Le lierre (Hedera helix)

Synonymes : herbe aux dents, herbe à cors, herbe à cautère, herbe de la Saint-Jean, lierre des poètes, lierre commun, lierre en arbre, bourreau des arbres.

Observateurs, les anciens Grecs employaient au moins deux noms différents pour distinguer helix de kissos : c’est essentiellement par la forme des feuilles de ces deux lierres qu’on pouvait nettement les séparer. Et à cela rien de bien difficile puisque le premier, helix donc, est celui qui porte des feuilles lobées, généralement par trois ou cinq, dont la forme globale suggère plus ou moins une main stylisée, ce qui explique qu’on les dise palmatilobées. Le second, kissos, est représenté uniquement par une morphologie foliaire tout autre, puisqu’il porte des feuilles lancéolées dont l’extrémité s’achève par une pointe. Pour ajouter davantage de complexion, Dioscoride qui connaît vraisemblablement le lierre, indique que kissos est la manière dont les Grecs appellent généralement le lierre, et qu’aux Latins revient le mot hedera (1), ainsi que l’appelle le poète latin Virgile au premier siècle avant J.-C. Si l’on considère le chapitre 172 du deuxième livre de la Materia medica, il n’y a pas trop de doute au sujet de la plante qui y est abordée, bien que Dioscoride entre dans le détail, distinguant pas moins que trois lierres différents : l’helix, le lierre blanc et le lierre noir, précisant que ce dernier, ainsi nommé en raison de la couleur de ses fleurs (?), se fait aussi appeler dionysia, un mot important, à bien conserver en mémoire pour la suite de notre exposé, de même que cet autre-là : kissos.
Comme nous l’avons précédemment évoqué à travers l’article consacré à la vigne, le lierre est l’un des nombreux végétaux attributs d’Osiris, comme cela est confirmé par le nom grec qu’on lui a donné, c’est-à-dire chenosiris, signifiant « arbre d’Osiris ». Les Grecs, ayant beaucoup emprunté à cette grande nation civilisationnelle que fut l’Égypte antique, pourraient être abusivement accusés d’imitateurs si l’on considère une divinité comme Osiris au regard de cette autre, Dionysos, ayant intégré le panthéon grec sur le tard, après être passé par une nécessaire première étape d’archaïsme où, bien avant qu’on ne retienne que ce que l’on sait généralement de ce dieu, Dionysos était très simplement figuré par un poteau enguirlandé de lierre. De l’un à l’autre, on parle parfois d’emprunts bilatéraux. Mais de là à savoir exactement qui a commencé – chose qui selon toute vraisemblance a ardemment occupée les esprits pendant des lustres, cela n’est sans doute plus une question aussi primordiale que cela, puisque « des études récentes semblent confirmer que, ‘en ce qui concerne la vigne et le lierre, Osiris n’a probablement rien emprunté à Dionysos, ni Dionysos à Osiris ; les croyances se sont développées en Égypte et en Grèce sur un fond d’universaux de pensée’ » (2). Ce qui représente plus qu’une hypothèse – particulièrement étonnante et novatrice, en ce sens qu’elle n’est pas le reflet d’une opposition, mais rend compte d’un phénomène perceptible à travers l’étude du chamanisme, c’est-à-dire son caractère quasiment universel.
Sémélé, enceinte des œuvres de Zeus, porte Dionysos dans son ventre. La mythologie explique, en gros, que pour que l’enfant soit protégé de l’ardeur solaire du dieu du tonnerre, un lierre s’interposa entre la mère et l’enfant d’une part, Zeus d’autre part. Sémélé ayant péri à travers ce délicat exercice, il fallut en extraire l’enfant non parvenu à terme, lequel fut aussitôt cousu indemne dans la cuisse du dieu de l’Olympe, par lui-même ou par Hermès, cela est variable selon les versions (3). C’est à cet extrait du mythe que Dionysos doit son nom qui, littéralement, veut dire « né deux fois ». Cette relation au lierre, tout juste naissante, ne tarira pas. Cette plante, c’est indubitable, est bel et bien l’un des plus évidents attributs végétaux du dieu Dionysos. Et c’est ainsi que nous en revenons à ce kissos qui aurait été, dans un premier temps, le nom attribué au dieu par le lierre salvateur. Puis, par extension, Kissos, épithète de Dionysos, figura le dieu spécialement couronné de lierre, portant son thyrse lui-même orné du même végétal, bien après qu’enfant, il fut baigné dans la fontaine Kissusa, puis élevé sur le mont Helicon, toutes d’évidentes manifestations de la nature hédéracée de Dionysos. A la suite de quoi, de nombreuses anecdotes attestent de la capacité protectrice du lierre à travers les âges. Par exemple, ne croise-t-on pas des statuettes grecques remontant aux IV ème et III ème siècles avant J.-C., dont certaines, représentant une femme et un enfant, sont parées de feuilles de lierre, celles-là même qui sont aussi sculptées sur bon nombre de bâtiments grecs puis même romains. Récemment encore, on disait que les maisons aux murs recouverts de lierre étaient ainsi protégées des mauvais sorts, alors que, suspendu dans les étables, il évitait au lait des vaches de tourner. Ainsi, ce qui pourrait passer pour un ornement tout juste esthétique, n’en est pas forcément un. C’est ce qui va maintenant nous conduire à exposer la première valeur du lierre, que nous introduirons grâce à ce Romain d’origine grecque qu’était Plutarque : « Si Dionysos fut considéré comme un médecin hors pair, ce n’est pas seulement pour avoir découvert ce remède si puissant et en même temps si agréable qu’est le vin, mais aussi pour avoir mis en