Le hêtre (Fagus sylvatica)

Synonymes : hêtre commun, hêtre blanc.

Si le nom même du hêtre est connu et admis de tous, il s’avère que selon les lieux et les époques, il a porté d’autres noms, dont son nom latin – fagus – semble être inspiré, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse… Ainsi le hêtre est-il foyau, foyard, fouillard, fouteau, fou, fau, fayard, fagette, faillette, favinier… De l’ensemble de ces noms vernaculaires, le latin fagus souhaite nous rappeler sa proximité avec le grec phagein, un verbe qui veut dire « manger », en raison, dit-on, du caractère comestible de certaines parties de cet arbre. Pourtant, des arbres plus comestibles que le hêtre, il en existe bien d’autres, et il apparaît peu acceptable de déclarer le hêtre comme l’arbre (sauvage) comestible par excellence, comme j’ai pu le lire quelque part. Ainsi faut-il s’interroger quant à la filiation qui peut bien exister entre fagus et phagein. Tous ces noms, auxquels on peut rajouter fol et foutel, représenteraient ainsi les diverses manières de désigner cet arbre jusqu’au début du XIII ème siècle (1220 environ), avant que le hester germanique et le haistr francique ne se stabilisent et ne donnent, par la suite, le mot hêtre.
Bien entendu, ces anciennes appellations ne furent pas abandonnées : ma grand-mère maternelle n’a jamais appelé un hêtre un hêtre ; pour cela, elle utilisait le mot franco-provençal fayard. De même, dans le Petit Albert, on trouve une recette pour la réalisation de laquelle il est demandé « une livre de bon charbon de faux » (c’est certain que si l’on ne sait pas ce que c’est, la recette est irréalisable ; simple question de linguistique, non de magie, laquelle nécessite quelques élémentaires notions de botanique dont on fait trop souvent l’économie…).

Le hêtre, bien qu’il fasse partie, tout comme le chêne, de la famille des Fagacées, n’en reste pas moins à l’ombre dudit chêne. Chez Angelo de Gubernatis, on le trouve encore sous le nom de Quercus fagus, quercus faisant référence au genre chêne, comme si, d’une façon ou d’une autre, on avait voulu faire absorber le hêtre par le chêne, afin d’assurer la suprématie de ce dernier au dépend de l’autre. Pourtant, si l’on en juge la mythologie grecque, l’on se rend compte que cette idée n’a rien de saugrenu. Bien qu’indissociable du chêne masculin pour la vieille culture hellène, le hêtre représentait alors la part féminine de la création. Puis, il a été détrôné par le chêne, de la même façon que l’on a, petit à petit, répudié le principe féminin. Bien avant cela, le hêtre était dédié à une déesse-mère primordiale du nom d’Eurynomé, puis les Achéens remplacèrent cette divinité par Zeus, le hêtre par le chêne. Eurynomé fut intégrée au panthéon, mais dans un rôle assez mineur. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle du sanctuaire de Dodone, on pense immédiatement au chêne. Or, Lucien de Samosate, un auteur du II ème siècle après J.-C., affirme que l’oracle de Dodone se constituait autant de chênes que de hêtres sacrés. Il n’en reste pas moins que pour des auteurs plus tardifs comme Henri Corneille Agrippa, le hêtre est d’essence jupitérienne, avant de glisser davantage en direction du couple Héra/Junon, alors que pour les anciens Germains le hêtre est indubitablement masculin, formant couple avec l’orme féminin.
Il est donc inexact d’insinuer que les anciens Grecs et Romains ignoraient le hêtre : par exemple, dans l’Odyssée, ce sont bien des faines – le fruit du hêtre – que jette Circé, avec des glands et des cornouilles, aux compagnons d’Ulysse changés en porcs captifs par les bons soins de la déesse. De même dans les Bucoliques que l’on doit au poète latin Virgile : il est question d’un fagus dont certains exégètes dirent qu’il n’est pas prouvé qu’il fut un hêtre. Virgile étant né en Gaule cisalpine, je doute fort qu’il n’y ait jamais rencontré le moindre fayard. Si Pline est capable de décrire correctement la faine – petite pyramide triangulaire – il n’y a pas de raison pour que Virgile soit ignare à ce point. Non, on connaissait bien le hêtre, tant chez les Grecs que chez les Romains.

