Sur les origines du mot aromathérapie (entre autres choses…)

Porphyre, philosophe néoplatonicien du III ème siècle après J.-C., est connu pour la richesse de ses œuvres dont, hélas, bien peu ont traversé les siècles sans encombre jusqu’à nous. Parmi ce reliquat, penchons-nous sur un des traités de Porphyre, De l’abstinence, dont voici un extrait :

« Il semble, dit Théophraste, qu’un temps incalculable se soit écoulé depuis que le peuple le plus savant du monde et habitant de la terre la plus sacrée, celle qui fut fondée par le Nil, a commencé, dès les toutes premières origines, à offrir aux dieux célestes des prémices qui n’étaient pas encore de myrrhe ni d’un mélange de casse, d’encens et de safran. C’est seulement après bien des générations que ces produits furent employés ; car en ces temps-là l’homme, errant à la recherche de l’indispensable subsistance, aurait dû affronter mille peines pour consacrer aux dieux quelques gouttes de ces essences. Au début donc, on ne sacrifiait pas de tels produits, mais de petits végétaux, comme si les hommes cueillaient de leurs mains le premier duvet de la nature féconde. […] Et c’est d’après le mot thymiaisi, qui désignait la fumée dégagée par la combustion des produits de la terre, qu’on a formé le mot thymiateria, qui désigne les petits autels à parfums, ainsi que les mots thyein et thusias qui signifient « sacrifier » et « sacrifice ». […] Mais les Anciens avaient un tel souci de ne pas enfreindre la coutume qu’ils prononcèrent des malédictions contre ceux qui abandonneraient l’usage antique pour en introduire d’autres, et d’après le verbe arômai signifiant « maudire » ils appelèrent arômata les aromates qu’on fait brûler aujourd’hui. »

Non seulement arômai signifie « maudire », mais également « prier ». Les aromates seraient donc l’objet et le truchement par lequel cet objet réalise son œuvre. Plus clairement, un bois odoriférant que l’on fait brûler – des copeaux de bois de cèdre par exemple – serait à la fois la prière ou la malédiction et l’objet qui les portent.

Qu’est-ce que maudire ? C’est lancer une imprécation contre quelque chose ou quelqu’un. Qu’est-ce que prier ? C’est inviter, convier, exhorter quelque chose ou quelqu’un. Dans le premier cas, on impose, dans le second on dispose du bon vouloir (ou pas) de la chose, de l’être auquel on adresse sa supplique. Si le premier est emprunt de violence et d’agressivité, le second l’est de douceur et de détachement.

Lorsque René-Maurice Gattefossé créa le néologisme « aromathérapie » dans les années 1930, il est bien peu probable que l’œuvre de Porphyre y ait été pour quelque chose.

Bon. Pourquoi je vous bassine avec tout ça ? Eh bien, parce que la plupart du temps, lorsqu’on utilise les huiles essentielles, on opte pour une démarche mécaniciste dont on n’a pas forcément conscience. Or, est-ce pertinent d’ouvrir un flacon pour en libérer le génie, si ce n’est pour rien lui demander ? Ne peut-on pas converser avec les huiles essentielles ? Ne peut-on pas, non plus, les investir d’une charge ? Bien sûr que oui ! On peut les cajoler, accompagner leur action d’une prière (eh oui !…) et donc faire appel à leur douceur (toute relative d’une huile à l’autre) ou, au contraire, les exhorter à davantage de virulence (elle aussi toute relative) et donc en faire l’objet et le transport d’une imprécation, ce qui, dans ce dernier cas, s’apparente assez à la tentative de bannir le démon d’une maladie. Ce qui prouve, une fois de plus, que l’aromathérapie, ça n’est pas exactement jouer à la dînette.

© Books of Dante – 2017