Le maïs (Zea mays)

La fameuse « barbe » du maïs

Synonymes : blé turc, blé de Turquie, blé d’Espagne, millet d’Inde, gaude.

Même si vous ne consommez pas de maïs, vous le connaissez tout de même, enfin, ce qu’il est devenu, n’ayant que peu de rapport avec ce qu’il fut, à l’époque où son ancêtre sauvage – tel qu’il a été découvert dans les années 1960 dans des strates géologiques à Tehuacan au Mexique – n’offrait pas plus d’une douzaine de petites graines par pied. Aussi était-on, à cette époque reculée, très loin des formes géantes que le maïs moderne peut parfois emprunter, mais ce maïs archaïque apportait suffisamment pour que l’homme commence à s’en repaître il y a 4000 à 5000 ans. Originaire des Andes (Pérou), il est bien évident que son aire de répartition, puis de diffusion, a largement coïncidé avec des civilisations que nous connaissons sous les noms de Maya (- 3000 avant J.-C. – IX ème siècle après J.-C.), d’Inca et d’Aztèque (1200-1550 environ). Qu’elles se localisent à la Cordillère des Andes (Inca), à l’Amérique centrale (Maya) ou au Mexique (Aztèque), toutes trois ont eu affaire, d’une manière ou d’une autre, au maïs, céréale impliquée d’un point de vue alimentaire, cosmogonique et divin, aspects intrinsèquement liés, l’homme et le maïs étant indissociables l’un de l’autre, comme s’ils étaient chacun la face d’un même être : d’après le Popol-Vuh (rédigé entre 1701 et 1703, c’est le plus ancien document portant sur les mythes de la civilisation maya), « la création de l’homme n’est achevée qu’après trois essais : le premier homme, détruit par une inondation, était fait d’argile ; le second est dispersé par une grande pluie, il était fait de bois ; seul le troisième est notre père, il est fait de maïs » (1). Sa culture relève donc d’une nature divine, lui-même étant l’objet d’un amour que l’on pourrait qualifier de mystique, précédée de jeûne, de continence, d’offrandes aux divinités, avant d’imaginer défricher un territoire vierge sur lequel, une fois ensemencé, pourront se poser les yeux de ces adorateurs du maïs : « leur ravissement en contemplant leurs milpas (champs de maïs) est tel qu’ils oublient enfants, femmes et tous les autres plaisirs, comme si les milpas étaient le but final de leur existence et la source de leur félicité » (2). Ce qui est fort vrai : c’est leur mère la Terre, cause de toute vie, qu’ils voient à l’œuvre, raison de plus pour vénérer ces dieux des grains que l’on pense responsables du processus de fertilisation, car sans cela, pas de maïs et donc pas d’hommes. On comprend alors que la culture du maïs, ainsi que sa récolte aient été considérées comme de très importants moments pour ces diverses civilisations, en particulier chez les Aztèques, ceux qu’on connaît probablement le mieux, grâce aux écrits de Sahagun décrivant les rites liés au maïs dans la première moitié du XVI ème siècle, alors que l’empire aztèque, envahi par les Espagnols, est sur le point de disparaître. Dans la culture aztèque, on honorait Centeotl, représentant le maïs nouveau issu de la mort du maïs de l’année précédente, mais « le dieu qui donnait son corps à manger aux hommes exigeait en retour des sacrifices. La pluie fécondante, la résurrection des plantes étant des dons divins, devaient se mériter, se payer » (3) à Xipe-Totec l’écorché, en particulier.
La germination du grain de maïs, trahissant la remontée de la vitalité divine, offre une première pousse que l’on emporte chez soi et à laquelle on fait des offrandes propitiatoires, comme on le ferait à une divinité. Le soir même, cette première pousse est apportée au temple de Chicomé-coatl, où se trouvent des jeunes filles, « petites, adolescentes et grandes, personnifiant sans doute d’une manière symbolique les étapes de la croissance du maïs » (4). Parées de plumes rouges – couleur des divinités du maïs – chacune porte, enveloppé de papier rouge, un faisceau composé de sept épis de la récolte précédente. A cette première phase, les cruels mais nourriciers dieux du maïs n’appellent aucun sacrifice. Trois mois plus tard, lorsque la récolte mûrit, une jeune fille, au nom de la déesse du maïs nouveau Xilonen, est décapitée. A l’achèvement de la moisson, une femme cette fois-ci, représentant la déesse Toci, était non seulement décapitée mais écorchée. Un prêtre, en revêtant cette peau, signalait que les divinités du maïs faisaient « peau neuve », « Toci, une fois tuée, renaissait dans son fils, le maïs