En ce qui me concerne, le hêtre est éminemment féminin. Ainsi, les coupes sacrificielles – symbole féminin – étaient-elles taillées dans du bois de hêtre. L’écorce du hêtre est aussi lisse et douce que peut être rugueuse celle du chêne ; son bois, ferme et flexible, contraste avec la rudesse de celui du chêne ; le hêtre est rarement touché par la foudre alors que, statistiquement, le chêne l’est quarante-cinq fois plus souvent, signant bien par-là son accointance avec Zeus, maître des éclairs, s’opposant ici symboliquement, par un emblème comme le chêne, au hêtre féminin plus proche du monde souterrain, parce que plus « rond », plus « humide », plus « ombrageux » que ne le sera jamais le chêne… Et si l’on reste dubitatif devant la dimension féminine du hêtre, il n’est qu’à considérer les fameux hêtres tortillards, des êtres surnaturels qui semblent presque danser, et dont les spécimens les plus connus sont désignés sous le terme de « faux de Verzy », du nom de la petite commune, à proximité de Reims, qui en regroupe le plus grand nombre sur près de 80 hectares. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’origine de cet état de fait. On a évoqué la nature du sol. Mais après avoir planté des graines de hêtre tortillard en dehors de ce regroupement, on a constaté qu’elles donnaient naissance à de nouveaux hêtres tortillards. Il a également été avancé l’origine virale de ce phénomène pour lequel les investigations demeurent toujours autant tortueuses… Francis Hallé nous explique que « les soudures racinaires permettent des échanges entre les arbres. Les hêtres ‘tortillards’ […] sont capables d’induire le caractère ‘tortillard’ chez les hêtres voisins, avec lesquels ils sont soudés par les racines » (1). Cela apporte de l’eau à notre moulin, mais l’origine première demeure, pour l’instant, un véritable mystère. Malgré tout, ces arbres, par leurs formes serpentines, nous invitent à la réflexion : de la Terre au Ciel, le chemin n’est pas toujours une ligne droite. Plutôt à l’image du rond dont on ne sait pas toujours s’il est de fée ou de sorcière. Dans une région à peine distante de 200 km à l’est de la ville de Reims, et où l’on connaît bien le hêtre, il est impossible de passer sous silence le majestueux hêtre fée de la forêt de Domrémy au temps de Jeanne la Pucelle, lequel était fréquenté par la noblesse locale, mais aussi par ces dames fées dont Jeanne n’a bien évidemment jamais fait partie. On a cependant insisté sur ce point pour faire gonfler l’idée que, peut-être, elle aurait été quelque peu… sorcière. Cependant, « il est vrai que, si les fillettes pieuses allaient à l’arbre seulement les jours de fête et dans un but de piété ou d’amusement familial, d’autres y cherchaient un appui plus profane dans le monde élémental » (2), c’est-à-dire probablement toutes celles qui n’avaient pas entièrement (ou pas du tout) répudié leur foi païenne, et je ne parle pas seulement de celles qui venaient y chercher, en songe, la vision de leur futur, afin de savoir si leur mariage serait heureux ou vérifier si, comme le soutenait Macrobe dès le IV ème siècle après J.-C., le hêtre était un véritable membre des « felices arbores », autrement dit, des arbres portant bonheur, des arbres sous lesquels aucune sieste ne peut virer au cauchemar, sans quoi l’on n’aurait jamais laissé de très jeunes fillettes effectuer les tournées du premier mai en portant à la main une branchette de hêtre, fleurie et décorée de rubans. (Plus anciennement, le hêtre figurait l’épouse du Soleil, la « très brillante » Belisama, dont le culte était rendu le premier du mois de mai, jour de la fête du hêtre.) « Cependant […], il est certain qu’au pied de l’arbre enchanté, on trouvait, vers la nuit magique de Saint-Jean, ces rondes de mousserons roses et ces cercles d’herbe foulée où dansèrent des pieds menus, plus légers que les pieds d’aucune femme » (3).