honneur le lierre en raison de son action particulièrement efficace contre le vin et enseigné aux bacchants à s’en faire une couronne pour moins souffrir des effets du vin, la fraîcheur du lierre éteignant le feu de l’ivresse. » Présenté ainsi, le lierre serait donc l’antidote de l’ivresse bacchique, ce que semble montrer Platon, exhibant un Alcibiade fin saoul, portant une couronne tressée de lierre et de violettes. Le lierre ôterait donc les maux de tête causés par le vin, ce qui n’est pas en soi une remarque isolée, puisque cette capacité oblitératrice transparaît chez certains auteurs antiques comme, par exemple, le médecin romain Serenus Sammonicus qui, officiant au III ème siècle de notre ère, donnait non seulement le lierre comme remède des maux de tête, mais affirmait aussi qu’il a toute l’aptitude pour calmer la frénésie et les embarras de tête (sans cependant nous dire si ce « mal aux cheveux » est d’origine alcoolique). Un siècle après lui, un médecin bordelais, Marcel l’Empirique, emploie le lierre pour des raisons similaires et dont le docteur Henri Leclerc nous offre un aperçu précis : « Parmi les merveilles que les Anciens ont dites du lierre, il n’est pas sans intérêt de rappeler le passage dans lequel Marcel l’Empirique vante, comme un remède tout puissant de la céphalagie, l’application sur le front et sur les tempes de son suc ou de ses feuilles » (4). Leclerc, qui a longuement étudié le lierre au début du XX ème siècle, s’est aperçu que c’est un modérateur très efficace des nerfs périphériques, d’où, peut-être, les couronnes de lierre portées par les ménades, qui les aidaient, nous apprend-on, à mieux tolérer les maux de tête liés à une consommation excessive de vin, ce qui n’était pas un moindre mal : rappelons dans quel état frénétique le délire dionysiaque jetait les ménades !
Nous nous arrêterions là si un passage du même Plutarque ne nous avait pas différemment alerté. Parlant encore du lierre, il fait l’aveu suivant : « Il renferme des esprits violents qui éveillent, excitent et produisent des transports suivis de convulsions. Bref, il inspire une ivresse sans vin, une sorte de possession à ceux qui ont une disposition naturelle à l’extase ». Allons bon ! On ne peut alors plus qualifier le lierre d’antidote de l’ivresse bacchique, à moins qu’il opère ainsi uniquement chez toutes les personnes qui ne possèdent pas cette « disposition naturelle à l’extase » signalée par Plutarque. Tout le monde est-il réceptif aux bons effets de la sauge divinatoire, pour prendre un exemple parmi tant d’autres ? Non, j’ai bien vu chez certaines personnes cette plante demeurer intégralement inopérante. C’est encore le même Plutarque qui ajoute que les prêtres de Zeus se devaient d’éviter la vigne pour n’en point subir l’ivresse. Mais, touchant le lierre, ils étaient immédiatement envahis par une forme de « fureur » sacrée, démence, allégresse sauvage dont il nous faudra reparler. Le lierre, toxique, est hallucinogène, avancent certains, d’où les violents effets enregistrés suite à son absorption, sans aller jusqu’à pointer du doigt une extase divine. Dioscoride signalait que « les ‘raisins’ du lierre noir pris en breuvage, ou le suc de ses feuilles, rendent le corps languissant, et troublent l’esprit, lorsqu’on en use en trop grande quantité » (5). Or il s’avère plutôt que le délire dionysiaque s’apparente davantage – d’après les descriptions qui en ont été données – à une intoxication par la jusquiame. C’est pourquoi, l’on peut légitimement s’interroger : le lierre, peut-il être, d’une manière ou d’une autre, l’agent de ce délire, sachant que, tout vraisemblablement, si le lierre procure des hallucinations, l’utilisation de cette plante pour ce but-ci, remonte, d’après Jacques Brosse, à une période bien antérieure à la culture de la vigne, et donc à l’usage sacré du vin ? Ce ne sont que des hypothèses que l’on avance : ainsi, Bernard Bertrand, qui explique que les Celtes auraient pu tirer parti de la force roborative des baies de lierre, qu’ils auraient incorporées – nul ne sait bien comment – à leur cervoise : « De ces bières primitives, on dit qu’elles auraient pu être des boissons magiques, capables de décupler la vaillance des guerriers qui affrontèrent César » (6). Pourquoi pas, bien qu’on puisse objecter qu’ils se sont loupés quelque part, vu le résultat final… Les armées qui utilisent des drogues, même de nos jours ça existe encore et ça n’a rien d’exceptionnel : considérons la seule méthamphétamine durant la Seconde Guerre mondiale, usitée aussi bien par les Américains, les Britanniques que les Allemands entre autres. Si jamais le lierre, préparé d’une mystérieuse manière et dans des conditions particulières, était capable de faire entrer dans une ivresse sans vin, bien peu se sont posés la question de savoir ce que pouvait bien être ce breuvage à base de lierre. C’est une interrogation qui a fait bien peu d’émules, hormis, peut-être, Robert Graves qui imagine une bière édulcorée au miel et additionnée d’extraits de lierre, ou bien une « bière de sapin, brassée à partir de la sève de l’épicéa et assaisonnée de lierre ; à moins qu’ils ne mâchassent des feuilles de lierre pour leur effet de drogue » (7). Tout ceci, qui n’est qu’hypothétique, reste cependant peu clair : on retiendra tout simplement, avant de passer à la suite, que le lierre éteint l’ivresse du vin mais en allume une autre qui lui est propre.