sec, dans les grains qui allaient servir de nourriture pendant tout l’hiver » (5). Tout cela peut paraître bien barbare à ceux qui achètent un épi de maïs en donnant trois francs six sous à la caissière. Mais, pour mieux comprendre la pensée aztèque, encore faut-il la considérer selon un prisme collectif, non individuel, le maïs étant pour eux un objet civilisationnel. Sa culture rapide permet de constituer des réserves d’une année sur l’autre, elle arrache l’homme de son destin de nomade, chasseur-cueilleur qui mange au jour le jour. Une partie de l’esprit libérée peut s’adonner à d’autres tâches. Cependant, malgré cette prévoyance – le maïs était considéré comme symbole de prospérité – les Aztèques connaissaient l’angoisse, d’où les rituels sanglants qui devaient assurer la future clémence des dieux et leur prodigalité, en leur offrant, à leur tour, une nourriture. Et, dans le système complexe des Aztèques, comment faire autrement ? Déposer aux pieds du dieu un produit issu de la terre qu’il a lui-même forgé, est-ce bien une offrande ? C’est cette dimension très particulière du sacrifice qui fera dire, bien après les Aztèques, au chaman lakota oglala, John Fire Lame Deer, que son propre sang est le moins qu’il puisse offrir aux divinités, son sang étant son bien le plus personnel. Cela explique pourquoi les rigoureuses divinités (il n’y a pas de création sans destruction : l’oxygène de l’air nous permet de respirer, mais il détruit nos cellules en les oxydant) participaient à la vie quotidienne des Aztèques : les paysans représentaient les divinités de la fertilité grâce à des figures formées de tiges et d’épis de maïs, les guerriers en portaient sur eux en guise de talisman de protection, l’on procédait à des rituels divinatoires grâce aux grains de maïs : ainsi les mancies du maïs étaient-elles conviées. Voici quelques rituels. Le premier, réalisé par in tlaolli quitepevaya (« celle qui lance les grains de maïs »), consistait à placer des grains dans un pot, à le secouer puis à en déverser le contenu : l’éparpillement des grains signalait un décès ; dans le cas contraire, sous forme de tas, la guérison était assurée. Le deuxième rituel suit la même logique (éparpillement = mort ; regroupement = assurance de guérison) et fait appel à atlan teitaya, « celle qui voit le sort de quelqu’un dans l’eau », qui, mordillant les grains de maïs, les jette dans une calebasse pleine d’eau. Enfin, le troisième rituel permet de conjurer un mauvais sort : « Un destin funeste annoncé par l’horoscope de naissance d’un enfant peut-être conjuré en plaçant le nouveau-né au-dessus d’un récipient rempli d’eau vers laquelle le visage de l’enfant doit être tourné et où des grains de maïs sont jetés. Si les grains tombent et restent au fond, la conjuration a réussi et l’enfant échappera à un sort malheureux » (6).
D’Amérique centrale, le maïs s’est répandu au sud-est des États-Unis, comme chez les Zunis d’Arizona et du Nouveau Mexique. Ces Amérindiens firent l’usage d’un champignon parasite du maïs, Ustilago maydis, et cela pour les mêmes raisons qu’on employait l’ergot de seigle en Europe, c’est-à-dire en qualité d’hémostatique lorsque les pertes utérines durant l’accouchement sont trop importantes, mais aussi pour le faciliter puisque l’on sait que ces champignons soulagent la parturiente en amendant ses contractions utérines. Pour les Chicachas, le maïs était aussi un médicament fort utile : on procédait par fumigation de vieux épis de maïs pour soigner les prurits ; et selon les tribus, le pollen de maïs faisait assez souvent partie du contenu du sac-médecine. Nous ne saurions achever ce tour d’horizon américain sans évoquer ce que certaines tribus amérindiennes d’Amérique du Nord appelaient les trois sœurs : le maïs, le haricot et la citrouille que l’on cultivait ensemble : en effet, les hautes tiges du maïs permettent aux haricots d’y grimper alors que les courges, couvrant le sol de leurs larges feuilles, maintiennent l’humidité et la fraîcheur du sol. Notons que la science moderne s’est rendue compte que le haricot fournit au sol de l’azote dont le maïs est très friand ; cette expérimentation, bien qu’empirique, montre que les Amérindiens ne procédaient pas au hasard, ce qui est d’autant plus heureux que les « immenses besoins en azote [du maïs] provoquent un amendement excessif des sols, qui a des répercussions fâcheuses sur la flore et la faune des biotopes voisins » (7).