L’ogham Phagos et son glyphe spiralé… : ᚗ Comment, encore, douter de la féminité manifeste du hêtre ? Pour nous éclairer davantage sur ce point crucial, transportons-nous donc au jardin botanique royal de Kew, un quartier situé au sud-ouest de Londres. Un hêtre s’y prête à une curieuse singularité : « le marcottage spontané des branches basses », pour reprendre la formulation exacte de Francis Hallé qui poursuit, ajoutant que ce phénomène se déroule (presque) uniquement « dans le cas d’arbres isolés : recevant un éclairement suffisant, ces branches basses ne s’élaguent pas, s’allongent, s’affaissent sous leur propre poids, entrent en contact avec le sol, s’y enracinent, réitèrent et donnent naissance à un cercle de jeunes arbres qui entourent le vieil arbre initial » (4), mère au centre de sa prodigieuse descendance, dont on sait que, pour chacun d’eux, le cordon ombilical, même s’il vient à se rompre, ne supprime en rien l’étroite relation, ni le rôle de chacun : à tous les âges de sa vie, la mère sait qu’elle reste mère. Que peut donc bien vouloir nous montrer cette ronde arborée, figurée par un hêtre vénérable entouré de ses jeunes sujets dans lesquels subsistent, par filiation, une partie de l’héritage ancestral ? C’est là, en partie, ce que Phagos cherche à nous faire comprendre : l’existence d’une mémoire individuelle mais également collective, la connexion avec les ancêtres et l’acceptation des messages qu’ils nous adressent. Aller chercher dans un temps plus ancien que soi une réponse à une question bien d’aujourd’hui. Comment s’éclaire cette donnée à la lumière actuelle ? Comment peut-on l’intégrer à ce monde moderne sans la dénaturer ? L’on ne peut illuminer le présent sans les fréquents coups d’œil adressés à ce qui se trouve derrière soi ; c’est à ne pas négliger, c’est une base de laquelle on émerge soi-même, qui contient, fertile, un terreau de bon augure, mais aussi, parfois – qui sait ? – un problème irrésolu qui gangrène l’humus. Des générations peuvent se succéder sans que le problème soit arasé. Ça n’est donc qu’en revenant à la source, en amont, auprès de la « mère », qu’on parvient à expliquer le fait que l’eau qu’on voit couler dans la rivière de sa propre existence possède un si faible débit, ou une couleur, une odeur, qui laissent tout à fait craindre une pollution qu’elle aurait subi, et qui implique de (se) soigner, de remonter, de repérer les thèmes qui se répètent afin de pouvoir les corriger, d’inverser, etc. Ce sont là commandements de Phagos !
Nous avons dit plus haut que la coupe sacrificielle que l’on sculptait en bois de hêtre était un symbole typiquement féminin, sans doute parce qu’elle est matrice. Or, « selon certaines versions de la quête du Graal, la coupe sacrée est reliée à l’image du livre. Cette quête représente alors la recherche de la parole perdue, soit l’ancienne Sagesse devenue inaccessible » (5). Lorsqu’on prend la peine de creuser plus avant, ou plus profond, l’on se rend compte effectivement que la relation du livre au hêtre est très, très proche, ne serait-ce que linguistiquement, surtout si l’on considère la manière dont on nomme le hêtre en plusieurs langues européennes : beech (anglais), buche (allemand), beuk (néerlandais), buk (polonais), bukev (slovène), bok (suédois). Soit autant de termes qui s’apparentent à d’autres permettant de désigner le livre : book (anglais), buch (allemand), boek (néerlandais). Même le français bouquin y fait référence. Cela exprime plusieurs causes : avec du bois de hêtre, on confectionnait des tablettes d’écriture (jouant là la même fonction que l’écorce de bouleau) ; sur ce bois, il arrivait qu’on y trace des runes ; enfin, de ce bois, on fabriquait de la pâte à papier. C’est donc tout cela que Phagos véhicule également, l’ogham du hêtre signifiant plus globalement la connaissance écrite inscrite dans le bois même de cet arbre. Tirer Phagos peut donc vouloir dire qu’il importe de partir en quête de sagesse (sapience, savoir), de pratiquer l’introversion, bien nécessaire pour découvrir, entre deux lignes, le message qui s’y dissimule, chercher, avec calme et tempérance toujours, une réponse dans les traces écrites qui sont multiples et qui ne peuvent se résoudre et se réduire au seul Livre… C’est avec l’aide de Phagos qu’on peut entrer plus intimement en contact avec l’un des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, à savoir la Papesse (bien davantage encore qu’avec l’arcane V, le Pape).