Venons-en maintenant à la seconde valeur du lierre. Revenons au plus près du thyrse de Dionysos, sorte de sceptre ou de bâton enrubanné de lierre et/ou de vigne. Ce thyrse ayant un rapport avec le dieu de la foudre, duquel Dionysos est re-né, il implique donc la révélation. Parce que le thyrse est l’image de la foudre, celle-ci « était l’arme victorieuse du dieu, et le tonnerre proclamait la volonté divine. Bacchus, couronné de lierre, était donc un dieu à la fois victorieux et prophétique » (8). Signalons que, avant même qu’Apollon ne s’installât à Delphes, lieu du célèbre oracle, Dionysos y était déjà présent : l’implication du lierre dans la mantique est donc déjà très ancienne. La capacité révélatrice du lierre et de la foudre n’est pas circonscrite qu’au seul monde grec, puisque nous voyons qu’en Lettonie, le nom du lierre (pehrkones) s’inspire de celui du dieu de la foudre, Pehrkon (ou Pehrkones), orthographes assez proches de ce qui se passe dans un pays limitrophe, la Lituanie : le lierre y est nommé perkunas, en relation toujours avec le nom qu’y prend le dieu fulgurant. Le lierre est aussi donnerebe – herbe du tonnerre – chez les anciens Germains, puisqu’il y est attribut de cette divinité de la foudre et du tonnerre qu’on appelle Donar (ou Thonar), un nom dans lequel résonnent autant le tonnerre que le lierre aux feuilles couleur de foudre.
L’intuition foudroyante découvre : si la vélation, en moyen français, indique que l’on place un voile sur quelque chose, la révélation le dévoile, le met à nu. D’ailleurs, qu’est donc une naissance sinon une révélation ? Est-ce à dire que Dionysos est, d’une certaine manière, un prophète ? Certes oui, nous l’avons signalé plus haut. Pour mieux l’expliciter, il faut, une fois encore, entremêler la vigne au lierre : autrefois, les portes des tavernes, taillées dans du chêne, étaient ornées de rameaux de lierre. On en suspendait aussi à l’entrée des cabarets. Aussi bien recroisons-nous Zeus le chêne et Dionysos le lierre à travers cette association végétale. Selon Angelo de Gubernatis, ce procédé avait pour but de « rendre le vin innocent », mais non pour autant ignorant si l’on prend connaissance de ce que le Florentin ajoute dans La mythologie des plantes : « Cet usage superstitieux devait avoir un autre motif. Le chêne est l’arbre de Zeus, le lierre aussi lui est cher : symbole de force, sans doute, et de génération, il aide peut-être aussi le buveur à dire la vérité, c’est-à-dire la prophétie » (9).
Le lierre aurait donc cette double fonction : supprimer la gueule de bois chez les initiés et diriger l’esprit aviné vers l’essentiel. Ne le cachons pas : les anciens Grecs crurent durant longtemps que le lierre pouvait aider à refréner les intoxications, réputation qui perdure en dehors même de la seule sphère grecque, puisque selon Serenus Sammonicus, le suc de lierre grimpant, administré à raison de quelques gouttes, suffit « pour conjurer les effets d’un breuvage empoisonné » (10). Le caractère semper virens du lierre n’est peut-être pas étranger à cet état de fait. Puisque celui-ci symbolise la force végétative, il représente également le cycle de la mort et de la vie, le mythe du retour éternellement recommencé. Ainsi, pourquoi ne serait-il pas à même de combattre l’ivresse du vin, tout en contenant lui-même des substances qui s’avèrent toxiques à hautes doses ? La vigne ouvrirait donc l’extase dionysiaque que le lierre se chargerait d’accompagner et de clôturer…
Le lierre, s’interposant entre Sémélé (= la Terre ; d’où provient le mot semelle…) et Zeus (l’ardeur céleste), ne pourrait-il pas être une métaphore de l’éclipse ? Ce qui ferait du lierre une essence lunaire, ce qui expliquerait sa versatilité. La capacité prophétique de celui qui l’absorbe, ne serait-elle pas, elle aussi, à mettre sur le compte de cette appartenance ? En tous les cas, il s’agit de transformation. Puisque sa feuille, lorsqu’elle est palmatilobée par cinq est placée sous la gouvernance de la Grande Déesse (de même que les feuilles de figuier, de platane, etc.). Avec les âges et les expériences, elle se métamorphose en forme de lance, dont l’extrémité, pointue, est dirigée vers le haut. Et ce lierre-ci, élevé, dit de haut vent, est seul à porter des fleurs marquées par le nombre 5 (elles comportent un calice à cinq dents, une corolle à cinq pétales et cinq étamines). Le 5, qui s’exprime tant dans les parties hautes du lierre que dans ses parties basses, dessine une trajectoire de révélation et d’augmentation, partant du 5 terrestre, émanation de la Terre-Mère, au 5 céleste, supraphysique et intimement lié à une divinité ouranienne comme Zeus, et, par extension, à Dionysos. (Le lierre aux feuilles lobées étant stérile, l’autre fertile – puisque seul à porter des fleurs –, on semble ici sous-entendre une primauté du principe solaire, mâle, Yang, au dépend de son opposé et néanmoins complémentaire, chose typique de cette société grecque qui refoulait les grandes déesses archaïques et primordiales, et qui les cantonnaient à des rôles plus que mineurs.)