Côté européen, l’histoire du maïs est bien moins vaste, n’étant arrivé en Espagne qu’en 1520, mais il sera rapidement connu, Jérôme Bock le qualifiant de précieuse acquisition en 1536 et Matthiole en signalant la culture en Italie dès 1560 sous le nom de blé des Indes (occidentales). Bien que Nicolas Lémery avance la qualité du maïs propre à exciter l’urine en 1714, ce n’est qu’en toute fin du XIX ème siècle qu’on travaille davantage à en connaître mieux les propriétés : c’est ainsi que Castan établit son action sédative sur les voies urinaires et diurétique en 1879, une diurèse particulièrement puissante car elle peut être multipliée par trois à cinq en l’espace de vingt-quatre heures, d’autant que « la médication peut être continuée sans qu’on ait à craindre d’accidents », précise Leclerc (8).

Le maïs, tout le monde connaît, aussi ne vais-je pas palabrer 107 ans au sujet de ses caractéristiques botaniques. Plante annuelle issue d’une plante sauvage, la téosinte, le maïs est devenue ce qu’il est par hybridation, ce qui a eu pour effet de faire croître sa taille (1,5 à 3,5 m selon les variétés) et les dimensions de ses feuilles (1 m de long, 10 à 12 cm de large). Au sommet de la tige, au temps de la floraison, l’on trouve un panicule lâche d’inflorescences mâles et, à l’aisselle des feuilles, des inflorescences femelles qui formeront plus tard les épis de maïs aux graines de couleurs variées (jaune, rouge, brun, blanc, violet). Sa culture, réalisée sous climats chauds et tempérés, s’étend aujourd’hui à la majeure partie du globe terrestre.

Le maïs en phytothérapie

Si la pratique alimentaire courante fait bien évidemment intervenir le grain de maïs, en phytothérapie il est le moindre de ce que le maïs peut apporter, sa principale matière médicale se situant non loin des graines, à proximité des fleurs femelles dont elle fait partie : il s’agit des styles, improprement appelés stigmates, que l’on qualifie parfois de cheveux ou de barbe du maïs. Ces styles filamenteux, longs de 15 à 20 cm, tout d’abord de couleur vert pâle, prennent ensuite une couleur brun roussâtre caractéristique. Outre ces pièces florales et les grains, on a parfois utilisé le cylindre sur lequel s’enchâssent les graines, ainsi que la production causée par un champignon parasite du maïs, le charbon du maïs (Ustilago maydis).
Dans le maïs, nous trouvons des flavonoïdes (maïsine), des saponines, de l’acide salicylique, un peu d’essence aromatique (0,20 %), du tanin, des vitamines (B, C, K), assez peu d’éléments minéraux (fer, phosphore, calcium, potassium), etc. Plus spécifiquement, le grain de maïs, constitué d’amidon et de son, offre une farine riche de 75 % de fécule, de 12 % d’eau, de 3 % de son, de 2,5 % de mucilage, d’albumine, de zéïne, etc. Du germe du grain l’on extrait par simple expression une huile végétale (rendement : 15 à 40 %) fluide, de couleur jaune, à odeur d’amande, composée d’acides gras insaturés (80-90 % : acides oléique et linoléique), d’acides gras saturés (10 % : acides palmitique et stéarique) et de vitamine E. Enfin, dans les spores du champignon parasite porté par le maïs, on a découvert un alcaloïde, l’ustilagine, se comportant de manière analogue à ceux présents dans l’ergot de seigle.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique éliminateur de l’acide urique et des phosphates, sédatif non irritant des voies urinaires, émollient et adoucissant des voies urinaires
  • Fluidifiant des sécrétions biliaires, cholagogue, cholérétique
  • Hypotenseur léger
  • Hémostatique (champignon), vaso-dilatateur, hypocholestérolémiant
  • Modérateur de la thyroïde
  • Nutritif, digeste, énergétique, reconstituant, analeptique (cela concerne les grains)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, cystite aiguë et chronique, lithiase urinaire (oxalique, urique, phosphatique), albuminurie, néphrite, oligurie, goutte, rhumatisme (9)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : cholécystite chronique, cholangite, cholélithiase, hépatite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation chronique des intestins et de l’estomac, irritation gastrique, diarrhée
  • Affections cutanées : eczéma, pustule, éruptions cutanées, plaie, ecchymose
  • Œdème, rétention d’eau
  • Excès de cholestérol
  • Hyperthyroïdie
  • Convalescence