D’un point de vue thérapeutique, le hêtre a surtout joui d’un grand nombre d’emplois populaires. En revanche, rares ont été les praticiens à s’être penchés sur le cas du hêtre, et ce quelle que soit la période à laquelle ils ont appartenu. Tous (ou presque), sauf une : Hildegarde de Bingen. Après elle, il y a bien eu Matthiole, qui n’en dit pas grand-chose tout en reprenant celui qu’il commente, à savoir Dioscoride qui ne cherche pas à faire supplanter le hêtre par le chêne. Convaincu des caractéristiques si fortement marquées entre chêne et hêtre, il place dans le même chapitre 120 du premier livre de la Materia medica ces deux arbres, parce que, dit-il, ils sont de semblables vertus, tant et si bien qu’il achève en disant que « les feuilles de tous ces arbres pilées, aident aux enflures et fortifient les parties affaiblies des membres » (6). Que rajoute donc Matthiole qui ne se trouve pas dans Dioscoride ? Le seul fait que les feuilles du hêtre remédient aux défauts des lèvres et des gencives, ce qui est fort mince, et sans commune mesure avec l’approche d’Hildegarde à laquelle nous allons maintenant nous intéresser. Quand on prend connaissance de ce qu’elle écrit à propos de celui qu’elle nomme Fago, on pressent avec évidence la puissance qu’elle décelait dans cet arbre qui est pour elle image de la discipline : « Je coupe ta verdeur, parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur des chemins d’erreur et d’injustice », écrit-elle (7). A la lecture du long chapitre qu’elle accorde à cet arbre, on peut noter les nombreuses prières qu’elle associe au hêtre. Si, à l’heure actuelle, on n’accorde plus aux feuilles du hêtre guère d’importance (hormis leur caractère comestible à l’état jeune, ce que souligne du reste l’abbesse), Hildegarde voyait en elles un excellent moyen de lutter contre les états fébriles accompagnés de frissons : « Arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu’elles te réchauffent et qu’elles absorbent la sueur de ton corps […] : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l’apaisement » (8). Soucieuse de ne pas se cantonner qu’à l’arbre seul, Hildegarde considérait aussi comme remède la rosée que l’on recueillait sur ses feuilles, laquelle était bonne pour éclaircir la vue. Quant « au champignon qui pousse sur le hêtre […], il est bon à manger pour le bien-portant comme pour le malade » (9). Hildegarde semble nous indiquer que, par sympathie, les « forces » de l’arbre pouvaient se communiquer au champignon qui en était le récipiendaire. L’abbesse de Bingen n’évoque pas le charbon de bois de hêtre mais ses cendres, dont une lessive, c’est-à-dire une lotion composée de cendres et d’eau, permet de nettoyer les affections cutanées légères, de même que la poudre de charbon de bois de hêtre qui possède des propriétés plus puissantes encore. Enfin, Hildegarde note, non sans humour, que le fruit du hêtre, dont l’huile était connue, ne rend pas malade mais que, en revanche, il fait grossir. En effet, ce dernier est riche de protides, de glucides et de lipides !

Espèce d’ubac plus que d’adret, le hêtre est l’une des quatre essences les plus représentatives des forêts européennes aux côtés du chêne, du pin et du sapin. Sa présence depuis le tertiaire et ses capacités d’adaptation n’y sont sans doute pas étrangères. Assez fréquent sur les reliefs (collines, zones montagneuses : maximum 1700 m d’altitude), le hêtre s’épanouit aussi bien sur sol calcaire qu’acide. Il est capable de prendre racine dans des amas pierreux tout autant que sur des terrains argileux, à la condition qu’ils soient richement pourvus d’éléments nutritifs. L’important pour lui, c’est que le sol qui le porte soit bien drainé, ce qu’il trouve au creux des vallons frais et confinés. C’est pour ces raisons qu’il apprécie les régions océaniques et montagnardes à climat humide, comme c’est le cas de l’Iraty, au Pays basque. Là, s’y trouve la plus vaste hêtraie d’Europe (90 % des arbres sont des hêtres). Elle couvre 17000 hectares dont 2300 se trouvent du côté français. A 60 km à l’est de l’océan Atlantique, à près de 1000 m d’altitude, les précipitations y sont abondantes et bien réparties tout au long de l’année. Malgré quelques gels hivernaux, le climat y est relativement doux. Dans cette forêt de l’Iraty, on distingue les hêtres exposés sur les versants sud et ouest, plus secs (les arbres restreignent alors leur besoin en eau) de ceux qui jouissent d’une humidité plus importante dans les autres zones.
Comme nous l’avons dit, le hêtre s’adapte à de nombreuses conditions. C’est peut-être pour cette raison qu’il est difficile de reconnaître la silhouette de cet arbre à première vue. En effet, en forêt il possède un port élancé qui peut lui permettre d’atteindre des dizaines de mètres de hauteur (35 à 40 m au maximum), alors qu’un hêtre isolé se conforme sphériquement.
Son tronc est lisse, de couleur gris argent/cendré/blanchâtre, ses feuilles courtement pétiolées, ovales, brillantes et vert tendre (elles prendront des teintes allant du jaune d’or au brun en automne). Les nervures sont bien droites alors que les bordures ciliées comme l’œil d’une femme présentent quelques ondulations.
Au printemps, ce sont feuilles, chatons mâles et femelles qui apparaissent en même temps. Les chatons mâles ont la forme d’épis brun clair, pendants et longuement pédonculés, couverts de poils soyeux alors que les femelles se composent de une à trois fleurs enfermées dans une enveloppe qui donneront plus tard les faines – graines brunes et luisantes –, à l’abri d’une cupule à quatre divisions couverte d’aiguillons mous.