Bien d’autres sens symboliques sont associés au lierre. Parce qu’on a longtemps cru qu’il parvenait à étouffer l’arbre hôte lui servant de support, on a dit du lierre qu’il était non seulement un parasite, mais aussi une espèce envahissante, un profiteur, un crampon en somme. Pourtant, comme s’il s’agissait là d’une preuve à l’appui, de crampons, il en dispose : il s’agit de petites radicelles atrophiées qui ponctuent de place en place les tiges rameuses et sarmenteuses du lierre, et dont la principale fonction est de lui permettre d’agripper le support sur lequel il grimpe et de s’y maintenir aussi sûrement qu’à une solide prise d’escalade. Ce en quoi le nom latin du lierre, qu’on a conservé jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire hedera, outre qu’il semble parent du mot celte qui désigne la corde, hedra, nous renseigne encore davantage sur la qualité attachante du lierre puisque hedera provient du verbe latin haereare, qui signifie « être attaché, fixé ». Ces crampons, qui d’ailleurs se développent même sur des lierres libres et non grimpants, ne sont pas des suçoirs qui aideraient la plante à puiser dans les réserves nutritives de l’hôte ainsi vampirisé, sans compter que les supports qu’affectionne le lierre et qui lui permettent ses reptations verticales ne sont pas toujours d’autres végétaux, puisque un rocher, un poteau, le mur d’une maison, peuvent parfaitement bien lui convenir et satisfaire le désir d’élévation de ce monte-en-l’air. Parce qu’il embrasse son support, on a dit du lierre qu’il évoque on ne peut mieux les liens amicaux et amoureux. Le lierre est attachement : ne dit-on pas, selon une formule qui rappelle beaucoup une devise héraldique, qu’il meurt ou qu’il s’attache ? Également, il représente « l’éternelle constance du désir de fidélité ». C’est ce que suggère pour beaucoup l’ogham du lierre, Gort (ᚌ), qui signale qu’au-delà même de cette fidélité, tant en amour qu’en amitié, est bien présente, dans le lierre même, la question de la loyauté, ce qui fit affirmer que le lierre était idéalement chevaleresque pour cette raison. Mais il est aussi enlacement et, partant, sensualité. Contrairement au houx martien, le lierre, tout en courbes et circonvolutions, est typiquement féminin. De par ses attitudes serpentiformes, cette plante femelle évoque, au-delà de la seule sensualité, la sexualité qui perdure, tout emplie de cette viridité qui fait la force puissante du lierre en toute saison. Bien que non maternel, le lierre est une plante qui entretient des rapports évidents avec les rites nuptiaux. Par exemple, en Grèce antique, les couronnes nuptiales des jeunes mariés étaient constituées de rameaux de lierre, tandis qu’en Europe, « une fille qui mettait une feuille de lierre dans son corsage [nda : c’est-à-dire à l’emplacement même du cœur] devait rencontrer son futur époux » en rêve (11). Le domaine amoureux peut parfois faire tendre le lierre vers des aspects plus sombres, comme en atteste la pratique qui consistait à jeter du lierre sur les cercueils des jeunes filles mortes vierges, en souvenir d’éternelle indéfectibilité peut-être… Si le lierre est plante d’amour, c’est parce qu’on a cru trop longtemps qu’il desséchait l’arbre auquel il grimpe, aussi sûrement que le cœur qu’assaille l’amour. Mais quel est ce genre d’amour qui assèche autant ? Est-ce bien, au reste, de l’amour ? L’amour n’est-il pas censé augmenter plutôt que réduire ? Même s’il déborde, il peut parfois lorgner du côté de la concupiscence, et devenir cet incendie qui éteint et dessèche tout…
Par delà ces quelques données plutôt sinistres, il importe de savoir que le lierre était employé par les Celtes en magie des liens, autrement dit en magie liante, plus particulièrement dans le domaine amoureux, de même qu’en Chine où l’emploi du lierre en tel cas permettait d’attacher une femme à son mari. Souvenons-nous que le lierre liant provient, à travers même son nom latin hedera, de ce verbe haereare qui représente l’idée de fixer, de lier, d’arrêter, de paralyser même. C’est pourquoi le lierre Gort peut être placé en rapport avec le dieu gaulois de la parole, de l’éloquence et du verbe magique, Ogmios, que l’on retrouve en Irlande sous une forme à peine altérée : Ogma (ou Ogme), un dieu que l’on crédite, à juste titre, de la création de l’ogham, cet alphabet si particulier constitué de petites branches de différentes espèces végétales et gravées chacune d’un symbole. « De la même racine vient haeresco, ere : ‘s’attacher, s’arrêter’ ainsi que haesito, are, ‘être embarrassé, s’arrêter, hésiter’, d’où provient le verbe français hésiter » (12). L’ogham Gort peut donc être le signe de la nécessité d’une transformation, de la recherche et de la quête spirituelle aussi : ne faut-il pas traverser les rigueurs de l’hiver avant de pouvoir observer de plus près les sphériques baies noirâtres du lierre ? Ne dirait-on pas de petites urnes coiffées d’un couvercle scellé en cinq points, à partir desquels – pourquoi pas ? – l’on peut parfaitement envisager de tracer un sceau, celui-là même qui, sans doute, dissimule un secret au profane ? Pourquoi ne pas y voir une aide inespérée pour cet homme qui, tout sapiens qu’il soit, forcément doute ? « N’es-tu pas trop éloigné de la Nature pour ne plus savoir que douter ? », interroge Gort le lierre, qui intime aussi de procéder à un effort de stabilisation, voire même de renoncement, histoire de faire le point et de réfléchir, avant même d’opter, parmi une foultitude de choix, pour celui qui sera le meilleur pour soi, en ce moment T qui l’exige.
