses particularités, spectaculaire : elle a un fruit ovoïde, en forme de gland, qui, à maturité, et au moindre contact, se détache brusquement de son pédoncule et projette à distance par l’ouverture ainsi créée, le suc et les graines qu’il contient tandis que son enveloppe est envoyée en sens inverse » (3). En effet, il est bien possible que le mode original de dispersion des graines chez la momordique ait frappé les esprits antiques qui y ont vu une signature, d’autant que le fruit s’écartèle comme une vulve au travail, qu’il est tapissé d’une chair rouge sang rappelant les lochies, et que ses graines s’accrochent comme des embryons à l’endomètre. Aussi, devant une telle manifestation de puissance, qui n’est autre que le dernier souffle de la plante, on a imaginé, par sympathie, une action analogue sur l’appareil génital féminin. Pline va plus loin encore : « On pense que la graine favorise la conception si on la porte attachée sans qu’elle ait touché la terre, et l’accouchement si on l’attache dans de la laine de bélier sur les reins de la femme, sans qu’elle le sache, en prenant soin de l’emporter hors de la maison aussitôt l’accouchement ». Quel doux rêveur que ce Pline tout de même ! Je veux bien que la souffrance douloureuse de la parturiente au jour de l’accouchement puisse lui perturber les sens au point qu’elle ne se rende pas compte qu’on lui colle une amulette dans le dos, mais il y a une chose que fait la femme lorsqu’elle vient d’accoucher : c’est qu’elle ne va pas se balader je ne sais où, exténuée qu’elle est : elle se repose ! Autre chose remarquable : pourquoi envelopper la graine d’une plante aussi vitupérante dans de la laine de bélier, animal peu connu pour sa docilité, bien plutôt pour sa folle énergie de feu ? C’est fort étrange, tout de même. C’est comme si l’on cherchait à multiplier une énergie dont la momordique est suffisamment parée. Pourquoi donc en additionner une autre ? De même avec le pseudo-Apulée qui nous explique dans son Herbarius que la momordique se récolte au troisième jour de la Lune croissante du mois de juillet. Mais ça n’est pas là le pis. Là où le pseudo-Apulée partage un caractère singulier avec Pline et son intervention ovine, c’est qu’il préconise une prière à adresser afin que la momordique fasse l’œuvre intégrale à laquelle on souhaite la convier. Prenez connaissance de cette invitation, vous verrez, elle fait appel à du beau linge : « Hygie, puissante nourrice des serpents, je t’adjure par la terre, notre mère, de porter intacte mon incantation, par les soins et les enchantements d’Asclépios, docteur des herbes. » Eh bien… Un bélier, Hygie et son père, tout cela fut peut-être de trop pour la momordique qui ne donna plus aucun signe de nouvelle durant tout le Moyen-Âge, hormis chez les médecins arabes comme Mésué qui estampilla la momordique comme remède souverain de l’hydropisie, plante qu’il faisait aussi intervenir en cas d’obstruction du foie et de la rate, de rhumatismes et de migraine. Cette vertu hydragogue est largement vantée du XVII ème au XIX ème siècle, l’elaterium devenant, en quelque sorte, un spécifique de l’hydropisie, de la néphrite albumineuse, jouant également un rôle non négligeable dans l’insuffisance rénale chronique selon Bright qui a donné son nom à cette affection.
Achevons la première partie de cet article par une perle que l’on doit à Cazin : « L’illustre Baglivi dit sérieusement que quelques gouttes du suc de concombre sauvage, mêlées à du lait de femme et respirées fortement par le nez, ont une incroyable vertu pour dissiper l’ictère » (4). Tiens donc… Giorgio Baglivi (1668-1707), médecin italien né dans l’actuelle Dubrovnik (ex Raguse, à ne pas confondre avec l’autre Raguse sicilienne), se fourvoyait donc en plein XVII ème siècle en reprenant, mot pour mot, les écrits de Dioscoride au sujet de cette propriété. Mais puisque c’est un médecin qui en répète un autre, il faut donc les croire. Poursuivons la lecture de Cazin : « On lit dans les Remèdes faciles et domestiques de Madame Fouquet, ouvrage dangereux comme tous les traités populaires de médecine, que le suc de concombre sauvage tiré par le nez est bon contre la migraine » (5). Qu’une empiriste s’en mêle, et c’est presque l’autodafé. Pourtant, la mère du célèbre surintendant des finances, Nicolas Fouquet, ne reprend-elle pas ce que Mésué disait au sujet du pouvoir antimigraineux de la momordique ? Et la chose la plus drôle, c’est que, de Baglivi et de Madame Fouquet, c’est la seconde qui est dans le vrai, l’homéopathie utilisant la momordique pour diverses douleurs dont les maux de tête…