Le hêtre en phytothérapie

La plus évidente des manières pour utiliser le hêtre en phytothérapie, c’est encore d’employer son écorce, en particulier celle des rameaux juvéniles, âgés de un à trois ans. S’il est aisé de récolter cette écorce, cela n’est pas là l’unique partie de son anatomie que cet arbre est susceptible d’offrir au thérapeute. Si l’on en parle moins, c’est parce qu’il est beaucoup plus compliqué aujourd’hui d’obtenir les autres substances médicinales qu’il est à même de fournir.
La première de ces matières, c’est le charbon végétal que produit le hêtre qui, dans ce registre, n’est pas la seule espèce d’arbre à apporter une telle substance, puisqu’en terme de charbon végétal thérapeutique, le chêne, le tilleul, le peuplier et le pin se prêtent aisément à l’exercice. Observons que ce charbon est plus efficace à l’état sec que lorsqu’on l’humidifie.
La seconde porte le curieux nom de créosote, réunion de deux racines grecques, kréas, « chair » et sôtêr, « protéger », qui met en exergue la qualité antiputride de ce produit de saveur âcre et caustique, peu soluble dans l’eau et fortement miscible dans l’alcool. On l’obtient par la distillation du goudron de bois de hêtre, après qu’il ait été plusieurs fois rectifié. Cette espèce d’huile essentielle contient majoritairement des phénols (gaïacol, créosol, homocréosol, etc.), ce qui explique son caractère « brûlant ».
Le hêtre, dont on consomme parfois les très jeunes feuilles fraîches, offre aussi, par l’intermédiaire de cette surface foliaire, une substance thérapeutique certes moins usitée que l’écorce, mais présentant néanmoins l’avantage de contenir des principes non négligeables : du tanin, une essence aromatique, de la vitamine C, ainsi qu’un glucoside flavonique, tandis que dans l’écorce, on trouve surtout du tanin, de la résine, de la glucovanilline, ainsi que cette matière très étonnante qu’est la subérine, principal constituant du liège. Avant de faire le compte précis de ce qui constitue la faine, signalons que dans la sève du hêtre se croise de l’acétate d’alumine qui, sous forme de gel, joue un rôle polyvalent, de l’acétate de calcium, de l’acide gallique, et sans aucun doute tout un tas d’autres composants fort intéressants.
Au tour de la faine maintenant. Bien que non thérapeutique (du moins non reconnue comme tel, son histoire au contact de l’homme ne lui ayant reconnu qu’une seule fonction alimentaire), nous pouvons tout de même communiquer certaines données qui la concernent : eau (5 %), sels minéraux et oligo-éléments (4 %), matières protéiques (14 %), fibres (22 %), matières extractives non azotées (32 %), lipides (23 %). La faine, exprimée à froid, produit environ le cinquième de son poids d’une huile fine, de couleur jaune paille, de saveur douce et d’odeur peu prononcée. Elle contient essentiellement de l’oléine, ainsi que des acides palmitiques et stéariques.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : tonique astringente, fébrifuge (considérée non seulement comme un succédané du quinquina, mais également comme son équivalent par Furhmann en 1842), antiseptique générale, antiseptique pulmonaire, apéritive, vermifuge, purgative et vomitive à hautes doses
  • Feuille : stimulante du métabolisme
  • Charbon : antiseptique, désinfectant, absorbant des gaz intestinaux excessifs, antiputride, désodorisant
  • Créosote officinale : astringente, antibactérienne, puissante désinfectante pulmonaire, antituberculeuse, odontalgique, escarrotique
  • Sève : fortifiante, dépurative (surtout usitée en Lorraine)
  • Cendres de bois de hêtre : antilithiasiques (?), résolutives des ulcères (?), fortifiantes des articulations (?)