Ensuite, et pour achever ce long inventaire, la persistance du feuillage du lierre mènera à le considérer comme un symbole de la vie au cœur de l’hiver, à l’instar du gui et du houx. Il représente donc la constance et la persévérance, et c’est tout naturellement pour ces raisons précises qu’on le retrouve chez les Celtes lors de Jul, qui célèbre le solstice d’hiver, en particulier à travers la figure du Dagda dont le chaudron d’immortalité et de résurrection est empli d’inépuisable et de perpétualité.

D’un point de vue médicinal, la lecture de l’assez long développement qu’accorde Dioscoride aux différents lierres qu’il a recensés, permet d’établir un profil intéressant de ce à quoi les anciens destinaient cette plante âcre et astringente, qualifiée de remède de la dysenterie, des affections de la rate, des affections cutanées (brûlures, ulcères de diverses natures, érysipèle), etc. On lui voit jouer un rôle non négligeable au niveau de la sphère gynécologique, sur laquelle le lierre serait emménagogue. Également remède dentaire et auriculaire, Dioscoride fait aussi la mention de la vertu pédiculicide de la gomme de lierre.
Au Moyen-Âge, le lierre semble être encore bien davantage usité. Par exemple, Hildegarde, qui distingue cette petite plante appartenant à la famille des Lamiacées et que l’on appelle lierre terrestre (Gunderebe) du lierre grimpant (Ebich), explique, au sujet du second, une action positive sur la jaunisse, les maladies de la rate, les crachements de sang, les troubles gynécologiques tels que l’aménorrhée et la dysménorrhée. On emploie tant les feuilles que leur suc, ainsi que les racines et les graines contenues dans les baies. Hildegarde apporte aussi une information qui mérite d’être retenue : elle laisse entendre qu’elle faisait usage du lierre pour les mêmes raisons qu’en firent les antiques ménades : elle préconisait le lierre en cas de « perte de raison », ce qui ne semble en aucun cas être une mention isolée, puisque, par ailleurs, au cœur même de la littérature médicale propre au Moyen-Âge, on remarque assez souvent la relation du lierre avec la tête (maux de tête, migraine, « frénésie », surdité, troubles de la vue…), et dans une plus large mesure un emploi du lierre pour des troubles très divers, ce qui a dû occasionner l’élaboration de recettes pas moins variées, plus ou moins efficaces, comme nous allons maintenant pouvoir le constater. Dans l’ensemble, on connaît du lierre bien davantage d’usages populaires que strictement scientifiques. Dans les campagnes, on emploie souvent les feuilles et leur suc. Des cataplasmes de feuilles étaient appliqués sur les plaies, les brûlures, les ulcères, les abcès, en cas de mauvaise circulation sanguine. Dans le Loiret, on faisait macérer des feuilles de lierre broyées dans du vinaigre durant neuf jours : cela formait un excellent remède contre les cors. On utilisait encore le lierre à travers des modes opératoires très surprenants : en médecine vétérinaire, on mâchait des feuilles de lierre et on crachait la bouillie obtenue dans les yeux des chevaux souffrant de maladies oculaires. En Anjou, on confectionnait des sacs bourrés de feuilles de lierre pour y dormir. Cela avait, dit-on, de bons résultats contre les rhumatismes. Enfin, l’une des pratiques les plus étonnantes est sans doute celle-ci : en Gironde, on creusait dans le tronc d’un vieux lierre un creux en forme de gobelet dans lequel on versait du vin pour l’y faire macérer. Ce vin acquérait par la suite des propriétés anticoquelucheuses exceptionnelles. Tous ces procédés peuvent encore nous surprendre et nous paraître farfelus. Il n’empêche que, dans le fond, ils trouvent tous des justifications car, comme nous le verrons un peu plus loin, le lierre est actif contre toutes les affections ci-avant abordées. Mais, avant d’y parvenir, un peu de botanique !