Modes d’emploi

  • Extrait fluide de barbe
  • Infusion de barbe
  • Teinture-mère
  • Décoction de graines
  • Cataplasme de farine de maïs

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les barbes se cueillent au moment de la floraison (juillet-août), les épis un peu plus tard, à complète maturité (septembre-octobre).
  • Des incidents (diarrhée, dysenterie) ont été répertoriés après usage alimentaire de maïs non mûr ; bien mûr, il ne pose pas de problème, cependant il faut se méfier du zéïsme, intoxication induite par un maïs avarié. Quant à la farine de maïs, assez fragile, mieux vaut l’utiliser rapidement, après quoi elle devient âcre et assez indigeste. Au registre des inconvénients, nous pouvons mentionner l’allergie potentielle à laquelle expose le pollen de maïs : bien qu’un grain de ce pollen soit assez gros, un seul pied peut en produire jusqu’à 18 millions !
  • Alimentation : on compte de multiples variétés de maïs classées dans trois groupes distincts : les maïs doux, les maïs à farine et les maïs à éclater. Avec ces graines, on a fabriqué des boissons fermentées (Chicha du Mexique et d’Amérique du Sud), de la bière (préconisée par Parmentier en 1785) ; les tiges ont également été mises à contribution : j’ai sous les yeux une recette datant de 1845, pour laquelle il faut faire fermenter des tiges de maïs avec des feuilles de vigne, y ajouter des betteraves rouges pour colorer le mélange et l’édulcorer davantage, des baies de genévrier pour leur parfum, des poires et des pommes écrasées pour leur piquant, etc. Ces tiges, alors qu’elles sont encore bien vertes, permirent l’extraction du sucre qu’elles contiennent ; bien qu’on soit parvenu à obtenir des pains de sucre de maïs, jamais cette industrie ne fut développée et standardisée en France. Les graines, comme les petits épis, peuvent se confire au vinaigre (certains disent que c’est meilleur que les cornichons), réduits en semoule on en fait la polenta italienne, la cruchade, etc., en farine, les gaudes (sorte de soupe propre à la Franche-Comté), la milliasse, etc.
  • Plante fourragère : frais comme sec, le feuillage représente un bon fourrage, alors que les graines font le bonheur des porcs et des animaux de basse-cour.
  • Autres usages : la plante entière, une fois sèche et débarrassée de ses épis, a pu servir pour le chauffage, des feuilles sèches l’on a fabriqué des paillasses et du papier à cigarette. Qui se souvient des célèbres Gitane Maïs ?
    ________________
    1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 603.
    2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 242.
    3. Ibidem, p. 241.
    4. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 342.
    5. Ibidem.
    6. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 814.
    7. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 181.
    8. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 44.
    9. Le maïs « réduit le nombre de mictions et le résidu post-mictionnel responsable de la sensation de ne pas avoir vidé complètement sa vessie », Larousse des plantes médicinales, p. 154.

© Books of Dante – 2017

Charbon du maïs colonisant un épi