Usages thérapeutiques

  • Écorce :
    – Fièvre, fièvre intermittente, fièvre paludéenne, fièvre typhoïde
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, parasites intestinaux
    – Affections cutanées : dermatose rebelle, démangeaison cutanée, engelure, gerçure, escarre (10), brûlure, lavage des plaies, des enflures et des irritations cutanées
    – Rhumatismes, goutte
    – Affections pulmonaires chroniques
    – Hydropisie
  • Charbon :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : fermentation gastrique ou intestinale anormale, dyspepsie flatulente, météorisme intestinal, gastro-entérite, diarrhée, fétidité des selles
    – Affections cutanées : ulcère, plaie purulente et enflammée
    – Glycosurie
    – Hygiène buccale
    – Empoisonnement (au phosphore et aux alcalis entre autres)
  • Créosote officinale :
    – Troubles de la sphère respiratoire : tuberculose, bronchite chronique
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dyspepsie, nausée, vomissement, hémorragie intestinale (?)
    – Affections cutanées : ulcère, engelure, érysipèle, plaie gangreneuse, cancer cutané susceptible d’être résorbé, brûlure

Modes d’emploi

  • Écorce fraîche ou sèche : comme toutes les écorces, celle de hêtre doit faire l’objet d’une décoction, que l’on filtre une fois obtenue. Elle se destine tant à un usage interne qu’externe, comme, par exemple, en lavement et compresse. Elle peut aussi s’absorber sous forme de poudre.
  • Charbon : par voie interne principalement, sous forme de poudre ou de pastille, bien qu’il semble préférable de privilégier la poudre, fort utile également comme dentifrice. De plus, les pastilles de charbon peuvent être brûlées, seules ou en compagnie d’herbes choisies selon les besoins, pour assurer une meilleure hygiène domestique.
  • Créosote : plus tellement utilisée de nos jours, on lui préfère maintenant son équivalent homéopathique, Kreosotum.
  • S’adosser à l’arbre lui-même : il vous communiquera une partie de ses forces et vous fera assurément éprouver son effet roboratif.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : si l’emploi de l’écorce et du charbon de bois de hêtre ne pose pas véritablement de problèmes majeurs, il faut savoir se méfier de la créosote officinale, irritante et narcotique. Assez mal tolérée par l’estomac (même en dilution à un pour mille), elle ne doit pas faire l’objet de doses excessives, ces dernières pouvant parfois occasionner des phénomènes d’intoxication mortelle.
  • Récolte : les jeunes feuilles aux mois d’avril et de mai, les fruits en septembre et octobre, enfin l’écorce à la fin de l’hiver.
  • Alimentation : dans ce registre, on connaît moins la valeur alimentaire de la jeune feuille de hêtre que celle de la faine. Pourtant cette feuille, à la saveur un peu aigrelette, se laisse agréablement déguster en salade. Quant à la seconde, nous pouvons dire que l’histoire, même locale, a davantage retenu son nom, et ce depuis la déjà lointaine préhistoire. Sans remonter aussi longtemps en arrière, en Europe, la faine fit l’objet d’une récolte assidue du début du XVIII ème siècle jusqu’au début du XX ème, laquelle se destinait surtout à l’expression de son huile végétale, tel que le relate André Theuriet à la fin du XIX ème siècle : « Vers la fin de septembre, les capsules rougeâtres et rugueuses des hêtres s’entr’ouvrent, les faines s’en échappent, deux à deux, avec un bruit sec ; le sol est jonché de leurs graines brunâtres et triangulaires. Alors tous les bois sont en rumeur ; femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faine. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coup de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une averse. La faine est très savoureuse. Nos paysans en font de l’huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de lentes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l’huile l’olive ; elle a l’avantage de se conserver dix ans sans perdre de sa qualité, et elle sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes… Essaies-en, et comme dit Brillat-Savarin, tu verras merveille ! » (11). Cette huile, donc, ne rancit pas, se prête à l’assaisonnement et à la cuisson, il est donc normal qu’on en ait fait un usage quotidien, en particulier dans les zones européennes riches en hêtres. On en fit également une huile d’éclairage, mais c’est tout de même gâcher le produit. Quant aux faines proprement dites, elles sont comestibles aussi bien crues que grillées à la poêle, ou bien torréfiées, comme cela fut aussi le cas du gland de chêne, afin d’en tirer un ersatz de café. Bien plus tôt, puisque ça remonte au XVI ème siècle, Matthiole raconte aussi que la savoureuse faine, quoi qu’un peu styptique, était l’objet d’une grande considération de la part des paysans des forêts slovènes et autrichiennes, mais aussi de ces autres hôtes des forêts que sont les souris, les écureuils, les loirs, les merles, les grives et bien d’autres oiseaux encore. Cependant, une surconsommation de ces fruits n’est pas sans provoquer certains désagréments : chez les animaux, bien qu’ils soient peu nocifs pour le bœuf, le mouton et le porc, ils représentent en revanche un poison pour le cheval. Tout comme l’amande, la noisette et la noix, la faine est recouverte d’une fine pellicule brunâtre contenant une substance répondant au nom de fagine, composé qu’on a dit proche de la choline et de la triméthylamine et, plus inquiétant, de la muscarine. Bien que n’étant pas un alcaloïde, il a couru sur la fagine une drôle de réputation. Bizarrement, l’alerte fut essentiellement donnée par des médecins et botanistes de nationalité danoise du XVII ème siècle : Simon Paulli, Thomas Bartholin, Ole Borch, etc. En tous les cas, ils associent, tous, à une excessive consommation de faines, la survenue de maux tels que de violentes migraines, une fièvre intense et ardente, une ivresse voisine de la folie, des vertiges ou encore du délire. En l’occurrence, elle se comporte un peu comme l’ivraie, ce qui doit nous rappeler Circé en nourrissant les compagnons porcins d’Ulysse (des fois, on se demande un peu quand même…). Mais « il faut accueillir ces assertions avec beaucoup de réserve, nuançait Henri Leclerc : j’ai vu des enfants consommer des poignées de faines sans jamais éprouver le moindre malaise et j’en ai moi-même usé assez longuement pour me convaincre de leur innocuité » (12). Il faut dire que le docteur Leclerc était végétarien et qu’il appréciait particulièrement les plantes sauvages. On peut donc lui faire confiance sur ce point.