A propos du lierre, on a dit qu’il s’agissait d’un arbuste en raison d’une forme parfois buissonnante, mais, en réalité, le lierre fait partie des quelques rares lianes européennes avec le chèvrefeuille, le houblon, la clématite et la bryone. Cette liane peut facilement atteindre une trentaine de mètres de longueur (davantage encore : 50 m ? 100 m ?), chose que sa longévité peut tout à fait lui permettre d’acquérir : 400 ans, parfois plus (un demi millénaire, voire un millénaire en Italie), même s’il est difficile de déterminer l’âge du lierre puisque son bois ne forme pas de « cernes » permettant de décompter ses années. Les supports environnants – selon qu’ils sont présents ou pas à proximité d’un lierre – font qu’il sera rampant ou grimpant. L’horizontalité et la verticalité semblent avoir un rôle prépondérant sur la forme des feuilles du lierre. En effet, on distingue deux types de feuillages : des feuilles lobées portées par des rameaux stériles, et des feuilles non lobées, en forme de fer de lance, portées par des rameaux fertiles. Le seul critère distinctif au sujet de l’âge du lierre, cela reste encore ses feuilles. Bien que dans les deux cas elles sont longuement pétiolées, de couleur vert foncé, coriaces et persistantes, il s’avère que seuls les lierres de la seconde catégorie, dit lierre de plein vent (ou de haut vent), portent des ombelles de petites fleurs parfumées, de couleur vert jaunâtre, longuement pédonculées et plus tard des baies, alors que les premiers, comme le lierre poussant en sous-bois, n’en produit pas. La floraison se déroule à l’automne, dès septembre, et offre, dans une période de disette, du pollen nombreux aux abeilles. Comme le pin, le lierre est extrêmement prolixe de son pollen, façon, sans doute encore, de marquer sa grande vitalité, viridité pourrions-nous même dire, tandis que la fructification, sous forme de grappes de baies globuleuses vertes, violettes puis noirâtres, achève ce curieux cycle végétatif.
Très fréquent, le lierre affectionne les sols riches, ombragés comme lumineux. Sur la question de sa répartition géographique, l’on rencontre l’erreur qui est faite parfois de l’imaginer totalement absent de la région méditerranéenne, ce qui est bien évidemment faux et fort regrettable, d’autant plus que c’est dans ces zones-là précisément (Italie, Espagne, Midi de la France) qu’on rencontre les plus gros spécimens de lierre. Dans le reste de l’Europe, il est présent à peu près partout, à l’exception de sa fraction la plus orientale, le lierre étant une plante surtout endémique à l’Europe occidentale : bien que peu frileux, supportant aisément les lieux froids et neigeux, le lierre est une espèce océanique, mais absolument pas continentale, encore moins montagnarde, ce qui explique qu’on ne le rencontre plus dès lors qu’on passe la barre des 1300 m d’altitude environ.
Comme nous l’avons dit, le lierre se trouve souvent dans le voisinage proche de l’homme, dont il escalade les murs des vieilles maisons, de ses ruines, ou de ses décombres. Hôte des talus, des haies et des lisières de forêt, on le trouve fréquemment associé tant à des essences à feuilles caduques (chêne, peuplier noir, hêtre, aulne…) qu’à des résineux (pin sylvestre, cèdre…).

Les deux formes foliaires du lierre : à limbe lancéolé et à limbe trilobé ou pentalobé.

Le lierre en phytothérapie

« L’action énergique de cette plante sur nos organes mérite l’attention des médecins praticiens ; des observations cliniques bien faites et déterminant avec précision ses propriétés, lui assigneraient indubitablement une place dans la matière médicale indigène » (13). Cette requête, émanant de Cazin, il est bien difficile d’affirmer qu’elle a été suivie d’effets plus ou moins immédiats. Les pourparlers houleux au sujet de sa soi-disant toxicité, le fait d’avoir été relégué pendant longtemps à la seule pharmacopée des campagnes, etc., sont autant de raisons qui n’ont très probablement pas aidé le lierre à entrer en faveur. On en connaît cependant un bon bout à propos de ses propriétés et usages thérapeutiques. En revanche, là où blesse le bât, c’est en ce qui concerne les données biochimiques : on a l’impression d’être restés figés au XIX ème siècle ou pas loin, tant cela n’a, semble-t-il pas, été rénové depuis des lustres. Et devoir dépoussiérer des données qu’on peut qualifier d’antiques n’a rien de bien valeureux ni réjouissant pour moi. Enfin, nous allons faire ce qui nous apparaît possible et nous en contenter, faute de mieux.
Nous nous attacherons essentiellement aux feuilles et aux baies dont la saveur « austère » a été dite amère et nauséeuse, ce que je puis confirmer : la manducation d’une feuille de lierre vous fait regretter la fadeur de la feuille-de-chêne ! Que contient donc le lierre si nous n’en considérons que ces deux seules fractions végétales que sont baies et feuilles ? Eh bien, nous pouvons avancer l’existence d’une substance bien connue, l’hédérine, une saponine qui, comme son nom l’indique, mousse dans l’eau chaude. Puis vient de la rutine, glycoside flavonique. Ajoutons-y des acides (hédérique, chlorogénique, formique, malique), de la pectine, du tanin, au moins une essence aromatique, un sucre (inositol), enfin d’assez mystérieuses substances comme le falcarinol (alcool gras du groupe des polyynes), une molécule proche des cétones, le falcarinone, enfin, un corps de nature phyto-œstrogénique dit-on.