A l’image de beaucoup d’autres Cucurbitacées, la momordique est une plante annuelle, rampante ou grimpante si on lui fournit un support, s’aidant alors de ses vrilles. Ses tiges tendres, succulentes presque, lui permettent d’atteindre la longueur maximale de cinq mètres. Dans son ensemble, la momordique est hérissée de poils rudes, que l’on trouve aussi sur ses feuilles épaisses, ondulées sur leur bordure, lobées par trois, cinq ou sept, rappelant quelque peu les feuilles du houblon ou du figuier. Espèce monoïque, la momordique porte donc sur le même pied des fleurs femelles et des fleurs mâles, inflorescences jaunes, veinées de vert, à cinq faux pétales. Ses fruits très particuliers sont semblables à une sorte de prune allongée, de 5 à 10 cm de longueur, couverts d’aspérités verruqueuses. Tout d’abord verts, ils virent au jaune orangé à maturité, finissant par s’ouvrir en trois parties comme nous l’avons dit plus haut, exposant une chair mucilagineuse de couleur rouge vif, qu’accompagnent des graines plates et luisantes, marrons et tachetées.
La momordique est présente surtout sur la partie orientale du bassin méditerranéen, affectionnant les lieux stériles, sableux et rocailleux.

La momordique en phytothérapie

Vu tout ce que nous avons précédemment énoncé, il est permis d’affirmer que cette plante dont le fruit mûr explose au moindre contact est douée d’énergiques propriétés. C’est le cas. Un peu trop d’aucuns diraient, mais « ses effets sont subordonnés aux précautions ou à l’incurie qui président à son administration, précise Cazin. On a tort de négliger ce médicament, ajoute-t-il » (6).
Qu’en est-il de la composition de cet étrange concombre ? Il y a cet extrait, l’elaterium, lui-même condensé de plusieurs corps parmi lesquels a été mise en évidence l’élatérine. Mais la momordique n’est pas réductible qu’à cela, de même que l’ergot de seigle ne se résume pas qu’à sa seule ergotine. Depuis l’époque où l’on ne jurait presque que par l’elaterium, la momordique a révélé bien d’autres de ses secrets comme, par exemple, la présence de glucosides (mormordine et charantine) et d’alcaloïde (mormordicine), mais aussi de la résine, une huile fixe, une phytostérine, des acides (linoléique, palmitique, stéarique), ainsi qu’une peptide de structure proche de celle de l’insuline.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgative drastique, dépurative, diurétique, hydragogue
  • Emménagogue, contraceptive (7)
  • Hypoglycémiante, inhibitrice des syndromes diabétiques
  • Hypotensive
  • Cicatrisante
  • Anti-inflammatoire
  • Anti-oxydante
  • Anti-cancéreuse

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : excès de sucre dans les urines, urémie, néphrite chronique, lithiase rénale
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, asystolie, artériosclérose, excès d’urée et de sucre dans le sang
  • Hydropisie, ascite, engorgement des viscères abdominaux
  • Troubles de la sphère hépato-pancréatique : affections hépatiques, colite hépatique, cirrhose du foie, diabète (8)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie intestinale, parasites intestinaux (dont ténia)
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, leucorrhée
  • Affections cutanées : ulcère, plaie suppurante
  • Fièvre
  • Choléra