  • Avant d’en terminer avec l’une des fractions végétales du hêtre dont nous n’avons pas encore évoqué le rôle dans cette seconde partie, signalons à l’attention que les feuilles du hêtre constituèrent un ersatz de tabac, que l’écorce se voua à la tannerie, le bois à la charpenterie, à la menuiserie, à l’ébénisterie et au charronnage, autant de corps de métier qui se méfient de la sciure de bois de hêtre suspectée d’être cancérigène.
  • Parlons un peu des fleurs du hêtre maintenant, puisque c’est grâce à elles que le docteur Edward Bach conçut l’un des trente-huit remèdes floraux qui portent son nom : Beech, en l’occurrence. Cet élixir, inscrit dans le groupe de l’altruisme, est particulièrement destiné aux personnes critiques, tatillonnes, arrogantes, peu compréhensives et intolérantes, à celles qui voient le négatif en toute chose et « qui éprouvent le besoin de voir plus de bien et de beauté dans tout ce qui les entoure » (13).
  • Enfin, dans la catégorie des hêtres remarquables, citons le hêtre de Ponthus, situé dans la forêt de Paimpont (Ille-et-Vilaine), ceux qui peuplent la forêt de Huelgoat (Finistère), enfin cette rangée de hêtres moussue formant ce que l’on appelle l’allée des géants ou le chemin des sorcières (Saint-Nicolas-des-Biefs, Allier), laquelle nous montre, si besoin était de le prouver encore, en quoi le hêtre est éminemment de nature féminine…
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    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 66.
    2. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 120.
    3. Ibidem.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 45.
    5. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 342.
    6. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 174.
    8. Ibidem, p. 46.
    9. Ibidem, p. 91.
    10. Autrefois, pour l’usage humain comme vétérinaire, on recueillait l’eau qui stagnait dans les parties creuses des hêtres – sorte de macération à froid naturelle, en quelque sorte – pour soigner les escarres.
    11. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 67-68.
    12. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 160-161.
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 110.

© Books of Dante – 2019

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