Permettons-nous d’adjoindre à cela un supplément anecdotique : tenant en quelques données qui ne sont pas toujours partagées par la plupart des auteurs modernes (je n’en ai trouvé trace que chez Fournier et Cazin, et bien avant eux, Dioscoride) : il s’agit de la gomme de lierre ou autrement nommée gomme hédérée, qui découle, exsudant du tronc des très vieux lierres du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, et que Cazin décrit en ces termes : « Elle est noirâtre, en morceaux irréguliers ; composée de grumeaux ou fragments luisants, bruns-grisâtres ou rougeâtres foncés, non transparents, à cassure nette et brillante, se brisant sous la dent, sans saveur marquée, ne blanchissant pas la salive et ne s’y dissolvant pas, d’une odeur résineuse, brûlant en répandant une odeur d’encens » (14) fort agréable, au point que Cazin se proposait de la substituer, pour cette raison, à la myrrhe avec laquelle elle entretient plus qu’une analogie, substance elle-même fort variable au regard de son aspect, de son parfum et de sa composition. De même, la gomme de lierre peut être essentiellement de nature gommeuse, résineuse, ou plus communément les deux à la fois. Inutile de vous dire que les indices consistant à en expliciter la composition biochimique sont quasiment inexistants (s’il existe quelques données éparpillées au sujet de l’huile essentielle extraite des rameaux feuillés du lierre, essentiellement composée de sesquiterpènes et de monoterpènes, rien ne nous est dit au sujet de la composition de cette gomme de lierre).

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique de l’appareil respiratoire, expectorant
  • Dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, décongestionnant, antirhumatismal, antinévralgique, odontalgique
  • Hypotenseur, vasoconstricteur
  • Anti-infectieux : antifongique, antiparasitaire (pédiculicide)
  • Topique, résolutif, détersif, astringent
  • Hémolytique puissant
  • Fébrifuge
  • Cholagogue
  • Emménagogue, stoppe la sécrétion lactée (?)
  • Purgatif et vomitif (à hautes doses)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite chronique, catarrhe bronchique chronique, trachéite, laryngite, laryngite sévère, coqueluche, rhume
  • Refroidissement, sensibilité aux infections
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, goutte, névrite, névralgie (sciatique), lumbago
  • Affections cutanées : plaie, plaie de cicatrisation difficile, plaie gangreneuse, ulcère (atonique, de jambe, rebelle, sanieux, fongueux, variqueux), dartre, gerçure, engelure, crevasse, cor, durillon, abcès, vergetures, teigne, gale, poux, brûlure du premier et du deuxième degré, coup de soleil, piqûre d’insecte, pellicule, mycose du pied
  • Troubles circulatoires : hypertension, œdème circulatoire, mauvaise circulation sanguine, cellulalgie (congestion et vasodilatation ont pour conséquence l’apparition de la cellulite)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, métrorragie, leucorrhée, engorgement des seins
  • Lithiase biliaire
  • Affections dentaires : douleur dentaire, carie
  • Soins capillaires : améliorer la santé du cuir chevelu, accentuer la couleur et les reflets des cheveux châtains et bruns

Modes d’emploi

Si l’on souhaite employer le lierre par voie interne, la teinture-mère reste tout de même l’option la meilleure. Cependant, sachons que d’autres modus operandi sont envisageables :

  • Infusion à froid de feuilles fraîches.
  • Décoction, décoction concentrée de feuilles fraîches (pour bain, lotion, etc. ; en usage externe).
  • Infusion de baies concassées.
  • Décoction de baies concassées.
  • Alcoolature de feuilles fraîches.
  • Macération acétique de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.
  • Poudre de baies.
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées liées par de la farine de lin.
  • Feuilles fraîches en application locale.
  • Macération huileuse de feuilles fraîches : pour cela, vous aurez besoin d’une bonne poignée de feuilles de lierre bien propres, séchées au torchon, puis grossièrement hachées, d’huile d’olive bio première pression à froid, et d’un bocal en verre muni de son couvercle. Placez le lierre bien tassé dans le bocal, couvrez d’huile. Fermez le bocal et laissez macérer le tout pendant quatre bonnes semaines au soleil. Prenez soin d’agiter régulièrement le mélange. Au bout du compte, passez-le à l’aide d’un filtre à café et recueillez l’huile que vous entreposerez dans un flacon de taille adaptée.
  • Variante : au lieu d’huile d’olive, la macération s’opère dans le saindoux, ce qui est tout à fait autre chose…
  • Enfin, pour les plus courageux et les plus hardis : on fait sécher modérément des feuilles de lierre à la bouche du four, en quantité suffisante pour pouvoir les déposer sur un drap dont on s’enveloppe par la suite.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : certains auteurs préconisent de cueillir les feuilles de lierre (sans préciser lesquelles : les lobées, les entières, des deux types ?) en toutes saisons du fait du caractère semper virens de la plante. Ainsi procédait Cazin. D’autres font observer qu’il est bon de se contenter des seules et uniques feuilles tendres ramassées à la fin de la période estivale (août-septembre). Quant aux baies, c’est aux premiers mois de l’année (janvier-mars) qu’on se livre à leur récolte.