Modes d’emploi

  • Elaterium : le moment de la récolte des fruits, leur propre composition variable d’ici à là, le mode de préparation, etc., font beaucoup pour l’obtention de produits finaux fort différents ; c’est comme la gelée de groseille, il n’y en a pas deux pareilles.
  • Teinture-mère (sans doute le meilleur parti pris).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Décoction de racine.
  • Cataplasme de pulpe de fruit.
  • Cataplasme de feuilles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Assez proche de la bryone par ses propriétés médicinales, la momordique expose aux mêmes inconvénients dès lors que l’incurie dont parle Cazin s’en mêle. Si des doses idoines prises en cure de quatre semaines ne posent pas de problèmes, il en va autrement dès lors qu’on dépasse les bornes et que l’idiosyncrasie n’est pas prise en compte. Comme la coloquinte, violent purgatif dont le nom seul doit faire trembler le moindre néophyte, la momordique purge douloureusement et avec violence les intestins, et ce jusqu’au bout, enflammant le rectum. Elle a, dans le même temps, une action sur le système nerveux : à des convulsions fait parfois suite une paralysie des nerfs vasomoteurs, le tout entraînant parfois le décès.
  • Récolte : selon Cazin, les fruits se récoltent peu avant maturité, la racine au printemps et à l’automne. Cela vaut, semblerait-il, pour une momordique cueillie en France ; ces périodes peuvent changer en fonction de la localisation de la plante.
  • Contre-indications : pas d’usage de cette plante en cas de disposition naturelle à l’hypoglycémie.
  • Autre espèce : Momordica cochinchinensis.
  • Cuisine : la première fois où j’ai entendu parler de la momordique, ce fut dans une petit ouvrage de Jean-Luc Daneyrolles paru il y a un peu plus de 15 ans. Dans ce livre, très justement intitulé Un jardin extraordinaire, l’on croise des créatures végétales dont on n’aurait pas cru l’existence possible, et dont les noms semblent tout droit tirés de contes ou de vieilles légendes, tant ils sont riches de sonorités qui paraissent provenir d’un ailleurs inaccessible : j’ai particulièrement aimé, par leur nom seul, le cornaret à trompe, la ficoïde glaciale, la morelle de Balbis, la cyclanthère pédiaire et la margose à piquants (là, le correcteur orthographique de mon traitement de texte s’affole !) Cette dernière, la margose, n’est autre que notre momordique. Mais que vient-elle faire en cuisine, elle dont le nom de margose, tiré de l’espagnol amargo, signifie « amer » ? Eh bien, l’on peut commencer par la cuire en deux eaux pour lui ôter une bonne partie de son amertume qui peut offusquer les palais les plus sensibles. Mais l’appréciation des différents goûts, sucré, salé, amer, etc. est aussi une affaire d’âge et de culture. Ce que nous trouvons amer peut très bien représenter pour telle autre personne un mets exquis à souhait : question de papilles gustatives et de leur éducation depuis la plus tendre enfance. Quand j’étais très très jeune et pas plus haut que trois pommes, l’oignon et l’ail me répugnaient. Aujourd’hui je ne peux pas même concevoir l’idée de cuisiner sans eux. C’est ainsi que la momordique/margose peut être cuite à la vapeur, ou frite, ou sautée. La confire est possible, en préparer un chutney également. A la Réunion, elle participe aux achards, rougails et autres caris.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 600.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 136.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 238.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 600.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 599.
    7. « Testées en Chine dans les années 1980 comme contraceptif, les graines de momordique favorisent l’apparition de caractères sexuels masculins et empêchent la production du sperme », Larousse des plantes médicinales, p. 235.
    8. « Le jus de fruit stimulerait la régénération des cellules pancréatiques sécrétant l’insuline, ce qui le rend efficace dans le traitement du diabète non insulinodépendant », Larousse des plantes médicinales, p. 235.

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