  • Toxicité : celle du lierre fait débat depuis bien longtemps. Pour conforter l’opinion de Cazin qui n’utilise en aucune manière le mot « toxique » dans sa monographie, Bernard Bertrand rappelle que :
    – les abeilles butinent avec attrait le nectar d’excellente qualité des fleurs de lierre ;
    – le bétail (dont les chèvres) broutent les feuilles de lierre sans dommage pour lui ;
    – les oiseaux (grives, merles, mésanges, etc.) se repaissent des baies de lierre l’hiver venu.
    Mais voilà que Fournier se glisse entre les deux hommes et signale à l’attention que :
    – des baies mangées par des enfants ainsi qu’un usage excessif des feuilles par voie interne provoquèrent des empoisonnements mortels, et plus souvent des troubles variés dont voici la teneur : nausée, vomissements, lésion banale du tube digestif, diarrhée, excitation fébrile, troubles respiratoires et nerveux… ;
    – cette toxicité non fantasmée explique que les baies de lierre sont finalement peu consommées par les oiseaux : cela remet grandement en perspective la vision de « garde-manger de l’hiver » qu’on peut avoir associée au lierre, tout juste picoré à vrai dire, voire même boudé, ce qui n’est pas vraiment la même chose que d’affirmer à qui veut l’entendre que les oiseaux de passage font bombance avec le lierre : à eux-mêmes s’applique le célèbre proverbe : à défaut de grives, l’on mange des merles ! Un comble ! C’est donc en dernière ressource, selon Fournier, que les passereaux piquent du bec dans la baie d’ierre, tandis qu’un canari qui se taillerait une farandole de ses feuilles s’en ferait aussitôt un habit de deuil.
    Comment expliquer cette dissemblance d’avis sur la seule question de la toxicité avancée du lierre ? Est-elle à mettre sur le compte de la proportion d’hédérine, substance davantage présente dans les lierres méridionaux que ceux qui sont septentrionaux ? En tous les cas, pour reprendre le questionnement de Fournier à propos de la toxicité des baies de lierre : « est-elle partout égale ? » On peut se le demander. Mais comme elles ont été écartées de la pratique phytothérapeutique depuis un bon moment, on n’en sait pas davantage. Tandis que, concernant les feuilles, l’on sait maintenant qu’elles contiennent, à l’instar de la carotte et du ginseng, une substance dont on a croisé le nom plus haut : le falcarinol. Or celui-ci est susceptible d’occasionner des dermites de contact de nature allergique. Des irritations mécaniques sont aussi observées auprès des sujets prédisposés, dont la peau est sensible. Enfin, en interne, sachons aussi que l’infusion de feuilles de lierre, même légère, peut être agressive pour les muqueuses gastro-intestinales (ça l’est bien davantage à fortes doses ; rappelons aussi que les saponines du lierre sont détergentes). Il est donc nécessaire d’en faire un raisonnable usage, compte tenu que, au long cours, des cas de cirrhose hépatique peuvent survenir, ce qui pour un soi-disant antidote de l’ivresse par le vin, est tout de même mal venu.
  • On utilise depuis longtemps – Dioscoride le mentionnait déjà – l’usage tinctorial des feuilles et des baies de lierre pour foncer les cheveux ou faire conserver aux cheveux bruns leur noirceur. Quant aux feuilles seules, en lotion, elles ravivent les reflets des cheveux bruns et châtains, et raniment l’éclat des étoffes de soie noire.
  • Les feuilles de lierre contiennent, comme nous l’avons vu, des saponines, substances dont la principale caractéristique est de mousser au contact de l’eau chaude. Ainsi les feuilles de lierre, de même que la saponaire, offrent-elles une lessive pour le moins écologique.
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    1. C’est de ce premier terme que dérivera le mot lierre tel que nous le connaissons, non sans avoir subi de successives étapes – edre, iedre, etc. – de transformation. Par exemple, en vieux français, la plante est désignée par les mots ierre ou iere, ainsi qu’on le lit dans Le Roman de la Rose rédigé en langue d’oïl au XIII ème siècle. Mot débutant par une voyelle (ou un h aspiré dans sa forme hierre), il fallait nécessairement faire l’élision avec le pronom le, et obtenir, de fait, l’ierre. L’apostrophe ayant disparu, on a obtenu par agglutination un unique mot : lierre.
    2. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 56.
    3. De là découle l’expression « se croire sorti de la cuisse de Jupiter », ayant la même valeur d’équivalence avec « se croire premier moutardier du pape ». L’une comme l’autre désignent une personne imbue d’elle-même, prétentieuse, etc.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 281.
    5. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 172.
    6. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 132.
    7. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 211.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 196.
    9. Ibidem.
    10. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    11. Jennifer Cole, Cérémonies autour des saisons, p. 100.
    12. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 194.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 537.
    14. Ibidem, p. 536.

© Books of Dante – 2019